II
LA JEUNE FEMME. Ceux qui ont subordonné la femme dans le Mariage, s'appuient sur ce que, disent-ils, il faut unité de direction dans la famille, conséquemment une autorité; or évidemment votre théorie ruine cette autorité.
L'AUTEUR. Qu'est ce que l'autorité? Dans la pratique, elle se manifeste par la fonction du gouvernement. Autrefois elle reposait sur deux principes reconnus aujourd'hui radicalement faux: le Droit divin et l'Inégalité. Elle était un Droit pour ceux qui l'exerçaient, qu'ils s'appelassent rois, aristocrates, prêtres, hommes: alors le Peuple, l'Église, la Femme avaient le Devoir d'obéir aux élus de Dieu, à leurs supérieurs par la grâce du droit octroyé d'en haut.
Mais, dans l'opinion moderne, l'autorité n'est plus qu'une fonction déléguée par les intéressés pour exécuter leur volonté.
Nous n'avons pas à examiner ici si cette conception moderne s'est incarnée dans les faits; si le principe ancien n'est pas en lutte contre le principe nouveau; si les dépositaires de l'autorité politique et familiale n'ont pas de folles prétentions de droit divin; nous avons seulement à constater ce qu'est devenue la notion de l'autorité dans la pensée et le sentiment actuels.
Que serait l'autorité dans le Mariage, d'après l'opinion moderne, sinon la délégation faite par l'un des époux à l'autre, du gouvernement des affaires et de la famille, sinon une délégation de fonction, non plus un droit?
Et si l'homme et la femme sont, en principe, socialement égaux, si les aptitudes, raison d'être de toute fonction, ne dépendent pas du sexe, de quel droit la Société interviendrait-elle pour donner l'autorité soit à l'homme soit à la femme?
S'il y a besoin d'une autorité dans le ménage, est-ce que les époux ne sauront pas bien en charger celui des deux qui saura le mieux et le plus utilement l'exercer?
Mais, entre conjoints, y a-t-il vraiment place pour l'autorité? Non: il n'y a place que pour la division du travail, la bonne entente sur des intérêts communs. Se consulter, se mettre d'accord, se partager la tâche, rester maître chacun dans son département: voilà ce qu'ont à faire et ce que font généralement les époux.
La loi est si peu dans nos mœurs, que voici ce qui se passe aujourd'hui: beaucoup de dames riches traduisent ainsi deux articles du Code: le mari obéira à sa femme, et la suivra partout où elle jugera convenable d'aller résider ou se promener. Et les maris obéissent, parce qu'on doit ménager une femme bien dotée; parce que ce serait un scandale que de contrarier sa femme; parce qu'on a besoin d'elle, ne pouvant, sans se déshonorer, entretenir une maîtresse.
Les maris des grands centres de population échappent à l'obéissance par l'amour hors du mariage; ils ne commandent pas; Madame est libre.
Parmi les travailleurs de la bourgeoisie et du peuple, il est admis dans la pratique que personne ne commande, et qu'un mari ne doit rien faire sans consulter sa femme et avoir son consentement.
Dans tous les rangs, si quelque mari est assez naïf pour prendre au sérieux son prétendu droit, il est cité comme un méchant homme, un despote intolérable que sa femme peut haïr et tromper en sûreté de conscience; et ce qu'il y a de curieux, c'est que les séparations légales n'ont, la plupart, au fond d'autre motif que l'exercice des droits et prérogatives concédés par la loi à Messieurs les maris.
Je vous le demande maintenant, Madame, à quoi bon maintenir contre la raison et les mœurs, une autorité qui n'existe pas, ou qui passe à l'époux condamné à la subir?
LA JEUNE FEMME. Sur ce point, je suis tout à fait de votre avis; pas une femme de la nouvelle génération ne prend au sérieux les droits du mari. Mais votre théorie n'attaque pas que son autorité; elle attaque aussi l'indissolubilité du Mariage qui, dit-on, est nécessaire à la dignité de ce lien; au bonheur, à l'avenir des enfants, à la moralité de la famille.
L'AUTEUR. Je prétends, au contraire, que ma théorie assure, autant qu'il est humainement possible, la perpétuité et la pureté du Mariage. Aujourd'hui, quand ce lien est serré, les époux, ne craignant plus de se perdre, trouvent, dans cette absence de crainte, le germe d'un refroidissement réciproque; ils peuvent se quereller, manquer de procédés, s'être infidèles; il y aura scandale, séparation légale peut-être; mais ils sont rivés l'un à l'autre: ils ne peuvent se devenir étrangers. Mettez en perspective de ce tableau celui d'un ménage où le lien est dissoluble: tout change; l'époux despote et brutal réprime ses mauvais penchants, parce qu'il sait que sa compagne, qu'il aime après tout, le quitterait, porterait à un autre les soins dont il est comblé, et qu'une femme honorable ne voudrait pas la remplacer.
Le mari, disposé à être infidèle, reste dans le devoir, parce que son abandon, ses outrages éloigneraient sa femme, nuiraient à sa réputation et l'empêcheraient de former un lien honorable.
L'homme blasé n'épouserait plus la dot d'une jeune fille, parce qu'il saurait que, promptement désillusionnée, au lieu de recourir à l'adultère, la jeune femme romprait une union mal assortie.
La femme qui se prévaut de sa dot, de la nécessité où est son mari de lui être fidèle pour le tyranniser, craindrait un divorce qui attirerait sur elle le blâme et la jetterait dans l'isolement.
Une femme acariâtre n'oserait plus faire souffrir son mari, une coquette le tromper ou le désoler; qui les épouserait après une rupture?
Ne voyez-vous pas les mariages libres plus heureux et plus durables que les autres?
N'êtes-vous pas convenue vous-même qu'il suffit souvent, pour que les conjoints se séparent, qu'ils aient été légalement mariés?
J'ai connu pour mon compte une union libre, très heureuse pendant vingt-deux ans, qui se rompit au bout de trois ans de mariage légal par la séparation; j'en ai connu d'autres de moins longue durée que la légalité a contribué à dissoudre au lieu de les éterniser.
On ne saurait croire combien d'époux, en 1848, rentrèrent dans une meilleure voie lorsqu'ils craignirent que la loi du Divorce ne fût votée. Si le Divorce, simple expédient, peut produire de bons résultats, que ne devrait-on pas attendre d'une loi rationnelle!
Il n'y a qu'à réfléchir pour comprendre que la dissolubilité volontaire, sans intervention sociale, rendrait les unions mieux assorties, car l'on aurait intérêt, pour sa propre réputation, de ne se prendre qu'avec la conviction morale de pouvoir se garder; alors seulement il n'y aurait plus d'excuse à l'infidélité; la loyauté entrerait dans les rapports des époux. La loi de la perpétuité a tout faussé, tout corrompu: du côté de la femme, elle favorise, elle nécessite la ruse; du côté de l'homme, elle favorise la brutalité, le despotisme; elle provoque des deux côtés l'adultère, l'empoisonnement, l'assassinat et conduit à ces séparations dont chaque jour augmente le nombre, qui, en donnant un démenti à la nécessité de l'indissolubilité du Mariage, jettent les conjoints dans une situation douloureuse, périlleuse, et traînent à leur suite une foule de désordres.
En effet, si les époux sont séparés jeunes, le concubinage est leur refuge. L'homme, dans cette fausse position, trouve beaucoup de gens qui l'excusent; mais la femme est obligée de se cacher, de trembler à la pensée d'une grossesse et... de la faire disparaître. La séparation légale conduit les époux non seulement au concubinage, à la haine réciproque mais provoque la naissance d'une foule d'enfants dont l'avenir est compromis, perdu par le fait de leur illégitimité.
Que les époux, selon leur droit, soient libres et tout rentrera dans l'ordre, parce que tout se fera dans la lumière et la vérité.
LA JEUNE FEMME. Mais l'avenir des enfants, Madame?
L'AUTEUR. La moralité des enfants est plus assurée sous le régime de la liberté que sous celui de l'indissolubilité, car ils n'assisteraient pas longtemps à ces cruels démêlés, à ces désordres qui, aujourd'hui, les rendent dissimulés, vicieux, leur font prendre en mépris ou en haine l'un de leurs auteurs, quelquefois tous les deux quand ils ne les prennent pas pour modèles: si la vie commune devient impossible aux parents, ce qui sera plus rare sous la loi de liberté, les enfants ne seront pas soumis à la puissance de gens qui violent les lois de la morale reçue: ils verront peut-être ces parents contracter un nouveau lien, comme aujourd'hui, mais ce lien sera honoré de tous.
De ces unions pourront naître des enfants comme aujourd'hui; mais ces enfants, au lieu d'être jetés à l'hospice, partageront avec les premiers la tendresse et l'héritage de leur père ou de leur mère. Les enfants, dits légitimes, perdront en fortune, c'est vrai; mais ils gagneront en bons exemples; beaucoup d'enfants qui sont aujourd'hui dans la catégorie des illégitimes, passeront dans la première et ne seront plus condamnés par l'abandon à mourir jeunes, ou bien à croupir dans l'ignorance, le vice, la misère; à se voir imprimer au front, comme leur faute propre, la faute de leurs parents, par une foule d'imbéciles et de gens sans cœur qui n'ont eux-mêmes de garantie de ce qu'ils nomment leur légitimité, que la présomption que leur accorde la loi.