III
L'enfant est naturellement voleur parce qu'il est égoïste, et ne comprend pas la Justice;
Il est naturellement menteur parce qu'il sait ce qui déplaît, veut le faire pour se contenter, mais ne veut pas être grondé et puni;
Il est naturellement colère parce qu'il s'aime, et s'irrite qu'on résiste à ce qui lui plaît;
Faible, il est rusé, fort il frappe sans pitié; rarement il est généreux parce qu'il ne sent que lui-même;
En général, il est très tendre au mal et se lamente pour la moindre chose;
Selon son degré de force, il est tyran ou lâche et sournois.
Mais il a l'imagination vive, la mémoire bonne, un trésor de foi inépuisable, une admirable logique, l'instinct d'imitation, et la divination des sentiments qu'éprouvent pour lui ceux qui l'entourent.
Défendez, sous peine de renvoi immédiat, à vos collaboratrices et à vos domestiques de dire à vos élèves des contes de sorciers, de revenants, de loups-garous, de croquemitaine: il vaudrait mieux qu'elles fissent mille fautes, que d'être retenues d'en faire une seule par la crainte d'une de ces absurdités; que jamais les contes de fée ne trouvent d'accès dans votre maison: cela fausse l'esprit: que rien n'entre dans la pensée de vos élèves qui ne puisse y demeurer; ne les trompez jamais: s'il n'est pas possible de satisfaire à une question, il vaut mieux leur dire qu'elles ne sont pas en état de comprendre la réponse.
Vos enfants étant observatrices et imitatrices, vous veillerez à ce que rien de ce qu'elles verront et entendront ne puisse être imité: vos exemples vaudront toujours mieux que des leçons.
Agissez de manière à ce que vos enfants sentent que vous les aimez, afin qu'elles vous aiment et aient pleine confiance en vous; mais en même temps qu'elles soient convaincues de votre Raison et de votre fermeté.
Rappelez-vous surtout que, lorsqu'elles sont jeunes, vous ne les corrigerez qu'en en appelant à leur égoïsme.
A celles qui sont voleuses, point de morale; prenez-leur la chose qu'elles préfèrent. Quand elles s'en lamenteront, dites-leur simplement: pourquoi avez-vous fait à votre compagne ce que vous êtes désolées qu'on vous ait fait? Rendez ce que vous avez pris et dites à celle que vous avez lésée: je suis fâchée de t'avoir fait ce que je ne voudrais pas que tu me fisses. Si vous récidivez, vous aurez la honte de rester à la maison, tandis que vos compagnes viendront avec moi faire une promenade pour s'instruire sur telle chose: la voleuse mérite d'être ignorante.
A celles qui sont menteuses, point de morale; prenez l'air sérieux; et quand elles vous disent quelque chose: je ne sais si cela est vrai, répondrez-vous; comment voulez-vous que je croie quelqu'un qui a été assez lâche pour ne pas dire la vérité. La menteuse témoignera de la honte et du chagrin, vous promettra de ne plus recommencer: alors revenez franchement à elle et ne lui reparlez plus de sa faute que pour lui dire: tu n'avais pas songé que mentir accuse de la crainte, que la crainte est une lâcheté, que tu ne devais pas mentir aux autres, parce que tu ne voudrais pas qu'on te mentît; je suis sûre que, maintenant que tu as réfléchi, tu ne commettras pas cette vilaine action.
Si votre élève est colère et frappe, exigez que la personne frappée le lui rende, afin qu'elle sache ce que c'est; puis enfermez-la dans une chambre sans dire un mot. Lorsqu'elle sera revenue au calme, dites-lui tranquillement qu'elle s'est fait passer pour folle, a excité la pitié, donné un mauvais exemple et offensé quelqu'un; qu'il ne lui sera permis de rentrer au milieu des autres que lorsqu'elle aura fait ses excuses à la personne qu'elle a offensée, et dit à ses compagnes: je suis fâchée d'avoir fait ce que je n'aurais pas voulu qu'on me fît, et d'avoir donné un exemple que j'aurais trouvé mauvais qu'on me donnât. Si l'enfant est volontaire, obstinée, demandez-lui pourquoi elle veut ou ne veut pas faire telle chose: elle vous le dira. Démontrez-lui qu'elle se trompe et pourquoi elle se trompe, faites l'en convenir et dites-lui doucement: qu'il n'y a rien de mieux que de renoncer à vouloir une chose que, par erreur, on a d'abord voulue; rien de faible et de déraisonnable, comme de persister à vouloir ce qu'on ne croit pas le mieux; que, du reste, elle est libre, mais que vous éprouverez du chagrin, vous qui l'aimez, si elle préfère son orgueil à votre appréciation.
Si elle frappe plus faible qu'elle, immédiatement rendez-le lui; et quand elle pleurera, ajoutez: moi qui représente la Justice, je t'ai punie sans colère, pour te faire rentrer en toi-même et t'exciter à comprendre qu'on est une lâche de frapper qui ne peut se défendre; présente tes excuses et ne fais pas à plus faible que toi, le mal que tu ne voudrais pas que plus fort te fît.
Dans votre établissement annexe, recommandez aux surveillantes de ne pas laisser la jeune enfant frapper l'objet contre lequel elle s'est heurtée et, si elle le fait, de l'appeler petite sotte et de ne pas faire attention à ses pleurs, à moins qu'elle ne se soit blessée, auquel cas on devrait la soigner sans la plaindre.
Recommandez-leur pareillement de ne pas permettre que les enfants tourmentent les animaux que vous aurez, pour cultiver leur sympathie envers tout ce qui vit.
Si une élève est lâche, se laisse battre, faites-lui en une grande honte; obligez-la à se défendre vigoureusement; car il faut qu'elle s'habitue à se croire aussi respectable que les autres, à résister à l'oppression, à défendre plus faible qu'elle; il n'y a de tyrans que parce qu'il y a des majorités de lâches.
Si l'élève est malade, soignez-la tranquillement: ne la plaignez pas et, quand elle pourra raisonner, demandez-lui si ses plaintes la guériront, et pourquoi elle risque d'ennuyer les autres sans profit pour elle.
Ne souffrez jamais qu'une élève vous fasse un rapport secret; mais exigez que les élèves s'avertissent mutuellement; punissez les grandes qui ne le font pas, et prescrivez que l'on amène devant vous celle, qui plusieurs fois, aura commis une action blâmable, et que celles qui l'ont avertie soient ses accusatrices. Chassez sans miséricorde de votre établissement l'élève qui aura exposé sa classe à se faire punir pour sa faute non avouée: car cela révèle un caractère orgueilleux, injuste et poltron.
Vos élèves, par l'amour d'elles-mêmes, arriveront de la sorte à pratiquer et à comprendre la Justice, à sentir qu'elles n'ont droit à rien attendre d'autrui quand elles ne donnent rien en échange: c'est encore à leur égoïsme que vous devez vous adresser pour les rendre sensibles et bonnes. Elles savent qu'en leur rendant des soins et des services pour lesquels elles ne donnent rien, on use de bonté non de Justice à leur égard; faites-leur comprendre que le moyen de s'acquitter, est de se montrer polies envers ceux et celles qui ont été bons pour elles, de leur rendre tous les services qu'elles pourront, et d'agir à l'égard des faibles comme les forts ont agi envers elles.
Il n'y a qu'un seul cas où tous soyez autorisée à les faire jeûner; c'est quand elles ont préféré employer leur argent en dépenses frivoles, qu'à le donner aux pauvres qui leur demandaient l'aumône. Alors faites-leur sentir dans leur chair la souffrance de leurs semblables. C'est en s'habituant à se sentir en autrui qu'on devient bon: la sensibilité et la bonté ne sont que l'extension de l'égoïsme, qui devient d'autant plus prépondérant à la circonférence qu'il l'est moins à son centre ou personnalité.
Je ne saurais trop insister, Madame, sur le chapitre de la toilette: votre devoir est de faire comprendre aux mères que vous ne voulez pas que vos élèves soient des poupées de luxe, parce que vous voulez en faire des femmes sérieuses, éteindre, autant qu'il est en vous, les germes de vanité qui sont dans l'enfant bien vêtu, et les germes de haine, d'envie, de révolte que la vue de ces enfants développe dans l'âme des filles du pauvre. Dites à ces mères étourdies que quand vous leur rendrez leurs filles, elles préféreront se parer avec simplicité et consacrer le surplus à vêtir une pauvre travailleuse sans ouvrage, que de l'exciter à se pervertir par la vue de ses dentelles et de ses vingt mètres de soie.
En habituant vos enfants à se servir elles-mêmes et à échanger leurs services, vous les avez accoutumées à l'égalité; vous leur avez fait pressentir que la société est fondée sur l'échange des services, et que toutes les fonctions utiles sont honorables. Ne perdez jamais de vue une seule occasion de faire ressortir cette dernière vérité, en leur démontrant quand elles seront en âge, que les fonctions les plus élevées ont pour base celles qui le paraissent le moins, et ne sont rendues possibles que par l'existence de ces dernières: ainsi, leur direz-vous, si les domestiques n'employaient pas leur temps comme ils le font, je n'aurais pas celui de vous élever. Que serait-ce si j'étais obligée de bâtir ma maison, de fabriquer mes meubles, de tisser, de tailler, de coudre mes vêtements, mon linge? Vous le voyez, mes enfants, toute fonction utile est honorable et nécessaire pour l'accomplissement des autres; nous devons donc égard et respect à tous ceux qui en remplissent, quelque humbles qu'elles soient. Rappelez-vous qu'on ne vaut dans la société que par le travail, puisque la société est basée sur le travail: notre devoir est donc de nous mettre en état de remplir une fonction utile à nous et aux autres, et qui donne lieu à l'échange des services.
Vous ne permettrez pas, Madame, que vos élèves renoncent jamais à faire une chose possible qui n'est pas au dessus de leurs forces, ni qu'elles se soumettent à ce qu'elles peuvent éviter: rappelez-vous que la résignation au mal physique et moral dont on peut triompher, n'est pas sagesse, mais lâcheté; que cette résignation là est l'ennemie du Progrès et l'auxiliaire de la tyrannie.
Je n'ai nul besoin de vous rappeler que vous devez ménager beaucoup la dignité de vos élèves et ne leur faire de réprimandes publiques que dans des cas rares et exceptionnels. Presque toujours, pour ne pas dire toujours, prenez à part l'élève qui a fait une faute, et demandez-lui avec calme et bonté pourquoi elle a commis un acte répréhensible; dites-lui qu'elle s'imagine avoir eu raison; que vous êtes prête à l'entendre; forcez-la, par une suite d'interrogations mises à sa portée, à convenir de son tort et à trouver le moyen de le réparer. S'il est question d'un défaut habituel, ajoutez: que ce défaut la rendra malheureuse et fera souffrir ceux qu'elle aime le plus; que si elle le veut, elle peut s'en corriger, que vous l'estimez assez pour savoir qu'elle le voudra et qu'elle en aura la force; que vous l'y aiderez en la prévenant et en la dirigeant; qu'enfin vous êtes prête à vous charger de cette tâche parce que vous l'aimez de tout votre cœur, et que vous désirez vivement qu'elle soit estimée et chérie de tous. Vous verrez alors comme ce brave petit être, relevé dans sa propre estime, laissé libre dans sa volonté, vous aimant et ayant confiance en vous, fera tous ses efforts pour obtenir votre approbation.
Si elle retombe, ne la grondez pas, plaignez-la et dites-lui doucement: courage, ma fille, moi-même j'avais tel défaut; quand j'eus pris la résolution de m'en corriger, j'y retombai vingt-cinq fois le premier mois, vingt le second, quinze le troisième et ainsi toujours en diminuant jusqu'à ce que j'en fusse guérie. Fais de même et tu vaincras: car tout est possible, dans le domaine moral, à la toute puissance de la volonté.