IV

Une habitude que vous devez faire prendre de bonne heure à vos élèves, c'est de faire tous les soirs leur examen de conscience: rien n'aide à la correction de soi-même comme cette sage pratique. Aussitôt donc qu'elles auront cinq ou six ans, vous ou vos collaboratrices les prendrez à part avant de les coucher et on leur dira: Voyons ce que nous avons fait de bien et de mal aujourd'hui. Vous leur rappellerez alors une à une leurs fautes sans les leur reprocher, ajoutant à chacune: cela n'est pas bien parce que nous avons fait ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait. Avez-vous réparé cela autant que vous l'avez pu? Avez-vous fait vos excuses?

Et comme il ne faut pas que l'enfant évite seulement le mal, mais encore qu'elle fasse le bien, vous ajouterez: nous aurions dû donner un sou à ce pauvre, parce que, si nous étions malheureux, nous voudrions qu'on nous donnât; nous aurions dû défendre telle petite compagne que nous avons laissé battre, parce que nous voudrions qu'on nous défendît, etc., etc. Demain nous ferons telle réparation qui nous est possible et veillerons mieux sur nous.

Quand l'élève pourra faire seule son examen et aura la conscience assez ferme pour ne pas se faire d'illusions, ne lui dites que ce mot, quand elle commet une faute: je te renvoie ce soir devant ta conscience.

Habituez surtout votre élève à respecter son juge interne, à ne pas se croire permis de penser et de faire ce qu'elle n'oserait avouer. Votre principale tâche, sous le rapport moral, est de lui faire sentir que, si son imperfection doit la rendre modeste et indulgente, son devoir est de s'améliorer, et de croire en sa force et en l'efficacité de sa volonté.

Remarquez, Madame, que je vous parle de modestie, non pas d'humilité; la modestie consiste à ne pas s'exagérer sa valeur et sa puissance d'action; l'humilité est un sentiment vil qui porte à s'abaisser, à se méconnaître, à se mettre au dessous de tous et à souffrir de tous; or rien n'est plus opposé à notre idéal que ce vice qui favorise la paresse, la lâcheté, est une négation de la justice, de l'ordre et de la solidarité, une préparation à la tyrannie, et est le fond du caractère de l'esclave: garantissez avec soin vos élèves de cette débilité morale.

Jusqu'ici l'élève, n'étant qu'une égoïste, vous avez dû prendre pour mesure de ses actes envers les autres, l'amour qu'elle se porte à elle-même et lui donner pour critère cette maxime: fais ou ne fais pas ce que tu voudrais ou ne voudrais pas qu'on te fît. Elle ne s'est pas aperçue, qu'en défendant plus faible qu'elle, par exemple, si elle faisait en un point ce qu'elle voudrait qu'on fît pour elle afin de n'être point accablée, d'un autre côté, en frappant celle qui frappe, elle lui fait ce qu'elle ne voudrait pas qu'on lui fît. Il est temps que vous réformiez ce que les maximes basées sur l'égoïsme ont de faux, en le transformant ainsi: fais à autrui ce que tu trouverais juste et équitable qu'on te fît; ne lui fais pas ce que tu trouverais injuste et inéquitable qui te fût fait. Sans cette transformation des maximes primitives, vos élèves ne comprendraient pas que la société se permît d'être justicière, ni qu'aucun de nous eût le droit et le devoir de l'être, quand la société n'est pas présente ou n'a pas pourvu.

Or, remarquez, Madame, que notre conception de la société exige impérieusement la modification que je vous indique. Les formules tirées de l'amour de soi étaient bonnes quand le pouvoir était cru délégué d'en haut, et la justice émanée de Dieu, dont le roi et le prêtre étaient les ministres: alors tout redressement appartenait à Dieu et à ceux qu'il avait commis à cet effet. Mais aujourd'hui nous savons que toute justice émane de nous, et que la société qui n'est que la collection organisée des individus qui la composent, ne saurait avoir d'autre Morale ni d'autres droits que les leurs.

Si donc la vieille Morale disait: à Dieu et à ses lieutenants appartient le droit de justice; quant à vous, individus, aimez vos ennemis; lorsqu'on vous soufflette sur une joue, tendez l'autre; lorsqu'on vous enlève votre tunique, donnez encore votre manteau; vous ne sauriez trop vous abaisser, trop souffrir des autres; laissez la justice à Dieu et, par votre humiliation, frayez-vous une route vers le ciel; si dis-je la vieille Morale dit cela, vous, prêtresse de la Morale nouvelle, sortie de l'idéal nouveau, vous êtes au contraire tenue de dire à vos élèves: tant que vous ne connaissez pas la loi Morale, vous n'êtes ni bonnes ni méchantes; quand vous la connaissez, par votre libre choix, vous pouvez être l'un ou l'autre. En vous est la force nécessaire pour triompher de l'exagération de vos instincts. Vous êtes les égales de tous; cherchez à vous bien connaître, afin de remplir, s'il se peut, la fonction à laquelle vous appellent vos facultés; ne souffrez pas, si cela vous est possible, qu'une incapacité vous supplante: vous vous le devez à vous-mêmes et au corps social. Créatures progressives, ne tentez pas de justifier vos fautes par votre faiblesse, car vous êtes obligées de vous améliorer et d'améliorer les autres. Votre devoir étant d'empêcher le mal en vous et hors de vous, vous ne devez ni commettre ni souffrir l'injustice et la méchanceté, car vous êtes responsables, non seulement du mal que vous faites et du bien que vous négligez d'accomplir, mais encore des vices d'autrui et du mal qui en résulte, si, pouvant les corriger ou les contenir, vous ne l'avez pas fait.

Et pour que cette morale ne rende pas vos élèves dures, peu indulgentes, orgueilleuses, habituez-les à compter et à peser leurs défauts, à connaître leurs imperfections, à ne pas se montrer plus sévères envers autrui qu'elles ne le sont pour elles-mêmes; à tolérer des défauts qui ne causent pas un mal réel, comme elles trouvent bon qu'on tolère les leurs: à se bien persuader, qu'en maintes circonstances, on nous blesse bien plus par étourderie que de propos délibéré, et qu'il serait absurde de nous en fâcher, puisqu'il est notoire que souvent nous en avons fait autant; qu'enfin, il n'y a pas de défaut plus insupportable que la susceptibilité, parce qu'elle met à la torture ceux qui nous entourent, empêche l'épanchement, et qu'un caractère méticuleux perd ses amis les meilleurs, car il n'y a pas de société possible avec un buisson d'épines.

Faites-leur bien comprendre que, ne pas tolérer le mal en autrui, ne signifie pas s'ériger en censeurs et professeurs de Morale, mais ne pas consentir pour soi et les autres à devenir victime d'une injustice ou d'un défaut capital.

Ainsi élevées, vos élèves, dès l'âge de douze ans, sauront, par leur pratique journalière, en se rendant les services d'ordre et de propreté, que tout travail utile est honorable.

En échangeant leurs services, elles ont appris que la société est basée sur le travail et l'échange;

En recevant et rendant des services gratuits, elles ont appris la bonté;

En défendant contre leurs compagnes leur dignité, leurs droits et ceux des faibles, elles ont appris la justice et la solidarité;

En triomphant des obstacles que vous avez su mesurer à leurs forces, elles ont appris qu'on ne doit jamais se résigner au mal qu'on peut supprimer ou diminuer;

En luttant contre leurs défauts, en triomphant de plusieurs, elles ont appris qu'elles sont des êtres progressifs, et que la volonté est toute puissante;

Par votre calme, votre impartialité, votre justice, votre équité, votre indulgence, elles ont pris une haute idée du pouvoir social que vous représentez auprès d'elles: elles savent qu'il doit éclairer, moraliser, punir selon l'intention et dans le but de faire réfléchir, d'améliorer;

Elles ne possèdent que trois axiomes: fais aux autres ce que tu voudrais qui te fut fait dans les limites de la justice et de l'équité;

Ne fais pas aux autres ce que tu ne trouverais ni juste ni équitable qu'ils te fissent;

Ne souffre pas des autres, ni contre les autres, ce qui n'est ni juste ni équitable;

Mais ces axiomes sont dans leur pratique: c'est l'âme de leur vie, le criterium de l'examen de conscience qu'elles font chaque soir.

Ce ne sont pas, à la vérité, de profondes théoriciennes que vos élèves; mais ce sont de bonnes et sincères praticiennes, plus fortes en Sociologie et en Morale que tous nos phraseurs: elles sont prêtes à faire de leur pratique une doctrine.

CHAPITRE III.
ÉDUCATION RATIONNELLE (SUITE).