V

L'enfant abstrait et généralise plus que nous, mais pas de la même manière, parce qu'il ne comprend que le concret: sa généralisation exagérée le dispose à confondre les espèces et à mal voir les individus. Pour qu'il ne soit pas toute sa vie dans l'à peu près, il faut mettre tous ses soins à développer en lui l'esprit d'analyse, combiné sans cesse avec la comparaison.

A peine l'enfant meut-il les bras avec intention, qu'il veut tout voir et tout toucher; c'est alors que vous feriez bien de l'amuser méthodiquement avec les jouets de Frœbel, de manière à ce qu'il applique à chaque chose tous les sens qui y sont applicables. Arrête-t-il ses yeux sur autre chose? Suivez la même méthode. Regarde-t-il une rose, par exemple? dites-lui, en lui montrant chaque détail: rose—tige—feuilles vertes—épines qui piquent; et en la portant à ses narines: elle sent bon. Ayez soin, autant que vous le pouvez, pour faire ressortir l'analyse, de mettre immédiatement après quelque chose d'opposé; ainsi à l'odeur de la rose opposez celle du souci; à la forme de la boule, opposez celle du cube.

Quand l'enfant parlera, ne lui laissez pas prendre l'habitude d'appeler un cheval dada, un chien toutou, des friandises nanan; mais accoutumez-le à nommer chaque chose par son nom, et prenez grand soin de lui faire décrire l'objet dont il vous parle pour la première fois: s'il vous parle d'une chèvre, par exemple, aidez-le à vous dire qu'elle a un corps, un cou, une tête et quatre pattes, des poils de telle couleur, de gros yeux, une barbe et des cornes; qu'elle marchait ou grimpait, ou broutait l'herbe; qu'elle baissait la tête et présentait les cornes quand on l'approchait; qu'elle ne sentait pas bon; que son poil était doux ou rude, etc. En habituant ainsi l'enfant à l'analyse, il acquerra, de ce qu'il voit, des idées nettes; établira des groupes par comparaison, et ne sera disposé de sa vie à se contenter d'expressions vagues, de notions mal définies, vice intellectuel de la plupart d'entre nous.

L'enfant, avons-nous dit, ne comprend que le concret; c'est donc un contre-sens que de meubler sa mémoire de mots qui représentent des notions abstraites ou des sentiments qu'il ne peut éprouver: rien n'est affligeant comme de le voir transformé en oiseau jaseur, récitant une fable de La Fontaine, une page d'histoire ou de grammaire.

Dans votre maison annexe ou établissement préparatoire, vos élèves ont appris en jouant à lire, écrire, calculer et un peu dessiner; aussitôt qu'elles sont avec vous, il faut, peu à peu, leur faire comprendre que le travail n'est pas un jeu, mais un devoir. Permettez-moi, Madame, d'insister ici sur l'ordre et la succession des études, autant que sur la méthode d'enseignement.

L'histoire, la littérature doivent n'être un objet spécial d'étude qu'assez tard; il faut que la Raison et le goût soient développés avant d'y songer; j'en dis autant de la Philosophie théorique. Mais toute l'éducation doit être une philosophie pratique: l'élève doit être philosophe sans le savoir, comme elle est moraliste sans le savoir: et ses grandes études historiques doivent être jalonnées sans qu'elle s'en doute.

Soyez assez bonne, Madame, pour me suivre avec attention dans les indications sommaires que je vais vous donner, afin d'éclaircir ma pensée.

Votre élève doit savoir sa langue: il faut donc qu'elle apprenne la grammaire, la syntaxe, l'orthographe. Au lieu de commencer, avec elle, par la grammaire particulière, ainsi que le fait tout le monde, commencez par la grammaire générale ou philosophique et l'analyse logique; dites à l'élève: tout mot qui représente une personne ou une chose est un nom; tout mot qui représente une qualité est un adjectif; tout mot qui représente l'existence simultanée d'un nom et d'une qualité est un verbe; tout mot qui marque les rapports de situation, direction, cause, etc., est une préposition, le sujet est l'objet de la qualité; le régime est ce qui est sous la dépendance de la qualité. Montrez de nombreux exemples de ces mots; faites soigneusement distinguer une proposition principale d'une incidente, une proposition directe d'une inverse; faites mettre chaque mot à sa place logique, retrouver le verbe être dans toutes les combinaisons.

Pour apprendre l'orthographe d'usage, il suffit que l'élève connaisse les variations du temps et du genre, et lise chaque page des dictées qu'elle fera, jusqu'à ce qu'elle soit à peu près sûre de l'écrire sans faute sous la dictée: car la dictée n'est pas pour apprendre l'orthographe, mais pour s'assurer qu'on la retient, et signaler les mots que l'on a besoin d'écrire dix ou quinze fois, jusqu'à ce qu'on n'y laisse plus de fautes.

Quand votre élève est forte en grammaire générale, en analyse logique et en orthographe d'usage, passez à la grammaire particulière; divisez le nom en Nom et prénom; l'adjectif en Adjectif, participe, adverbe, article, etc.; donnez sur chaque chose les plus grands détails; exigez des analyses grammaticales raisonnées, et faites faire de nombreux exercices de syntaxe.

Pour l'Arithmétique, expliquez bien les principes; exigez que les élèves rendent compte de tous les détails de leurs opérations; de l'arithmétique passez à l'algèbre, puis à la Géométrie, dont elles ont pris le goût avec les jouets de Frœbel.

Chaque semaine, conduisez vos élèves une fois au cabinet zoologique; une autre, dans les galeries minéralogiques; une autre, enfin, au jardin botanique.

Excitez leur curiosité, leur attention, de manière à ce que chacune retienne bien une chose. De retour, faites-les dessiner ce qu'elles ont vu, puis donnez à chacune, tout haut, le nom du pays natal de l'animal, de la plante, du minéral qu'elle a remarqué; les mœurs de l'un, les usages auxquels sont employés les autres dans l'industrie, la médecine, etc. Nommez les acclimateurs, les inventeurs, afin que les élèves sentent le progrès en toutes choses. Profitez de ces leçons pour donner l'esquisse de la géographie naturelle et politique du pays, et engagez l'élève à en faire la carte, à relater tout ce que vous lui en avez dit, à rechercher et à décrire tous les animaux, toutes les plantes, tous les minéraux de ce pays.

Comme à chaque instant vous êtes obligée de dire à l'élève: cet animal, cette plante sont de tel ordre, de telle famille, elle sera désireuse d'apprendre la classification des sciences qu'elle étudie, ce qui abrégera beaucoup votre tâche, et vous donnera occasion de faire observer que les classifications ne sont que des méthodes artificielles, créées par l'esprit humain, à cause de son insuffisance; qu'elles ne tiennent compte que de certains points de ressemblance, et négligent les différences souvent très nombreuses; qu'en conséquence, elles ne représentent pas la nature, mais certains rapports généraux découverts par nous.

A celles qui ont franchi ces premières études et les continuent sur planche, vous ferez voir des expériences de chimie, de physique et des machines.

Les explications que vous donnerez sur les cas particuliers, vous conduiront à parler des lois et des classifications de ces sciences, et la curiosité des élèves, l'intérêt que vous aurez excité, feront le reste. N'oubliez jamais de prendre la science à son début, d'en montrer le progrès, d'en nommer les inventeurs et ceux qui l'ont perfectionnée, augmentée; car il faut que l'élève sente et voie le progrès partout.

Profitez des belles nuits pour faire connaître à vos enfants le nom des constellations. Devant le magique spectacle d'un ciel calme et étoilé, donnez-leur vos leçons d'astronomie, la théorie de la formation des globes, et les lois de la mécanique céleste: tout naturellement cela les conduira à vous interroger sur le nôtre et ses vicissitudes; sur les créations successives de la planète, manifestes dans les couches géologiques qu'elles ont étudiées. Dites-leur la théorie des savants sur toutes ces choses, et montrez-leur les créations terrestres s'élevant du minéral à nous par une série de transformations progressives, de manière à se présenter comme nos ébauches, comme notre espèce arrêtée à divers points de son développement. Elles verront alors que nous sommes la synthèse de notre planète, et qu'il n'y a pas moins progrès dans les œuvres de la nature que dans les nôtres.

Pour compléter les études précédentes, vous aurez soin de donner à vos élèves des notions d'anatomie comparée sur squelette et sur planche et, en même temps, des notions de physiologie, terminant le tout par un cours d'hygiène. Ici, comme dans les études précédentes, vous leur ferez toucher du doigt le progrès dans la série des espèces, dans le développement individuel, et dans celui de la science que nous avons de ces choses: vous signalerez à leur reconnaissance les savants qui ont découvert et classé les faits, et élaboré les théories qui mettent en évidence les lois.