VI

L'élève sait que les classifications ne sont que des méthodes artificielles: elle a pu s'en assurer en voyant les différences qu'elles négligent, et par les variations et modifications qu'elles ont subies. Vous n'avez pas négligé les remarques à cet égard pour lui faire observer qu'elles sont le produit de nos facultés: nous observons les phénomènes concrets, lui avez-vous dit; nous les comparons et, par là, nous en constatons les ressemblances et les différences; par notre faculté d'abstraire, nous détachons les similitudes individuelles, et nous en formons une sorte d'être de raison qu'on appelle une espèce, un groupe, une famille, etc.; mais en réalité, dans la nature, il n'y a que des individus plus ou moins dissemblants ou ressemblants: les abstractions ne sont pas des choses.

Vous avez eu bien soin aussi de l'empêcher de se créer des idoles scientifiques, et de se méprendre sur la portée du langage de la science. Ainsi vous lui avez démontré que toute idée générale et abstraite n'a de réalité que dans les faits: que, par exemple, la couleur bleue n'existe pas en dehors des objets qui ont cette coloration, pas plus que la pensée en dehors des cerveaux qui pensent, et les lois en dehors des individus d'où on les a abstraites. Vous lui avez bien dit qu'une idée abstraite ou générale n'exprime qu'une qualité des choses; que lorsque l'on dit, par exemple: par la loi d'attraction, les corps tendent vers le centre de la terre, cela ne signifie pas qu'il y a, en dehors des corps, quelque chose qu'on nomme loi d'attraction, mais seulement que tous les corps ont une qualité faisant partie d'eux-mêmes, qui les fait se diriger vers le centre du globe, lequel centre a la propriété de les attirer; qu'en conséquence dire: voilà la loi de telle série, cela signifie: tous les êtres de telle série ont telle qualité active. Personnifier une abstraction, en faire un être à part pour la commodité du langage, c'est bien: mais il ne faut pas s'y laisser tromper.

Voulant faire de votre élève une créature rationnelle, vous lui avez démontré que le seul objet de notre connaissance est ce que nous pouvons observer, soit en nous soit hors de nous; que cet objet de l'observation externe ou interne, ne nous est connu que parce qu'il apparaît, c'est à dire est un phénomène ou bien une loi des phénomènes; vous lui avez fait soigneusement distinguer les phénomènes physiques, ou d'observation externe, d'avec les phénomènes intellectuels et moraux, ou d'observation interne.

A mesure que sa raison se développera, vous lui ferez découvrir à elle-même que rien de ce qui occupe notre pensée n'est simple; que tout, au contraire, est une synthèse. Pour les phénomènes physiques, rien ne lui paraîtra plus évident, puisqu'il n'y en a pas un qui ne soit une réunion de qualités; pour nos phénomènes internes, cela ne lui sera pas plus difficile, parce qu'elle ne sera pas imbue d'idées métaphysiques: en effet, en se repliant sur elle-même pour s'examiner, elle conviendra que l'idée des corps se représente comme une synthèse; que la plus simple des idées abstraites qui se rapportent à eux, se compose au moins de deux termes: ainsi elle ne peut songer à une couleur, sans songer en même temps à une portion d'étendue qui la supporte. Quant aux facultés intellectuelles et morales, elle avouera qu'elles n'existent pas hors d'une synthèse. Qu'est-ce, en effet, que l'imagination en dehors des images qui la manifestent? La mémoire sans les choses qui la remplissent? L'amour ou la haine sans un moi aimant ou haïssant, et la chose aimée ou haïe? Qu'est-ce même que ce moi sans la suite des phénomènes de mémoire qui le constituent?

Votre élève, habituée à l'analyse, à la réflexion, au raisonnement, vous dira sans doute: dans tous les phénomènes, il y a deux aspects: la fixité et la mobilité ou le devenir. Je suis bien la même personne du berceau jusqu'à la tombe, et cependant je sais bien que, pas une minute je ne suis la même; que je me modifie incessamment dans mon corps et dans mes facultés. Il me paraît en être de même, à des degrés différents, pour tout ce que je connais. Qu'est-ce que cette chose fixe qui fait l'unité individuelle des êtres, leur identité et que je ne puis saisir?

Répondez sans hésiter, Madame: tu me poses la question qui tourmente le plus les esprits élevés depuis l'origine de notre espèce; et à laquelle on ne peut répondre qu'à l'aide d'hypothèses invérifiables. Tu le sais, notre Raison n'est faite que pour connaître les phénomènes et leurs lois, non pour connaître l'essence des choses ni les causes premières qui ne sont pas du domaine de la science.

De ce que nous ne pouvons connaître le côté fixe des phénomènes, s'ensuit-il que nous devions le nier? Ce serait absurde: puisque cette fixité est un phénomène perçu par la Raison.

Nous est-il interdit de former une hypothèse sur cette chose dont la nature se dérobe à la connaissance? Non; mais prends garde! Rappelle-toi qu'une hypothèse ne peut être tout au plus qu'une probabilité. N'oublie pas non plus que la Raison et la Science te démontrent que tout est composé, conséquemment étendu, divisible, limité, en relation; que la diversité est la condition de l'unité, et qu'un être est d'autant plus parfait qu'il est plus composé. D'autre part, ton sentiment te dit que les lois qui régissent l'ensemble des choses ne se contredisent pas; que les lois qui régissent ta pensée sont identiques à celles de l'univers: tu ne peux donc accepter ou créer une hypothèse fondée sur le simple, l'inétendu, l'indivisible, l'absolu, l'infini. Ces mots n'ont aucun sens pour la pensée, et sont contradictoires à la Raison et à la Science. Il serait absurde, tu dois le comprendre, de prétendre les justifier, en alléguant l'existence d'un ordre de choses régi par des lois opposées à celles de la Raison et de l'univers. Qui a vu cet ordre de choses? Qui oserait prétendre, sans preuves possibles, que cet univers, que nous croyons un, est contradictoire à lui-même?

C'est en dirigeant ainsi vos élèves, Madame, en les préservant avec soin de la maladie métaphysique, que vous les préserverez en même temps des vices intellectuels en si grande vogue aujourd'hui. Ce ne seront pas elles qui prendront des lois pour des êtres en soi; discuteront gravement sur les causes premières et les essences, comme si elles avaient reçu leurs confidences intimes; généraliseront des faits exceptionnels; rangeront sous une loi des phénomènes qui n'y sont pas soumis; nieront des faits bien observés, sous prétexte qu'ils ne rentrent pas dans le cadre des lois connues; tireront d'un fait des conséquences qu'il ne contient pas; introduiront la classification dans ce qui ne saurait la comporter; établiront de fausses séries; bâtiront des hypothèses sur des pointes d'aiguille. Non, elles considéreront toute théorie scientifique comme une solution provisoire, un point d'interrogation, et toute hypothèse ou théorie contradictoire à la Raison et aux faits prouvés, n'attirera que leur dédain.

Vos élèves observent bien, raisonnent bien, ont une idée générale et précise des sciences naturelles, de la Physique, de la Chimie, de l'Anatomie, de la Physiologie, de l'hygiène; elles savent leur langue, ont de bonnes notions d'Astronomie, de Mathématiques; peuvent classer un animal, une plante, un minéral et connaissent sommairement la géographie et l'histoire des peuples des contrées dont elles ont étudié les produits: elles ont la Philosophie, la Morale et la Sociologie pratiques; elles croient à la loi du Progrès; elles savent ce qu'est l'humanité, ce qu'elles lui doivent, car vous leur avez dit: si c'est la nature qui a créé ces animaux, c'est le génie et le travail de notre espèce qui les ont domptés;

Si c'est la nature qui a créé toute ces substances solides, c'est le génie et le travail de notre espèce qui les ont transformés en édifices, et en maisons pour nous abriter;

Si c'est la nature qui fournit le marbre et la pierre, c'est le génie et le travail de notre espèce qui en font des statues, des ornements, des objets d'utilité;

Si c'est la nature qui a créé le lin, le chanvre, si c'est elle qui fournit les matériaux dont on extrait les couleurs, c'est le génie et le travail humains qui les transforment en vêtements, en riches peintures;

Si c'est la nature qui donne les métaux, c'est le génie et le travail humain qui les épurent, les façonnent, et en font des remplaçants de nos forces musculaires, des aides infatigables, des ornements;

Si c'est la nature qui a créé nos facultés, c'est notre génie et notre travail qui les ont développées, de plus en plus perfectionnées, et créé par elles, l'art, la science, l'industrie, la Société, la Justice progressive.

Vous le voyez, mes enfants, nous sommes plus grands que la nature: car nous avons puissance de la dompter, de la façonner: notre arme, contre elle, c'est le travail: c'est lui qui fait notre puissance et notre gloire, et nous rend dignes d'occuper une place dans l'humanité.

Vous le voyez encore, chacun de nous reçoit tout de l'espèce: la vie, nous la devons à nos parents;

Notre nourriture, nous la devons aux cultivateurs, à ceux qui font leurs instruments de travail;

Nos vêtements, nous les devons aux nombreux ouvriers qui fournissent les matières premières, les filent, les tissent, les teignent, les taillent, les cousent;

Notre abri, nous le devons à ceux qui extraient la pierre, la chaux, le fer, le plâtre; préparent la brique, coulent le verre, coupent le bois; à tous ceux qui peignent, tapissent, décorent et meublent nos demeures, pour qu'elles nous soient commodes;

Notre science, nous la devons à ceux qui ont assemblé ces collections, rempli ces musées, planté ces jardins, inventé ces machines, fait ces classifications, ces méthodes que nous admirons; à ceux qui ont réfléchi sur les faits, trouvé leurs lois, et leurs applications dans l'industrie et l'art;

Notre sécurité, la possibilité de jouir en paix du fruit de nos labeurs, de ne pas être dépouillés, opprimés, tués par plus forts que nous, nous les devons encore an génie de l'humanité qui a tiré de lui-même et formulé les principes de Justice et d'équité.

Tout ce que nous sommes, nous le devons donc à notre espèce qui a pensé et travaillé, pense et travaille pour nous; notre devoir est donc, au point de vue de la Justice, de rendre, autant qu'il est en nous, à l'humanité ce qu'elle a fait et fait pour nous, en travaillant à son profit et au nôtre.

Ainsi préparées, Madame, vos élèves sont en état d'étudier avec fruit l'histoire de leur espèce.