VII

Nous voici, Madame, sur un terrain neuf et mouvant: celui de l'Histoire dont la science n'est pas faite encore.

Vous avez montré en tout la loi de Progrès; il faut lui donner une éclatante confirmation dans l'enseignement de l'histoire.

Montrez d'abord notre espèce placée, à son origine, sur un globe inculte, tourmenté par les volcans et les inondations; plus malheureuse que les autres, parce qu'elle est plus sensible et plus désarmée; ayant de grands besoins et de faibles moyens; des passions égoïstes très fortes, des facultés supérieures à peine ébauchées; afin que vos élèves comprennent ce qu'il a dû falloir de temps à l'humanité pour apprendre à cultiver la terre, à se construire des habitations, à tirer parti des forces naturelles qui la tuaient auparavant, à s'organiser en diverses sociétés, à créer les sciences, les arts, l'industrie, et à tout modifier en se modifiant elle-même. Elles comprendront alors que l'espèce a dû franchir bien des obstacles pour arriver où elle en est; qu'elle a dû souvent s'égarer; que le mouvement progressif, ne pouvant se faire que d'ensemble pour chaque nation, il est impossible d'y procéder par grand écart, c'est à dire de franchir les époques ou nuances intermédiaires entre la situation intellectuelle et morale où se trouvent les masses, et l'idéal posé par les natures plus élevées; faites-leur bien comprendre alors que notre devoir n'est pas de réaliser l'idéal entier dans les faits sociaux, mais de travailler à nous en rapprocher de quelques pas, et d'élever nos successeurs de manière à ce qu'ils s'en rapprochent encore plus que nous.

Comme toute science se compose de faits reliés par une loi, vous devez donner à vos élèves la loi de l'Histoire: cette loi est le développement de la Morale sous l'influence de la Philosophie, de la Religion, des Sciences, des Arts et de l'Industrie.

Vous considérerez donc chaque peuple comme un organe Moral de l'humanité, et vous le montrerez descendant plus ou moins vite dans la tombe, lorsqu'il renonce à la Morale ou qu'il ne progresse plus.

Vous comprenez que, dans un tel plan, ne peuvent entrer des fables, des détails puérils, des masses de faits entassés pêle mêle sans méthode, sans critique, sans moralité générale, sans loi; que toutes ces choses ne sont pas plus l'Histoire, que des plantes non classées ne sont la Botanique.

Il m'est impossible, vous le concevez, de vous tracer un plan d'Histoire: cela nous conduirait trop loin: mais un simple exemple vous fera comprendre mon idée: il s'agit pour l'élève d'étudier l'histoire de France et d'Angleterre, par exemple. Or la loi de la première est, au point de vue de la Justice, le développement de l'unité dans la Justice ou de l'Égalité, comme la loi de l'histoire d'Angleterre est, sous le même rapport, le développement de la diversité dans la Justice ou de la liberté individuelle. Ces deux lois posées, vous divisez chaque histoire en autant de périodes qu'il est nécessaire pour la démonstration de la loi; ayant le soin de les trancher assez pour que chacune ait un aspect propre; groupant autour de l'idée principale la philosophie, la religion, les sciences, les arts, etc., en notant avec le plus grand soin le rôle de ces éléments pour ou contre le Progrès: la vie des personnages ne doit valoir que comme preuve vivante et le fait des vérités avancées par vous. Chaque période se compose d'éléments Critiques, Conservateurs, Réformateurs et Indifférents qui se trouvent représentés par des doctrines et des hommes, du conflit et du mélange desquels sort l'ordre ascendant ou descendant de la période suivante qui donne naissance aux quatre éléments précités, mais transformés.

Deux observations sont ici nécessaires: Vous ne devez pas représenter les doctrines et les hommes comme exclusivement bons ou mauvais, conservateurs ou novateurs, etc., mais comme principalement une de ces choses.

La seconde observation est que l'élève doit s'habituer à juger la valeur morale d'un événement ou d'un personnage sur la doctrine morale de l'époque où s'est passé l'un et a vécu l'autre: l'équité est un devoir envers les morts aussi bien qu'envers les vivants. Comme le Progrès s'accélère, avant trois cents ans d'ici, nos descendants pourront juger bien immorales, bien injustes, certaines lois et opinions dont nous nous enorgueillissons aujourd'hui; soyons donc équitables envers le passé, afin que l'avenir ne nous soit pas trop sévère.

Espérons, Madame, qu'une section du Comité encyclopédique vous donnera, sur l'Histoire, une suite de traités qui vous épargneront le travail philosophique que vous seriez obligée de faire.

Un mot sur le rôle de la Philosophie et de la Religion. La première doit être représentée à vos élèves comme fille surtout de la Raison, et ayant un rôle principalement critique; la seconde est surtout fille du sentiment religieux, et joue principalement le rôle d'élément conservateur.

Vous représenterez à vos élèves le sentiment religieux comme inhérent à la nature humaine; comme une aspiration indéfinie à nous relier avec l'univers et nos semblables; comme une disposition à sentir qu'il y a des rapports entre nous et les lois dont nous voyons les résultats, sans que nous puissions en atteindre les causes. Vous marquerez avec soin les diverses transformations de ce sentiment sous l'influence du développement intellectuel et moral, jusqu'au moment où l'humanité, arrivant à la conception de sa propre loi, la loi morale, à la nécessité de l'accord qui doit exister entre la Vertu et le bonheur, fournit sa dernière étape sentimentale, en ajoutant à la croyance en la Divinité celle en l'Immortalité de la conscience individuelle, Immortalité qui, selon la belle expression de M. Charles Renouvier, est le droit au Progrès.

Insistez beaucoup pour faire comprendre à vos élèves que le sentiment religieux ne saurait être une loi de notre être sans en être une de l'univers. Sans régir des rapports dont un des termes, quoiqu'inconnu, n'en existe pas moins; que la Divinité et l'Immortalité ne sauraient être les objets de la foi humaine, sans avoir une réalité objective, parce que la voix de la nature ne trompe jamais; et séparez le sentiment religieux d'avec les religions.

Les Religions, dites-leur, sont construites avec la science et la moralité des époques où elles apparaissent: elles donnent les formules et les représentations des objets du sentiment religieux: le philosophe pur croit en la Divinité, mais il ne la définit pas; il croit presque toujours en l'immortalité du Moi, mais il ne cherche pas à se figurer ce qu'elle sera: il pense seulement qu'au delà de la tombe, se trouvera la sanction des actes moraux: le philosophe de notre époque, faisant un pas de plus, pensera que, dans notre transformation, il y aura progrès.

Le croyant se fait une idée précise de Dieu, de la nature de ce qui persiste en nous, de ce que nous ferons dans l'existence qui suivra celle-ci, des peines et des récompenses, etc.

Le philosophe trouve dans sa foi sentimentale, indéfinie, l'appui, mais non la source et la raison du Droit et du Devoir; pour le croyant, jusqu'ici, la morale n'a d'autre source que la Religion; s'il cessait de croire à celle-ci, l'autre n'aurait plus de base.

Le vice de toute religion positive, jusqu'à nos jours, a été d'immobiliser l'humanité; le service qu'elles ont rendu, a été de vulgariser certaines notions parmi les masses. Elles sont toutes, pendant un certain temps, le soutien des principes moraux les plus avancés. Mais comme elles se prétendent immuables et que l'humanité progresse, arrive l'instant où elles sont dépassées en Rationalité, en Science et en Moralité: il faut alors qu'elles disparaissent, sans quoi l'humanité mourrait: Toujours la lutte contre elles est rude et longue, et elle ne cesse que quand un idéal religieux nouveau s'est emparé des majorités: car les religions ne cèdent la place qu'aux religions, non aux philosophies. Un tel changement est toujours précédé d'un changement de principes, autant que d'un progrès dans les doctrines morales: jamais Rome et la Grèce n'eussent accepté le Dieu, roi unique, si d'abord elles n'eussent accepté l'unité du pouvoir dans les mains d'un César: car les nations ont une tendance invincible à modeler leur gouvernement et leurs lois sur leurs conceptions religieuses, et vice versâ: il résulte de cela, qu'un pays qui change de principes et de lois, tend invinciblement à changer de Religion.

Voilà, Madame, l'enseignement que vos élèves doivent retirer de l'étude des religions: car c'est surtout par l'étude des religions et des philosophies, qu'elles peuvent connaître le génie des peuples.

N'oubliez pas de leur faire faire la critique rationnelle des Philosophies, à mesure que vous leur présenterez l'ensemble de chaque doctrine. Qu'elles admirent les hommes de génie, à la bonne heure; qu'elles respectent Platon et Spinosa, Aristote et Hegel, Descartes et Leibniz, rien de mieux; mais montrez-leur en quoi ils ont fait fausse route; car vos enfants ne doivent pas plus avoir de fétiches parmi les hommes que parmi les choses: elles doivent rester elles-mêmes, et n'être le daguerréotype de personne.

Dans le cours de vos études historiques, vous ne négligerez pas non plus de vous arrêter suffisamment sur les doctrines économiques et sociales, les différentes formes politiques et les lois, et le rapport de ces choses, avec la justice.

Dans ces études, vos élèves doivent trouver leur critère dans la Doctrine que vous leur avez inculquée touchant les destinées humaines, et la théorie des Droits et des Devoirs.

Vous me direz, Madame, que le plan que je viens d'ébaucher sur votre demande, exige un ensemble de connaissances que vous ne possédez pas. Je le sais: aussi vous conseillé-je de vous entourer de collaboratrices qui aient une ou deux spécialités: mais votre devoir est d'assister aux leçons, et de veiller à ce que jamais on ne s'éloigne de la direction rationnelle.

Vous serez peut-être obligée, au début, d'employer quelques professeurs de l'autre sexe; mais vous rechercherez celles d'entre vos enfants qui ont des vocations spéciales; vous les cultiverez et au bout de quelques années, votre établissement n'aura que des professeurs femmes.

Le genre d'éducation que je vous propose d'appliquer, Madame, fera de vos élèves des femmes simples, fortes, vigoureuses, sérieuses et raisonneuses, plus instruites que la plupart des hommes instruits d'aujourd'hui; elles seront en état de réformer la famille, de faire transformer les lois qui subalternisent leur sexe.

Elles prouveront, par leurs œuvres, ce qui est la meilleure et la plus sûre des preuves, que la rationalité est égale chez les deux sexes; que la chose doit être ainsi pour qu'ils soient socialement égaux. Le Sentiment et la Raison n'égalisent pas les êtres, parce que le premier doit être dirigé, contenu, réformé par la seconde. En conséquence ceux qui prétendent que, chez l'homme, prédomine la Raison et chez la femme le Sentiment, bien loin d'égaliser les sexes par l'équivalence, doivent continuer à subordonner la femme à l'homme. La Raison étant en toute créature humaine ce qui juge de la vérité des rapports, ce qui établit l'ordre, si l'homme en était doué plus que la femme, il serait réellement son chef, ce que vos élèves n'admettront jamais, parce qu'elles se sauront, comme beaucoup de femmes se savent déjà, la preuve vivante du contraire, et qu'elles jugeront fausse une théorie contredite par les faits.