VI

Dans les deux premiers ordres de rapports que nous avons envisagés, le Droit et le Devoir tendent à fonder l'harmonie ou l'Ordre par la Hiérarchie.

Pourquoi?

Parce que le Droit et le Devoir sont, en tant que notions et systématisation, des créations de la Raison humaine qui, légitimement, se subordonne tout.

Parce qu'en chacun de nous, cette subordination doit exister, puisque chacun de nous n'a qu'une Raison.

Parce qu'en dehors de l'Humanité sur ce globe, il ne peut y avoir entre elle et les êtres inférieurs que des rapports de subordination.

Entre nos facultés d'espèces différentes, il faut un Régulateur;

Entre nous et les créatures inférieures, il faut un régulateur encore;

Dans le premier cas c'est la Raison individuelle qui gouverne;

Dans le second c'est la Raison de l'humanité.

Mais cette loi de Hiérarchie peut-elle rationnellement s'appliquer aux rapports des êtres humains entre eux?

Non; car ils sont de la même espèce;

Car chacun d'eux a sa raison, son sens moral, son libre-arbitre, sa volonté;

Car chacun d'eux n'est qu'un élément de destinée collective; un être incomplet au point de vue de cette destinée, et n'a pas plus la faculté de classer les autres, que les autres de le classer;

Car chacun d'eux est progressif en lui-même et dans sa race et peut, par la culture, monter du dernier rang au plus élevé sous le rapport de l'utilité.

Qu'à l'origine des sociétés, l'homme, se distinguant à peine des autres espèces sur lesquelles il établissait son Droit par la ruse et la force, ait transporté cette notion brutale dans les rapports humains, ait confondu le semblable faible d'esprit ou de corps avec l'animal, se soit cru, au même titre, droit de possession sur eux, et n'ait reconnu comme libres et égaux à lui que les forts et les intelligents, les choses ne pouvaient se passer autrement peut-être.

Que, plus développée, l'humanité ait transformé la notion de Droit sur le modèle du gouvernement de soi-même, ait, en conséquence, établi la hiérarchie et subordonné certaines classes, certaines castes, aux individus qu'elle considérait comme les représentants de la Raison et de la Justice, les choses ne pouvaient peut-être encore se passer autrement.

Mais nous, français, enfants de 89, disciples d'une philosophie qui établit ses axiomes, non plus sur les a priori de la fantaisie, mais sur les faits et les lois de la nature et de l'humanité, nous concevons parfaitement aujourd'hui que l'être humain ne peut être comparé ni à une chose, ni à quelqu'une de nos facultés;

Qu'étant d'espèce identique, nous avons un droit identique;

Qu'il ne s'agit que d'équilibrer nos droits individuels;

Que la loi d'équilibre, c'est l'égalité;

Que l'égalité c'est la Justice;

Qu'en dehors de l'égalité, il n'y a plus Raison ni Justice, mais règne de la force, retour à la brutalité de la nature qui est si inférieure à nous par l'absence de moralité et de bonté.

A la lumière de cette Révélation de la conscience de la France, la notion de la société se transforme. La société n'est plus une hiérarchie, ce n'est plus un être de raison, incarné dans un ou quelques-uns; c'est quelque chose de bien autrement grand et beau; c'est un ensemble organisé d'êtres humains, associés pour se garantir mutuellement l'exercice de leur Droit individuel, se faciliter la pratique du Devoir, échanger équitablement leurs produits, et travailler de concert à la réalisation progressive de la destinée humaine.

C'est une autonomie collective, gouvernée par la Loi, synthèse de la Raison, de la Justice et de l'Amour de tous.

L'État n'est plus que l'ensemble des organes sociaux, fonctionnant au profit de tous.

Le Pouvoir n'est plus qu'une fonction déléguée par la volonté nationale.

Conçue ainsi, la société élabore progressivement quatre formes du Droit: Droit naturel, Droit Civil, Droit Politique, Droit Économique.