CHAPITRE II
Non loin de la voie Appienne, Oswald et Corinne se firent montrer les Columbarium, où les esclaves sont réunis à leurs maîtres, où l'on voit dans un même tombeau tout ce qui vécut par la protection d'un seul homme ou d'une seule femme. Les femmes de Livie, par exemple, celles qui, consacrées jadis aux soins de sa beauté, luttaient pour elle contre le temps, et disputaient aux années quelques-uns de ses charmes, sont placées à côté d'elle dans de petites urnes. On croit voir une collection de morts obscurs autour d'un mort illustre, non moins silencieux que son cortége. A peu de distance de là, l'on aperçoit un champ où les vestales infidèles à leurs vœux étaient enterrées vivantes: singulier exemple de fanatisme dans une religion naturellement tolérante.
«Je ne vous mènerai point aux catacombes, dit Corinne à lord Nelvil, quoique, par un hasard singulier, elles soient au-dessous de cette voie Appienne, et qu'ainsi les tombeaux reposent sur les tombeaux. Mais cet asile des chrétiens persécutés a quelque chose de si sombre et de si terrible, que je ne puis me résoudre à y retourner: ce n'est pas cette mélancolie touchante que l'on respire dans les lieux ouverts, c'est le cachot près du sépulcre, c'est le supplice de la vie à côté des horreurs de la mort. Sans doute on se sent pénétré d'admiration pour les hommes qui, par la seule puissance de l'enthousiasme, ont pu supporter cette vie souterraine, et se sont ainsi séparés entièrement du soleil et de la nature; mais l'âme est si mal à l'aise dans ce lieu, qu'il n'en peut résulter aucun bien pour elle. L'homme est une partie de la création; il faut qu'il trouve son harmonie morale dans l'ensemble de l'univers, dans l'ordre habituel de la destinée; et de certaines exceptions violentes et redoutables peuvent étonner la pensée, mais effrayent tellement l'imagination, que la disposition habituelle de l'âme ne saurait y gagner. Allons plutôt, continua Corinne, voir la pyramide de Cestius: les protestants qui meurent ici sont tous ensevelis autour de cette pyramide, et c'est un doux asile, tolérant et libéral.—Oui, répondit Oswald, c'est là que plusieurs de mes compatriotes ont trouvé leur dernier séjour. Allons-y; peut-être est-ce ainsi du moins que je ne vous quitterai jamais.» Corinne frémit à ces mots, et sa main tremblait en s'appuyant sur le bras de lord Nelvil. «Je suis mieux, reprit-il, bien mieux depuis que je vous connais.» Et le visage de Corinne fut éclairé de nouveau par cette joie douce et tendre, son expression habituelle.
Cestius présidait aux jeux des Romains; son nom ne se trouve point dans l'histoire, mais il est illustré par son tombeau. La pyramide massive qui le renferme défend sa mort de l'oubli qui a tout à fait effacé sa vie. Aurélien, craignant qu'on ne se servît de cette pyramide comme d'une forteresse pour attaquer Rome, l'a fait enclaver dans les murs, qui subsistent encore, non pas comme d'inutiles ruines, mais comme l'enceinte actuelle de Rome moderne. On dit que les pyramides imitent, par leur forme, la flamme qui s'élève sur un bûcher. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette forme mystérieuse attire les regards et donne un caractère pittoresque à tous les points de vue dont elle fait partie. En face de cette pyramide est le mont Testacée, sous lequel il y a des grottes extrêmement fraîches, où l'on donne des festins pendant l'été. Les festins, à Rome, ne sont point troublés par la vue des tombeaux. Les pins et les cyprès qu'on aperçoit de distance en distance dans la riante campagne d'Italie retracent aussi ces souvenirs solennels; et ce contraste produit le même effet que les vers d'Horace,
. . . . . . . . . . Moriture Delli,
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Linquenda tellus, et domus, et placens
Uxor[11],
au milieu des poésies consacrées à toutes les jouissances de la terre. Les anciens ont toujours senti que l'idée de la mort a sa volupté; l'amour et les fêtes la rappellent, et l'émotion d'une joie vive semble s'accroître par l'idée même de la brièveté de la vie.
[11] Dellius, il faut mourir… il faut quitter la terre, et ta demeure, et ton épouse chérie.
Corinne et lord Nelvil revinrent de la course des tombeaux en côtoyant les bords du Tibre. Jadis il était couvert de vaisseaux et bordé de palais; jadis ses inondations mêmes étaient regardées comme des présages: c'était le fleuve-prophète, la divinité tutélaire de Rome. Maintenant on dirait qu'il coule parmi les ombres, tant il est solitaire, tant la couleur de ses eaux parait livide! Les plus beaux monuments des arts, les plus admirables statues ont été jetées dans le Tibre, et sont cachées sous ses flots. Qui sait si, pour les chercher, on ne le détournera pas un jour de son lit? Mais quand on songe que les chefs-d'œuvre du génie humain sont peut-être là, devant nous, et qu'un œil plus perçant les verrait à travers les ondes, l'on éprouve je ne sais quelle émotion, qui sans cesse renaît à Rome sous diverses formes, et fait trouver une société pour la pensée dans les objets physiques, muets partout ailleurs.