CHAPITRE PREMIER
Le lendemain, Oswald et Corinne furent embarrassés l'un et l'autre en se revoyant. Corinne n'avait plus de confiance dans l'amour qu'elle inspirait. Oswald était mécontent de lui-même; il se connaissait dans le caractère un genre de faiblesse qui l'irritait quelquefois contre ses propres sentiments comme contre une tyrannie, et tous les deux cherchèrent à ne point se parler de leur affection mutuelle. «Je vous propose aujourd'hui, dit Corinne, une course assez solennelle, mais qui sûrement vous intéressera: allons voir les tombeaux, allons voir le dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monuments dont nous avons contemplé les ruines.—Oui, répondit Oswald, vous avez deviné ce qui convient à la disposition actuelle de mon âme;» et il prononça ces mots avec un accent si douloureux, que Corinne se tut quelques moments, n'osant pas essayer de lui parler. Mais, reprenant courage par le désir de soulager Oswald de ses peines en l'intéressant vivement à tout ce qu'ils voyaient ensemble, elle lui dit: «Vous le savez, milord, loin que chez les anciens l'aspect des tombeaux décourageât les vivants, on croyait inspirer une émulation nouvelle en plaçant ces tombeaux sur les routes publiques, afin que, retraçant aux jeunes gens le souvenir des hommes illustres, ils invitassent silencieusement à les imiter.—Ah! que j'envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets ne sont pas mêlés à des remords!—Vous, des remords! s'écria Corinne, vous! Ah! je suis certaine qu'ils ne sont en vous qu'une vertu de plus, un scrupule du cœur, une délicatesse exaltée.—Corinne, Corinne, n'approchez pas de ce sujet, interrompit Oswald: dans votre heureuse contrée, les sombres pensées disparaissent à la clarté des cieux; mais la douleur qui a creusé jusqu'au fond de notre âme ébranle à jamais toute notre existence.—Vous me jugez mal, répondit Corinne; je vous l'ai déjà dit, bien que mon caractère soit fait pour jouir vivement du bonheur, je souffrirais plus que vous si…» Elle n'acheva pas, et changea de discours. «Mon seul désir, milord, continua-t-elle, c'est de vous distraire un moment; je n'espère rien de plus.» La douceur de cette réponse toucha lord Nelvil; et, voyant une expression de mélancolie dans les regards de Corinne, naturellement si pleins d'intérêt et de flamme, il se reprocha d'attrister une personne née pour les impressions vives et douces, et s'efforça de l'y ramener. Mais l'inquiétude qu'éprouvait Corinne sur les projets d'Oswald, sur la possibilité de son départ, troublait entièrement sa sérénité accoutumée.
Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées, au milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux à droite et à gauche, dont les ruines se voient à perte de vue, à plusieurs milles au delà des murs. Les Romains ne souffraient pas qu'on ensevelît les morts dans l'intérieur de la ville; les tombeaux seuls des empereurs y étaient admis. Cependant un simple citoyen, nommé Publius Biblius, obtint cette faveur, en récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en effet, honorent plus volontiers celles-là que toutes les autres.
On passe, pour aller à la voie Appienne, par la porte Saint-Sébastien, autrefois appelée Capène. Cicéron dit qu'en sortant par cette porte, les tombeaux qu'on aperçoit les premiers sont ceux des Métellus, des Scipion et des Servilius. Le tombeau de la famille des Scipion a été trouvé dans ces lieux mêmes, et transporté depuis au Vatican. C'est presque un sacrilége de déplacer les cendres, d'altérer les ruines; l'imagination tient de plus près qu'on ne croit à la morale; il ne faut pas l'offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards, on place les noms au hasard, sans pouvoir être assuré de ce qu'on suppose; mais cette incertitude même inspire une émotion qui ne permet pas de voir avec indifférence aucun de ces monuments. Il en est dans lesquels des maisons de paysans sont pratiquées; car les Romains consacraient un grand espace et des édifices assez vastes à l'urne funéraire de leurs amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient pas cet aride principe d'utilité qui fertilise quelques coins de terre de plus, en frappant de stérilité le vaste domaine du sentiment et de la pensée.
On voit, à quelque distance de la voie Appienne, un temple élevé par la république à l'Honneur et à la Vertu; un autre, au dieu qui a fait retourner Annibal sur ses pas; la fontaine d'Égérie, où Numa allait consulter la divinité des hommes de bien, la conscience interrogée dans la solitude. Il semble qu'autour de ces tombeaux les traces seules des vertus subsistent encore. Aucun monument des siècles du crime ne se trouve à côté des lieux où reposent ces illustres morts; ils se sont entourés d'un honorable espace, où les plus nobles souvenirs peuvent régner sans être troublés.
L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'y a point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de plantes naturelles que l'énergie de la végétation renouvelle sans cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux, décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein; elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la terre et veulent l'exploiter pour les besoins de l'homme; mais les âmes rêveuses, que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune trace; cette terre qui chérit ses morts et les couvre avec amour des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des cendres qu'elles ont l'air de caresser.
Oswald convint que dans ce lieu l'on devait goûter plus de calme que partout ailleurs. L'âme n'y souffre pas autant par les images que la douleur lui présente; il semble que l'on partage encore avec ceux qui ne sont plus les charmes de cet air, de ce soleil et de cette verdure. Corinne observa l'impression que recevait lord Nelvil, et elle en conçut quelque espérance. Elle ne se flattait point de consoler Oswald; elle n'eût pas même souhaité d'effacer de son cœur les justes regrets qu'il devait à la perte de son père; mais il y a dans le sentiment même des regrets quelque chose de doux et d'harmonieux qu'il faut tâcher de faire connaître à ceux qui n'en ont encore éprouvé que les amertumes: c'est le seul bien qu'on puisse leur faire.
«Arrêtons-nous ici, dit Corinne, en face de ce tombeau, le seul qui reste encore presque en entier: ce n'est point le tombeau d'un Romain célèbre; c'est celui de Cécilia Métella, jeune fille à qui son père a fait élever ce monument.—Heureux, dit Oswald, heureux les enfants qui meurent dans les bras de leur père, et qui reçoivent la mort dans le sein qui leur donna la vie! la mort elle-même alors perd son aiguillon pour eux.
—Oui, dit Corinne avec émotion, heureux ceux qui ne sont pas orphelins! Voyez, on a sculpté des armes sur ce tombeau, bien que ce soit celui d'une femme; mais les filles des héros peuvent avoir sur leurs tombes les trophées de leur père: c'est une belle union que celle de l'innocence et de la valeur. Il y a une élégie de Properce, qui peint mieux qu'aucun autre écrit de l'antiquité cette dignité des femmes chez les Romains, plus imposante et plus pure que l'éclat même dont elles jouissaient pendant le temps de la chevalerie. Cornélie, morte dans sa jeunesse, adresse à son époux les adieux et les consolations les plus touchantes, et l'on y sent presque à chaque mot tout ce qu'il y a de respectable et de sacré dans les liens de famille. Le noble orgueil d'une vie sans tache se peint dans cette poésie majestueuse des Latins, dans cette poésie noble et sévère comme les maîtres du monde. Oui, dit Cornélie, aucune tache n'a souillé ma vie: depuis l'hymen jusqu'au bûcher, j'ai vécu pure entre les deux flambeaux. Quelle admirable expression! s'écria Corinne; quelle image sublime! et qu'il est digne d'envie, le sort de la femme qui peut ainsi conserver la plus parfaite unité dans sa destinée, et n'emporte au tombeau qu'un souvenir! c'est assez pour une vie.»
En achevant ces mots, les yeux de Corinne se remplirent de larmes; un sentiment cruel, un soupçon pénible s'empara du cœur d'Oswald. «Corinne, s'écria-t-il, Corinne! votre âme délicate n'a-t-elle rien à se reprocher? Si je pouvais disposer de moi, si je pouvais m'offrir à vous, n'aurais-je point de rivaux dans le passé? pourrais-je être fier de mon choix? une jalousie cruelle ne troublerait-elle pas mon bonheur?—Je suis libre, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé, répondit Corinne; que voulez-vous de plus? Faut-il me condamner à vous avouer qu'avant de vous avoir connu, mon imagination a pu me tromper sur l'intérêt qu'on m'inspirait! et n'y a-t-il pas dans le cœur de l'homme une pitié divine pour les erreurs que le sentiment, ou du moins l'illusion du sentiment, aurait fait commettre!» En achevant ces mots, une rougeur modeste couvrit son visage. Oswald tressaillit, mais il se tut. Il y avait dans le regard de Corinne une expression de repentir et de timidité qui ne lui permit pas de la juger avec rigueur, et il lui sembla qu'un rayon du ciel descendait sur elle pour l'absoudre. Il prit sa main, la serra contre son cœur, et se mit à genoux devant elle, sans rien prononcer, sans rien promettre, mais en la contemplant avec un regard d'amour qui laissait tout espérer.
«Croyez-moi, dit Corinne à lord Nelvil, ne formons point de plan pour les années qui suivront: les plus heureux moments de la vie sont encore ceux qu'un hasard bienfaisant nous accorde. Est-ce donc ici, est-ce donc au milieu des tombeaux, qu'il faut tant croire à l'avenir?—Non, s'écria lord Nelvil, non, je ne crois point à l'avenir qui nous séparerait! Ces quatre jours d'absence m'ont trop bien appris que je n'existais plus maintenant que par vous.» Corinne ne répondit rien à ces douces paroles, mais elle les recueillit religieusement dans son cœur; elle craignait toujours, en prolongeant l'entretien sur le sentiment qui seul l'occupait, d'exciter Oswald à déclarer ses projets avant qu'une plus longue habitude lui rendît la séparation impossible. Souvent même elle dirigeait à dessein son attention vers les objets extérieurs; comme cette sultane des contes arabes, qui cherchait à captiver par mille récits divers l'intérêt de celui qu'elle aimait, afin d'éloigner la décision de son sort jusqu'au moment où les charmes de son esprit remportèrent la victoire.