CHAPITRE II

En arrivant, ils trouvèrent le prince Castel-Forte, qui les attendait à l'auberge. Le bruit s'était répandu que lord Nelvil avait épousé Corinne; et quoique cette nouvelle fît une grande peine à ce prince, il était venu pour s'assurer par lui-même si cela était vrai, et pour se rattacher de quelque manière encore à la société de son amie, lors même qu'elle serait pour jamais liée à un autre. La mélancolie de Corinne, l'état d'abattement dans lequel, pour la première fois, il la voyait, lui causèrent une vive inquiétude; mais il n'osa point l'interroger, parce qu'elle semblait fuir toute conversation à ce sujet. Il est des situations de l'âme où l'on redoute de se confier à personne; il suffirait d'une parole qu'on dirait ou qu'en entendrait pour dissiper à nos propres yeux l'illusion qui nous fait supporter l'existence; et l'illusion dans les sentiments passionnés, de quelque genre qu'ils soient, a cela de particulier qu'on se ménage soi-même comme on ménagerait un ami que l'on craindrait d'affliger en l'éclairant, et que, sans s'en apercevoir, l'on met sa propre douleur sous la protection de sa propre pitié.

Le lendemain, Corinne, qui était la personne du monde la plus naturelle, et ne cherchait point à faire effet par sa douleur, essaya de paraître gaie, de se ranimer encore, et pensa même que le meilleur moyen pour retenir Oswald était de se montrer aimable comme autrefois; elle commençait donc avec vivacité un sujet d'entretien intéressant, puis tout à coup la distraction s'emparait d'elle, et ses regards erraient sans objet. Elle, qui possédait au plus haut degré la facilité de la parole, hésitait dans le choix des mots, et quelquefois elle se servait d'une expression qui n'avait pas le moindre rapport avec ce qu'elle voulait dire. Alors elle riait d'elle-même; mais, à travers ce rire, ses yeux se remplissaient de larmes. Oswald était au désespoir de la peine qu'il lui causait; il voulait s'entretenir seul avec elle, mais elle en évitait avec soin les occasions.

«Que voulez-vous avoir de moi? lui dit-elle un jour qu'il insistait pour lui parler. Je me regrette, voilà tout. J'avais quelque orgueil de mon talent; j'aimais le succès, la gloire; les suffrages même des indifférents étaient l'objet de mon ambition: mais à présent je ne me soucie de rien, et ce n'est pas le bonheur qui m'a détachée de ces vains plaisirs, c'est un profond découragement. Je ne vous en accuse pas; il vient de moi, peut-être en triompherai-je: il se passe tant de choses au fond de l'âme que nous ne pouvons ni prévoir ni diriger! Mais je vous rends justice, Oswald, vous souffrez de ma peine, je le vois. J'ai aussi pitié de vous; pourquoi ce sentiment ne nous conviendrait-il pas à tous les deux? Hélas! il peut s'adresser à tout ce qui respire, sans commettre beaucoup d'erreurs.»

Oswald n'était pas alors moins malheureux que Corinne; il l'aimait vivement, mais son histoire l'avait blessé dans sa manière de penser et dans ses affections. Il lui semblait voir clairement que son père avait tout prévu, tout jugé d'avance pour lui, et que c'était mépriser ses avertissements que de prendre Corinne pour épouse: cependant il ne pouvait y renoncer, et se trouvait replongé dans les incertitudes dont il espérait sortir en connaissant le sort de son amie. Elle, de son côté, n'avait pas souhaité le lien du mariage avec Oswald; et si elle s'était crue certaine qu'il ne la quitterait jamais, elle n'aurait eu besoin de rien de plus pour être heureuse; mais elle le connaissait assez pour savoir qu'il ne concevait le bonheur que dans la vie domestique, et que s'il abjurait le dessein de l'épouser, ce ne pouvait jamais être qu'en l'aimant moins. Le départ d'Oswald pour l'Angleterre lui paraissait un signal de mort; elle savait combien les mœurs et les opinions de ce pays avaient d'influence sur lui: c'est en vain qu'il formait le projet de passer sa vie avec elle en Italie; elle ne doutait point qu'en se retrouvant dans sa patrie, l'idée de la quitter une seconde fois ne lui devînt odieuse. Enfin elle sentait que tout son pouvoir venait de son charme; et qu'est-ce que ce pouvoir en absence? qu'est-ce que les souvenirs de l'imagination, lorsque de toutes parts l'on est cerné par la force et la réalité d'un ordre social d'autant plus dominateur qu'il est fondé sur des idées nobles et pures?

Corinne, tourmentée par ces réflexions, aurait souhaité d'exercer quelque empire sur son sentiment pour Oswald. Elle tâchait de s'entretenir avec le prince Castel-Forte sur les objets qui l'avaient toujours intéressée, la littérature et les beaux-arts; mais lorsque Oswald entrait dans la chambre, la dignité de son maintien, un regard mélancolique qu'il jetait sur Corinne, et qui semblait lui dire: Pourquoi voulez-vous renoncer à moi? détruisait tous ses projets. Vingt fois Corinne voulut dire à lord Nelvil que son irrésolution l'offensait, et qu'elle était décidée à s'éloigner de lui; mais elle le voyait tantôt appuyer sa tête sur sa main comme un homme accablé par des sentiments douloureux, tantôt respirer avec effort, ou rêver sur les bords de la mer, ou lever les yeux vers le ciel quand des sons harmonieux se faisaient entendre; et ces mouvements si simples, dont la magie n'était connue que d'elle, renversaient soudain tous ses efforts. L'accent, la physionomie, une certaine grâce dans chaque geste, révèle à l'amour les secrets les plus intimes de l'âme; et peut-être est-il vrai qu'un caractère froid en apparence, tel que celui de lord Nelvil, ne pouvait être pénétré que par celle qui l'aimait: l'indifférence, ne devinant rien, ne peut juger que ce qui se montre. Corinne, dans le silence de la réflexion, essayait ce qui lui avait réussi autrefois quand elle croyait aimer: elle appelait à son secours son esprit d'observation, qui découvrait avec sagacité les moindres faiblesses; elle tâchait d'exciter son imagination à lui représenter Oswald sous des traits moins séduisants; mais il n'y avait rien en lui qui ne fût noble, touchant et simple; et comment défaire à ses propres yeux le charme d'un caractère et d'un esprit parfaitement naturels? Il n'y a que l'affectation qui puisse donner lieu à ces réveils subits du cœur étonné d'avoir aimé.

Il existait d'ailleurs entre Oswald et Corinne une sympathie singulière et toute-puissante: leurs goûts n'étaient point les mêmes, leurs opinions s'accordaient rarement, et dans le fond de leur âme, néanmoins, il y avait des mystères semblables, des émotions puisées à la même source, enfin je ne sais quelle ressemblance secrète qui supposait une même nature, bien que toutes les circonstances extérieures l'eussent modifiée différemment. Corinne s'aperçut donc, et ce fut avec effroi, qu'elle avait encore augmenté son sentiment pour Oswald en l'observant de nouveau, en le jugeant en détail, en luttant vivement contre l'impression qu'il lui faisait.

Elle offrit au prince Castel-Forte de revenir à Rome ensemble; et lord Nelvil sentit qu'elle voulait éviter ainsi d'être seule avec lui; il en eut de la tristesse, mais il ne s'y opposa pas: il ne savait plus si ce qu'il pouvait faire pour Corinne suffirait à son bonheur, et cette pensée le rendait timide. Corinne cependant aurait voulu qu'il refusât le prince Castel-Forte pour compagnon de voyage; mais elle ne le dit pas. Leur situation n'était plus simple comme autrefois; il n'y avait pas encore entre eux de la dissimulation, et néanmoins Corinne proposait ce qu'elle eût souhaité qu'Oswald refusât, et le trouble s'était mis dans une affection qui, pendant six mois, leur avait donné chaque jour un bonheur presque sans mélange.

En retournant par Capoue et par Gaëte, en revoyant ces mêmes lieux qu'elle avait traversés peu de temps auparavant avec tant de délices, Corinne ressentait un amer souvenir. Cette nature si belle, qui maintenant l'appelait en vain au bonheur, redoublait encore sa tristesse. Quand ce beau ciel ne dissipe pas la douleur, son expression riante fait souffrir encore plus par le contraste. Ils arrivèrent à Terracine le soir, par une fraîcheur délicieuse, et la même mer brisait ses flots contre le même rocher. Corinne disparut après le souper; Oswald, ne la voyant pas revenir, sortit inquiet, et son cœur, comme celui de Corinne, le guida vers l'endroit où ils s'étaient reposés en allant à Naples. Il aperçut de loin Corinne, à genoux devant le rocher sur lequel ils s'étaient assis, et il vit, en regardant la lune, qu'elle était couverte d'un nuage, comme il y a deux mois, à la même heure. Corinne, à l'approche d'Oswald, se leva, et lui dit en lui montrant ce nuage: «Avais-je raison de croire aux présages? Mais n'est-il pas vrai qu'il y a quelque compassion dans le ciel? il m'avertissait de l'avenir, et aujourd'hui, vous le voyez, il porte mon deuil.

«N'oubliez pas, Oswald, de remarquer si ce même nuage ne passera pas sur la lune quand je mourrai.—Corinne! Corinne! s'écria lord Nelvil, ai-je mérité que vous me fassiez expirer de douleur? Vous le pouvez facilement, je vous l'assure; parlez encore une fois ainsi, et vous me verrez tomber sans vie à vos pieds. Mais quel est donc mon crime? Vous êtes une personne indépendante de l'opinion par votre manière de penser; vous vivez dans un pays où cette opinion n'est jamais sévère, et, quand elle le serait, votre génie vous fait régner sur elle. Je veux, quoi qu'il arrive, passer mes jours près de vous; je le veux: d'où vient donc votre douleur? Si je ne pouvais être votre époux sans offenser un souvenir qui règne à l'égal de vous sur mon âme, ne m'aimeriez-vous donc pas assez pour trouver du bonheur dans ma tendresse, dans le dévouement de tous mes instants?—Oswald, dit Corinne, si je croyais que nous ne nous quittassions jamais, je ne souhaiterais rien de plus, mais…—N'avez-vous pas l'anneau, gage sacré?…—Je vous le rendrai, reprit-elle.—Non, jamais, dit-il.—Ah! je vous le rendrai, continua-t-elle, quand vous désirerez de le reprendre; et si vous cessiez de m'aimer, cet anneau même m'en instruira. Une ancienne croyance n'apprend-elle pas que le diamant est plus fidèle que l'homme, et qu'il se ternit quand celui qui l'a donné nous trahit?—Corinne, dit Oswald, vous osez parler de trahison! votre esprit s'égare, vous ne me connaissez plus.—Pardon, Oswald, pardon! s'écria Corinne; mais dans les passions profondes, le cœur est tout à coup doué d'un instinct miraculeux, et les souffrances sont des oracles. Que signifie donc cette palpitation douloureuse qui soulève mon sein? Ah! mon ami, je ne la redouterais pas si elle ne m'annonçait que la mort.»

En achevant ces mots, Corinne s'éloigna précipitamment; elle craignait de s'entretenir longtemps avec Oswald; elle ne se complaisait point dans la douleur, et cherchait à briser les impressions de tristesse; mais elles n'en revenaient que plus violemment lorsqu'elle les avait repoussées. Le lendemain, quand ils traversèrent les marais Pontins, les soins d'Oswald pour Corinne furent encore plus tendres que la première fois; elle les reçut avec douceur et reconnaissance; mais il y avait dans son regard quelque chose qui disait: Pourquoi ne me laissez-vous pas mourir?