CHAPITRE PREMIER

C'était avec une émotion profonde qu'Oswald avait lu la lettre de Corinne. Un mélange confus de diverses peines l'agitait: tantôt il était blessé du tableau qu'elle faisait d'une province d'Angleterre, et se disait avec désespoir que jamais une telle femme ne pourrait être heureuse dans la vie domestique; tantôt il la plaignait de ce qu'elle avait souffert, et ne pouvait s'empêcher d'aimer et d'admirer la franchise et la simplicité de son récit. Il se sentait jaloux aussi des affections qu'elle avait éprouvées avant de le connaître; et plus il voulait se cacher à lui-même cette jalousie, plus il en était tourmenté: enfin, surtout, la part qu'avait son père dans son histoire l'affligeait amèrement, et l'angoisse de son âme était telle, qu'il ne savait plus ce qu'il pensait ni ce qu'il faisait. Il sortit précipitamment à midi, par un soleil brûlant: à cette heure il n'y a personne dans les rues de Naples; l'effroi de la chaleur retient tous les êtres vivants à l'ombre. Il s'en alla du côté de Portici, marchant au hasard et sans dessein, et les rayons ardents qui tombaient sur sa tête excitaient tout à la fois et troublaient ses pensées.

Corinne cependant, après quelques heures d'attente, ne put résister au besoin de voir Oswald; elle entra dans sa chambre, et ne l'y trouvant point, cette absence dans ce moment lui causa une terreur mortelle. Elle vit sur la table de lord Nelvil ce qu'elle lui avait écrit; et, ne doutant pas que ce fût après l'avoir lu qu'il s'en était allé, elle s'imagina qu'il était parti tout à fait et qu'elle ne le reverrait plus. Alors une douleur insupportable s'empara d'elle; elle essaya d'attendre, et chaque moment la consumait; elle parcourait sa chambre à grands pas, et puis s'arrêtait soudain, de peur de perdre le moindre bruit qui pourrait annoncer le retour. Enfin, ne résistant plus à son anxiété, elle descendit pour demander si l'on n'avait pas vu passer lord Nelvil, et de quel côté il avait porté ses pas. Le maître de l'auberge répondit que lord Nelvil était allé du côté de Portici, mais que sûrement, ajouta l'hôte, il n'avait pas été loin, car dans ce moment un coup de soleil serait très-dangereux. Cette crainte se mêlant à toutes les autres, bien que Corinne n'eût rien sur la tête qui pût la garantir de l'ardeur du jour, elle se mit à marcher au hasard dans la rue. Les larges pavés blancs de Naples, ces pavés de lave, placés là comme pour multiplier l'effet de la chaleur et de la lumière, brûlaient ses pieds, et l'éblouissaient par le reflet des rayons du soleil.

Elle n'avait pas le projet d'aller jusqu'à Portici, mais elle avançait toujours, et toujours plus vite; la souffrance et le trouble précipitaient ses pas. On ne voyait personne sur le grand chemin: à cette heure, les animaux eux-mêmes se tiennent cachés, ils redoutent la nature.

Une poussière horrible remplit l'air dès que le moindre souffle de vent ou le char le plus léger traverse la route: les prairies, couvertes de cette poussière, ne rappellent plus, par leur couleur, la végétation ni la vie. De moment en moment, Corinne se sentait près de tomber, elle ne rencontrait pas un arbre pour s'appuyer, et sa raison s'égarait dans ce désert enflammé; elle n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver au palais du roi, sous les portiques duquel elle aurait trouvé de l'ombre et de l'eau pour se rafraîchir. Mais les forces lui manquaient; elle essayait en vain de marcher, elle ne voyait plus sa route; un vertige la lui cachait et lui faisait apparaître mille lumières, plus vives encore que celles même du jour; et tout à coup succédait à ces lumières un nuage qui l'environnait d'une obscurité sans fraîcheur. Une soif ardente la dévorait; elle rencontra un lazzarone, l'unique créature humaine qui pût braver en ce moment la puissance du climat, et elle le pria d'aller lui chercher un peu d'eau; mais cet homme, en voyant seule sur le chemin, à cette heure, une femme si remarquable et par sa beauté et par l'élégance de ses vêtements, ne douta pas qu'elle ne fût folle, et s'éloigna d'elle avec terreur.

Heureusement Oswald revenait sur ses pas à cet instant, et quelques accents de Corinne frappèrent de loin son oreille; hors de lui-même, il courut vers elle, et la reçut dans ses bras comme elle tombait sans connaissance; il la porta ainsi sous le portique du palais de Portici, et la rappela à la vie par ses soins et sa tendresse.

Dès qu'elle le reconnut, elle lui dit, encore égarée: «Vous m'aviez promis de ne pas me quitter sans mon consentement: je puis vous paraître à présent indigne de votre affection; mais votre promesse, pourquoi la méprisez-vous?—Corinne, répondit Oswald, jamais l'idée de vous quitter ne s'est approchée de mon cœur; je voulais seulement réfléchir sur notre sort, et recueillir mes esprits avant de vous revoir.—Eh bien, dit alors Corinne en essayant de paraître calme, vous en avez eu le temps pendant ces mortelles heures qui ont failli me coûter la vie: vous en avez eu le temps; parlez donc, et dites-moi ce que vous avez résolu.» Oswald, effrayé du son de voix de Corinne, qui trahissait son émotion intérieure, se mit à genoux devant elle, et lui dit: «Corinne, le cœur de ton ami n'est point changé; qu'ai-je donc appris qui pût me désenchanter de toi? Mais, écoute.» Et comme elle tremblait toujours plus fortement, il reprit avec instance: «Écoute sans terreur celui qui ne peut vivre et te savoir malheureuse.—Ah! s'écria Corinne, c'est de mon bonheur que vous parlez; il ne s'agit déjà plus du vôtre. Je ne repousse pas votre pitié: dans ce moment j'en ai besoin; mais pensez-vous cependant que ce soit d'elle seule que je veuille vivre?—Non, c'est de mon amour que nous vivrons tous les deux, dit Oswald; je reviendrai…—Vous reviendrez! interrompit Corinne; ah! vous voulez donc partir? Qu'est-il arrivé, qu'y a-t-il de changé depuis hier? Malheureuse que je suis!—Chère amie, que ton cœur ne se trouble pas ainsi, reprit Oswald, et laisse-moi, si je puis, te révéler ce que j'éprouve, c'est moins que tu ne crains, bien moins. Mais il faut, dit-il en faisant effort sur lui-même pour s'expliquer, il faut pourtant que je connaisse les raisons que mon père peut avoir eues pour s'opposer, il y a sept ans, à notre union: il ne m'en a jamais parlé, j'ignore tout à cet égard; mais son ami le plus intime, qui vit encore en Angleterre, saura quels étaient ses motifs. Si, comme je le crois, ils ne tiennent qu'à des circonstances peu importantes, je les compterai pour rien; je te pardonnerai d'avoir quitté le pays de ton père et le mien, une si noble patrie; j'espérerai que l'amour t'y rattachera, et que tu préféreras le bonheur domestique, les vertus sensibles et naturelles, à l'éclat même de ton génie; j'espérerai tout, je ferai tout. Mais si mon père s'était prononcé contre toi, Corinne, je ne serais l'époux d'une autre, mais jamais aussi je ne pourrais être le tien.»

Quand ces paroles furent dites, une sueur froide coula sur le front d'Oswald, et l'effort qu'il avait fait pour parler ainsi était tel, que Corinne, ne pensant qu'à l'état où elle le voyait, fut quelque temps sans lui répondre; et, prenant sa main, elle lui dit: «Quoi! vous partez! quoi! vous allez en Angleterre sans moi!» Oswald se tut. «Cruel! s'écria Corinne avec désespoir, vous ne répondez rien, vous ne combattez pas ce que je vous dis! Ah! c'est donc vrai! Hélas! tout en le disant, je ne le croyais pas encore.—J'ai retrouvé, grâce à vos soins, répondit Oswald, la vie que j'étais près de perdre; cette vie appartient à mon pays pendant la guerre. Si je puis m'unir à vous, nous ne nous quitterons plus, et je vous rendrai votre nom et votre existence en Angleterre. Si cette destinée trop heureuse m'était interdite, je reviendrais, à la paix, en Italie; je resterais longtemps auprès de vous, et je ne changerais rien à votre sort qu'en vous donnant un fidèle ami de plus.—Ah! vous ne changeriez rien à mon sort, dit Corinne, quand vous êtes devenu mon seul intérêt au monde, quand j'ai goûté de cette coupe enivrante qui donne le bonheur ou la mort! Mais, au moins, dites-moi, ce départ, quand aura-t-il lieu? combien de jours me reste-t-il?—Chère amie, dit Oswald en la serrant contre son cœur, je jure qu'avant trois mois je ne te quitterai pas, et peut-être même alors…—Trois mois! s'écria Corinne; je vivrai donc encore tout ce temps: c'est beaucoup, je n'en espérais pas tant. Allons, je me sens mieux; c'est un avenir que trois mois,—dit-elle avec un mélange de tristesse et de joie qui toucha profondément Oswald. Tous deux alors montèrent en silence dans la voiture qui les conduisit à Naples.