CHAPITRE IV
«Des pensées plus inquiètes s'emparèrent de moi quand je perdis de vue les côtes d'Angleterre; mais comme je n'y avais pas laissé d'attachement vif, je fus bientôt consolée, en arrivant à Livourne, par tout le charme de l'Italie. Je ne dis à personne mon véritable nom, comme je l'avais promis à ma belle-mère; je pris seulement celui de Corinne, que l'histoire d'une femme grecque, amie de Pindare et poëte, m'avait fait aimer. Ma figure, en se développant, avait tellement changé, que j'étais sûre de n'être pas reconnue; j'avais vécu assez solitaire à Florence, et je devais compter sur ce qui m'est arrivé, c'est que personne à Rome n'a su qui j'étais. Ma belle-mère me manda qu'elle avait répandu le bruit que les médecins m'avaient ordonné le voyage du Midi pour rétablir ma santé, et que j'étais morte dans la traversée. Sa lettre ne contenait d'ailleurs aucune réflexion. Elle me fit passer avec une très-grande exactitude toute ma fortune, qui est assez considérable; mais elle ne m'a plus écrit. Cinq ans se sont écoulés depuis ce moment jusqu'à celui où je vous ai vu; cinq ans pendant lesquels j'ai goûté assez de bonheur. Je suis venue m'établir à Rome; ma réputation s'est accrue; les beaux-arts et la littérature m'ont encore donné plus de jouissances solitaires qu'ils ne m'ont valu de succès, et je n'ai pas connu, jusqu'à vous, tout l'empire que le sentiment peut exercer; mon imagination colorait et décolorait quelquefois mes illusions sans me causer de vives peines; je n'avais point encore été saisie par une affection qui pût me dominer. L'admiration, le respect, l'amour, n'enchaînaient point toutes les facultés de mon âme; je concevais, même en aimant, plus de qualités et plus de charmes que je n'en ai rencontré; enfin, je restais supérieure à mes propres impressions, au lieu d'être entièrement subjuguée par elles.
«N'exigez point que je vous raconte comment deux hommes, dont la passion pour moi n'a que trop éclaté, ont occupé successivement ma vie avant de vous connaître: il faudrait faire violence à ma conviction intime pour me persuader maintenant qu'un autre que vous a pu m'intéresser, et j'en éprouve autant de repentir que de douleur. Je vous dirai seulement ce que vous avez appris déjà par mes amis: c'est que mon existence indépendante me plaisait tellement, qu'après de longues irrésolutions et de pénibles scènes, j'ai rompu deux fois des liens que le besoin d'aimer m'avait fait contracter, et que je n'ai pu me résoudre à rendre irrévocables. Un grand seigneur allemand voulait, en m'épousant, m'emmener dans son pays, où son rang et sa fortune le fixaient. Un prince italien m'offrait à Rome même l'existence la plus brillante. Le premier sut me plaire en m'inspirant la plus haute estime; mais je m'aperçus, avec le temps, qu'il avait peu de ressources dans l'esprit. Quand nous étions seuls, il fallait que je me donnasse beaucoup de peine pour soutenir la conversation, et pour lui cacher avec soin ce qui lui manquait. Je n'osais, en causant avec lui, lui montrer ce que je puis être, de peur de le mettre mal à l'aise; je prévis que son sentiment pour moi diminuerait nécessairement le jour où je cesserais de le ménager, et néanmoins il est difficile de conserver de l'enthousiasme pour ceux que l'on ménage. Les égards d'une femme pour une infériorité quelconque dans un homme supposent toujours qu'elle ressent pour lui plus de pitié que d'amour; et le genre de calcul et de réflexion que ces égards demandent flétrit la nature céleste d'un sentiment involontaire. Le prince italien était plein de grâce et de fécondité dans l'esprit. Il voulait s'établir à Rome, partageait tous mes goûts, aimait mon genre de vie; mais je remarquai, dans une occasion importante, qu'il manquait d'énergie dans l'âme, et que dans les circonstances difficiles de la vie ce serait moi qui me verrais obligée de le soutenir et de le fortifier; alors tout fut dit pour l'amour; car les femmes ont besoin d'appui, et rien ne les refroidit comme la nécessité d'en donner. Je fus donc deux fois détrompée de mes sentiments, non par des malheurs ni par des fautes, mais par l'esprit observateur qui me découvrit ce que l'imagination m'avait caché.
«Je me crus destinée à ne jamais aimer de toute la puissance de mon âme; quelquefois cette idée m'était pénible, plus souvent je m'applaudissais d'être libre; mais je craignais en moi cette faculté de souffrir; cette nature passionnée qui menace mon bonheur et ma vie; je me rassurais toujours, en songeant qu'il était difficile de captiver mon jugement, et je ne croyais pas que personne pût jamais répondre à l'idée que j'avais du caractère et de l'esprit d'un homme; j'espérais toujours échapper au pouvoir absolu d'un attachement, en apercevant quelques défauts dans l'objet qui pourrait me plaire; je ne savais pas qu'il existe des défauts qui peuvent accroître l'amour même par l'inquiétude qu'ils lui causent. Oswald, la mélancolie, l'incertitude, qui vous découragent de tout, la sévérité de vos opinions, troublent mon repos, sans refroidir mon sentiment; je pense souvent que ce sentiment ne me rendra pas heureuse; mais alors c'est moi que je juge, et jamais vous.
«Vous connaissez maintenant l'histoire de ma vie; l'Angleterre abandonnée, mon changement de nom, l'inconstance de mon cœur, je n'ai rien dissimulé. Sans doute, vous penserez que l'imagination m'a souvent égarée; mais si la société n'enchaînait pas les femmes par des liens de tout genre dont les hommes sont dégagés, qu'y aurait-il dans ma vie qui pût empêcher de m'aimer? Ai-je jamais trompé? ai-je jamais fait de mal? mon âme a-t-elle jamais été flétrie par de vulgaires intérêts? Sincérité, bonté, fierté, Dieu demandera-t-il davantage à l'orpheline qui se trouvait seule dans l'univers? Heureuses les femmes qui rencontrent, à leurs premiers pas dans la vie, celui qu'elles doivent aimer toujours! Mais le mérité-je moins, pour l'avoir connu trop tard?
«Cependant, je vous le dirai, milord, et vous en croirez ma franchise: si je pouvais passer ma vie près de vous sans vous épouser, il me semble que, malgré la perte d'un grand bonheur et d'une gloire à mes yeux la première de toutes, je ne voudrais pas m'unir à vous. Peut-être ce mariage est-il pour vous un sacrifice; peut-être un jour regretterez-vous cette belle Lucile, ma sœur, que votre père vous a destinée. Elle est plus jeune que moi de douze années; son nom est sans tache, comme la première fleur du printemps; il faudrait, en Angleterre, faire revivre le mien, qui a déjà passé sous l'empire de la mort. Lucile a, je le sais, une âme douce et pure; si j'en juge par son enfance, il se peut qu'elle soit capable de vous entendre en vous aimant. Oswald, vous êtes libre; quand vous le désirerez, votre anneau vous sera rendu.
«Peut-être voulez-vous savoir, avant que de vous décider, ce que je souffrirai si vous me quittez. Je l'ignore: il s'élève quelquefois des mouvements tumultueux dans mon âme, qui sont plus forts que ma raison, et je ne serais pas coupable si de tels mouvements me rendaient l'existence tout à fait insupportable. Il est également vrai que j'ai beaucoup de facultés de bonheur; je sens quelquefois en moi comme une fièvre de pensées qui fait circuler mon sang plus vite. Je m'intéresse à tout; je parle avec plaisir; je jouis avec délices de l'esprit des autres, de l'intérêt qu'ils me témoignent, des merveilles de la nature, des ouvrages de l'art que l'affectation n'a point frappés de mort. Mais serait-il en ma puissance de vivre quand je ne vous verrai plus? C'est à vous d'en juger, Oswald, car vous me connaissez mieux que moi-même; je ne suis pas responsable de ce que je puis éprouver; c'est à celui qui enfonce le poignard à savoir si la blessure qu'il fait est mortelle. Mais quand elle le serait, Oswald, je devrais vous le pardonner.
«Mon bonheur dépend en entier du sentiment que vous m'avez montré depuis six mois. Je défierais toute la puissance de votre volonté et de votre délicatesse de me tromper sur la plus légère altération dans ce sentiment. Éloignez de vous, à cet égard, toute idée de devoir; je ne connais pour l'amour ni promesse ni garantie. La Divinité seule peut faire renaître une fleur quand le vent l'a flétrie. Un accent, un regard de vous suffiraient pour m'apprendre que votre cœur n'est plus le même, et je détesterais tout ce que vous pourriez m'offrir à la place de votre amour, de ce rayon divin, ma céleste auréole. Soyez donc libre maintenant, Oswald, libre chaque jour, libre encore, quand vous seriez mon époux; car, si vous ne m'aimiez plus, je vous affranchirais par ma mort des liens indissolubles qui vous attacheraient à moi.
«Dès que vous aurez lu cette lettre, je veux vous revoir; mon impatience me conduira vers vous, et je saurai mon sort en vous apercevant; car le malheur est rapide, et le cœur, tout faible qu'il est, ne doit pas se méprendre aux signes funestes d'une destinée irréprochable. Adieu.»