CHAPITRE III

Rentré chez lui, il s'enferma dans sa chambre tout le jour. Lucile vint à l'heure du dîner frapper doucement à sa porte. Il ouvrit, et lui dit: «Ma chère Lucile, permettez que je reste seul aujourd'hui; ne m'en sachez pas mauvais gré.» Lucile se retourna vers Juliette, qu'elle tenait par la main, l'embrassa, et s'éloigna sans prononcer un seul mot. Lord Nelvil referma sa porte, et se rapprocha de sa table, sur laquelle était la lettre qu'il écrivait à Corinne. Mais il se dit en versant des pleurs: «Serait-il possible que je fisse aussi souffrir Lucile? A quoi sert donc ma vie, si tout ce qui m'aime est malheureux par moi?»

LETTRE DE LORD NELVIL A CORINNE.

«Si vous n'étiez pas la plus généreuse personne du monde, qu'aurais-je à vous dire? Vous pouvez m'accabler par vos reproches et, ce qui est plus affreux encore, me déchirer par votre douleur. Suis-je un monstre, Corinne, puisque j'ai fait tant de mal à ce que j'aimais? Ah! je souffre tellement, que je ne puis me croire tout à fait barbare. Vous savez, quand je vous ai connue, que j'étais accablé par le chagrin qui me suivra jusqu'au tombeau. Je n'espérais pas le bonheur. J'ai lutté longtemps contre l'attrait que vous m'inspiriez. Enfin, quand il a eu triomphé de moi, j'ai toujours gardé dans mon âme un sentiment de tristesse, présage d'un malheureux sort. Tantôt je croyais que vous étiez un bienfait de mon père, qui veillait dans le ciel sur ma destinée, et voulait que je fusse encore aimé sur cette terre comme il m'avait aimé pendant sa vie. Tantôt je croyais que je désobéissais à ses volontés en épousant une étrangère, en m'écartant de la ligne tracée par mes devoirs et par ma situation. Ce dernier sentiment prévalut quand je fus de retour en Angleterre, quand j'appris que mon père avait condamné d'avance mon sentiment pour vous. S'il avait vécu, je me serais cru le droit de lutter à cet égard contre son autorité; mais ceux qui ne sont plus ne peuvent nous entendre, et leur volonté sans force porte un caractère touchant et sacré.

«Je me retrouvai au milieu des habitudes et des liens de la patrie; je rencontrai votre sœur, que mon père m'avait destinée, et qui convenait si bien au besoin du repos, au projet d'une vie régulière. J'ai dans le caractère une sorte de faiblesse qui me fait redouter ce qui agite l'existence. Mon esprit est séduit par des espérances nouvelles; mais j'ai tant éprouvé de peines, que mon âme malade craint tout ce qui l'expose à des émotions trop fortes, à des résolutions pour lesquelles il faut heurter mes souvenirs et les affections nées avec moi. Cependant, Corinne, si je vous avais sue en Angleterre, jamais je n'aurais pu me détacher de vous; cette admirable preuve de tendresse eût entraîné mon cœur incertain. Ah! pourquoi dire ce que j'aurais fait? Serions-nous heureux, suis-je capable de l'être? Incertain comme je le suis, pouvais-je choisir un sort, quelque beau qu'il fût, sans en regretter un autre?

«Quand vous me rendîtes ma liberté, je fus irrité contre vous; je rentrai dans les idées que le commun des hommes doit prendre en vous voyant. Je me dis qu'une personne aussi supérieure se passerait facilement de moi. Corinne, j'ai déchiré votre cœur, je le sais; mais je croyais n'immoler que moi. Je pensais que j'étais plus que vous inconsolable, et que vous m'oublieriez, quand je vous regretterais toujours. Enfin les circonstances m'enlacèrent; et je ne veux point nier que Lucile ne soit digne et des sentiments qu'elle m'inspire, et de bien mieux encore. Mais, dès que je sus votre voyage en Angleterre et le malheur que je vous avais causé, il n'y eut plus dans ma vie qu'une peine continuelle. J'ai cherché la mort pendant quatre ans au milieu de la guerre, certain qu'en apprenant que je n'étais plus, vous me trouveriez justifié. Sans doute vous avez à m'opposer une vie de regrets et de douleurs, une fidélité profonde pour un ingrat qui ne la méritait pas; mais songez que la destinée des hommes se complique de mille rapports divers qui troublent la constance du cœur. Cependant, s'il est vrai que je n'ai pu ni trouver ni donner le bonheur; s'il est vrai que je vis seul depuis que je vous ai quittée, que jamais je ne parle du fond de mon cœur, que la mère de mon enfant, que celle que je dois aimer à tant de titres, reste étrangère à mes secrets comme à mes pensées; s'il est vrai qu'un état habituel de tristesse m'ait replongé dans cette maladie dont vos soins, Corinne, m'avaient autrefois tiré; si je suis venu en Italie, non pas pour me guérir, vous ne croyez pas que j'aime la vie, mais pour vous dire adieu, refuserez-vous de me voir une fois, une seule fois? Je le souhaite, parce que je crois que je vous ferais du bien. Ce n'est pas ma propre souffrance qui me détermine. Qu'importe que je sois bien misérable! qu'importe qu'un poids affreux pèse à jamais sur mon cœur, si je m'en vais d'ici sans vous avoir parlé, sans avoir obtenu de vous mon pardon! Il faut que je sois malheureux, et certainement je le serai. Mais il me semble que votre cœur serait soulagé si vous pouviez penser à moi comme à votre ami, si vous aviez vu combien vous m'êtes chère, si vous l'aviez senti par ces regards, par cet accent d'Oswald, de ce criminel dont le sort est plus changé que le cœur.

«Je respecte mes liens, j'aime votre sœur; mais le cœur humain, bizarre, inconséquent, tel qu'il l'est, peut renfermer et cette tendresse et celle que j'éprouve pour vous. Je n'ai rien à vous dire de moi qui puisse s'écrire; tout ce qu'il faut expliquer me condamne. Néanmoins, si vous me voyiez me prosterner devant vous, vous pénétreriez à travers tous mes torts et tous mes devoirs ce que vous êtes encore pour moi, et cet entretien vous laisserait un sentiment doux. Hélas! notre santé est bien faible à tous les deux, et je ne crois pas que le ciel nous destine une longue vie. Que celui de nous deux qui précédera l'autre se sente regretté, se sente aimé de l'ami qu'il laissera dans ce monde! L'innocent devrait seul avoir cette jouissance; mais qu'elle soit aussi accordée au coupable!

«Corinne, sublime amie, vous qui lisez dans les cœurs, devinez ce que je ne puis dire; entendez-moi comme vous m'entendiez. Laissez-moi vous voir; permettez que mes lèvres pâles pressent vos mains affaiblies: ah! ce n'est pas moi seul qui ai fait ce mal, c'est le même sentiment qui nous a consumés tous les deux: c'est la destinée qui a frappé deux êtres qui s'aimaient; mais elle a dévoué l'un d'eux au crime, et celui-là, Corinne, n'est peut-être pas le moins à plaindre!»

RÉPONSE DE CORINNE.

«S'il ne fallait pour vous voir que vous pardonner, je ne m'y serais pas un instant refusée. Je ne sais pourquoi je n'ai point de ressentiment contre vous, bien que la douleur que vous m'avez causée me fasse frissonner d'effroi. Il faut que je vous aime encore, pour n'avoir aucun mouvement de haine; la religion seule ne suffirait pas pour me désarmer ainsi. J'ai eu des moments où ma raison était altérée; d'autres, et c'étaient les plus doux, où j'ai cru mourir avant la fin du jour, par le serrement de cœur qui m'oppressait; d'autres enfin où j'ai douté de tout, même de la vertu: vous étiez pour moi son image ici-bas, et je n'avais plus de guide pour mes pensées comme pour mes sentiments, quand le même coup frappait en moi l'admiration et l'amour.

«Que serais-je devenue sans le secours céleste? Il n'y a rien dans ce monde qui ne fût empoisonné par votre souvenir. Un seul asile me restait au fond de l'âme. Dieu m'y a reçue. Mes forces physiques vont en décroissant; mais il n'en est pas ainsi de l'enthousiasme qui me soutient. Se rendre digne de l'immortalité est, je me plais à le croire, le seul but de l'existence. Bonheur, souffrances, tout est moyen pour ce but; et vous avez été choisi pour déraciner ma vie de la terre: j'y tenais par un lien trop fort.

«Quand j'ai appris votre arrivée en Italie, quand j'ai revu votre écriture, quand je vous ai su là, de l'autre côté de la rivière, j'ai senti dans mon âme un tumulte effrayant. Il fallait me rappeler sans cesse que ma sœur était votre femme pour combattre ce que j'éprouvais. Je ne vous le cache point, vous revoir me semblait un bonheur, une émotion indéfinissable, que mon cœur enivré de nouveau préférait à des siècles de calme; mais la Providence ne m'a point abandonnée dans ce péril. N'êtes-vous pas l'époux d'une autre? Que pouvais-je donc avoir à vous dire? M'était-il même permis de mourir entre vos bras? Et que me restait-il pour ma conscience, si je ne faisais aucun sacrifice, si je voulais encore un dernier jour, une dernière heure! Maintenant je comparaîtrai devant Dieu peut-être avec plus de confiance, puisque j'ai su renoncer à vous voir. Cette grande résolution apaisera mon âme. Le bonheur, tel que je l'ai senti quand vous m'aimiez, n'est pas en harmonie avec notre nature: il agite, il inquiète, il est si prêt à passer! Mais une prière habituelle, une rêverie religieuse, qui a pour but de se perfectionner soi-même, de se décider dans tout par le sentiment du devoir, est un état doux, et je ne puis savoir quel ravage le seul son de votre voix pourrait produire dans cette vie de repos que je crois avoir obtenue. Vous m'avez fait beaucoup de mal en me disant que votre santé était altérée. Ah! ce n'est pas moi qui la soigne, mais c'est encore moi qui souffre avec vous. Que Dieu bénisse vos jours, milord; soyez heureux mais soyez-le par la piété. Une communication secrète avec la Divinité semble placer en nous-mêmes l'être qui se confie et la voix qui lui répond; elle fait deux amis d'une seule âme. Chercheriez-vous encore ce qu'on appelle le bonheur? Ah! trouverez-vous mieux que ma tendresse? Savez-vous que dans les déserts du nouveau monde j'aurais béni mon sort si vous m'aviez permis de vous y suivre? Savez-vous que je vous aurais servi comme une esclave? Savez-vous que je me serais prosternée devant vous comme devant un envoyé du ciel, si vous m'aviez fidèlement aimée? Eh bien, qu'avez-vous fait de tant d'amour? qu'avez-vous fait de cette affection unique en ce monde? un malheur unique comme elle. Ne prétendez donc plus au bonheur; ne m'offensez pas en croyant l'obtenir encore. Priez comme moi, priez, et que nos pensées se rencontrent dans le ciel.

«Cependant, quand je me sentirai tout à fait près de ma fin, peut-être me placerai-je dans quelque lieu pour vous voir passer. Pourquoi ne le ferais-je pas? Certainement quand mes yeux se troubleront, quand je ne verrai plus rien au dehors, votre image m'apparaîtra. Si je vous avais revu nouvellement, cette illusion ne serait-elle pas plus distincte? Les divinités, chez les anciens, n'étaient jamais présentes à la mort; je vous éloignerai de la mienne: mais je souhaite qu'un souvenir récent de vos traits puisse encore se retracer dans mon âme défaillante. Oswald! Oswald! qu'est-ce que j'ai dit? vous voyez ce que je suis quand je m'abandonne à votre souvenir.

«Pourquoi Lucile n'a-t-elle pas désiré de me voir? c'est votre femme, mais c'est aussi ma sœur. J'ai des paroles douces, j'en ai même de généreuses à lui adresser. Et votre fille, pourquoi ne m'a-t-elle pas été amenée? Je ne dois pas vous voir; mais ce qui vous entoure est ma famille: en suis-je donc rejetée? Craint-on que la pauvre petite Juliette ne s'attriste en me voyant? Il est vrai que j'ai l'air d'une ombre; mais je saurai sourire pour votre enfant. Adieu, milord, adieu. Pensez-vous que je pourrais vous appeler mon frère? mais ce serait parce que vous êtes l'époux de ma sœur. Ah! du moins, vous serez en deuil quand je mourrai, vous assisterez comme parent à mes funérailles. C'est à Rome que mes cendres seront d'abord transportées. Faites passer mon cercueil sur la route que parcourut jadis mon char de triomphe, et reposez-vous dans le lieu même où vous m'avez rendu ma couronne. Non, Oswald, non, j'ai tort. Je ne veux rien qui vous afflige: je veux seulement une larme et quelques regards vers le ciel, où je vous attendrai.»