CHAPITRE II

En arrivant à Florence, lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte, et peu d'instants après le prince se rendit chez lui. Oswald fut si ému en le voyant, qu'il fut longtemps sans pouvoir lui parler; enfin il lui demanda des nouvelles de Corinne. «Je n'ai rien que de triste à vous dire sur elle, répondit le prince Castel-Forte: sa santé est très-mauvaise et s'affaiblit tous les jours. Elle ne voit personne que moi; l'occupation lui est souvent très-difficile; cependant je la croyais un peu plus calme, lorsque nous avons appris votre arrivée en Italie. Je ne puis vous cacher qu'à cette nouvelle son émotion a été si vive, que la fièvre, qui l'avait quittée, l'a reprise. Elle ne m'a point dit quelle était son intention relativement à vous, car j'évite avec grand soin de lui prononcer votre nom.—Ayez la bonté, prince, reprit Oswald, de lui faire voir la lettre que vous avez reçue de moi, il y a près de cinq ans; elle contient tous les détails des circonstances qui m'ont empêché d'apprendre son voyage en Angleterre avant que je fusse l'époux de Lucile; et quand elle l'aura lue, demandez-lui de me recevoir. J'ai besoin de lui parler pour justifier, s'il se peut, ma conduite. Son estime m'est nécessaire, quoique je ne doive plus prétendre à son intérêt.—Je remplirai vos désirs, milord, dit le prince Castel-Forte: je souhaiterais que vous lui fissiez quelque bien.»

Lady Nelvil entra dans ce moment. Oswald lui présenta le prince Castel-Forte: elle le reçut avec assez de froideur; il la regarda fort attentivement. Sa beauté sans doute le frappa, car il soupira en pensant à Corinne, et sortit. Lord Nelvil le suivit. «Elle est charmante, lady Nelvil, dit le prince Castel-Forte; quelle jeunesse! quelle fraîcheur! Ma pauvre amie n'a plus rien de cet éclat; mais il ne faut pas oublier, milord, qu'elle était bien brillante aussi quand vous l'avez vue pour la première fois!—Non, je ne l'oublie pas, s'écria lord Nelvil; non, je ne me pardonnerai jamais!…» Et il s'arrêta sans pouvoir achever ce qu'il voulait dire. Le reste du jour il fut silencieux et sombre. Lucile n'essaya pas de le distraire, et lord Nelvil était blessé de ce qu'elle ne l'essayait pas. Il se disait en lui-même: «Si Corinne m'avait vu triste, Corinne m'aurait consolé.»

Le lendemain matin, son inquiétude le conduisit de très-bonne heure chez le prince Castel-Forte. «Eh bien, lui dit-il, qu'a-t-elle répondu?—Elle ne veut pas vous voir, répondit le prince Castel-Forte.—Et quels sont ses motifs?—J'ai été hier chez elle, et je l'ai trouvée dans une agitation qui faisait bien de la peine. Elle marchait à grands pas dans sa chambre, malgré son extrême faiblesse; sa pâleur était quelquefois remplacée par une vive rougeur qui disparaissait aussitôt. Je lui ai dit que vous souhaitiez de la voir; elle a gardé le silence quelques instants, et m'a dit enfin ces paroles, que je vous rendrai fidèlement, puisque vous l'exigez: «C'est un homme qui m'a fait trop de mal. L'ennemi qui m'aurait jetée dans une prison, qui m'aurait bannie et proscrite, n'eût pas déchiré mon cœur à ce point. J'ai souffert ce que personne n'a jamais souffert, un mélange d'attendrissement et d'irritation qui faisait de mes pensées un supplice continuel. J'avais pour Oswald autant d'enthousiasme que d'amour. Il doit s'en souvenir; je lui ai dit une fois qu'il m'en coûterait moins de ne plus l'aimer que de ne plus l'admirer. Il a flétri l'objet de mon culte; il m'a trompée volontairement ou involontairement, n'importe; il n'est pas celui que je croyais. Qu'a-t-il fait pour moi? Il a joui pendant plus d'une année du sentiment qu'il m'inspirait; et quand il a fallu me défendre, et quand il a fallu manifester son cœur par une action, en a-t-il fait une? peut-il se vanter d'un sacrifice, d'un mouvement généreux? Il est heureux maintenant, il possède tous les avantages que le monde apprécie; moi, je me meurs: qu'il me laisse en paix.»

«Ces paroles sont bien dures, dit Oswald.—Elle est aigrie par la souffrance, reprit le prince Castel-Forte: je lui ai vu souvent une disposition plus douce; souvent, permettez-moi de vous le dire, elle vous a défendu contre moi.—Vous me trouvez donc bien coupable? reprit lord Nelvil.—Me permettez-vous de vous le dire? je pense que vous l'êtes, reprit le prince Castel-Forte. Les torts qu'on peut avoir avec une femme ne nuisent point dans l'opinion du monde; ces fragiles idoles, adorées aujourd'hui, peuvent être brisées demain sans que personne prenne leur défense, et c'est pour cela même que je les respecte davantage; car la morale à leur égard n'est défendue que par notre propre cœur. Aucun inconvénient ne résulte pour nous de leur faire du mal, et cependant ce mal est affreux. Un coup de poignard est puni par les lois, et le déchirement d'un cœur sensible n'est l'objet que d'une plaisanterie; il vaudrait donc mieux se permettre le coup de poignard.—Croyez-moi, répondit lord Nelvil, moi aussi j'ai été bien malheureux; c'est ma seule justification, mais autrefois Corinne eût entendu celle-là. Il se peut qu'elle ne lui fasse plus rien à présent. Néanmoins je veux lui écrire. Je crois encore qu'à travers tout ce qui nous sépare elle entendra la voix de son ami.—Je lui remettrai votre lettre, dit le prince Castel-Forte; mais, je vous en conjure, ménagez-la: vous ne savez pas ce que vous êtes encore pour elle. Cinq ans ne font que rendre une impression plus profonde quand aucune autre idée n'en a distrait: voulez-vous savoir dans quel état elle est à présent? une fantaisie bizarre, à laquelle mes prières n'ont pu la faire renoncer, vous en donnera l'idée.»

En achevant ces mots, le prince Castel-Forte ouvrit la porte de son cabinet, et lord Nelvil l'y suivit. Il vit d'abord le portrait de Corinne telle qu'elle avait paru dans le premier acte de Roméo et Juliette; ce jour, celui de tous où il s'était senti le plus d'entraînement pour elle, un air de confiance et de bonheur ranimait tous ses traits. Les souvenirs de ces temps de fête se réveillèrent tout entiers dans l'imagination de lord Nelvil; et comme il trouvait du plaisir à s'y livrer, le prince Castel-Forte le prit par la main, et, tirant un rideau de crêpe qui couvrait un autre tableau, il lui montra Corinne telle qu'elle avait voulu se faire peindre cette année même, en robe noire, d'après le costume qu'elle n'avait point quitté depuis son retour d'Angleterre. Oswald se rappela tout à coup l'impression que lui avait faite une femme vêtue ainsi qu'il avait aperçue à Hyde-Park; mais ce qui le frappa surtout, ce fut l'inconcevable changement de la figure de Corinne. Elle était là, pâle comme la mort, les yeux à demi fermés; ses longues paupières voilaient ses regards et portaient une ombre sur ses joues sans couleur. Au bas du portrait était écrit ce vers du Pastor fido:

A pena si può dir: Questa fu rosa[22].

[22] A peine peut-on dire: Elle fut rose.

«Quoi! dit lord Nelvil, c'est ainsi qu'elle est maintenant?—Oui, répondit le prince Castel-Forte, et depuis quinze jours, plus mal encore.» A ces mots, lord Nelvil sortit comme un insensé: l'excès de sa peine troublait sa raison.