CHAPITRE PREMIER

Après ce qui s'était passé dans la galerie de Bologne, Oswald comprit que Lucile en savait plus sur ses relations avec Corinne qu'il ne l'avait imaginé, et il eut enfin l'idée que sa froideur et son silence venaient peut-être de quelques peines secrètes; cette fois néanmoins ce fut lui qui craignit l'explication que jusqu'alors Lucile avait redoutée. Le premier mot étant dit, elle aurait tout révélé si lord Nelvil l'avait voulu; mais il lui en coûtait trop de parler de Corinne au moment de la revoir, de s'engager par une promesse, enfin de traiter un sujet si propre à l'émouvoir avec une personne qui lui causait toujours un sentiment de gêne, et dont il ne connaissait le caractère qu'imparfaitement.

Ils traversèrent les Apennins, et trouvèrent par delà le beau climat d'Italie. Le vent de mer, qui est si étouffant pendant l'été, répandait alors une douce chaleur; les gazons étaient verts, l'automne finissait à peine, et déjà le printemps semblait s'annoncer. On voyait dans les marchés des fruits de toute espèce, des oranges, des grenades. Le langage toscan commençait à se faire entendre; enfin tous les souvenirs de la belle Italie rentraient dans l'âme d'Oswald; mais aucune espérance ne venait s'y mêler: il n'y avait que du passé dans toutes ces impressions. L'air suave du Midi agissait aussi sur la disposition de Lucile: elle eût été plus confiante, plus animée, si lord Nelvil l'eût encouragée; mais ils étaient tous les deux retenus par une timidité pareille, inquiets de leur disposition mutuelle, et n'osant se communiquer ce qui les occupait. Corinne, dans une telle situation, eût bien vite obtenu le secret d'Oswald comme celui de Lucile; mais ils avaient l'un et l'autre le même genre de réserve, et plus ils se ressemblaient à cet égard, et plus il était difficile qu'ils sortissent de la situation contrainte où ils se trouvaient.