CHAPITRE III

Combien elle est malheureuse, la femme délicate et sensible qui commet une grande imprudence, qui la commet, pour un objet dont elle se croit moins aimée, et n'ayant qu'elle-même pour soutien de ce qu'elle fait! Si elle hasardait sa réputation et son repos pour rendre un grand service à celui qu'elle aime, elle ne serait point à plaindre. Il est si doux de se dévouer! il y a dans l'âme tant de délices quand on brave tous les périls pour sauver une vie qui nous est chère, pour soulager la douleur qui déchire un cœur ami du nôtre! Mais traverser ainsi seule des pays inconnus, arriver sans être attendue, rougir d'abord devant ce qu'on aime de la preuve même d'amour qu'on lui donne; risquer tout parce qu'on le veut, et non parce qu'un autre vous le demande: quel pénible sentiment! quelle humiliation digne pourtant de pitié! car tout ce qui vient d'aimer en mérite. Que serait-ce si l'on compromettait ainsi l'existence des autres, si l'on manquait à des devoirs envers des liens sacrés? Mais Corinne était libre; elle ne sacrifiait que sa gloire et son repos. Il n'y avait point de raison, point de prudence dans sa conduite, mais rien qui pût offenser une autre destinée que la sienne, et son funeste amour ne perdait qu'elle-même.

En débarquant en Angleterre, Corinne sut par les papiers publics que le départ du régiment de lord Nelvil était encore retardé. Elle ne vit à Londres que la société du banquier auquel elle était recommandée sous un nom supposé. Il s'intéressa d'abord à elle, et s'empressa, ainsi que sa femme et sa fille, à lui rendre tous les services imaginables. Elle tomba dangereusement malade en arrivant, et pendant quinze jours ses nouveaux amis la soignèrent avec la bienveillance la plus tendre. Elle apprit que lord Nelvil était en Écosse, mais qu'il devait revenir dans peu de jours à Londres, où son régiment se trouvait alors. Elle ne savait comment se résoudre à lui annoncer qu'elle était en Angleterre. Elle ne lui avait point écrit son départ; et son embarras était tel à cet égard, que depuis un mois Oswald n'avait point reçu de ses lettres. Il commençait à s'en inquiéter vivement: il l'accusait de légèreté, comme s'il avait eu le droit de s'en plaindre. En arrivant à Londres, il alla d'abord chez son banquier, où il espérait trouver des lettres d'Italie; on lui dit qu'il n'y en avait point. Il sortit; et, comme il réfléchissait avec peine sur ce silence, il rencontra M. Edgermond, qu'il avait vu à Rome, et qui lui demanda des nouvelles de Corinne. «Je n'en sais point, répondit lord Nelvil avec humeur.—Oh! je le crois bien, reprit M. Edgermond; ces Italiennes oublient toujours les étrangers dès qu'elles ne les voient plus. Il y a mille exemples de cela, et il ne faut pas s'en affliger; elles seraient trop aimables si elles avaient de la constance unie à tant d'imagination. Il faut bien qu'il reste quelque avantage à nos femmes.» Il lui serra la main en parlant ainsi, et prit congé de lui pour retourner dans la principauté de Galles, son séjour habituel; mais il avait en peu de mots pénétré de tristesse le cœur d'Oswald. «J'ai tort, se disait-il à lui-même, j'ai tort de vouloir qu'elle me regrette, puisque je ne puis me consacrer à son bonheur. Mais oublier si vite ce qu'on a aimé, c'est flétrir le passé au moins autant que l'avenir.»

Au moment où lord Nelvil avait su la volonté de son père, il s'était résolu à ne point épouser Corinne; mais il avait aussi formé le dessein de ne pas revoir Lucile. Il était mécontent de l'impression trop vive qu'elle avait faite sur lui, et se disait qu'étant condamné à faire tant de mal à son amie, il fallait au moins lui garder cette fidélité de cœur qu'aucun devoir ne lui ordonnait de sacrifier. Il se contenta d'écrire à lady Edgermond pour lui renouveler ses sollicitations relativement à l'existence de Corinne; mais elle refusa constamment de lui répondre à cet égard, et lord Nelvil comprit, par ses entretiens avec M. Dickson, l'ami de lord Edgermond, que le seul moyen d'obtenir d'elle ce qu'il désirait serait d'épouser sa fille; car elle pensait que Corinne pourrait nuire au mariage de sa sœur si elle reprenait son vrai nom, et si sa famille la reconnaissait. Corinne ne se doutait point encore de l'intérêt que Lucile avait inspiré à lord Nelvil; la destinée lui avait jusqu'alors épargné cette douleur. Jamais cependant elle n'avait été plus digne de lui que dans le moment même où le sort l'en séparait. Elle avait pris pendant sa maladie, au milieu des négociants simples et honnêtes chez qui elle était, un véritable goût pour les mœurs et les habitudes anglaises. Le petit nombre de personnes qu'elle voyait dans la famille qui l'avait reçue n'étaient distinguées d'aucune manière, mais possédaient une force de raison et une justesse d'esprit remarquables. On lui témoignait une affection moins expansive que celle à laquelle elle était accoutumée, mais qui se faisait connaître à chaque occasion par de nouveaux services. La sévérité de lady Edgermond, l'ennui d'une petite ville de province, lui avaient fait une cruelle illusion sur tout ce qu'il y a de noble et de bon dans le pays auquel elle avait renoncé, et elle s'y attachait dans une circonstance où, pour son bonheur du moins, il n'était peut-être plus à désirer qu'elle éprouvât ce sentiment.