CHAPITRE IV

Un soir, la famille qui comblait Corinne de marques d'amitié et d'intérêt la pressa vivement de venir voir jouer madame Siddons dans Isabelle, ou le Fatal mariage, l'une des pièces du théâtre anglais où cette actrice déploie le plus admirable talent. Corinne s'y refusa longtemps; mais enfin, se rappelant que lord Nelvil avait souvent comparé sa manière de déclamer avec celle de madame Siddons, elle eut la curiosité de l'entendre, et se rendit voilée dans une petite loge d'où elle pouvait tout voir sans être vue. Elle ne savait pas que lord Nelvil était arrivé la veille à Londres; mais elle craignait d'être aperçue par un Anglais qui l'aurait connue en Italie. La noble figure et la profonde sensibilité de l'actrice captivèrent tellement l'attention de Corinne, que pendant les premiers actes ses yeux ne se détournèrent pas du théâtre. La déclamation anglaise est plus propre qu'aucune autre à remuer l'âme, quand un beau talent en fait sentir la force et l'originalité. Il y a moins d'art, moins de convenu qu'en France; l'impression qu'elle produit est plus immédiate, le désespoir véritable s'exprimerait ainsi; et la nature des pièces et le genre de la versification plaçant l'art dramatique à moins de distance de la vie réelle, l'effet qu'il produit est plus déchirant. Il faut d'autant plus de génie pour être un grand acteur en France, qu'il y a fort peu de liberté pour la manière individuelle, tant les règles générales prennent d'espace. Mais en Angleterre on peut tout risquer si la nature l'inspire. Ces longs gémissements, qui paraissent ridicules quand on les raconte, font tressaillir quand on les entend. L'actrice la plus noble dans ses manières, madame Siddons, ne perd rien de sa dignité quand elle se prosterne contre terre. Il n'y a rien qui ne puisse être admirable quand une émotion intime y entraîne, une émotion qui part du centre de l'âme, et domine celui qui le ressent plus encore que celui qui en est témoin. Il y a chez les diverses nations une façon différente de jouer la tragédie; mais l'expression de la douleur s'entend d'un bout du monde à l'autre; et, depuis le sauvage jusqu'au roi, il y a quelque chose de semblable dans tous les hommes alors qu'ils sont vraiment malheureux.

Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte, Corinne remarqua que tous les regards se tournaient vers une loge, et dans cette loge elle vit lady Edgermond et sa fille; car elle ne douta pas que ce ne fût Lucile, bien que depuis sept ans elle fût singulièrement embellie. La mort d'un parent très-riche de lord Edgermond avait obligé lady Edgermond à venir à Londres pour y régler les affaires de la succession. Lucile s'était plus parée qu'à l'ordinaire pour venir au spectacle; et depuis longtemps, même en Angleterre, où les femmes sont si belles, il n'avait paru une personne aussi remarquable. Corinne fut douloureusement surprise en la voyant: il lui parut impossible qu'Oswald pût résister à la séduction d'une telle figure. Elle se compara dans sa pensée avec elle, et se trouva tellement inférieure; elle s'exagéra tellement, s'il était possible de se l'exagérer, le charme de cette jeunesse, de cette blancheur, de ces cheveux blonds, de cette innocente image du printemps de la vie, qu'elle se sentit presque humiliée de lutter par le talent, par l'esprit, par les dons acquis enfin, ou du moins perfectionnés, avec ces grâces prodiguées par la nature elle-même.

Tout à coup elle aperçut, dans la loge opposée, lord Nelvil, dont les regards étaient fixés sur Lucile. Quel moment pour Corinne! elle revoyait pour la première fois ces traits qui l'avaient tant occupée; ce visage qu'elle cherchait dans son souvenir à chaque instant, bien qu'il n'en fût jamais effacé, elle le revoyait, et c'était lorsque Lucile occupait seule Oswald. Sans doute il ne pouvait soupçonner la présence de Corinne; mais si ses yeux s'étaient dirigés par hasard sur elle, l'infortunée en aurait tiré quelques présages de bonheur. Enfin madame Siddons reparut, et lord Nelvil se tourna vers le théâtre pour la considérer.

Corinne alors respira plus à l'aise, et se flatta qu'un simple mouvement de curiosité avait attiré l'attention d'Oswald sur Lucile. La pièce devenait à tous les moments plus touchante, et Lucile était baignée de pleurs qu'elle cherchait à cacher en se retirant dans le fond de sa loge. Alors Oswald la regarda de nouveau avec plus d'intérêt encore que la première fois. Enfin il arriva, ce moment terrible où Isabelle, s'étant échappée des mains des femmes qui veulent l'empêcher de se tuer, rit, en se donnant un coup de poignard, de l'inutilité de leurs efforts. Ce rire du désespoir est l'effet le plus difficile et le plus remarquable que le jeu dramatique puisse produire; il émeut bien plus que les larmes: cette amère ironie du malheur est son expression la plus déchirante. Qu'elle est terrible la souffrance du cœur, quand elle inspire une si barbare joie, quand elle donne, à l'aspect de son propre sang, le contentement féroce d'un sauvage ennemi qui se serait vengé!

Alors sans doute Lucile fut tellement attendrie, que sa mère s'en alarma, car on la vit se retourner avec inquiétude de son côté: Oswald se leva comme s'il voulait aller vers elle; mais bientôt il se rassit. Corinne eut quelque joie de ce second mouvement; mais elle se dit en soupirant: «Lucile, ma sœur qui m'était si chère autrefois, est jeune et sensible; dois-je vouloir lui ravir un bien dont elle pourrait jouir sans obstacle, sans que celui qu'elle aimerait lui fît aucun sacrifice?» La pièce finie, Corinne voulut laisser sortir tout le monde avant de s'en aller, de peur d'être reconnue, et elle se mit derrière une petite ouverture de sa loge où elle pouvait apercevoir ce qui se passait dans le corridor. Au moment où Lucile sortit, la foule se rassembla pour la voir, et l'on entendait de tous les côtés des exclamations sur sa ravissante figure. Lucile se troublait de plus en plus. Lady Edgermond, infirme et malade, avait de la peine à fendre la presse, malgré les soins de sa fille et les égards qu'on leur témoignait; mais elles ne connaissaient personne, et nul homme par conséquent n'osait les aborder. Lord Nelvil, voyant leur embarras, se hâta de s'approcher d'elles. Il offrit un bras à lady Edgermond et l'autre à Lucile, qui le prit timidement, en baissant la tête et rougissant à l'excès: ils passèrent ainsi devant Corinne. Oswald n'imaginait pas que sa pauvre amie fût témoin d'un spectacle si douloureux pour elle; car il avait une légère nuance d'orgueil en conduisant ainsi la plus belle personne d'Angleterre à travers les admirateurs sans nombre qui suivaient ses pas.