CHAPITRE V
Corinne revint chez elle cruellement troublée, et ne sachant point quelle résolution elle prendrait, comment elle ferait connaître à lord Nelvil son arrivée, et ce qu'elle lui dirait pour la motiver; car à chaque instant elle perdait de sa confiance dans le sentiment de son ami, et il lui semblait quelquefois que c'était un étranger qu'elle allait revoir, un étranger qu'elle aimait avec passion, mais qui ne la reconnaîtrait plus. Elle envoya chez lord Nelvil le lendemain au soir, et elle apprit qu'il était chez lady Edgermond; le jour suivant, la même réponse lui fut rapportée, mais on lui dit aussi que lady Edgermond était malade, et qu'elle repartirait pour sa terre dès qu'elle serait guérie. Corinne attendait ce moment pour faire savoir à lord Nelvil qu'elle était en Angleterre; mais tous les soirs elle sortait, passait devant la maison de lady Edgermond, et voyait à sa porte la voiture d'Oswald. Un inexprimable serrement de cœur l'oppressait; et, retournant chez elle, elle recommençait le lendemain la même course pour éprouver la même douleur. Corinne avait tort cependant quand elle se persuadait qu'Oswald allait chez lady Edgermond dans l'intention d'épouser sa fille.
Le jour du spectacle, lady Edgermond lui avait dit, pendant qu'il la conduisait à sa voiture, que la succession du parent de lord Edgermond, qui était mort dans l'Inde, concernait Corinne autant que sa fille, et qu'elle le priait en conséquence de passer chez elle pour se charger de faire savoir en Italie les divers arrangements qu'elle voulait prendre à cet égard. Oswald promit d'y aller, et il lui sembla que, dans cet instant, la main de Lucile qu'il tenait avait tremblé. Le silence de Corinne pouvait lui faire croire qu'il n'était plus aimé, et l'émotion de cette jeune fille devait lui donner l'idée qu'il l'intéressait au fond du cœur. Cependant il n'avait pas l'idée de manquer à la promesse qu'il avait donnée à Corinne, et l'anneau qu'elle possédait était un gage assuré que jamais il n'en épouserait une autre sans son consentement. Il retourna chez lady Edgermond le lendemain pour soigner les intérêts de Corinne; mais lady Edgermond était si malade, et sa fille tellement inquiète de se trouver ainsi seule à Londres, sans aucun parent (M. Edgermond n'y étant pas), sans savoir seulement à quel médecin il fallait s'adresser, qu'Oswald crut de son devoir envers l'amie de son père de consacrer tout son temps à la soigner.
Lady Edgermond, naturellement âpre et fière, semblait ne s'adoucir que pour Oswald: elle le laissait venir tous les jours chez elle, sans qu'il prononçât un seul mot qui pût faire supposer l'intention d'épouser sa fille. Le nom et la beauté de Lucile en faisaient l'un des plus brillants partis de l'Angleterre; et depuis qu'elle avait paru au spectacle et qu'on la savait à Londres, sa porte était assiégée par les visites des plus grands seigneurs du pays. Lady Edgermond refusait constamment de recevoir personne: elle ne sortait jamais, et ne recevait que lord Nelvil. Comment n'aurait-il pas été flatté d'une conduite si délicate? Cette générosité silencieuse qui s'en remettait à lui sans rien demander, sans se plaindre de rien, le touchait vivement, et cependant chaque fois qu'il allait dans la maison de lady Edgermond, il craignait que sa présence ne fût interprétée comme un engagement. Il eût cessé d'y aller dès que les intérêts de Corinne ne l'y auraient plus attiré, si lady Edgermond avait recouvré sa santé. Mais au moment où on la croyait mieux, elle retomba malade de nouveau plus dangereusement que la première fois; et si elle était morte dans ce moment, Lucile n'aurait eu à Londres d'autre appui qu'Oswald, puisque sa mère ne formait de relations avec personne.
Lucile ne s'était pas permis un seul mot qui dût faire croire à lord Nelvil qu'elle le préférât! mais il pouvait le supposer quelquefois par une altération légère et subite dans la couleur de son teint, par des yeux trop promptement baissés, par une respiration plus rapide; enfin, il étudiait le cœur de cette jeune fille avec un intérêt curieux et tendre, et sa complète réserve lui laissait toujours du doute et de l'incertitude sur la nature de ses sentiments. Le plus haut point de la passion et l'éloquence qu'elle inspire ne suffisent pas encore à l'imagination; on désire toujours quelque chose de plus, et, ne pouvant l'obtenir, on se refroidit et l'on se lasse, tandis que la faible lueur qu'on aperçoit à travers les nuages tient longtemps la curiosité en suspens, et semble promettre dans l'avenir de nouveaux sentiments et des découvertes nouvelles. Cette attente cependant n'est point satisfaite; et, quand on sait à la fin ce que cache tout ce charme du silence et de l'inconnu, le mystère aussi se flétrit, et l'on en revient à regretter l'abandon et le mouvement d'un caractère animé. Hélas! de quelle manière prolonger cet enchantement du cœur, ces délices de l'âme, que la confiance et le doute, le bonheur et le malheur dissipent également à la longue? tant les jouissances célestes sont étrangères à notre destinée! Elles traversent notre cœur quelquefois, seulement pour nous rappeler notre origine et notre espoir!
Lady Edgermond, se trouvant mieux, fixa son départ à deux jours de là pour aller en Écosse, où elle voulait visiter la terre de lord Edgermond, qui était voisine de celle de lord Nelvil. Elle s'attendait qu'il lui proposerait de l'y accompagner, puisqu'il avait annoncé le projet de retourner en Écosse avant le départ de son régiment; mais il n'en dit rien. Lucile le regarda dans ce moment, et néanmoins il se tut. Elle se hâta de se lever, et s'approcha de la fenêtre. Peu de moments après, lord Nelvil prit un prétexte pour aller vers elle, et il lui sembla que ses yeux étaient mouillés de pleurs; il en fut ému, soupira, et l'oubli dont il accusait son amie revenant de nouveau à sa mémoire, il se demanda si cette jeune fille n'était pas plus capable que Corinne d'un sentiment fidèle.
Oswald cherchait à réparer la peine qu'il venait de causer à Lucile; on a tant de plaisir à ramener la joie sur un visage encore enfant! Le chagrin n'est pas fait pour ces physionomies où la réflexion même n'a point encore laissé de traces. Le régiment de lord Nelvil devait être passé en revue le lendemain matin à Hyde-Park; il demanda donc à lady Edgermond si elle voulait y aller en calèche avec sa fille, et si elle lui permettrait, après la revue, de faire une promenade à cheval avec Lucile à côté de sa voiture. Lucile avait dit une fois qu'elle avait grande envie de monter à cheval. Elle regarda sa mère avec une expression toujours soumise, mais où l'on pouvait remarquer cependant le désir d'obtenir un consentement. Lady Edgermond se recueillit quelques instants; puis, tendant à lord Nelvil sa faible main, qui dépérissait chaque jour davantage, elle lui dit: «Si vous le demandez, milord, j'y consens.» Ces mots firent tant d'impression sur Oswald, qu'il allait renoncer lui-même à ce qu'il avait proposé; mais tout à coup Lucile, avec une vivacité qu'elle n'avait pas encore montrée, prit la main de sa mère et la baisa pour la remercier. Lord Nelvil alors n'eut pas le courage de priver d'un amusement cette innocente créature qui menait une vie si solitaire et si triste.