CHAPITRE VII
On s'embarque sur la Brenta pour arriver à Venise, et des deux côtés du canal on voit les palais des Vénitiens, grands et un peu délabrés, comme la magnificence italienne. Ils sont ornés d'une manière bizarre, et qui ne rappelle en rien le goût antique. L'architecture vénitienne se ressent du commerce avec l'Orient; c'est un mélange de moresque et de gothique qui attire la curiosité sans plaire à l'imagination. Le peuplier, cet arbre régulier comme l'architecture, borde le canal presque partout. Le ciel est d'un bleu vif qui contraste avec le vert éclatant de la campagne; ce vert est entretenu par l'abondance excessive des eaux: le ciel et la terre sont ainsi de deux couleurs si fortement tranchées, que cette nature elle-même a l'air d'être arrangée avec une sorte d'apprêt, et l'on n'y trouve point le vague mystérieux qui fait aimer le midi de l'Italie. L'aspect de Venise est plus étonnant qu'agréable; on croit d'abord voir une ville submergée, et la réflexion est nécessaire pour admirer le génie des mortels qui ont conquis cette demeure sur les eaux. Naples est bâtie en amphithéâtre au bord de la mer, mais Venise étant sur un terrain tout à fait plat, les clochers ressemblent au mât d'un vaisseau qui resterait immobile au milieu des ondes. Un sentiment de tristesse s'empare de l'imagination en entrant dans Venise. On prend congé de la végétation; on ne voit pas même une mouche dans ce séjour; tous les animaux en sont bannis; et l'homme seul est là pour lutter contre la mer.
Le silence est profond dans cette ville, dont les rues sont des canaux, et le bruit des rames est l'unique interruption à ce silence. Ce n'est pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas un arbre; ce n'est pas la ville, puisqu'on n'y entend pas le moindre mouvement; ce n'est pas même un vaisseau, puisqu'on n'avance pas: c'est une demeure dont l'orage fait une prison; car il y a des moments où l'on ne peut sortir ni de la ville, ni de chez soi. On trouve des hommes du peuple à Venise qui n'ont jamais été d'un quartier à l'autre, qui n'ont pas vu la place Saint-Marc, et pour qui la vue d'un cheval ou d'un arbre serait une véritable merveille. Ces gondoles noires qui glissent sur les canaux ressemblent à des cercueils ou à des berceaux, à la dernière et à la première demeure de l'homme. Le soir on ne voit passer que le reflet des lanternes qui éclairent les gondoles; car, alors, leur couleur noire empêche de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui glissent sur l'eau, guidées par une petite étoile. Dans ce séjour tout est mystère, le gouvernement, les coutumes et l'amour. Sans doute il y a beaucoup de jouissances pour le cœur et la raison quand on parvient à pénétrer dans tous ces secrets; mais les étrangers doivent trouver l'impression du premier moment singulièrement triste.
Corinne, qui croyait aux pressentiments, et dont l'imagination ébranlée faisait de tout des présages, dit à lord Nelvil: «D'où vient la mélancolie profonde dont je me sens saisie en entrant dans cette ville? n'est-ce pas une preuve qu'il m'y arrivera quelque grand malheur?» Comme elle prononçait ces mots, elle entendit partir trois coups de canon d'une des îles de la lagune. Corinne tressaillit à ce bruit, et demanda à ses gondoliers quelle en était la cause. C'est une religieuse qui prend le voile, répondirent-ils, dans un de ces couvents au milieu de la mer. L'usage est chez nous qu'à l'instant où les femmes prononcent les vœux religieux, elles jettent derrière elles un bouquet de fleurs qu'elles portaient pendant la cérémonie. C'est le signe du renoncement au monde; et les coups de canon que vous venez d'entendre annonçaient ce moment comme nous sommes entrés dans Venise. Ces paroles firent frissonner Corinne. Oswald sentit ses mains froides dans les siennes, et une pâleur mortelle couvrait son visage. «Chère amie, lui dit-il, comment recevez-vous une si vive impression du hasard le plus simple?—Non, dit Corinne, cela n'est pas simple; croyez-moi, les fleurs de la vie sont pour toujours jetées derrière moi.—Quand je t'aime plus que jamais, interrompit Oswald, quand toute mon âme est à toi…—Ces foudres de la guerre, continua Corinne, dont le bruit annonce ailleurs ou la victoire ou la mort, sont ici consacrées à célébrer l'obscur sacrifice d'une jeune fille. C'est un innocent emploi de ces armes terribles qui bouleversent le monde. C'est un avis solennel qu'une femme résignée donne aux femmes qui luttent encore contre le destin.»