CHAPITRE VIII
La puissance du gouvernement de Venise, pendant les dernières années de son existence, consistait presque en entier dans l'empire de l'habitude et de l'imagination. Il avait été terrible, il était devenu très-doux; il avait été courageux, il était devenu timide. La haine contre lui s'est facilement réveillée parce qu'il avait été redoutable; on l'a facilement renversé, parce qu'il ne l'était plus. C'était une aristocratie qui cherchait beaucoup la faveur populaire, mais qui la cherchait à la manière du despotisme, en amusant le peuple, mais non en l'éclairant. Cependant c'est un état assez agréable pour un peuple que d'être amusé, surtout dans les pays où les goûts de l'imagination sont développés par le climat et les beaux-arts jusque dans la dernière classe de la société. On ne donnait point au peuple les grossiers plaisirs qui l'abrutissent, mais de la musique, des tableaux, des improvisateurs, des fêtes; et le gouvernement soignait là ses sujets, comme un sultan son sérail. Il leur demandait seulement, comme à des femmes, de ne point se mêler de politique, de ne point juger l'autorité; mais, à ce prix, il leur promettait beaucoup d'amusement, et même assez d'éclat; car les dépouilles de Constantinople qui enrichissent les églises, les étendards de Chypre et de Candie qui flottent sur la place publique, les chevaux de Corinthe, réjouissent les regards du peuple, et le lion ailé de Saint-Marc lui paraît l'emblème de sa gloire.
Le système du gouvernement interdisant à ses sujets l'occupation des affaires politiques, et la situation de la ville rendant impossibles l'agriculture, la promenade et la chasse, il ne restait aux Vénitiens d'autre intérêt que l'amusement: aussi cette ville était-elle une ville de plaisirs. Le dialecte vénitien est doux et léger comme un souffle agréable: on ne conçoit pas comment ceux qui ont résisté à la ligue de Cambrai parlaient une langue si flexible. Ce dialecte est charmant, quand on le consacre à la grâce ou à la plaisanterie; mais quand on s'en sert pour des objets plus graves, quand on entend des vers sur la mort, avec ces sons si délicats et presque enfantins, on croirait que cet événement, ainsi chanté, n'est qu'une fiction poétique.
Les hommes, en général, ont plus d'esprit encore à Venise que dans le reste de l'Italie, parce que le gouvernement, tel qu'il était, leur a plus souvent offert des occasions de penser; mais leur imagination n'est pas naturellement aussi ardente que dans le midi de l'Italie; et la plupart des femmes, quoique très-aimables, ont pris, par l'habitude de vivre dans le monde, un langage de sentimentalité qui, ne gênant en rien la liberté des mœurs, ne fait que mettre de l'affectation dans la galanterie. Le grand mérite des Italiennes, à travers tous leurs torts, c'est de n'avoir aucune vanité: ce mérite est un peu perdu à Venise, où il y a plus de société que dans aucune autre ville d'Italie; car la vanité se développe surtout par la société. On y est applaudi si vite et si souvent, que tous les calculs y sont instantanés, et que, pour le succès, l'on n'y fait pas de crédit au temps d'une minute. Néanmoins on trouvait encore à Venise beaucoup de traces de l'originalité et de la facilité des manières italiennes. Les plus grandes dames recevaient toutes leurs visites dans les cafés de la place Saint-Marc, et cette confusion bizarre empêchait que les salons ne devinssent trop sérieusement une arène pour les prétentions de l'amour-propre.
Il restait aussi quelques traces des mœurs populaires et des usages antiques. Or ces usages supposent toujours du respect pour les ancêtres, et une certaine jeunesse de cœur qui ne se lasse point du passé ni de l'attendrissement qu'il cause; l'aspect de la ville est d'ailleurs à lui seul singulièrement propre à réveiller une foule de souvenirs et d'idées. La place de Saint-Marc, tout environnée de tentes bleues, sous lesquelles se reposent une foule de Turcs, de Grecs et d'Arméniens, est terminée à l'extrémité par l'église, dont l'extérieur ressemble plutôt à une mosquée qu'à un temple chrétien: ce lieu donne une idée de la vie indolente des Orientaux, qui passent leurs jours dans les cafés à boire du sorbet et à fumer des parfums; on voit quelquefois à Venise des Turcs et des Arméniens passer nonchalamment couchés dans des barques découvertes, et des pots de fleurs à leurs pieds.
Les hommes et les femmes de la première qualité ne sortaient jamais que revêtus d'un domino noir; souvent aussi des gondoles toujours noires, car le système de l'égalité porte à Venise principalement sur les objets extérieurs, sont conduites par des bateliers vêtus de blanc, avec des ceintures roses: ce contraste a quelque chose de frappant: on dirait que l'habit de fête est abandonné au peuple, tandis que les grands de l'État sont toujours voués au deuil. Dans la plupart des villes européennes, il faut que l'imagination des écrivains écarte soigneusement ce qui se passe tous les jours, parce que nos usages, et même notre luxe, ne sont pas poétiques. Mais à Venise rien n'est vulgaire en ce genre; les canaux et les barques font un tableau pittoresque des plus simples événements de la vie.
Sur le quai des Esclavons, l'on rencontre habituellement des marionnettes, des charlatans et des conteurs, qui s'adressent de toutes les manières à l'imagination du peuple; les conteurs surtout sont dignes d'attention; ce sont ordinairement des épisodes du Tasse et de l'Arioste qu'ils récitent en prose, à la grande admiration de ceux qui les écoutent. Les auditeurs, assis en rond autour de celui qui parle, sont pour la plupart, à demi vêtus, immobiles par excès d'attention; on leur apporte de temps en temps des verres d'eau, qu'ils paient comme du vin ailleurs; et ce simple rafraîchissement est tout ce qu'il faut à ce peuple pendant des heures entières, tant son esprit est occupé. Le conteur fait des gestes les plus animés du monde; sa voix est haute, il se fâche, il se passionne; et cependant on voit qu'il est, au fond, parfaitement tranquille, et l'on pourrait lui dire, comme Sapho à la bacchante qui s'agitait de sang-froid: Bacchante, qui n'es pas ivre, que me veux-tu? Néanmoins la pantomime animée des habitants du Midi ne donne pas l'idée de l'affectation: c'est une habitude singulière qui leur a été transmise par les Romains, aussi grands gesticulateurs; elle tient à leur disposition vive, brillante et poétique.
L'imagination d'un peuple captivé par les plaisirs était facilement effrayée par le prestige de puissance dont le gouvernement vénitien était environné. L'on ne voyait jamais un soldat à Venise; on courait au spectacle quand par hasard, dans les comédies, on en faisait paraître un avec un tambour; mais il suffisait que le sbire de l'inquisition d'État, portant un ducat sur son bonnet, se montrât, pour faire rentrer dans l'ordre trente mille hommes rassemblés un jour de fête publique. Ce serait une belle chose si ce simple pouvoir venait du respect pour la loi; mais il était fortifié par la terreur des mesures secrètes qu'employait le gouvernement pour maintenir le repos dans l'État. Les prisons (chose unique) étaient dans le palais même du doge; il y en avait au-dessous de son appartement; la Bouche du Lion, où toutes les dénonciations étaient jetées, se trouve aussi dans le palais dont le chef du gouvernement faisait sa demeure: la salle où se tenaient les inquisiteurs d'État était tendue de noir, et le jour n'y venait que d'en haut; le jugement ressemblait d'avance à la condamnation; le Pont des Soupirs, c'est ainsi qu'on l'appelait, conduisait du palais du doge à la prison des criminels d'État. En passant sur le canal qui bordait ces prisons, on entendait crier: Justice! secours! et ces voix gémissantes et confuses ne pouvaient pas être reconnues. Enfin, quand un criminel d'État était condamné, une barque venait le prendre pendant la nuit; il sortait par une petite porte qui s'ouvrait sur le canal; on le conduisait à quelque distance de la ville, et on le noyait dans un endroit des lagunes où il était défendu de pêcher: horrible idée, qui perpétue le secret jusqu'après la mort, et ne laisse pas au malheureux l'espoir que ses restes du moins apprendront à ses amis qu'il a souffert et qu'il n'est plus!
A l'époque où Corinne et lord Nelvil vinrent à Venise, il y avait près d'un siècle que de telles exécutions n'avaient plus lieu, mais le mystère qui frappe l'imagination existait encore; et bien que lord Nelvil fût plus loin que personne de se mêler en aucune manière des intérêts politiques d'un pays étranger, cependant il se sentait oppressé par cet arbitraire sans appel qui planait à Venise sur toutes les têtes.