CHAPITRE VII
Corinne retourna chez elle dans un état de douleur qui troublait sa raison, et dès ce moment ses forces furent pour jamais affaiblies. Elle résolut d'écrire à lord Nelvil pour lui apprendre, et son arrivée en Angleterre, et tout ce qu'elle avait souffert depuis qu'elle y était. Elle commença cette lettre, d'abord remplie des plus amers reproches, et puis elle la déchira. «Que signifient les reproches en amour? s'écria-t-elle, ce sentiment serait-il le plus intime, le plus pur, le plus généreux des sentiments, s'il n'était pas en tout involontaire? Que ferais-je donc avec mes plaintes? Une autre voix, un autre regard, ont le secret de son âme; tout n'est-il donc pas dit?» Elle recommença sa lettre, et cette fois elle voulut peindre à lord Nelvil la monotonie qu'il pourrait trouver dans son union avec Lucile. Elle essayait de lui prouver que, sans une parfaite harmonie de l'âme et de l'esprit, aucun bonheur de sentiment n'était durable; et puis elle déchira cette lettre encore plus vivement que la première. «S'il ne sait pas ce que je vaux, disait-elle, est-ce moi qui le lui apprendrai? Et d'ailleurs dois-je parler ainsi de ma sœur? Est-il vrai qu'elle me soit inférieure autant que je cherche à me le persuader? Et quand elle le serait, est-ce à moi qui, comme une mère, l'ai pressée dans son enfance contre mon cœur, est-ce à moi qu'il appartient de le dire? Ah! non, il ne faut pas vouloir ainsi son propre bonheur à tout prix. Elle passe, cette vie pendant laquelle on a tant de désirs; et, longtemps même avant la mort, quelque chose de doux et de rêveur nous détache par degrés de l'existence.»
Elle reprit encore une fois la plume, et ne parla que de son malheur; mais, en l'exprimant, elle éprouvait une telle pitié d'elle-même, qu'elle couvrait son papier de ses larmes. «Non, dit-elle encore, il ne faut pas envoyer cette lettre: s'il y résiste, je le haïrai; s'il y cède, je ne saurai pas s'il n'a pas fait un sacrifice; s'il ne conserve pas le souvenir d'une autre. Il vaut mieux le voir, lui parler, lui remettre cet anneau, gage de ses promesses;» et elle se hâta de l'envelopper dans une lettre où elle n'écrivit que ces mots: Vous êtes libre; et, mettant la lettre dans son sein, elle attendit que le soir approchât pour aller chez Oswald. Il lui sembla qu'en plein jour elle eût rougi devant tous ceux qui l'auraient regardée; et cependant elle voulait devancer le moment où lord Nelvil avait coutume d'aller chez lady Edgermond. A six heures donc elle partit, mais en tremblant comme une esclave condamnée. On a si peur de ce qu'on aime quand une fois la confiance est perdue! Ah! l'objet d'une affection passionnée est à nos yeux, ou le protecteur le plus sûr, ou le maître le plus redoutable.
Corinne fit arrêter sa voiture devant la porte de lord Nelvil, et demanda d'une voix tremblante à l'homme qui ouvrait cette porte s'il était chez lui. Depuis une demi-heure, madame, répondit-il, milord est parti pour l'Écosse. Cette nouvelle serra le cœur de Corinne; elle tremblait de voir Oswald; mais cependant son âme allait au-devant de cette inexprimable émotion. L'effort était fait, elle se croyait près d'entendre sa voix, et il fallait maintenant prendre une nouvelle résolution pour le retrouver, attendre encore plusieurs jours, et condescendre à une démarche de plus. Néanmoins, à tout prix alors, Corinne voulait le revoir. Le lendemain donc elle partit pour Édimbourg.