CHAPITRE VIII

Avant de quitter Londres, lord Nelvil était retourné chez son banquier; et quand il sut qu'aucune lettre de Corinne n'était arrivée, il se demanda avec amertume s'il devait sacrifier un bonheur domestique certain et durable à une personne qui peut-être ne se ressouvenait plus de lui. Cependant il résolut d'écrire encore en Italie, comme il l'avait déjà fait plusieurs fois depuis six semaines, pour demander à Corinne la cause de son silence, et pour lui déclarer encore que, tant qu'elle ne lui renverrait pas son anneau, il ne serait jamais l'époux d'une autre. Il fit son voyage dans des dispositions très-pénibles: il aimait Lucile presque sans la connaître, car il ne lui avait pas entendu prononcer vingt paroles; mais il regrettait Corinne, et s'affligeait des circonstances qui les séparaient; tour à tour le charme timide de l'une le captivait, et il se retraçait la grâce brillante, l'éloquence sublime de l'autre. Si dans ce moment il avait su que Corinne l'aimait plus que jamais, qu'elle avait tout quitté pour le suivre, il n'aurait jamais revu Lucile: mais il se croyait oublié; et, réfléchissant sur le caractère de Lucile et sur celui de Corinne, il se disait qu'un extérieur froid et réservé cachait souvent les sentiments les plus profonds. Il se trompait: les âmes passionnées se trahissent de mille manières, et ce que l'on contient toujours est bien faible.

Une circonstance vint ajouter encore à l'intérêt que Lucile inspirait à lord Nelvil. En retournant dans sa terre, il passa si près de celle qui appartenait à lady Edgermond, que la curiosité l'y conduisit. Il se fit ouvrir le cabinet où Lucile avait coutume de travailler. Ce cabinet était rempli des souvenirs du temps que le père d'Oswald y avait passé près de Lucile pendant que son fils était en France. Elle avait élevé un piédestal de marbre à la place même où, peu de mois avant sa mort, il lui donnait des leçons, et sur ce piédestal était gravé: A la mémoire de mon second père! Enfin un livre était posé sur la table, Oswald l'ouvrit; il y reconnut le recueil des pensées de son père, et sur la première page il trouva ces mots écrits par son père lui-même: A celle qui m'a consolé dans mes peines, à l'âme la plus pure, à la femme angélique qui fera la gloire et le bonheur de son époux! Avec quelle émotion Oswald lut ces lignes, où l'opinion de celui qu'il révérait était si vivement exprimée! Il s'étonna du silence de Lucile envers lui sur les témoignages d'affection qu'elle avait reçus de son père. Il crut voir dans ce silence la délicatesse la plus rare, la crainte de forcer son choix par l'idée d'un devoir; enfin il fut frappé de ces paroles: A celle qui m'a consolé dans mes peines! «C'est donc Lucile, s'écria-t-il, c'est elle qui adoucissait le mal que je faisais à mon père; et je l'abandonnerais quand sa mère est mourante, quand elle n'aura plus que moi pour consolateur! Ah! Corinne, vous si brillante, si recherchée, avez-vous besoin, comme Lucile, d'un ami fidèle et dévoué? Elle n'était plus brillante, elle n'était plus recherchée, cette Corinne qui errait seule d'auberge en auberge, ne voyant pas même celui pour qui elle avait tout quitté, et n'ayant pas la force de s'en éloigner. Elle était tombé malade dans une petite ville, à moitié chemin d'Édimbourg, et n'avait pu, malgré ses efforts, continuer sa route. Elle pensait souvent, pendant les longues nuits de ses souffrances, que, si elle était morte dans ce lieu, Thérésine seule aurait su son nom, et l'aurait inscrit sur sa tombe. Quel changement, quel sort pour une femme qui ne pouvait pas faire un pas en Italie, sans que la foule des hommages se précipitât sur ses pas! Et faut-il qu'un seul sentiment dépouille ainsi toute la vie? Enfin, après huit jours d'angoisses inexprimables, elle reprit sa triste route; car, bien que l'espérance de voir Oswald en fût le terme, il y avait tant de pénibles sentiments confondus avec cette vive attente, que son cœur n'en éprouvait qu'une inquiétude douloureuse. Avant d'arriver à la demeure de lord Nelvil, Corinne eut le désir de s'arrêter quelques heures dans la terre de son père, qui n'en était pas éloignée, et où lord Edgermond avait ordonné que son tombeau fût placé. Elle n'y avait point été depuis ce temps, et elle n'avait passé dans cette terre qu'un mois, seule avec son père. C'était l'époque la plus heureuse de son séjour en Angleterre. Ces souvenirs lui inspiraient le besoin de revoir son habitation, et elle ne croyait pas que lady Edgermond dût y être déjà.

A quelques milles du château, Corinne aperçut sur le grand chemin une voiture renversée. Elle fit arrêter la sienne, et vit sortir de celle qui était brisée un vieillard très-effrayé de la chute qu'il venait de faire. Corinne se hâta de le secourir, et lui offrit de le conduire elle-même jusqu'à la ville voisine. Il accepta avec reconnaissance, et dit qu'il se nommait M. Dickson. Corinne reconnut ce nom qu'elle avait souvent entendu prononcer à lord Nelvil. Elle dirigea l'entretien de manière à faire parler ce bon vieillard sur le seul objet qui l'intéressât dans la vie. M. Dickson était l'homme du monde qui causait le plus volontiers; et, ne se doutant pas que Corinne, dont il ignorait le nom, et qu'il prenait pour une Anglaise, eût aucun intérêt particulier dans les questions qu'elle lui faisait, il se mit à dire tout ce qu'il savait avec le plus grand détail; et comme il désirait de plaire à Corinne, dont les soins l'avaient touché, il fut indiscret pour l'amuser.

Il raconta comment il avait appris lui-même à lord Nelvil que son père s'était opposé d'avance au mariage qu'il voulait contracter maintenant, et fit l'extrait de la lettre qu'il lui avait remise, en répétant plusieurs fois ces mots, qui perçaient le cœur de Corinne: Son père lui a défendu d'épouser cette Italienne; ce serait outrager sa mémoire que de braver sa volonté.

M. Dickson ne se borna point encore à ces cruelles paroles; il affirma de plus qu'Oswald aimait Lucile, que Lucile l'aimait; que lady Edgermond souhaitait vivement ce mariage, mais qu'un engagement pris en Italie empêchait lord Nelvil d'y consentir. «Quoi! dit Corinne à M. Dickson, en tâchant de contenir le trouble affreux qui l'agitait, vous croyez que c'est seulement à cause de l'engagement qu'il a contracté que lord Nelvil ne se marie pas avec miss Lucile Edgermond?—J'en suis bien sûr, reprit M. Dickson, charmé d'être interrogé de nouveau; il y a trois jours encore, j'ai vu lord Nelvil; et, bien qu'il ne m'ait pas expliqué la nature des liens qu'il avait formés en Italie, il m'a dit ces paroles, que j'ai mandées à lady Edgermond: Si j'étais libre, j'épouserais Lucile.—S'il était libre!» répéta Corinne; et dans ce moment sa voiture s'arrêta devant la porte de l'auberge où elle conduisait M. Dickson. Il voulut la remercier, lui demander dans quel lieu il pourrait la revoir; Corinne ne l'entendait plus. Elle lui serra la main sans pouvoir lui répondre, et le quitta sans avoir prononcé un seul mot. Il était tard; cependant elle voulut aller encore dans les lieux où reposaient les cendres de son père: le désordre de son esprit lui rendait ce pèlerinage sacré plus nécessaire que jamais.