FRAGMENT IV.

Je me suis remise à donner exactement des leçons à mon Isore; j'avois tort envers elle; je n'ai pas assez cherché à tirer des consolations de cette pauvre petite; elle m'aime, cette affection me reste encore; pourquoi n'essayerois-je pas d'y trouver quelques soulagemens? Hélas! l'enfance fait peu de bien à la jeunesse; on éprouve comme une sorte de honte d'être dévoré par les passions violentes, à côté de cet âge innocent et calme; il s'étonne de vos peines, et ne peut comprendre les orages nés au fond du cour, quand rien autour de vous ne fait connoître la cause de vos souffrances.

Pauvre Isore! que ferai-je pour la préserver de ce que j'ai souffert? que lui dirai-je pour la fortifier contre la destinée? me résoudrai-je à ne pas l'initier aux nobles sentimens, qui nous placent comme dans une région supérieure, et nous préparent, long-temps d'avance, pour le ciel, pour notre dernier asile?

To be or not to be; that is the question,
[Être ou n'être pas, voilà quelle est la question.]

disoit Hamlet, lorsqu'il délibéroit entre la mort et la vie; mais développer son âme ou l'étouffer, l'exalter par des sentimens généreux, ou la courber sous de froids calculs, n'est-ce pas une alternative presque semblable? Cependant, quel sera le destin d'Isore? souffrira-t-elle autant que moi? Non, elle ne rencontrera pas Léonce; elle ne sera pas séparée de lui; insensée que je suis!…. Le malheur s'arrêtera-t-il à moi? d'autres peines ne saisiront-elles pas les enfans qui vont nous succéder! Les êtres distingués voudroient adapter le sort commun à leurs désirs; ils tourmentent la destinée humaine, pour la forcer à répondre à leurs voeux ardens; mais elle trompe leurs vains essais. O Dieu! que voulez vous faire de ces âmes de feu qui se dévorent elles-mêmes? A quelle pompe de la nature les destinez-vous pour victimes? Quelle vérité, quelle leçon doivent-elles servir à consacrer? dites-leur un peu de votre secret, un mot de plus, seulement un mot de plus! pour prendre courage, et pour arriver au terme sans avoir douté de la vertu. Mon Dieu! que dans le fond du coeur, un rayon de votre lumière éclaire encore celle qui a tout, perdu dans ce monde!

FRAGMENT V.

Ce jour m'a été plus pénible encore que tous les autres; j'ai traversé les montagnes qui séparent la France de la Suisse, elles étoient presque en entier couvertes de frimas; des sapins noirs interrompoient de distance en distance l'éclatante blancheur de la neige, et les torrens grossis se faisoient entendre dans le fond des précipices. La solitude, en hiver, ne consiste pas seulement dans l'absence des hommes, mais aussi dans le silence de la nature. Pendant les autres saisons de l'année, le chant des oiseaux, l'activité de la végétation animent la campagne, lors même qu'on n'y voit pas d'habitans; mais quand les arbres sont dépouillés, les eaux glacées, immobiles, comme les rochers dont elles pendent; quand les brouillards confondent le ciel avec le sommet des montagnes, tout rappelle l'empire de la mort; vous marchez en frémissant an milieu de ce triste monde, qui subsiste sans le secours de la vie, et semble opposer à vos douleurs son impassible repos.

Arrivée sur la hauteur d'une des rapides montagnes du Jura, et m'avançant à travers un bois de sapins sur le bord d'un précipice, je me laissois aller à considérer son immense profondeur. Un sentiment toujours plus sombre s'emparoit de moi; de quel foible mouvement, me disois-je, j'aurois besoin pour mourir! un pas, et c'en est fait. Si je vis, à quel avenir je m'expose! un pressentiment qui ne m'a jamais trompée, me dit que de nouveaux malheurs me menacent encore. Chaque jour ne m'effacera-t-il pas du souvenir de Léonce, tandis que moi, solitaire, je vais conserver dans mon sein toute la véhémence des sentimens et des douleurs!—Je me livrois à ces réflexions, penchée sur le précipice, et ne m'appuyant plus que sur une branche que j'étois prête à laisser échapper.

Dans ce moment des paysans passèrent, ils me virent vêtue de blanc au milieu de ces arbres noirs; mes cheveux détachés, et que le vent agitoit, attirèrent leur attention dans ce désert; et je les entendis vanter ma beauté dans leur langage: faut-il avouer ma foiblesse? L'admiration qu'ils exprimèrent m'inspira tout à coup une sorte de pitié pour moi-même. Je plaignis ma jeunesse, et, m'éloignant de la mort que je bravois il y avoit peu d'instans, je continuai ma route.

Quelque temps après, les postillons arrêtèrent ma voiture, pour me montrer, de la hauteur de Saint-Cergues, l'aspect du lac de Genève et du pays de Vaud; il faisoit un beau soleil; la vue de tant d'habitations, et des plaines encore vertes qui les entouroient, me causa quelques momens de plaisir; mais bientôt je remarquai que j'avois passé la borne qui sépare la Suisse de la France; je marchois pour la première fois de ma vie sur une terre étrangère.

O France! ma patrie, la sienne, séjour délicieux que je ne devois jamais quitter; France! dont le seul nom émeut si profondément tous ceux qui, dès leur enfance, ont respiré ton air si doux, et contemplé ton ciel serein! je te perds avec lui, tu es déjà plus loin que mon horizon, et comme l'infortunée Marie Stuart, il ne me reste plus qu'à invoquer les nuages que le vent chasse vers la France, pour leur demander de porter à ce que j'aime et mes regrets et mes adieux….

Me voici jetée dans un pays où je n'ai pas un soutien, pas un asile naturel; un pays, dont ma fortune seule peut m'ouvrir les chemins, et que je parcours en entier de mes regards, sans pouvoir me dire: là-bas, dans ce long espace, j'aperçois du moins encore la demeure d'un ami. Eh bien! je l'ai voulu, j'ai choisi cette contrée où je n'avois aucune relation; je n'ai pas cherché ceux qui m'aiment, ils auroient pu me demander d'être heureuse; heureuse! juste ciel!…

Léonce, Léonce! elle est seule dans l'univers, celle qui t'a quitté; mais toi, les liens de la société, les liens de famille te restent, et bientôt Matilde aura sur ton coeur les droits les plus chers. Infortunée que je suis! si j'avois été unie à toi, j'aurois connu tout le bonheur des sermens les plus passionnés et les plus purs, ton enfant eût été le mien; ah! le ciel est sur la terre! on peut épouser ce qu'on aime; ce sort devoit être le mien, et je l'ai perdu….

FRAGMENT VI.

Me voici à Lausanne, je suis dans une ville; oh! que je m'y sens seule, moi qui n'ai plus que la nature pour société! Impatiente de la revoir, hier je me promenois sur une hauteur, d'où je découvrois d'un côté l'entrée du Valais, et vers l'autre extrémité, la ville de Genève; il y avoit dans ces tableaux une grandeur imposante qui soulageoit ma douleur; je respirois plus facilement, je demandois un consolateur à ce vaste monde, qui me sembloit paisible et fier; je l'appelois, ce consolateur céleste, par mes regards et mes prières; je croyois éprouver un calme qui venoit de lui. Mais tout à coup j'ai entendu sonner sept heures; ce moment, jadis si doux pour moi, ce moment, qui m'annonçoit sa présence, passe maintenant comme tous les autres, sans espoir et sans avenir; à cette idée, les sentimens pénibles de mon cour se sont ranimés plus vivement que jamais, et j'ai hâté ma marche, ne pouvant plus supporter le repos.

Je suis descendue vers le lac; un vent impétueux l'agitoit, les vagues avançoient vers le bord, comme une puissance ennemie prête à vous engloutir; j'aimois cette fureur de la nature qui sembloit dirigée contre l'homme. Je me plaisois dans la tempête; le bruit terrible des ondes et du ciel, me prouvoit que le monde physique n'étoit pas plus en paix que mon âme.—Dans ce trouble universel, me disois-je, une force inconnue dispose de moi; livrons-lui mon misérable cour, qu'elle le déchire; mais que je sois dispensée de combattre contre elle, et que la fatalité m'entraîne comme ces feuilles détachées, que je vois s'élever en tourbillon dans les airs.

Vers le soir l'orage cessa, je remontai silencieusement vers la ville; j'entendois de toutes parts en revenant le chant des ouvriers qui retournoient dans leur ménage; je voyais des hommes, des femmes de diverses classes se hâter de se réunir en société; et si j'en jugeois d'après l'extérieur, partout il y avoit un intérêt, un mouvement, un plaisir d'exister qui sembloit accuser mon profond abattement. Peut-être qu'en effet ma raison est troublée; un caractère enthousiaste et passionné ne seroit-il qu'un premier pas vers la folie? Elle a son secret aussi, la folie, mais personne ne le devine, et chacun la tourne en dérision.

Non, mes plaintes sont injustes; non, je veux en vain me le dissimuler, ce n'est pas pour mes vertus que je souffre, c'est pour mes torts; ai-je respecté la morale et mes devoirs dans toute leur étendue? Il n'y avoit rien de vil dans mon coeur, mais n'y avoit-il rien de coupable? Devois-je revoir Léonce chaque jour, l'écouter, lui répondre, absorber pour moi seule toutes les affections de son coeur; n'étoit-il pas l'époux de Matilde; m'étoit-il permis de l'aimer? Ah Dieu! mais tant d'êtres mille fois plus condamnables vivent heureux et tranquilles, et moi, la douleur ne me laissé pas respirer un seul instant; l'ai-je donc mérité?—

L'Être suprême mesure peut-être la conduite de chaque homme d'après sa conscience! l'âme qui étoit plus délicate et plus pure, est punie pour de moindres fautes, parce qu'elle en avoit le sentiment et qu'elle l'a combattu, parce qu'elle a sacrifié sa morale à ses passions, tandis que ceux qui ne sont point avertis par leur propre cour, vivent sans réfléchir et se dégradent sans remords. Oui, je m'arrête à cette dernière pensée, mes chagrins sont un châtiment du ciel! j'expie mon amour dans cette vie; ô mon Dieu! quand aurai-je assez souffert, quand sentirai-je au fond du cour que je suis pardonnée?

Une idée m'a poursuivie depuis deux jours, comme dans le délire de la fièvre; mille fois j'ai cru sentir que je n'étois plus aimée de Léonce. Je me suis rappelée toutes les calomnies qui avoient été répandues sur moi, pendant les derniers temps que j'ai passés à Paris, et une rougeur brûlante m'a couvert le front, quand je me représentois Léonce entendant ces indignes accusations. Oh! que la calomnie est une puissance terrible! je me repens de l'avoir bravée.—Léonce, Léonce! maintenant que je suis séparée de vous, défendez-moi dans votre propre coeur.—

Combien de momens de ma vie, que je trouvois douloureux, se présentent maintenant à moi comme des jours de délices! Pourquoi me suis-je plainte, tant que Léonce habitoit près de moi? Ah! si je retournois vers lui, si je me rendois encore un moment de bonheur! j'en suis sûre, son premier mouvement, en me revoyant, seroit de me serrer dans ses bras, et mon coeur a tant besoin qu'une main chérie le soulage! Je sens dans mes veines un froid qui passeroit à l'instant même où ma tête seroit appuyée sur son sein: si je sais mourir, pourquoi ne pas le revoir? Auroit-il le temps de blâmer celle qui tomberoit sans vie à ses pieds? Quand je ne serois plus, il ne verroit en moi que mes qualités: la mort justifie toujours les âmes sensibles; l'être qui fut bon trouve, quand il a cessé de vivre, des défenseurs parmi ceux même qui l'accusoient. Et Léonce, lui qui m'a tant aimée, me regretteroit profondément; mais dois-je troubler encore son sort et celui de sa femme? non, il faut rester où je suis.

Ces cruelles incertitudes renaîtront sans cesse dans mon coeur, si je n'élève pas entre l'espérance et moi une barrière insurmontable. Suivrai-je le dessein que j'ai confié à madame d'Ervins; en aurai-je la force? et puis-je me croire permis de recourir à cet état, sans les opinions ni la foi qu'il suppose?