LETTRE PREMIÈRE.
Madame d'Ervins à Delphine.
Du couvent de Sainte-Marie, à Chaillot, ce 8 décembre 1791.
Partout où vous emmenerez Isore avec vous, ma chère Delphine, je me croirai certaine de son bonheur; je vous l'ai donnée, je la suis de mes voeux; dites-lui de penser à moi comme à une mère qui n'est plus, mais dont les prières implorent la protection du Tout-Puissant pour sa fille.
Vous me dites que vos chagrins vous ont inspiré le désir d'embrasser le même état que moi; je m'applaudis chaque jour du parti que j'ai pris, et je ne puis m'empêcher de désirer que vous suiviez mon exemple. Vous craignez, me dites-vous, que votre manière de penser ne s'accorde mal avec les dispositions qu'il faut apporter dans notre saint asile? Vos opinions changeront, ma chère amie: au milieu du monde, tous les raisonnemens qu'on entend égarent les meilleurs esprits; quand vous serez entourée de personnes respectables, toutes pénétrées de la même foi, vous perdrez chaque jour davantage le besoin et le goût d'examiner ce qu'il faut admettre de confiance pour vivre en paix avec soi-même et avec les autres. Je serois fâchée que des motifs purement humains vous décidassent à prononcer des voeux qui doivent être inspirés par la ferveur de la dévotion; cependant je vous dirai que le genre de vie que je mène me seroit doux, indépendamment même des grandes idées qui en sont le but.
La régularité des occupations, le calme profond qui règne autour de nous, la ressemblance parfaite de tous les jours entre eux, cause d'abord quelque ennui; mais à la longue l'âme finit par prendre des habitudes, les mêmes idées reviennent aux mêmes heures, les souvenirs douloureux s'effacent, parce que rien de nouveau ne réveille le coeur; il s'endort sous un poids égal, sous une tristesse continue, qui ne fait plus souffrir. Une pensée, d'abord cruelle, fortifie la raison avec le temps; c'est la certitude que la situation où l'on se trouve est irrévocable, qu'il n'y a plus rien à faire pour soi, que l'irrésolution n'a plus d'objet, que la nécessité se charge de tout. Vous éprouveriez comme moi ce qu'il peut y avoir de bon dans cette situation, qui, selon l'heureuse expression d'une femme, apaise la vie, quand il n'est plus temps d'en jouir.
Je juge de votre coeur par le mien: nous n'avons plus rien à espérer; alors, mon amie, il vaut mieux s'entourer d'objets plus sombres encore que son propre coeur; quand il faut porter de la tristesse au milieu des gens heureux, ce contraste peut inspirer une sorte d'âpreté dans les sentimens, qui finit par altérer le caractère. Je me permets de vous présenter ces considérations purement temporelles, parce je suis bien sûre que vous n'auriez pas passé un an dans un couvent, sans embrasser avec conviction la religion qu'on y professe.
Si les excès dont on nous menace en France finissent par rendre impossible d'y vivre en communauté, je me retirerai dans les pays étrangers; peut-être pourrai-je vous rejoindre, retrouver ma fille avec vous! Non, je serois trop heureuse, je n'expierois pas ainsi mes fautes! mais qu'on a de peine à repousser les affections! elles rentrent dans le coeur avec tant de force!