II
Depuis longtemps déjà le bruit avait cessé en bas. Le paysan et sa femme s'en étaient allés chacun à ses occupations, Nestor s'était échappé pour rejoindre ses amis, Blaireau avait disparu. Raymond se réveilla, frotta ses yeux, et se demanda pourquoi il était là, dans le grenier, blotti dans le foin. Tout-à-coup, il se souvint. Il avait tant, tant pleuré, qu'il s'était endormi de fatigue, sans doute. Quelle heure pouvait-il être? Le soleil descendait à l'horizon. L'enfant se pencha sur la trappe, ne vit personne, n'entendit rien. S'il voulait partir sans être vu, c'était le moment. Bientôt la Poupin reviendrait pour préparer le repas du soir. Il descendit par l'échelle qui faisait communiquer le grenier avec l'étable. Les vaches sommeillaient en ruminant; La Roussotte, sa favorite, entr'ouvrit un oeil indifférent comme il passait, et reprit son rêve de bête repue. La cour était vide. L'enfant se glissa furtivement et gagna la porte. Où allait-il? Il n'en savait rien: «là-bas», ainsi que le disait la bohémienne, «partout», excepté où l'on ne voulait plus de lui. Il attachait ses yeux sur le paysage, confident de ses rêveries enfantines, sur les champs déserts, la ville lointaine, la mer aimée et ingrate qui le repoussait, la route décevante qui ne lui avait pas apporté ce qu'elle lui avait promis, sur toutes ces choses familières qu'il voyait pour la dernière fois et qui lui paraissaient, à cause de cela, changées, plus belles, plus attendrissantes, se sentant tout autre lui-même.
Il disait adieu au joli village gai dont la grand'rue tortueuse sépare les maisons très blanches, adieu au vieux noyer sous lequel la vision radieuse lui était apparue, adieu à la fontaine et à sa grille déjetée, si commode pour «faire à la souplesse» avec La Seiche et les autres gamins, ses camarades. Adieu à Pitard, le gros boucher, brave homme qui rit toujours et qui, une fois, l'a pris un bout de chemin dans sa carriole.—Il finit de dételer son cheval dans la cour, près de la maison aux marches branlantes, autour de laquelle croissent de maigres balsamines et de poussiéreux ricins, l'été.—Adieu à la boulangère, Alida, qui a de si beaux cheveux noirs luisants, et qui, souvent, le lundi, lui donnait un petit pain non vendu la veille. Adieu à l'école, à la classe, fraîche l'été, chaude l'hiver, grâce au poêle ronflant, où il a passé les meilleurs moments de sa vie à écouter le maître si aimé et si injuste, hélas! Il voudrait bien l'apercevoir une dernière fois. Mais les contrevents verts, les portes, tout est fermé hermétiquement, comme le cour de celui qui l'habite. La nuit vient. La lampe à pétrole s'allume chez la mère Rabaudin, l'épicière. Oh! oh! les belles choses qu'elle a mises à sa devanture débarrassée des mouches mortes, des pantoufles de lisière et des vieux bonbons! L'image réclame de la jolie femme collée contre la vitre, semble en rire d'aise. Les attrayants jouets! Les alléchantes sucreries roses et blanches! Tiens, c'est vrai, c'est Noël, demain! Ce soir, bien des mamans heureuses rempliront les sabots de leurs heureux enfants... Vite, passons. Voici la cure. La porte est entrebâillée: on aperçoit le grenadier, si beau quand il a ses fleurs rouges ou ses lourds fruits couleur de soleil couchant. «Si la vieille Angèle me voit, elle m'arrêtera, sûrement, pour me dire de ne pas manquer la messe de minuit», pense-t-il. «Où serai-je à minuit?... Que cette rue est longue! Allons, plus vite! Le «Café du Centre» est brillamment éclairé, ce soir comme les jours de fête: c'est bien, en effet, une fête pour tous, sauf pour moi!»
Enfin, voici la place, auprès de l'église. Là, Raymond est un peu chez lui. Que de fois il a joué à saute mouton sur l'aire banale où l'on dérange les poules en quête de grain perdu, où, dans l'épaisse couche de balle, on ne se fait pas mal si l'on tombe! Plus loin, sur l'herbe jaunie et maigre, des ronds de diverses grandeurs marquent la place des chevaux tournants venus à la foire qui a lieu en octobre, quand les «baigneurs» sont partis et que les bourses sont pleines encore. En venait-il, du monde, de tous les côtés, bonnes gens, pour manger les saucisses renommées avec les huîtres fraîches, et boire le vin nouveau, pétillant et sucré! La route, les chemins, en étaient tout noirs et grouillants. Les voitures, qui montaient et descendaient, bourrées de citadins endimanchés, se hélaient au passage. C'était un bon moment dans l'année, celui-là. Quand la vendange avait été satisfaisante, la Poupin donnait quelques sous à son nourrisson pour acheter des sucres-d'orge ou des craquelins de Saujon, ou tout autre chose «pas chère» ou, encore, pour monter aux chevaux de bois. Il hésitait longtemps, dans une angoisse délicieuse, partagé entre son plaisir, sa gourmandise et ses autres convoitises. Il tournait autour de la boutique à dix centimes se demandant avec un battement de coeur ce qu'il choisirait des bagues en métal blanc, des épingles de cravate ornées de pierreries rouges ou vertes, des miroirs ronds... Il contemplait Nestor et ses autres camarades tirant à la carabine ou au «massacre». Comme ils riaient quand la mariée ou le curé étaient touchés et se renversaient en arrière dans une posture inconvenante! Lui se sentait gêné. Il aimait mieux regarder les manèges. Son frère de lait, affalé sur, un cochon bien frais, à la queue en trompette enrubannée, ses bras maigres enserrant nerveusement le groin rose, passait et repassait devant lui. Son visage apeuré, blême, conservait néanmoins cette expression de triomphante arrogance qui le rendait si haïssable. Enfin, après bien des hésitations, Raymond finissait par grimper sur un énorme lion à la gueule ouverte, qui montait et descendait par des bonds réguliers. Quelles délices, alors! Comme le pauvre petit oubliait toutes ses misères! Il était dans ces pays fabuleux, dans ces déserts, «immenses étendues aux vagues de sable doré», dévorant l'espace sur la croupe frémissante du «roi des animaux», comme disait le «maître», libre, loin de toute humiliation et de toute souffrance. La musique des manèges mêlée à celle du bal de l'auberge voisine entrait dans la tête du pauvre petit et lui donnait un engourdissement qui aidait à l'illusion. Quand le cheval étique qui tournait autour de l'axe, ralentissait sa marche et s'arrêtait, il descendait tout étourdi, chancelant, comme ivre. Lorsque viendra la foire prochaine le «nourrisson de la Poupin» ne sera plus là....
Mais qui donc arrive par la petite rue déserte? Raymond connaît cette voix cassée, au timbre de cloche fêlée. Tiens, c'est Denis, Denis le fou, le pauvre, pauvre Denis! Un mouvement instinctif de pitié et de sympathie le fait aller vers lui. N'est-il pas seul, abandonné et malheureux, lui aussi? Sa femme et sa fille l'ont quitté, voici bientôt quatre ans, pour s'en aller bien loin dans une grande ville. Depuis lors, il vit comme un sauvage, fuyant tout le monde; peu à peu le chagrin lui a fait perdre la raison. On ne l'enferme pas, il n'est pas méchant; la plupart du temps, même, il est très raisonnable. Il cultive sa vigne, son petit jardin, élève des volailles qu'il va vendre au marché des Roches. Ce n'est que lorsque quelque chose lui rappelle son malheur, au moment des fêtes, par exemple, qu'il est repris de sa folie douce. Alors il s'en va, il marche, il fait plusieurs fois le tour du village, interpellant les passants, parlant à des interlocuteurs imaginaires, chantant à tue-tête. Des voisins compatissants lui donnent à manger, veillent de loin sur lui.
—Monsieur, j'ai ben l'honneur de vous saluer, dit-il à l'enfant ahuri, en s'approchant et lui faisant une profonde révérence.—En même temps il découvre un crâne chauve, entouré d'une demi couronne de cheveux blancs embroussaillés qui semble être la continuation de sa barbe en collier d'orang-outang. Il porte un «bayot» vide qu'il pose par terre.
—La vendange a été bonne, reprend-il. Le raisin est gros à crever, le vin sera fameux cette année. Nous en avons-t-y fait de la besogne, aujourd'hui, bonnes gens! Enfin, nous v'là rendus, juste avant la nuit. Quand on aura mangé un morceau, on dansera cheux nous. Si le cour vous en dit, jeune homme... Vous verrez ma femme et ma fille, deux belles personnes, donc, et qui s'entendent à sauter mieux qu'à travailler. Pourquoi que vous riez, vous aut'. C'est p't-êt' pas vrai qu'ailes sont mignonnes? Je vous défends de vous gausser d'elles. Et pis, c'est-y tant rigolo ce que je vous dis-là? Je savons 'core un peu ce que j'disons, pourtant. Le père Denis n'est pas si tant vieux qu'on veut l'dire. Il sait ben lever la jambe, toujou'joliment. Tenez:
Et lon lon-la
Et lon-lon-lère
La fille est là
Avec la mère.
Et lon-lon-lère
Et lon-lon-la
Adieu, bon père,
Moi, je m'en va!
Le vieux chantait sur un air de bourrée et faisait sonner ses sabots en cadence sur le sol gelé. Ses cheveux blancs, s'envolaient, pitoyables, autour de sa tête; ses yeux, de plus en plus hagards, se fixaient sur le pauvre petit qui tremblait.
Et lon-lon-la
Et lon-lon-lère
L'enfant s'en va
Après la mère.
Et lon-lon-lère;
Et lon-lon-la...
—Quoi que vous avez tous à me regarder, tas de voyous! crie-t-il. Je suis donc ben plaisant, à mon âge, que je vous prête à rire? Attendez un peu, je vas vous montrer si le père Denis a quitté ses biceps...
Raymond s'éloigne, effrayé, le coeur plus serré encore. Un instant il a cru trouver dans le vieillard un protecteur, un ami; mais non: il est trop fou. Certes, il est bien à plaindre, le pauvre homme, mais au moins, lui, sa folie lui fait oublier sa peine. Il est heureux alors, il chante et rit comme s'il n'était pas seul au monde, abandonné. Et puis, il a sa maison, un abri contre le vent, le froid, les mille terreurs qui peuplent les ténèbres, un asile où passer la sombre nuit d'hiver. Un asile! Que cela semble enviable au pauvre petit! Ah! coucher sur le sol, dans le froid, dans ce noir qui vient, non, non... Mais, où aller? Où aller?
Et lon-Ion-lère
Et lon-lon-la
Le cimetière
Est près de là!
Reprend le bonhomme en s'éloignant. Le cimetière! Eh! oui, il a raison Denis! C'est là le seul refuge possible, c'est là qu'il faut aller, c'est là qu'on est bien. Les hautes pierres des tombes, les noirs cyprès lui seront un abri contre la bise glacée. Dans cet enclos paisible, personne ne viendra le chercher, personne ne le dérangera, personne ne le chassera.
Au fond de l'allée des grands ormeaux dépouillés de leurs feuilles, la petite église apparaît, antique et massive, avec son clocher carré comme un donjon, sa façade unie, dorée par les lichens, blonds. L'enfant ne s'y arrête pas.
Qu'irait-il y faire? On ne lui a pas appris à prier. D'ailleurs, il n'oserait entrer dans cet endroit silencieux ou flotte toujours un vague parfum d'encens, qui ne lui rappelle que le souvenir de messes matinales où il s'endormait, de sermons qu'il ne comprenait pas, pendant lesquels ses yeux restaient fixés sur un joli trois-mâts, grand comme un joujou d'enfant, pendu en ex-voto dans la chapelle de la Vierge. Il n'a pas encore été au catéchisme, on ne lui a parlé du «bon Dieu» que comme d'un être invisible et sévère qui profite de ce qu'on ne le voit pas pour espionner le monde, qui, sûrement, l'enverra en enfer, lui, «le nourrisson de la Poupin», pour ses crimes d'enfant. Il se le représente comme le maître de tous les maîtres, le patron de tous les patrons, le plus riche de tous les riches! Eh bien! si les petits de la terre sont méprisants et durs, s'ils traitent en paria l'orphelin, que fera-t-il, alors, lui, qui est plus qu'eux tous?
Raymond se glisse derrière les tombeaux en forme de bancs de ceux qui furent les gens importants de la commune, et cherche un chemin dans le fouillis des monticules envahis par les ronces qui marquent la place de ceux qui n'y furent rien. Quelques cyprès solitaires désignent des tertres plus soignés. Il arrive, enfin auprès du mur de clôture où, dans les hautes herbes brûlées par le froid, se trouvent deux tombes jumelles toutes pareilles, deux berceaux de pierre.
Dans l'une «repose» une petite fille, presque de son âge, «Alexina Gérard, morte à huit ans, douce et charmante enfant que le Seigneur voulait avec lui au ciel». Un trou rond, creusé dans la croix, et fermé par une vitre trouble, abrite une petite tresse de cheveux bruns, jadis soyeux et doux, raides et roussis par le temps. A côté, «Stylice Paret», sept ans, «à la mémoire de leur petit ange, ses parents éplorés qui espèrent le revoir au ciel». Malgré l'obscurité croissante, Raymond peut encore distinguer, au fond de la vitrine, une gravure coloriée, presque fanée. Elle représente une belle dame à crinoline, les épaules tombantes sous un châle en pointe, la figure menue dans un chapeau en auvent. Elle se tient debout, son mouchoir à la main, devant un monument de marbre blanc sur lequel sont peintes des larmes noires, grosses comme des poires. Ces deux tombes, avec cette tresse de cheveux et cette image prétentieuse sont, après sa nourrice, ce que le pauvre enfant aime le mieux au monde. Cette femme si pâle, qui pleure éternellement son enfant, l'attire invinciblement. N'a-t-il pas perdu sa mère, lui? Justement sa mère, avait, comme elle, des mains fines et blanches: «bon sang de bon sang, des doigts quasiment gros comme des pattes d'araignée et blancs comme l'hostie,» avait dit la Poupin, un jour qu'elle était en veine de confidences. Une autrefois, alors que, timidement, il lui demandait si sa mère était jolie, la paysanne avait répondu:
—Jolie, j'ai pas fait attention à c'te bêtise-là. J ai vu que son argent, qu'était bel et bon. On aurait dit qu'alle en avait des cent et des mille, bonnes gens, à la manière qu'alle le laissait parti'. Qui jamais aurait pensé qu'alle n'était qu'une pauvresse, tout com' les aut'. Alle avait l'air si honnête, si timide, avec son parler doux de dame riche. J'ai cru que c'était la fortune qu'alle nous apportait avec toi, ou, dans le pire, qu'on serait récompensé de ses peines. Va te faire fiche! Jolie, avec son tout petit visage couleur de cire! même qu'alle m'a fait pitié, j'ai si bon coeur! D'ailleurs, son chapeau avançait, c'était presque la nuit faillie, or y voyait tout juste assez pour distinguer une poule d'un canard; je s'rions ben en peine de la reconnaît'! Et, reprenant le récit conté tant de fois:
—«Je rentrions les bêtes lorsqu'une voiture s'arrête devant la porte de la cour. Descend une petite dame portant un enfant endormi qui me dit:
—»Vous êtes ben m'ame Poupin?
—»Oui, bonne dame, pour vous servi', que je dis.
—»Paraît que vous cherchez un nourrisson?
—»Oui ben, que je dis. J'ai beaucoup de lait, mon p'tiot profite; et je serions pas fâchée de m'met' queuque sous de côté pour l'élever, rapport à ce que nous sommes pas riches et que les temps sont durs.
—»Voulez-vous prendre mon enfant?
—»Volontiers, que je dis, si vous payez congrûment.
—»Je vous donnerai ce que vous voudrez, qu'alle dit.
—»C'est que, bonne dame, les enfants, ça fait avoir beaucoup de dérangement. Mettons trente francs par mois, le sucre et le savon en pus.
—»Ça me va, qu'alle répond. Tenez, voici deux mois payés d'avance.
»Et alle me tendait un billet de cent francs comme je te tends, à toi, ce morceau de pain. Je n'en croyais pas mes yeux. Je restais là, imbécile, sans oser toucher le billet qu'alle posa sur la tab'. Enfin l'estomac me revint. Je te pris dans mes bras; tu avais dans les cinq ou six mois, comme Nestor, mais t'étais plus menu et chéti'.»
—«Je reviendrai bientôt, qu'alle dit alors. Vous semblez être une brave femme, soignez ben mon Raymond, voici ses habits.—En même temps, elle jeta un paquet par terre et s'ensauva. Je la croyais loin et je regardais les chemises de fine toile garnies de broderies, les langes aussi doux que des mouchoirs de poche, lorsqu'elle revint, t'attrapa, se mit à t'embrasser comme une folle, pis repartit en courant. La portière claqua, la voiture disparut avant que j'aie pu comprendre ce qu'était arrivé. Jamais pus alle n'est revenue...
—»Alle est timbrée que je me pensais en mon par dedans. Ou ben c'est le mal au coeur de quitter son petiot qui lui fait batt' la berloque. Mais tout de même, alle semb' une bonne personne, généreuse, qui comprend les choses. Ah! ouiche! Ben bonne! De la crème tournée, quoi! Ben généreuse: cent francs pour te nourrir toute la vie, c'est payé en effet! Ah! la sans-coeur! Alle se débarrassait de toi pour pouvoir mieux faire la fête! La coquine! Alle se déchargeait su de pus pauv' qu'alle du soin de t'élever. Encore si alle avait laissé son adresse, si alle avait dit comment que tu t'appelais: mais ren pour te faire connaître, pas un mot d'écrit, pas un scapulaire, une médaille, une croix, comme y en a qui en ont, qu'on raconte. Jolie! En effet, alle était jolie, la misérab', la gueuse!»
Depuis, Raymond n'avait plus jamais parlé de sa mère. Mais il y pensait sans cesse. Il espérait, et c'était le fond mystérieux de ses rêveries, il espérait qu'elle reviendrait un jour le chercher. Pour lui, ce «tout petit visage couleur de cire», caché sous un chapeau qui avançait, était devenu vivant. Il le connaissait comme s'il l'avait, toujours vu, penché sur lui. Peu à peu il le confondait avec l'image de la dame du cimetière. Bientôt les deux ne faisaient plus qu'une seule et même personne. Elle avait, sous son vêtement de deuil, une taille jeune et mince; elle lui tendait ses mains secourables, ses blanches mains pures; c'est sur lui qu'elle pleurait, sur son isolement, sa souffrance. Il lui contait toutes ses peines; elle y compatissait, le comprenait, le consolait. Elle l'accueillait toujours bien; jamais elle ne doutait de sa parole; Stylice était son frère et Alexina, sa soeur. Il leur parlait, ils lui répondaient. Chacun avait sa physionomie particulière, son timbre de voix distinct, si doux, celui de la mère; si clair, celui de la petite soeur. Il taquinait Alexina, jouait avec Stylice, mais surtout, surtout, il baisait dévotement les blanches mains. Il portait à ses amis des fleurs, furtivement volées de ci, de là, ou cueillies dans les bois: coucous et primevères pâles au début du printemps, douces pervenches et blanches «pentecôtes» un peu plus tard, roses et chrysanthèmes, l'été et l'automne. Il les cachait sous sa veste, le long du chemin.
Mais, quand survenait une période d'accalmie, lorsque la Poupin, satisfaite de la récolte ou de la vente des légumes, se souvenait qu'elle l'avait nourri de son lait et se montrait meilleure, presque maternelle, il les oubliait. Il était si jeune et avait tant besoin d'être aimé! Le rêve est une nourriture creuse qui peut bien tromper un instant un coeur avide, mais qui ne saurait le satisfaire toujours. Comme alors il battait, ce coeur, chaque fois que la paysanne s'approchait de lui; comme le pauvre enfant épiait chacun de ses mouvement! Ah! si elle l'avait pris dans ses bras, combien goulûment il lui aurait rendu sa caresse! En elle il eût étreint en même temps, et son rêve, et la réalité proche, vivante, dont il avait tellement soif. Mais la Poupin ne songeait jamais à l'embrasser.
Pourtant, jusqu'à maintenant, il s'était fait illusion, il croyait qu'elle l'aimait un peu, beaucoup moins que Nestor, bien entendu, mais, enfin, un peu. Il s'est trompé, elle ne l'aime pas ou elle ne l'aime plus, si elle l'a jamais aimé. Personne ne l'aime. Blaireau lui même, le volage Blaireau, l'a abandonné! Ce soir, est-ce le froid intense qui l'envahit jusqu'au coeur ou l'obscurité croissante qui l'enveloppe de tristesse? Mais il a beau appliquer; son esprit à retrouver son rêve, son rêve lui-même lui échappe. L'image de la tombe n'est qu'une gravure à moitié effacée, vue à travers une vitre malpropre; Stylice, Alexina n'ont jamais existé pour lui, ce sont des noms qui ne représentent rien. Tout à coup, la réalité le saisit; ce qu'ils sont, il le devine maintenant. N'a-t-il pas, bien des fois, vu le fossoyeur faisant sa sinistre besogne dans le champ commun? Il sait ce que recouvre chacun des sombres monticules, et les bancs des riches aux flatteuses inscriptions... Horreur, horreur! C'est la nuit de Noël; comment n'y a-t-il pas pensé plus tôt! Dans un moment, d'après la légende répétée aux veillées, les morts vont sortir de leurs tombeaux. Mais oui, tenez, tenez, les voici déjà qui écartent de leurs mains de squelettes les mottes de terre gazonnée; ils soulèvent péniblement les lourdes pierres, renversent les bancs, les croix, les colonnes. Les voilà tous sortis! Le cimetière, bouleversé de fond en comble, ressemble à un champ labouré où grouille une armée de spectres. Les petits, Stylice et Alexina, qui se sont attardés, courent et sautent par-dessus les obstacles pour se mettre derrière les autres. En bande serrée, deux à deux, ils marchent, ils approchent; Ils chantent... mais c'est horrible, les voilà tous qui chantent, maintenant, en se dandinant; ils entrechoquent leurs os pour scander la bourrée:
Et lon-lon-la
Et lon-lon-lère,
L'enfant est là
Avec la mère!
Et lon-lon-lère Et lon-lon-la,
Le cimetière,
Nous y voilà!
—Non, non! crie l'enfant, saisi d'une indicible terreur, non, je ne veux pas!—Et, grelottant de fièvre, brisé par le chagrin, vaincu par la faim, le froid, la peur, il tombe évanoui sur l'herbe blanchie par la gelée.