III
La Bolinière, 24 décembre 19...
Mon cher mari,
Tu as peut-être été surpris de voir ma lettre timbrée des Roches. En effet, je t'écris de la Bolinière où je suis arrivée hier au soir. Tu ne me blâmeras pas, je le sais, d'avoir fui le Paris des fêtes et d'être venue chercher ici, dans ce coin paisible, tout plein de ton souvenir, un peu de calme et la liberté de penser à toi, à vous.
Ma mère m'a vue partir avec peine, non sans que le médecin lui eût affirmé que j'étais tout à fait guérie de ces vilaines fièvres qui m'ont empêchée de te rejoindre à Saïgon. J'ai dû lui promettre de revenir bien vite auprès d'elle, mais j'espère qu'elle me laissera un peu ici. Je suis assez grande fille pour rester seule; j'y étais résignée à l'avance, lorsque j'ai épousé le lieutenant de vaisseau Brunier. Ce n'est pas une raison parce qu'il m'a gâtée en m'emmenant avec lui à son dernier voyage, pour que je ne sache plus du tout vivre par moi-même.
Comme j'aime la vieille maison où tu es né, mon ami! Elle m'est plus chère, même, que mon cher Blanc-Moulin où j'ai passé, pourtant, mes plus belles années d'enfance. J'en parcours toutes les chambres avec délices. Héloise, qui me suit comme mon ombre, en commente chaque coin: «Ici, sur cet escabeau, dans la grande cheminée de la cuisine, Il apprenait ses leçons, les soirs d'hiver, pendant que je faisais cuire des châtaignes. De temps en temps Il levait la tête pour me demander: «Sont-elles cuites, ma Loïse?» (Il, bien entendu, c'est toujours toi, le maître.) Là, est le fauteuil de sa mère, ma pauvre défunte maîtresse, que le Seigneur a reprise à Lui; ici, sa chaise; sur cette marche de l'escalier Il s'est fait une bosse en tombant, un matin. Dans le vestibule, voici son premier fusil. C'est dans ce salon, auprès du feu, qu'Il passait la veillée de Noël et attendait la nouvelle année avec Madame, assise en face, sur l'autre fauteuil.»
C'est aussi là que je me suis installée. J'avais apporté quelques menus objets pour meubler la grande pièce froide: ma haute lampe, des coussins pour le raide canapé Empire, un tapis pour la table de marbre aux pieds ornés de sphinx en cuivre sur laquelle j'écris, vos portraits. J'ai mis des feuillages de houx, des lierres, des roses de Noël dans les vases de porcelaine, j'ai enlevé les housses. Héloïse a fait, dès ce matin, un feu immense, un feu homérique, à faire rôtir un veau entier, et me voilà, dans ton fauteuil, toute à toi, libre de t'envoyer mes pensées et mon amour. C'est pour toi, tu l'as bien compris, que j'ai paré la pièce, c'est avec loi seul, avec vous que je veux passer cette veillée de Noël.
Ce grand Paris sans toi, avec son mouvement incessant, avec tous ces visages dont aucun n'est celui que je cherche toujours, m'est odieux. Il me semblait, en venant ici, y trouver quelque chose de toi-même. Je ne me suis pas trompée. Dès l'entrée dans la grande allée de chênes, je me suis sentie comme enveloppée de ton souvenir. Il était quatre heures, le soleil s'inclinait sur la mer, aperçue entre les sombres rameaux. La mer! Ah! comme mon coeur a battu en la revoyant! C'est que, vois-tu, je la hais et je l'adore tout ensemble. Elle me fait peur et elle m'attire. Avant de la revoir j'y pensais sans cesse; maintenant, il me semble que je ne pourrai plus la quitter. C'est elle qui t'a pris à moi, mon bien-aimé, c'est elle qui nous sépare, c'est elle qui te ramène en ce moment vers moi, c'est elle qui berce dans ses eaux profondes plus que nous-mêmes, tout ce qui reste de notre unique enfant. Cette nuit, je n'ai pu dormir, le vent faisait vibrer la vieille maison de la cave au grenier; il s'engouffrait dans les longs corridors, ébranlait les portes, faisait frissonner les paravents des cheminées, crier le coq de la girouette. J'entendais le choc des flots sur le rivage, régulier comme le battement d'un grand coeur. J'ai revu la nuit cruelle: les lumières du bord se reflétant sur l'eau, le long paquet blanc, si inexprimablement cher, trouant la nappe lumineuse et descendant, descendant... Depuis lors, n'est-ce pas étrange? Chaque fois que je m'endors, la nuit, moi aussi je sens la molle caresse de la vague autour de mes membres; sa fraîcheur fait frissonner ma peau, et, lentement, comme lui, je disparais dans les abîmes; les masses lourdes m'oppressent, et cela est à la fois très angoissant et très doux. Là... ne me gronde pas: la douleur a ses folies comme la joie. Et pardonne-moi: je ne veux plus te peiner par mes plaintes. Je serai courageuse; je te prouverai que je sais vaillamment porter ma souffrance, comme le soldat sa blessure, sans en attrister les autres. Mais toi, tu n'es pas «les autres», tu es moi, la partie de moi la plus forte, la meilleure et la plus chère: voilà pourquoi j'ai laissé parler mon coeur.
Au seuil de la longue maison sans étage, si avenante entre ses tourelles carrées dont les fenêtres flamboyaient au soleil couchant, sur le perron envahi par le lierre, l'oreille au guet, la main sur les yeux, Héloïse attendait—Héloïse, symbole d'attachement et de fidélité, toute blanche maintenant sous son bonnet de linge immaculé, mais tenant bien droite sa taille élevée, son corps maigre de huguenote. Sa figure austère, creusée de durs sillons, s'est illuminée un instant en voyant entrer la voiture. Elle est accourue, m'a aidée à descendre, mais, frappée sans doute du contraste entre la joyeuse et fraîche mariée qu'elle avait accueillie la première fois et la maigre personne vêtue de noir que je suis maintenant, elle a repris sa morne, indéfinissable expression et, silencieuse, m'a précédée dans notre chambre. C'est elle, sur un guéridon, auprès du feu, qui m'a servi le dîner qu'elle avait préparé seule, jalouse des soins de la femme de chambre parisienne que j'ai amenée et qu'elle juge être «de ces écervelées, habiles, seulement, à dévorer le bien des maîtres». Elle se tenait respectueusement debout auprès de moi et épiait mes impressions sur mon visage. Comme son gigot n'était pas tout à fait assez cuit pour mon goût de convalescente à qui la viande répugne, elle a été désolée; elle m'a si humblement demandé pardon, s'accusant avec une si «réelle repentance» de légèreté et de présomption que j'ai été prise de fou-rire. J'ai eu toutes les peines du monde à garder mon sérieux et surtout, à la réconcilier avec elle-même, en lui démontrant que le plus ou moins de cuisson des rôtis est affaire de goût; que toi, par exemple, tu aurais trouvé son gigot parfaitement à point. Cette dernière considération lui a rendu la paix.
Quelle étrange personne que cette Héloïse! Je la regardais, chauffant mon lit avec une merveilleuse bassinoire de cuivre très ancienne, brillante comme un soleil. Elle était grave et avait l'air d'accomplir une cérémonie sacerdotale: tel le prêtre à l'autel. Jamais lit ne fut mieux bassiné; pas un endroit qui ne fût d'une chaleur égale et douce. Comme je la remerciais avec effusion, l'appelant ma «bonne Héloïse», toute heureuse d'étendre mes membres fatigués dans ces draps tièdes, doucement parfumés par les racines des grands iris du jardin, réconfortée, surtout, de me sentir entourée de soins si prévenants, elle a pris un air glacial, comme si elle craignait de, se laisser attendrir ou de manquer au respect qu'elle me doit. Elle m'intrigue et m'intéresse à un point extrême. Je ne puis m'empêcher de l'étudier. Je sais qu'elle a eu de très grands chagrins; mais elle n'est pas apaisée, résignée comme on pourrait s'y attendre d'une personne aussi croyante. On devine en elle plus que de la souffrance qui a, parfois, ses douceurs et ses voluptés, qui rend meilleurs ceux qui l'acceptent courageusement; on sent, oui, on sent en elle le remords, ou, tout au moins, une douleur mauvaise, sans trêve ni repos, hautainement cachée à tous les yeux. Il faudra bien que j'aille jusqu'à elle et qu'elle me l'ouvre, ce cour fermé, ombrageux, qui a, peut-être, grand besoin de sympathie!
Ce matin, après mille ruses pour tromper la vigilance de ma sévère gardienne, Rosa est parvenue à m'apporter mon chocolat. Elle mourait d'envie de me voir et de me conter les choses extraordinaires qui la stupéfient dans cette maison du souvenir.
Et, d'abord, Héloïse:
—Mais elle est à peindre, Madame, cette créature! C'est un type comme il n'y en a plus; il faut venir dans ces pays perdus pour en trouver encore. Est-ce que Madame croit, par hasard, que c'est une femme? Pour moi, c'est un homme déguisé. Madame n'a qu'à voir ses moustaches; n'était qu'elles sont blanches, j'en sais plus d'un, à Paris, qui serait rien fier de les avoir! Elle est l'intendant de la maison, et un rude; le valet de ferme, qui est vieux pourtant, lui aussi—il a bien quarante ans sonnés—n'est qu'un gosse auprès d'elle: le jardinier n'en mène pas large quand elle fronce le front; la tille de basse-cour la craint comme le feu. Pourtant, elle leur parle toujours doucement, et, même, parfois, on ne sait pourquoi, elle rougit et devient honteuse et timide comme une jeune fille. Jamais, depuis onze ans, elle n'est sortie de la Bolinière, pas même les dimanches et les jours de fête, pour aller au temple. Cependant, il paraît qu'elle est dévote. Elle a une grosse Bible, toujours posée sur le dressoir de la cuisine, avec ses lunettes dedans pour marquer la page. Elle est savante comme un maître d'école et vous explique des tas de choses qu'elle a lues, le dimanche, dans les livres que Monsieur lui a permis de prendre, dit-elle, dans la bibliothèque. Elle sait par coeur des poésies qu'elle répète en faisant tourner sa broche. Ah! mais, bien plus fort: elle en fait, elle aussi, des poésies! Oui, Madame, Dieu me pardonne, elle en fait, elle est poète; ce vieux manche à balai est poète; c'est renversant, mais c'est comme ça. Je les ai vus de mes yeux, moi, ces vers, que, même je les ai subtilisés pour les montrer à Madame, pensant que ça lui ferait passer le temps. Les voici: ils étaient dans le tiroir de la cuisine, à côté du hachoir et de l'aiguille à larder. Hein! c'est-y tordant! Madame verra; sûr ce n'est pas du Victor Hugo, mais pour une domestique, c'est é...tonnant, tout de même!
J'ai pris le papier, après avoir recommandé à mon écervelée les plus grands égards pour cette servante-poète. Voici ces vers que je t'envoie, non pour me moquer de ta vieille bonne, que j'aime et que je vénère autant que tu peux le faire, mon ami, mais parce qu'ils découvrent un peu de cette âme étroite et profonde, éprise de beauté, de justice, hantée de scrupules, qui voit en Dieu, non le Père tendre et miséricordieux, celui qui est amour, avant tout, le Dieu de l'Evangile, enfin, mais le maître dur et inflexible, le Créateur, le juge implacable, le Dieu de l'Ancienne Alliance.
Est-ce de l'Eternel la dernière trompette?
Sur l'esquif emporté par la mer en courroux
J'entends gémir les mâts et hurler la tempête.
Seigneur, Dieu Tout-Puissant, ayez pitié de nous!
Le ciel est sombre, à peine un peu de clarté passe
A travers les nuages, partout amoncelés;
Nous sommes seuls, jetés dans cet immense espace.
Et la mer a perdu sa grande majesté.
Description de la tempête, le péril augmente; prière, puis:
Mais le Seigneur est sourd, il a caché sa face.
Dans une nue immense il s'est enveloppé,
Il ne veut pas entendre! et voyez, sur la place
Du frêle esquif, les flots se sont déjà fermés.
Mon Dieu, où s'en vont-ils? Au fond des noirs abîmes
Les voilà qui descendent, à jamais disparus.
Vous les voyez, Seigneur, et vous jugez leurs crimes;
Sur les bords des vivants ils ne reviendront plus.
D'affreux monstres marins s'acharnent sur leurs formes
Mortelles qu'une mère adorait trop jadis.
Mais qu'importe l'endroit où pour toujours ils dorment,
Si leur âme est sauvée et va en paradis.
Qui le dira, Seigneur? Vous leur donniez la chance
De croire et de prier alors qu'ils étaient forts.
Vous ont-ils obéi? Hélas! Est-ce qu'on y pense?
Quand on est jeune et gai l'on va, bravant la mort.
Mais elle vient un jour, la terrible ennemie,
Alors il est trop tard pour prier et gémir,
Trop tard... vous êtes sourd, vous éteignez la vie,
Comme on souffle un flambeau quand la nuit va finir.
Pauvre Héloïse, quels vers! Non, ce n'est pas du Victor Hugo! Pourtant ils m'ont bouleversée. N'a-t-elle pas perdu son mari et son fils en mer, tous les deux, «non convertis», comme elle dirait? Quelle profondeur de souffrance ils dévoilent, ces vers maladroits, quels affreux tourments! Je commence à entrevoir ce qui donne à ce vieux visage cet air d'angoisse: ne serait-ce pas la crainte de ne revoir jamais ceux qu'elle a perdus? Elle met dans ses convictions la raideur, l'inflexibilité qu'elle apporte à tout dans sa vie. Sait-elle, oh! sait-elle ce qui s'est passé dans ces âmes d'hommes à l'heure suprême? Qui peut se vanter de connaître le secret des coeurs, d'y suivre le travail de Dieu, si mystérieux, si intime, si profond, si caché, souvent! Qui peut oser dire d'un de ceux pour lesquels le Christ est mort: «il est perdu»?'
Comme j'écrivais ces mots, Héloïse est entrée dans le salon. Elle a froncé les sourcils à la vue des fleurs, du tapis, des coussins, de la lampe, qui changent la physionomie par trop froide de la pièce, mais s'est arrêtée devant les portraits. Elle a pris le tien; sa figure s'est épanouie.
—Comme c'est lui! s'est-elle écriée. On dirait qu'il va parler, qu'il va me dire: «Bonjour, ma Loïse, ça va toujours bien?» Mais le voilà qui prend des cheveux blancs, déjà, si jeune!
—Il a souffert.
—C'est vrai, ça touche, ça. C'était un si beau drôle, autrefois, tracassier, vif, mais si aimable, si bien portant! Et voyons...
Elle a pris l'autre portrait.
—Il lui ressemble; pourtant il a quelque chose de Madame. Quel âge avait-il, là?
—Six ans et huit mois.
—Et quand... c'est arrivé.
—Sept ans.
—Sept ans! Un bébé encore, quoi! Comme j'aurais aimé le connaître! Elle s'est tue, a soupiré et l'a contemplé longtemps sans plus rien dire. J'ai vu une larme furtive couler lentement le long de sa joue ridée. Alors, tout émue, je me suis levée et, prenant sa vieille main dans les miennes, je lui ai dit:
—L'enfant a eu le même sort que l'homme mûr, que le jeune homme; mais, sur eux tous, le Père du ciel veillait. Il les a «tirés des grosses eaux», cherchons-les auprès de lui.
—Non, non, a-t-elle répliqué vivement, comprenant ma pensée et dégageant sa main. Le cas n'est pas le même. Votre chérubin est mort dans vos bras, d'une maladie qui l'aurait emporté sur terre aussi bien; la mer l'a recueilli, elle ne l'a pas tué. Et puis, quelle différence! Son âme d'enfant était pure et prête pour la vie éternelle. Mais les miens... Croyez vous que, dans une tempête, on ait le temps de prier, de se recueillir?
—Je crois, dis-je, en l'entraînant doucement et la faisant asseoir à mes côtés, je crois que l'infini du repentir peut tenir dans un cri, dans un suprême élan vers Dieu.
—Vous dites cela pour me consoler, parce que vous êtes bonne et que je vous fais pitié. Mais je sais bien, moi, que «l'Eternel est un Dieu fort et jaloux, qui punit l'iniquité des pères sur les enfants, jusqu'à la quatrième génération de ceux qui le haïssent»...
—Oui, «mais qui fait miséricorde jusqu'en mille générations à ceux qui l'aiment et qui gardent ses commandements». Ne les avez-vous pas toujours gardés? Ne l'aimez-vous donc pas?
—Non, justement, dit-elle, et c'est là mon crime impardonnable. Je ne l'ai pas aimé «de tout mon coeur, de toute mon âme, de toute ma pensée». Je lui ai préféré la créature et la créature m'a trompée, m'a abandonnée. D'abord, je me suis mariée par amour, moi, chrétienne, avec un incroyant. Puis je me suis fait des idoles de mes enfants. Il y en a qui disent que j'ai été trop sévère avec eux: je sais bien, moi, que j'ai été faible, que je les ai gâtés. Mon fils est devenu un débauché, comme son père. J'avais une fille... Ah! combien elle m'était chère, pourtant! Je n'ai pas su la préserver de la tentation. Elle s'est engouée d'un homme sans religion et l'a épousé malgré ma défense. Que pouvais-je dire? Ne suivait-elle pas mon exemple? Je la gardais comme la prunelle de mes yeux; j'aurais donné pour elle tout le sang de mes veines; elle était mon dernier enfant, la seule qui restât de tous les miens. Je l'avais fait élever à Sainte-Foy, dans la pension protestante, comme une demoiselle. Elle était trop délicate, trop fine pour être servante ou pour travailler la terre; sa santé était fragile, elle toussait souvent, l'hiver. Je comptais la garder auprès de moi et la marier à quelque cultivateur des environs... Elle s'est amourachée d'un vaurien, d'un beau Monsieur à faux-col et à plastron, qui se disait agent d'assurances, venu pour la saison au Val, chez des amis communs. Un vaurien sans le sou, quoi! Dans le pays je passe pour avoir un joli—magot; on se trompe: j'ai seulement les économies de ma mère et les miennes, juste de quoi être à son aise en bien travaillant et voir venir les mauvais jours. Il pensait dénicher une héritière. Il a demandé Raymonde; j'ai refusé de la lui donner, bien entendu. Alors ma pauvre petite a commencé à dépérir. Elle s'en allait souvent pleurer dans le grenier à foin. J'espérais que cela lui passerait. En effet, elle commençait à être plus raisonnable et je me rassurais, croyant le misérable parti, lorsqu'un jour de la fin septembre—je m'en souviens comme si c'était hier—vers le soir, je finissais de ranger les draps de la lessive dans l'armoire de la lingerie, elle est entrée timidement. Je la vois, ainsi que je vous vois, là! Son chapeau (elle en avait un depuis son retour de pension) son chapeau cachait ses cheveux, si épais qu'elle ne pouvait les démêler toute seule, dorés et si frisés, bonnes gens, qu'on aurait dit qu'elle était coiffée par le coiffeur. Elle avait une petite robe fond blanc à ramages bleus qui s'ouvrait un peu au cou. Sa figure, belle à admirer, menue et ronde comme celle d'un enfant, était très pâle; elle tremblait. Mais ce n'est que plus tard que je me suis souvenue de tous ces détails et de son air pas comme à l'ordinaire. A ce moment-là je ne voyais que mon linge que je voulais finir de mettre en ordre avant la nuit.
—Où t'en vas-tu de ce pas? lui dis-je.
—Je vais porter à la dame des Tamaris son ouvrage, que je viens de terminer. Adieu, maman!
Je ne me méfiais de rien. Très habile de ses doigts elle faisait, en effet, pour les dames du voisinage, des ouvrages de fine broderie. Elle en gardait l'argent dans une tire-lire, sur la cheminée de la cuisine, pour son trousseau, soi-disant.
—C'est bon, reviens vite. Je n'aime pas te voir courir les chemins, quand il fait noir.
Elle ne me répondit pas et se mit à m'embrasser. Elle avait toujours été très amiteuse et m'ennuyait, souvent, moi qui n'aime pas trop cela, à se pendre à mon cou et à me bécoter, m'empêchant de travailler.
—Embrasse-moi, toi, dit-elle.
Je la baisai distraitement, un peu impatientée, même, et continuai ma besogne... Ce n'est que lorsque j'entendis la porte du jardin se refermer que je me réveillai comme d'un songe. Brusquement, je fus saisie d'un pressentiment, je revis sa figure bouleversée, je me souvins du drôle de son de sa voix. Je me précipitai à la cuisine: la tirelire n'était plus sur la cheminée; j'allai à la grille, Raymonde avait disparu. Folle d'angoisse, je me mis à courir sur la route, je l'appelai, je la cherchai dans le village, aux Roches, chez ses amies sur les falaises, dans les champs: rien ne me répondit, elle n'était nulle part, personne ne l'avait vue. Je la crus noyée. Je passai la nuit à rôder le long du rivage, l'appelant sans m'arrêter, la gorge enrouée, les jambes cassées. Le garde-côte, que les voisins, accourus à mes cris, avaient prévenu, envoya un canot avec des hommes, du port. La lune était pleine, on y voyait comme le jour. On chercha partout dans les rochers, sans rien trouver. Enfin, comme je m'en revenais à la maison, au matin, ayant perdu tout espoir, un homme me remit une lettre de sa part. Ma fille vivait, oui, et, au premier moment, je crus devenir folle de joie; mais après, je crois que j'aurais préféré la savoir morte. Elle avait été rejoindre le misérable sans lequel elle prétendait ne plus pouvoir vivre et me suppliait de lui permettre de l'épouser. Si je refusais, plie serait forcée de passer outre.
—Y a-t-il une réponse? me demanda le messager.
—Dites à la personne qui vous a envoyé, que je n'ai plus d'enfant. Voilà ma réponse.
L'Angélus sonnait à l'église du Val comme je refermais la porte du jardin dont le bruit m'avait fait tant de mal. Raymonde n'existait plus pour moi. Elle, mon unique enfant, ma consolation, si soumise et si douce jusqu'alors, m'avait abandonnée pour un étranger, un aventurier rencontré par hasard. N'a-t-elle pas eu, même, l'impudence de m'envoyer des sommations respectueuses. Ceci était plus amer que tout le reste: les autres épreuves me venaient de Dieu, celle-ci de la chair de ma chair. C'était l'infâme qui la poussait bien sûr. Fallait-il qu'elle fût enjôlée, tout de même, pour en venir là, elle, ma tendre colombe, mon agneau sans tache, qui m'aimait tant, qui n'aurait pas fait de mal à une mouche!
Ah! il n'a pas tardé à me venger, le malfaiteur!
Quand il a su que j'étais inflexible, que la fille seule lui restait sans la dot, il l'a abandonnée à son tour.
—Vous n'avez pas essayé de la revoir?
Héloïse a baissé la tête, comme honteuse.
—Oui, j'ai eu cette faiblesse. Quand j'ai su qu'elle était toute seule, sans pain peut-être, ma rancune a cédé. J'ai été la chercher, mais trop tard: elle était morte la veille en mettant au monde un enfant mort-né. Le désespoir, la misère,—elle n'avait pour vivre que son métier de brodeuse,—avaient fait leur oeuvre. Voilà: j'avais mis mon coeur à ce qui n'est que poudre et cendre, et je n'ai trouvé que poudre et cendre. Maintenant, je suis seule, je n'aime personne et personne ne m'aime.
—Ma pauvre Héloïse, comme vous souffrez?
—Moi? a-t-elle dit, en se levant brusquement et reprenant son air fermé. Non. Je n'espère plus rien ni dans ce monde ni dans l'autre; mon coeur est mort. J'avais fauté, Dieu m'a punie: c'est juste, nous sommes quittes. J'ai beaucoup prié autrefois, mais le Seigneur a rejeté ma prière. Il a refusé de m'entendre comme j'avais refusé de l'écouter, et m'a endurci le coeur. Mais, j'ennuie Madame... Je suis toute confuse... Je ne sais comment j'ai eu la hardiesse de lui dire toutes ces choses. Je prie Madame de m'excuser.
—Vous ne m'avez manqué en rien, lui dis-je, et je vous remercie, au contraire, de votre confiance. Ce soir, n'est-ce pas la veille de Noël, la veille de l'anniversaire du jour où Dieu est venu dire aux hommes qu'ils sont frères? Il n'y a, ici, en ce moment, ni maîtresse ni servante, mais seulement deux mères...
—Non, non, dit-elle, je sais ce que je dois à la femme de mon maître. Si j'ai, un instant, oublié son rang et le mien...
—Vous n'avez rien oublié...
Mais elle n'écoutait plus; et, froide, impénétrable, de nouveau se dirigeait vers la porte.
—A quelle heure Madame prendra-t-elle son lait de poule?...
—Je ne sais...
—A dix heures, sera-ce assez tôt?
—Oui, oui...
Elle est partie, me laissant si déçue, si troublée de son mutisme soudain, que je me suis mise à pleurer. L'ai-je froissée? J'ai donc été bien maladroite. J'aurais mieux fait de me taire. Quel droit avais-je de pénétrer de force dans ce coeur si fier? Je voulais lui faire du bien? Qui m'en avait priée? Mais indiscrète, égoïste et orgueilleuse que j'étais, n'était-ce pas mon propre soulagement que je cherchais? La comparaison des souffrances de cette femme torturée et des miennes, ne me faisait-elle pas mieux sentir le bonheur qui me reste? N'avais-je pas besoin d'elle, plus qu'elle, de moi? Quel soulagement lui apportais-je? Au contraire, sa présence ne m'était-elle pas nécessaire? Il fallait lui dire, au lieu de ces belles paroles par lesquelles je croyais me montrer si charitable, si généreuse: «Restez, Héloïse, je vous en prie, je souffre, j'ai besoin de vous, je suis si seule et si misérable, moi aussi: car, pour les mères, voyez-vous, les richesses, le rang, ce sont leurs enfants. Nous sommes aussi dépouillées l'une que l'autre; pleurons ensemble.»
La mer est haute. Je l'entends qui bat les falaises à coups sourds et réguliers. Le feu est tombé—et mon courage aussi. Les coins se remplissent d'ombre. J'ai peur. Que cette veillée de Noël est triste! Pourquoi suis-je à la Bolinière? Ici, comme partout, je sens ton absence. Ces murs ne me disent plus rien. Où es-tu, mon ami? Que fais-tu à cette heure? J'espère, demain, recevoir ta lettre qui me fera du bien qui me dira que tu approches. Pour sûr, tu penses à moi en ce moment. Ah! si j'avais notre enfant avec moi, comme, patiemment, je t'attendrais, comme je ferais passer ton âme dans la sienne, comme je puiserais dans ses yeux ma force! Mais il n'est plus. Je suis seule, si cruellement seule! Personne autour de moi. Par ce soir de fête où toutes les mères pensent à faire des surprises à leurs enfants et se réjouissent à l'avance de leur joie, c'est bien dur, vraiment. Oh! un petit soulier à remplir, moi aussi, un être faible à protéger, à qui donner, au nom de celui qui n'est plus, ce trop plein de tendresse qui m'étouffe! J'ai là, sur la table, devant moi, les objets que je lui avais donnés à son dernier anniversaire: son couteau de grand garçon dont il était si fier, son petit canon de cuivre «pareil à ceux de papa» qu'il tenait, dans sa main faible lorsqu'il était malade...
Mais, pardon, je te fais de la peine. Va, je vais être plus forte. Vois-tu, moi, je ne sais rien te cacher. Je vais me secouer, me ressaisir. J'ai besoin de sortir, de marcher à l'air vif. La nuit n'est pas si noire que je le croyais. La lune s'est levée, elle trace sur les flots un beau chemin lumineux qui conduit vers toi; ma pensée va y courir pour te rejoindre...