II
LA TERRUCOLE
«Ici l'on a des fées
Comme ailleurs des oiseaux.»
V. Hugo.
Fuite en Sologne.
(Chansons des rues et des bois).
—Pas si vite, enfants! dit une voix, bien loin, derrière. Les gamins ne l'écoutent pas. Emmitouflés dans leurs grands cache-nez tricotés aux couleurs voyantes, le béret enfoncé jusqu'aux oreilles, les pieds dans des sabots bourrés de paille, une main dans la poche du pantalon, l'autre tenant une petite lanterne, ils grimpent lestement le long du chemin des fées qui, tout lumineux sous la clarté de la lune, semble conduire à un pays enchanté. De petites lumières vacillent tout au long, comme des feux follets: ce sont les falots des fidèles qui reviennent de la messe de minuit et regagnent le haut du coteau en passant par la Terrucole. Car c'est Noël: hades et broutches sont cachées, le bois est à tout le monde, cette nuit.
—Yanoulet, Peyroulin! crie encore la voix, de plus en plus lointaine; mais les enfants ne s'arrêtent pas.
—Dépêche-toi, dit le plus vieux, Peyroulin, le voisin de Yanoulet et son mauvais conseiller.—Si nous nous arrêtons, nous n'aurons pas le temps. C'est cette nuit, seulement, que le bois n'est pas hanté. Voyons: veux-tu, oui ou non, avoir des sous, de belles pièces d'argent, de l'or, peut être, qui sait? et cela sans travailler, sans même prendre de peine? Oui? Eh! bien, marche, suis moi! C'est un peu plus loin, à gauche. Tu viens? Prends garde aux épines. Tiens, tu vois ces chiffons? c'est là.
—Mais c'est voler que de prendre cet argent?
—Allons donc, quelle bêtise! Voler qui? Les broutches? ce serait pain bénit. Ce sont de mauvaises bêtes qui viennent du démon. D'ailleurs, ce qui est à elles est à tout le monde: elles n'ont qu'à ne pas laisser traîner ce qu'on est assez sot pour leur jeter.
—Mais si elles se réveillent, et nous attrapent?
—Cette nuit? Jamais. Elles dorment comme les serpents quand il gèle, et, lors même qu'elles se réveilleraient, elles n'ont, cette nuit, de pouvoir sur personne.
—As-tu dit à ta mère ce que tu allais faire?
—Innocent! pour qu'elle m'en empêche? Elle est bien trop peureuse; toutes les femmes sont peureuses; elle craindrait qu'il m'arrive du mal. Mais moi, je suis un homme, je n'ai peur de rien. Maman ne le saura pas, à moins que tu ne me vendes.
—Moi? Je ne suis pas un traître; je ne te vendrai pas, je te le promets.
—C'est bon, j'y compte; allons, viens!
—Mais, tu as beau dire, je crois que ce n'est pas bien.
—Je vois ce que c'est, tu as peur. Va-t-en bien vite rejoindre «Maman», elle te cachera sous sa mante. J'irai seul.
—Peyroulin, attends, écoute! Tu est donc bien sûr que ce n'est pas mal, ce que tu veux faire là?
—Mal? Puisque l'argent n'est à personne, pec[14]! Et puis, qui le saura? Je ne l'ai dit qu'à toi. Par exemple, si j'avais su que tu étais un pareil capon... Arnaud et Michel n'auraient pas demandé mieux que de m'accompagner. Seulement je t'ai préféré parce que je t'aime plus. Mais j'ai eu tort; eux, au moins, sont braves.
Note 14:[ (retour) ] Sot.
—Je suis brave, aussi, moi!
—Oui, oui, joliment! Après m'avoir promis de me suivre à la Terrucole, tu m'abandonnes au moment d'y entrer. Tiens! y aller en compagnie ou y aller seul ce n'est plus pareil. Mais je m'en moque, s'il m'arrive malheur, tant pis!
—Je ne savais pas ce que tu voulais y faire, à la Terrucole: tu ne me l'avais pas dit; je ne pouvais pas le deviner. Pour y aller, bien, sûr j'en avais envie et cela me faisait plaisir de te suivre. Mais prendre l'argent!...
—Oui, oui, fais l'honnête! Comme si tu l'étais plus que les autres! Alors je suis un voleur, moi? Merci bien! Je vois ce que c'est: tu n'es plus mon ami. Si tu l'étais, tu ne me soupçonnerais pas comme cela, tu ne m'abandonnerais pas au dernier moment.
—Mais je ne te soupçonne pas, je ne t'abandonne pas... Seulement...
—Adieu, adieu, suis ton chemin, moi le mien. Bon appétit pour le réveillon!
—Peyroulin!
—Quoi, «Peyroulin»? Que veux-tu? Laisse-moi, je n'ai pas le temps de bêtiser. Maman approche.
—Je vais avec toi.
—A la bonne heure! Voilà, enfin, un garçon courageux. Qui dirait que tu as douze ans passés: tu es toujours aussi craintif. Eh! si j'habitais la ville, comme toi, depuis un an et demi, si j'étais apprenti dans un magasin où il vient tant de monde, tu verrais comme je serais! Mais maman n'a pas voulu m'écouter. Elle m'a fait rester aux champs, tandis que toi.....
—Ah! la mienne, maman, est si bonne! Tout ce que je veux elle le fait. C'est ma pauvre défunte grand'mère de Nay, morte au printemps, qui m'avait mis cela en tête. Elle me disait: «Toi, tu n'es pas fabriqué pour être un paysan, comme ton père qui était fort et grand; tu es fin comme une demoiselle. Ça ferait deuil de te voir travailler la terre; faut que tu deviennes un Monsieur. Tu n'aimes pas assez les livres pour faire un régent ou un curé; mais dis à ta mère qu'elle te mette commis dans un magasin, à Villeneuve. Je voudrais te voir en veste et en chapeau avant de mourir». Alors, moi, j'ai cru que je serais plus heureux comme cela. J'ai tant prié Maman, tant pleuré qu'elle m'a écouté. Si j'avais su!...
—Comment, tu regrettes d'être à la ville, bien nourri, bien vêtu, bien logé, et de ne rien faire?
—Rien faire? Partout il faut travailler pour gagner son pain, va. Et puis, on s'ennuie à recommencer toujours les mêmes choses. Mais c'est moins pénible que la terre, pourtant.
—Oui, elle est plus basse pour toi que pour les autres, peut-être, la terre, fichu feignant! Dis donc, quand tu auras ton paletot et ton chapeau, tu ne sauras plus parler patois, tu ne me reconnaîtras plus, j'en suis sûr. Allons, en attendant, viens-t-en, c'est par ici. Tourne ta lumière en dedans, pour qu'on ne nous voie pas. Là, y es-tu? Gare à cette ronce et à cette branche. Té, regarde, en voilà des sous: deux, quatre, six, dix! Et toi, tu n'as rien trouvé?
—Si, un franc.
—Une pièce?
—Une pièce.
—Veinard, va!
—Yanoulet!
—Oui, Maï!
Il se précipite, mais, horreur! il se sent retenu par la blouse. Il pousse un grand cri.
—Imbécile, lui dit Peyroulin, veux-tu donc nous faire prendre? Qu'as-tu à brailler comme un âne? C'est une épine qui t'accrochait, voilà tout! Tiens, je l'ai ôtée! Mets ton argent dans la poche et hardi! courons rejoindre les autres.
—Où étais-tu, maynat[15], demanda la veuve, quand l'enfant l'eut rejointe en haut de la Terrucole, près du Calvaire, après que les voisines se furent séparées.
Note 15:[ (retour) ] Enfant.
—J'étais avec Peyroulin, dans le ravin.
—Pourquoi as-tu crié? Tu as vu quelque chose? Une bête t'a piqué? Tu es tout pâle.
—Non, une ronce avait attrapé ma blouse, j'ai cru que c'était une broutche.
—Aussi quelle idée de nous quitter et de s'en aller comme un fou à travers des broussailles, là où aucun chrétien n'ose s'aventurer.
—C'est Peyroulin qui voulait.....
—Oui, c'est toujours un autre qui veut, mais c'est tout de même toi qui fais la bêtise. Il faut savoir dire non quelquefois, vois-tu, mie[16]. Tu devais rester près de moi comme tu me l'avais promis. Mais ne nous fâchons pas, ce soir, je suis trop heureuse de t'avoir avec moi. J'étais si triste l'an passé, sans toi, si tu savais! C'est que tu es tout pour moi, vois-tu! Depuis que ta grand'mère est morte je n'ai plus personne que toi au monde puisque je suis orpheline, sans frère ni soeur, et que ton défunt père était fils unique. Je suis bien seule! Tiens, nous sommes arrivés, voici la clef, ouvre la porte. Ah! comme il fait bon chez nous, ne trouves-tu pas, mon petit? Regarde la belle souche, comme elle chauffe! Je l'ai gardée toute l'année exprès pour ce soir. Et j'allume deux chandelles pour y voir bien clair. Je t'ai fait une tourte et un pastis[17] comme je te l'avais promis. Enlève ton cache-nez, ton béret, et mettons-nous à table. Ah! ce réveillon, nous y voilà enfin! L'ai-je assez attendu, mon Dieu! Il n'y a pas sur la terre une femme plus heureuse que moi, ce soir, puisque j'ai là mon hilhot, tout à moi!
Note 16:[ (retour) ] Ami.
Note 17:[ (retour) ] Pâté.
La mère et l'enfant s'asseyent auprès de la table de chêne que recouvre une grosse serviette à liteau bleu.
—Tiens, mange-moi ça,—dit la veuve en servant à Yanoulet un grand morceau de tourte.—C'est bon. J'y ai mis dedans un des poulets de la dernière couvée, tu sais, de ceux de la poule noire. Il est tendre, n'est-ce pas?
Malgré l'aspect séduisant de la pâte dorée, l'enfant n'a pas faim. Pourtant, il l'aime bien, la tourte! Il s'était tant promis de s'en régaler! Il se faisait une si grande fête de ce réveillon, tout seul avec sa maman, dans la chambre claire et chaude, au retour de la messe de minuit, après le passage à travers la sombre et mystérieuse Terrucole! Pourquoi est-il si triste, maintenant? Pourquoi son coeur lui semble-t-il si lourd dans sa poitrine?
—Mais, qu'as tu? Tu ne manges pas! Elle n'est pas bonne, la tourte, peut être? Pas assez cuite? Je m'en doutais: quel malheur! Eh bien, laisse-la; il y a autre chose, heureusement.
—Si fait, qu'elle est bonne, mais tu m'en avais donné tant!
—Tiens, du pastis: vois comme il est léger, comme il sent bon la fleur d'orange! Tu ne me diras pas qu'il n'est pas réussi: j'y ai mis douze gros oeufs et je l'ai pétri une heure de temps, au moins. Le trouves-tu à ton goût?
—Oui, Maï, il est très bon.
L'enfant se force pour manger, mais les morceaux refusent de passer. Ah! cette pièce de vingt sous, là, dans sa poche, comme elle le gêne! Elle est bien petite, bien légère, pourtant! Comment s'en débarrasser? Où la mettre? Quand sa mère secouera son pantalon pour le plier, tout à l'heure, elle tombera. Il faudra dire d'où elle vient. Que répondra-t-il?
—Encore une tranche, allons, et bois un peu de vin pour te délier la langue, car tu n'es pas bavard ce soir. C'est du Jurançon, tu sais! Je l'ai acheté pour toi chez Puyas, lundi dernier, quand j'ai été voir ton patron pour lui demander de te laisser venir. C'est un bien brave homme, ton patron. Tu es heureux chez lui, n'est ce pas?
—Oui, Maï.
—Tu me dis la vérité, au moins. Si tu te faisais du mauvais sang, faudrait me le dire. Tes camarades sont-ils gentils pour toi? Ils ne te tourmentent pas trop?
—Non, Maï, ils sont bien aimables.
—Tu as peut-être trop de travail? Que fais-tu toute la journée?
—Des paquets, des commissions; je range les marchandises, je pèse les épices et, quand il n'y a plus rien à faire, je noue des bouts de ficelle, assis sur un grand tabouret, près du comptoir.
—Tout cela n'est pas pénible, en effet. Ainsi, tu te trouves bien? Pourtant, tu as quelque chose que tu me caches, je vois cela. Tu ne me dis pas tout, ce n'est pas joli. Pourquoi es-tu triste? Tu ne voudrais pas y retourner, à la ville? Tu veux rester à travailler avec moi aux champs? Si c'est cela, dis-le, n'aie pas vergogne, va, tout le monde peut se tromper. Je te reprendrai, voilà tout, et j'en serai même bien heureuse!
—Oh! non. Je me trouve bien là-bas.
—Alors, c'est que le temps te dure ici. Je ne suis pas gaie, c'est vrai, moi! J'aurais dû te dire d'amener un camarade. Les mères s'imaginent toujours que les enfants leur ressemblent, qu'ils sont aussi heureux avec elles qu'elles avec eux. Moi, rien que de te voir, ça me rend contente; je ne demande rien autre chose au bon Dieu.
—Le temps ne me dure pas, Maï, et je préfère être seul avec toi ce soir.
—Alors, tu es malade. Où as-tu mal?
—Non, je n'ai rien, mais je tombe de sommeil.
—Ah! c'est donc ça que tu es tout chose? Eh bien, va te coucher! Garde tes châtaignes pour demain, si tu ne peux pas les manger maintenant. Ainsi, tu ne veux pas que je te conte les histoires et que je te chante les noëls, comme quand tu étais petit?
—Je suis si fatigué!
—Que les enfants changent vite, pauvres de nous autres mères! Tu les aimais tant, les histoires, autrefois! Jamais tu n'en avais assez, jamais tu ne veillais assez tard! J'étais obligée de me fâcher pour te faire coucher. Mais on a raison de dire que l'on ne tient qu'à ce que l'on ne peut pas avoir. Viens un peu par ici, là, sur cet escabeau, près du feu, à mon côté, car tu es trop grand pour te mettre sur mes genoux, maintenant. Te souviens-tu quand je te chantais:
Entre le boeuf et l'âne gris Dort, dort, dort le petit Fils?
Le petit fils, c'était un peu mon hilhot, à moi.
Entre les deux bras de Marie Dort, dort, dort le fruit de vie.
Sans manquer de respect à la Sainte Vierge, je me sentais un peu comme elle, tenant mon doux «fruit de vie», et quand j'arrivais à la fin:
Entre deux larrons sur la croix
Dort, dort, dort le Roi des rois.
Tu dormais, toi aussi, et je te portais, pesant comme une souche, dans notre lit; je t'embrassais et tu ne te réveillais pas. Mais qu'as-tu? Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Que jettes-tu dans le feu?
—Une peau de châtaigne; j'ai failli m'étrangler avec. Ce n'est rien. Maï, j'ai froid, je veux aller me coucher.
—Oui, oui, tu vas y aller; mais avant, mon pouricou, dis avec moi «Notre Père», puis tu iras au dodo et je te borderai encore cette fois.
—Maman, dit l'enfant lorsqu'il fut bien au chaud dans le grand lit maternel, maman, qu'est-ce qu'un larron?
—C'est celui qui prend ce qui ne lui appartient pas; c'est un voleur.
—Mais quand ce qu'on prend n'est à personne, est-ce voler?
—Tout est toujours à quelqu'un; et puis, il n'y a pas à aller chercher des histoires, c'est bien simple: prendre ce qui n'est pas à soi, c'est voler.
—Mais si on prenait l'argent des broutches, par exemple, celui qu'elles ne ramassent pas, qu'elles laissent traîner par terre, ce ne serait pas voler?
—Quelle drôle de question? L'argent des broutches est aux broutches; c'est pour elles qu'il a été jeté; le prendre, c'est voler, bien sûr, et, de plus, c'est s'exposer à leur vengeance; c'est très imprudent. Mais, pourquoi me demandes-tu cela? Tu n'y as pas touché, j'espère, à leur argent, mon Yanoulet? Non, ce n'est pas Dieu possible? Que je suis sotte et peureuse! Pardonne-moi, hilhot! Tu es incapable de voler, toi. Mais j'ai si peur que tu fasses le mal! C'était bien une peau que tu jetais au feu, tout à l'heure, dis? Oui? je n'entends pas.
—Oui.
—Mon Dieu, je n'ose pas aller voir! Dis-moi que je suis une folle, hilhot, hilhot; que c'est très mal, de soupçonner son enfant. C'est que, vois-tu, je serais trop malheureuse. Oui, bien sûr, mon hilhot est digne de mon amour, mon fils est honnête comme son père. Mais réponds-moi donc! Lève ton visage que je voie tes yeux, tes yeux francs comme l'or, qui ne m'ont jamais menti; je te croirai. N'est-ce pas qu'ils ne voudraient pas me tromper? Tu n'as rien pris?
—Non, non.
—Ah! je le savais bien! merci, mon Dieu! Oh! vous qui nous voyez du haut de votre ciel, vous qui êtes venu au monde dans une nuit pareille à celle-ci, tout petit et tout humble, pour nous sauver nous autres, petits et humbles, ayez pitié de nous! Je ne suis qu'une faible femme, qu'une pauvre paysanne bien ignorante; aidez-moi à élever mon fils comme il faut. Par dessus toute chose, gardez son coeur pur, préservez-le du mal en dedans et en dehors; en dedans, surtout. Vous qui pardonniez au larron sur la croix, pardonnez nos péchés, et, si nous ne pouvons pas vous servir en faisant de grandes choses, comme ceux qui sont savants et riches, faites-nous la grâce de nous aider à vous servir en étant honnêtes et en faisant le peu que nous savons faire. Ainsi soit il!