III
L'EMBUSCADE
Quiconque fait le péché est esclave
du péché. Jean, VIII, 34.
Rien ne bouge dans le grand magasin de réserve où les ballots amoncelés s'élèvent très haut. Tout autour, des rayons bourrés de marchandises, sandales, paquets de laine, boîtes de diverses grandeurs cachent les murs; des fouets, des rouleaux de cordes, des licous pour les mules pendent au plafond. Entre deux empilements de caisses, au fond, une grande fenêtre aux vitres dépolies donnant, à hauteur d'homme, sur une cour, laisse filtrer un jour laiteux, blafard.
—Voici le matin, dit une voix étouffée, quelque part, à gauche; dormez-vous, Georges? Il ne tardera pas s'il doit venir.
—Je ne dors pas, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, répond une autre voix contenue, à droite. J'ai entendu sonner toutes les heures depuis minuit, écouté tous les bruits, et Dieu sait s'il y en a dans cette vieille baraque! Je suis moulu, j'ai les nerfs malades à crier, mon coeur bat comme un fou à chaque frémissement. C'est affreux cette veille, le regard fixé sur cette fenêtre qu'il n'y a qu'à pousser pour ouvrir.
—Oui, ce n'est pas drôle. Moi, j'ai bien dormi sur mon pilot de lainage; mais je suis courbaturé, par exemple, j'ai un cent de clous dans chaque jambe. Il n'y a pas à dire, rien ne vaut le portefeuille.
—Nous n'en avons pas pour bien longtemps, heureusement. Je n'en puis plus. Ce n'est pas que j'aie peur, non, mais je suis écoeuré: le mal, le vol, c'est hideux. Et puis, cette incertitude... Lequel, parmi ces garçons que je connais depuis des années, que je coudoie du matin au soir, est une canaille? Je les passe en revue l'un après l'autre et il me semble que tous ont des visages faux. L'idée que, d'un moment à l'autre, il va falloir sauter sur l'un d'eux, m'angoisse au delà de ce que je puis vous dire.
—Effet du matin. C'est toujours un moment pénible. Ainsi, tenez, quand on vient de s'amuser, on n'est jamais fier lorsque paraît le jour.
—C'est vrai. Est-ce le regret de ce qui finit ou la peur de ce qui commence, je ne sais pas; mais c'est triste, plus triste que le crépuscule.
—Fichtre! vous n'êtes pas drôle, vous. Les veilles vous rendent sentimental. Vous devriez mettre cela en vers. Je suis sûr que vous avez besoin de fumer. Avez-vous du tabac? J'ai oublié le mien.
—Y pensez-vous! Pour qu'on voie la lumière, du dehors? Et puis, nous n'aurions qu'à mettre le feu. Non, non, tâchons de nous remonter sans cela.
—Vous avez raison, mais c'est bien assommant: rien ne vaut une bonne sèche pour vous remettre d'aplomb.
—Dites-moi, François, qui pensez-vous que ce soit?
—Pour cela, mon cher, je suis aussi avancé que vous, je n'en sais rien.
—Mais comment avez-vous découvert la chose? De peur de l'ébruiter, papa ne m'en a rien dit; vous avez commencé à me raconter, hier soir, je ne sais quelle histoire de fenêtre, d'espagnolette, je n'ai rien compris et vous vous êtes endormi au beau milieu.
—J'étais éreinté. Pensez donc! j'ai rangé l'envoi de laine à moi tout seul; j'aurais ronflé sur une barrique. J'avais bien l'idée de veiller, pourtant, mais ce diable de sommeil... Eh! bien voici: Vous savez que c'est moi que le patron charge d'aérer les magasins de réserve. Depuis un mois, environ, chaque fois que j'arrivais ici, le matin, je trouvais la fenêtre ouverte: pas toute grande, non, bien poussée, au contraire, mais la barre de fer hors de son trou. Comme c'est moi qui ferme chaque soir, cela m'étonnait. Craignant de me tromper, je fis l'expérience plusieurs fois et toujours c'était la même chose: le soir je mettais bien soigneusement mon espagnolette en travers et le lendemain matin je la retrouvais toujours toute droite, je n'avais qu'à tirer. Qui diable s'amusait à passer avant moi pour m'éviter cette peine? Quelque farceur, sans doute, pour se payer ma tête. Mais Bibi, se méfiant de quelque mauvais tour, ouvrait l'oeil. Rien ne vint. Pourtant, que diable, il n'était pas possible de passer par la croisée avec les gros barreaux qui la défendent. Afin de m'en assurer, hier soir, en faisant ma tournée, je les ébranlai l'un après l'autre. Je devins bleu quand celui du milieu me resta dans la main: il était descellé en haut et limé en bas, si finement que cela ne se voyait pas du tout une fois en place. L'enlever pour passer et le remettre n'était qu'un jeu. «Cela se corse», pensai-je. Je ne fis ni une ni deux et j'allai trouver le patron à qui je contai la chose. Il ne voulut pas me croire, d'abord. Le voler, lui, qui est un père pour ses commis, qui les paye si bien, qui ne les laisse manquer de rien, ainsi que leurs familles: jamais! c'était impossible. Il était sur de tous ses employés, des petits comme des grands; pour un peu ii m'aurait dit des sottises. «Venez et voyez», lui dis-je, comme dans les évangiles. «J'ai été fermer moi-même avant de monter, je ne suis ni fou ni ivre: si l'espagnolette a été touchée vous me croirez, j'espère». Nous y allâmes: elle était tournée.
—Tu as eu l'idée de le faire et tu ne l'as pas fait, ou bien c'est quelque farce.
—Et cela, est-ce une farce, aussi?
Quand il vit dans ma main le barreau scié, il devint blanc comme sa chemise et me regarda, malheur! avec des yeux qui me firent froid dans le dos. Nom d'une pipe, quels yeux!
—François, me dit-il, es-tu un homme?
—Oui, Monsieur Montbriand.
—Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud: veux-tu veiller cette nuit avec un de mes fils pour prendre le voleur?
—Oui, Monsieur, mais lequel?
—Georges, qui est fort et résolu. Moi, hélas! je suis trop vieux, je ne servirais pas à grand chose. Et puis, cela me fait trop de peine. Vous arrangerez des ballots de lainages en guise de lit, vous prendrez de quoi vous couvrir, et un fort gourdin, chacun, pour vous défendre. Mais ne frappez qu'à la dernière extrémité. Si c'est, comme je le crains, un de mes commis qui me vole, il aura plus peur que vous, et, à vous deux, vous en aurez facilement raison.
—Des gourdins! Il est bon, le patron! Nous en ferions de la belle besogne, avec des gourdins! S'ils sont plusieurs solides gaillards, comme je le suppose, nous serions frais, avec nos gourdins! Un revolver, oui: voilà qui impose le respect et ne rate pas son homme!
Mais il n'aime pas les armes à feu, le papa! Inutile de les lui mettre, sous le nez, par exemple? J'ai pris le mien, j'en ai emprunté un pour vous, et voilà: les voleurs n'ont qu'à venir, ils trouveront à qui parler. Mais je crois bien que nous serons bredouilles, car, pour aujourd'hui...
—Chut, j'entends du bruit...
—Non, c'est un rat, en bas, dans la cave, ou une des nonnes ensevelies dans la maison qui se donne de l'air. Vous savez, ceci est bâti sur un ancien cimetière de couvent. En grattant la terre on trouverait des squelettes, paraît-il. Brr... ce n'est pas gai de penser à ces choses ainsi, au petit jour, en attendant un voleur... Voilà que, moi aussi, le trac me prend.
—Mais taisez-vous donc, bavard. Vous allez faire rater le coup. Vous avez donc bien envie de passer une autre nuit sur ces lainages?
—Ah! fichtre, non! Je céderai volontiers mon tour à un autre. Pourtant, je serais curieux de pincer mon tourneur d'espagnolette. J'ai une crampe terrible à une jambe et je n'ose pas me lever pour la faire passer.
—Patience! ce ne sera pas long. Ecoutez: mais oui, ce sont des pas!... Attention, ne bougeons plus!
Une forme indécise se dessine sur les vitres, une main pousse la fenêtre qui cède aussitôt; un enfant de quinze ans, blond, pâle, et beau comme un séraphin, apparaît. Il s'arrête un instant, debout dans la clarté, semblable à un être surnaturel; puis, résolument, il saute dans le magasin. Il va d'un pas raide, d'un pas de somnambule, tout droit vers un gros paquet enveloppé dans du papier brun, l'emporte; il va remonter, disparaître lorsque deux bras vigoureux l'arrêtent.
—Yanoulet! dit une voix étranglée par l'émotion. L'enfant pousse un cri de bête blessée, regarde autour de lui d'un air égaré, puis s'affaisse en murmurant:
—Mai!
—Il est mort, dit le commis, déposant la belle tête inanimée sur le plancher. Nous lui avons fait une trop grande peur.
—Non, son coeur bat encore. Prenez du vinaigre, à côté, dans le magasin des liquides, le baril à droite, dépêchez-vous! Là... merci! Frottez ses mains, vous, bien fort, moi, ses tempes. Oh! je n'en reviens pas; je croyais me tromper; il me semblait que je faisais un rêve affreux; j'étais si bien cloué par la stupéfaction que j'ai failli le laisser partir sans l'arrêter.
—Et moi, donc! J'aurais reçu un poids de cinq kilos sur la tête que je n'aurais pas été plus abruti. Il m'a fallu votre exemple pour me rappeler à la réalité.
—Ainsi, c'était lui, le voleur! Lui, le mignon petit, si doux, si obéissant, que sa mère nous amenait il y a quatre ans, déjà, tout tremblant, se cachant dans sa jupe! Qui donc l'aurait cru? Que dira-t-elle, la pauvre femme, si honnête, si brave! Quel coup pour elle! Comment lui annoncer la nouvelle? Je ne voudrais pas m'en charger pour tout l'or du monde!
—Oui. Pour une surprise, c'est une surprise, et pommée! Si je m'attendais à l'empoigner, celui-là! Enfin, cela va bien! Nous en verrons de belles maintenant que les agneaux deviennent des loups!
—On aurait dit que je le sentais! C'est sans doute pour cela que j'étais si triste tout à l'heure. Pourtant pas un instant je n'ai pensé à lui. Je me suis attaché à ce petit, moi! Il était un peu lent, un peu étourdi, léger même, si vous voulez, à cet âge qui ne l'est pas, mais si complaisant, si plein de bonne volonté! Sa mère, en nous le laissant, nous l'avait tant recommandé! «Je n'ai que lui au monde, disait-elle. Grondez-le bien, s'il est polisson ou paresseux, mais veillez sur lui. C'est la mauvaise compagnie qui me fait peur pour lui, surtout; il est si faible!» Elle avait bien raison, c'est cela qui l'aura perdu. Mais comment surveiller tous les employés, quand ils sont si nombreux, éparpillés dans tant d'endroits divers! C'est impossible! Ils vous échappent continuellement. Il aura été entraîné, c'est certain. Car, enfin, ce ne peut être pour son propre compte qu'il vole, cet enfant! Il n'est pas de force à méditer un coup pareil. Il doit avoir un ou des complices. Le voilà qui reprend ses sens.
Yanoulet revenait à lui, en effet. A mesure qu'il se souvenait, ses yeux, ses grands yeux bleus si doux, si semblables à ceux de sa mère, se remplissaient d'une terreur, d'une angoisse indicible. Il voulait parler pour demander grâce, mais il ne parvenait pas à articuler un son.
—Allons, te voilà remis, malheureux, dit Georges. Ne tremble pas comme cela, il ne te sera fait aucun mal. Nous allons t'enfermer dans le bureau du patron et nous te garderons sous clef jusqu'à son arrivée. Marche donc! Tu ne peux pas? Nous allons te porter, alors.
—Quelle misère! dit François, le prenant par les pieds, tandis que son compagnon le saisissait par les épaules. Si ça ne fait pas pitié! Un enfant de cet âge! Ça a du coeur pour le mal et c'est faible comme un poulet, ensuite. Mais, sapristi! quand on a le courage d'entrer dans une maison la nuit, on doit avoir celui d'en supporter les conséquences!
—Mets-toi là, dit Georges avec douceur, en le faisant asseoir sur le fauteuil du patron, dans son bureau. François, donne lui donc un verre d'eau, là, sur la petite table. Et maintenant, ne bougeons plus! Il n'y a pas d'issue, mon bonhomme! Quand j'aurai fermé la porte à clef tu seras pris, bien pris, comme une souris dans la souricière. Je vais avertir M. Montbriand que la chasse est terminée. Jolie chasse, ma foi! Partir pour prendre un sanglier et ramener un lièvre! Ah! j'en ai assez du métier de gendarme; ça me dégoûte; si jamais on m'y reprend!
—Oui, il est beau, le métier! On croit pincer un homme, on est armé jusqu'aux dents et on voit venir quoi? un bébé qui s'évanouit de peur. Pourquoi pas une fille, aussi! Ne parlez pas des revolvers, hein! Nous serions grotesques. Mais, que diable cet enfant venait-il faire ici? Pour qui volais-tu, vaurien, car tu n'es sûrement pas assez fort pour avoir comploté cela tout seul?
—Laissez-le. Il est incapable de répondre en ce moment. Il a besoin de se remettre de sa peur. Dès que les domestiques seront levées, je lui ferai préparer une tasse de café. Allons-nous en. Nous avons bien travaillé, cette nuit! J'ai le coeur soulevé de dégoût et de chagrin; le mal est encore plus vilain à voir de près que je ne le croyais. A qui se fier désormais, si des enfants pareils, à la figure d'ange, se mêlent d'être des coquins! Vous venez, François? Laissons-le à ses réflexions. C'est égal, j'aime mieux être dans ma peau que dans la sienne, pauvre petit!
Pauvre petit! en effet. Revenu de l'horrible frayeur que lui avait faite la vue de ces deux hommes armés, Yanoulet se perdait en un chaos de pensées, plus torturantes les unes que les autres. Une d'elles, surtout, revenait sans cesse à la surface comme, dans un tourbillon, un morceau de bois qui surnage: «Maï!» Que penserait-elle, quel serait son désespoir, sa honte, en apprenant que son «hilhot» était un voleur? Le mal était entré en lui, il s'en souvenait, le soir qu'il avait été voler les broutches avec Peyroulin. Qu'elles s'étaient bien vengées, les maudites! Elles l'avaient ensorcelé, lié à jamais au péché, croyait-il. Ce qui l'ensorcelait, le liait au péché, c'était son silence, son mensonge, cette faute inavouée restée entre sa mère et lui comme une barrière. S'il lui avait tout avoué, ce soir-là, quand, au retour de la messe de minuit, elle le pressait, avec tant de douceur, de lui conter sa peine, les choses eussent été bien différentes! Elle aurait eu beaucoup de chagrin tout d'abord; mais, après avoir pleuré et demandé pardon à Dieu pour son enfant, elle se serait hâtée de pardonner à son tour, la mère tendre, et de rendre le repos d'esprit au pauvre petit égaré. L'horrible obsession se serait enfuie, le laissant, repentant, purifié, libre! Il aurait pu, de nouveau, regarder la bien-aimée en face sans se dire: Ces yeux, dans lesquels elle croit lire comme dans un livre ouvert, l'ont trompée, la trompent, la tromperont encore. Il n'eût pas acquis l'habitude de dissimuler, de mentir sans cesse. Maintenant... oh! maintenant, il est trop tard pour revenir en arrière. Le pli est pris. Tout cela est de la vieille, vieille histoire. Il se sent si découragé, si dégoûté de tout! On dit qu'il a quinze ans? Ah! n'y a-t-il pas le double qu'il vit, courbé sous l'oppression du mal, misérable esclave de sa faiblesse?
Maudit soit le jour où, dans cette maison, si bonne et si hospitalière pourtant, il rencontra celui qui devait continuer l'oeuvre de perdition, achever d'éteindre sa volonté, de souiller son coeur. Il aurait dû fuir, c'est vrai; mais, comment se douter, d'abord? Il l'avait admiré comme un Dieu pour sa force tranquille, pour son courage, pour sa bonne mine, son intelligence vive et prompte, cet Antoine que tous redoutaient, auquel le patron accordait une si grande confiance? N'était-il pas dans la maison depuis dix ans déjà. Il portait Yanoulet à bras tendus sans trembler, sans qu'un muscle de son visage tressaillît. Les autres commis houspillaient le petit apprenti, se moquaient de lui parce qu'il était joli comme une fille et que le patron le traitait avec plus d'égards que les autres vu sa faiblesse, la douceur de ses manières, sa qualité d'orphelin, de fils de veuve. Ils en étaient jaloux. Lui, Antoine, le garçon de vingt ans, l'avait pris sous sa protection. «Qui touche au petit, me touche!» avait-il solennellement déclaré un soir devant les commis assemblés dans le vestiaire, au moment du départ, alors qu'ils ôtaient leurs blouses pour mettre les vêtements du dehors. Les tracasseries avaient immédiatement cessé: on ne résistait pas à Antoine. Il avait une façon de vous soulever un mioche par les deux oreilles ou de le pendre par un pied qu'on n'oubliait pas de si tôt. Avec quelle reconnaissance émue, quelle tendresse exaltée, quel zèle, l'avait-il servi, d'abord, trop heureux s'il l'honorait, en récompense, d'un de ses sourires suffisants! Tout avait été joie dans cette servitude, les premiers temps. Antoine le cajolait, le comblait de petits cadeaux, de sucreries, volées au patron, il est vrai. Il n'aurait pas dû les accepter bien sûr, mais comment répondre à tant de bonté par des remontrances? Comment faire la leçon à celui qui était tellement au-dessus de lui par sa position dans la maison, son intelligence, sa force, son courage! On ne faisait pas la leçon à Antoine pas plus qu'on ne lui résistait. Au moins, s'il avait osé confier ses tourments à sa mère et lui demander conseil! Il en avait bien eu l'intention et le désir; mais la barrière, la terrible barrière! plus il allait, plus il perdait le courage de la franchir, plus elle lui paraissait infranchissable.
Était-il un lâche, pour cela? Non. Il n'avait peur ni des réprimandes, ni des coups; la nuit, le silence ne l'effrayaient pas. Il aurait passé des heures tout seul dans les ténèbres, bravé les pires dangers sur un signe de son compagnon; mais c'est le courage moral qui lui manquait, ou plutôt la force de faire de la peine, de dire non résolument, à ceux qu'il aimait. C'était comme une déviation de sa nature très tendre, très bonne. Il eût souffert mille morts plutôt que de chagriner sa mère; pourtant il faisait tout ce qu'il fallait pour la désespérer.
Élevé par un être faible auquel il ressemblait trop, il n'avait pas appris à exercer sa volonté, à la diriger, à faire de sa tendresse un puissant mobile pour le bien, une force, un levier. Mal dirigée, elle devenait un piège. Pour ne pas peiner Peyroulin, autrefois, il l'avait suivi à la Terrucole; pour ne pas l'humilier, le fâcher, il avait pris sans envie la pièce blanche; pour ne pas le trahir, ensuite, pour ne pas chagriner sa mère, il avait caché ses remords, ses regrets cuisants. Et puis, toujours ainsi, toujours, de chute en chute.
Comme son coeur battait le soir où son nouveau tentateur lui avait dit à voix basse: «Petit, tu m'aimes bien, tu m'es dévoué, n'est-ce pas, tu as confiance en moi, tu sais que je suis ton ami? Eh bien! écoute et fais ce que je te dis. Quand François aura fermé la fenêtre du magasin de réserve donnant sur la cour, faufile-toi sans qu'on te voie et tourne l'espagnolette après lui, qu'il n'y ait plus, ensuite, qu'à pousser pour ouvrir.
—Mais pourquoi faire?
—Cela ne te regarde pas.
«Quelle idée!» avait-il pensé. A quoi bon ouvrir la fenêtre puisqu'il y a des barreaux de fer qui empêchent de pénétrer à l'intérieur? Et il avait obéi sans comprendre, certain de ne pas nuire à son patron. Mais, un soir, quelle avait été son horreur en s'apercevant que le barreau, mal remis en place, était scié! Brusquement il avait compris. Que faire? Trahir son protecteur, son ami, avertir son maître? C'était sûrement là le devoir. Mais son tyran avait lu ses indécisions sur son visage: «Qu'as-tu?» lui avait-il demandé en fronçant ses terribles sourcils. Sans cesse il le trouvait à ses trousses, lui corrompant l'âme de ses paroles insinuantes, le terrorisant de ses menaces.
—Ne t'avise pas de faire le malin ou tu auras affaire à moi, tu m'entends?—lui disait-il de cet air qui le subjuguait.—Pas de bêtises: tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu es innocent comme l'enfant qui vient de naître, puisque c'est sans savoir que tu t'es engagé! Mais tu es engagé, tu dois tenir ta promesse ou tu n'es qu'un lâche. Et puis, si tu me trahis, tu es aussi perdu que moi: n'es-tu pas mon complice? De plus, tu serais un ingrat. N'oublie pas mes bontés pour toi.
Ainsi, de concession en concession, il avait roulé toujours plus bas sur la pente, jusqu'à voler lui-même les marchandises que son ami lui commandait de venir chercher. Qu'en faisait-il? Il n'en savait rien; il ne voulait pas le savoir. Tous les matins, à l'aube, il se glissait dans les magasins de dépôt et prenait le paquet préparé la veille par le corrupteur qui l'attendait au dehors, le lui portait, puis n'en entendait plus parler. C'était le cauchemar de toutes ses nuits. Chaque soir, en partant. Antoine lui glissait à l'oreille: «La fenêtre?» Il répondait: «Oui». «Demain, à quatre heures».—«Oui» et c'était tout. Jamais il ne manquait à l'odieux rendez-vous. Il dormait d'un sommeil lourd, mais, à l'heure dite, il se réveillait, et, avec l'angoisse d'une obsession impossible à secouer, il se levait et marchait où la volonté inflexible de son camarade le poussait.... Et cela durait depuis trois mois.
Une espérance lui traversa le coeur. S'il allait être libre, enfin! Ah! les punitions les plus cruelles, la prison même, lui paraîtraient douces auprès de cette tyrannie implacable qui tenait sa volonté prisonnière. Ce serait le salut, la délivrance. La délivrance! Oui, mais sa mère... le coup serait terrible; comment le supporterait-elle? Non, non, il est trop tard, maintenant, le nombre de ses méfaits est trop grand, la désillusion serait trop affreuse. De quel front aborderait-il celle qui demandait avant toute chose à Dieu de préserver son fils unique du mal en dehors et surtout «en dedans». Comme elle avait raison! En dedans, oui, c'est cela qui est le plus mauvais. Comment, avec ce coeur lourd de péché, oser se présenter devant la sainte, à laquelle il a tant de fois promis d'être un honnête homme, devant cette veuve qui a mis tout son bonheur, toute sa vie en lui, et dont il a si odieusement méconnu la tendresse, trompé les espérances?
Et puis, quelle honte de paraître tout à l'heure auprès de ses camarades, de retourner chez lui, chassé comme un voleur! Une fois, il a vu un homme amené entre deux gendarmes. C'était un soldat, un déserteur, un pauvre enfant chétif et pâle qui tournait autour de lui des yeux effarés, qui baissait les épaules sous les injures des passants. Il avait un air si misérable, si abject, que cette image ne s'était plus effacée de l'esprit de Yanoulet. Jamais, non jamais, on ne le prendrait comme cela! Mieux vaudrait mille fois mourir, ou fuir, d'abord; oui, fuir... Mais comment?
La pièce dans laquelle il est enfermé est éclairée par un jour de souffrance, très haut placé, simple carreau de vitre, fixé au mur par un châssis de bois. Monter là-haut n'est rien pour un dénicheur de nids comme le petit paysan; mais, en brisant le verre, il attirera du monde dans la rue! il fait jour, maintenant; les gens commencent à circuler; il y a toujours des sergents de ville sur la place. Tant pis! Il n'a pas le choix. Un bruit de porte dans la maison l'avertit que le patron est levé et qu'il va venir. Brusquement, il se décide, grimpe comme un chat le long des rayons chargés de paperasses, brise la glace d'un coup de poing vigoureux et disparaît.