IV

LA FUITE

«Que ne puis-je tarir le flot de mes pensées!»

LECONTE DE LISLE.

Les Spectres.

(Poèmes barbares).

—Eh! bien, Jean, ce grog! Est-ce pour aujourd'hui ou pour demain? Tu as été chercher le rhum à la Jamaïque, que tu restes tant de temps en chemin? Plus vite que cela, animal! J'attends depuis dix minutes, montre en main.

—Voilà, voilà! Fallait faire chauffer l'eau, couper le citron.

—Tu raisonnes, on dirait! Il est heureux pour toi que je vienne de bien dîner et que je n'aie pas envie de bouger; sans cela tu aurais reçu le plus beau coup de pied qui ait jamais renversé... il n'est plus là! Oh! le pendard! Il me paiera cela! Je ne sais ce qu'il a, mais, depuis quelque temps, il en prend à son aise, il est moins soumis. Il va falloir que je le mate de nouveau.

Et, se levant de dessus le fauteuil à bascule où il digérait son copieux repas, Antoine, l'ancien employé de la maison Montbriand et fils, le tentateur de Yanoulet, se mit à arpenter la chambre d'un air furieux.

La pièce, vaste et carrée, était éclairée par une petite lampe au pétrole posée sur une caisse renversée, tenant lieu de table. D'énormes moustiques dansaient autour de la lumière; dans l'air étouffant leur agaçante musique semblait plus agaçante encore. Les murs, simples cloisons de bois, étaient recouverts de peaux de bêtes, de panoplies d'armes: fusils, poignards, épées, revolvers, pistolets de tous les calibres. Un lit de sangle dans un coin, entouré de sa moustiquaire de tulle blanc, deux chaises et le fauteuil à bascule formaient tout le mobilier. L'appartement s'ouvrait sur une vérandah entourée de lianes: bignonias, aristoloches, dont les fleurs éclatantes répandaient dans l'air une odeur trop forte, presqu'insupportable. A travers leur rideau tremblant, qu'une brise chaude faisait bruire et palpiter, on apercevait la nuit bleue, une nuit étoilée, splendide, claire comme un crépuscule.

Le commis infidèle, vêtu d'amples vêtements de toile blanche, était un homme d'environ trente-cinq ans, grand, vigoureux, et, malgré un embonpoint envahissant, fort beau encore, d'une beauté brutale, vulgaire.

Son teint bourgeonné d'alcoolique, sa sombre chevelure crépue, ses yeux noirs, cruels et froids, qui ne regardaient jamais en face, son expression dure et inflexible, le faisaient ressembler à un marchand d'esclaves d'autrefois.

—Jean, ici! cria-t-il avec un affreux juron. Ici, un peu vite, chien! ou je te casse la mâchoire!

Qui aurait reconnu, en l'homme décharné et pâle, aux épaules voûtées, aux yeux hagards, qui entra, l'enfant blond et charmant que sa mère berçait sur son coeur en lui chantant des Noëls, dans la paisible maison de la Terrucole, l'adolescent au doux visage qui avait été surpris comme il volait son patron? Une barbe embroussaillée, d'un ton fauve, cachait à moitié sa bouche aux contours si nobles, jadis, sur laquelle les mensonges, les mots grossiers avaient laissé leur empreinte hideuse. Elle était amère, haineuse, cette bouche; les lèvres, qui avaient désappris le sourire, s'affaissaient aux coins, comme sous la hantise d'un découragement sans fond. Des rides profondes sillonnaient son front si blanc autrefois, son front de chérubin que sa mère baisait avec amour et qu'une chevelure mal peignée, débordant en boucles folles, cachait maintenant. Deux lignes dures creusaient ses joues et vieillissaient singulièrement cette figure bronzée, belle toujours grâce à la noblesse des lignes, à la limpidité de deux yeux splendides, qui reflétaient également le mal et le bien, comme un lac pur reflète le ciel bleu ou les nuages. En ce moment ils brillaient d'un éclat extraordinaire.

—Eh bien! quoi? dit-il en s'avançant résolument.

—Quoi? baisse un peu le ton, je te prie. Depuis quand t'en vas-tu lorsque je te fais l'honneur de te parler?

—Depuis aujourd'hui; j'en ai assez, de tes manières et je suis résolu à ne plus les supporter.

—Tu es résolu à ne plus les supporter? Fort bien. Tu auras le fouet, mon bonhomme, tout comme un simple Malabar.

—Le fouet, mon gros poussah? Faudrait m'attraper, d'abord. Je suis plus leste que toi, je sais courir, je connais la brousse et je n'ai pas trop dîné, moi! Oui, oui, appelle tes Canaques, tes condamnés, tes Malabars, crie, tempête, siffle, tu verras comme ils le répondront. Tu as donc oublié qu'ils sont tous à la fête funèbre pour le vieux sacripant, de chef nègre qui vient de mourir? Le feu serait à la baraque qu'ils ne se dérangeraient pas. Ils ne rentreront qu'au jour, une fois l'orgie terminée.

—Je lancerai mes chiens après toi.

—Tes chiens! Ils obéissent mieux à ma voix qu'à la tienne: n'est-ce pas moi qui les nourris? Cesse de caresser ton revolver car le mien partirait comme par hasard et, ce n'est pas pour me vanter, mais je rate rarement mon coup. Donc, pas de manières, plus de patron et d'employé; nous sommes seuls, personne ne peut nous entendre, expliquons-nous.

Voici plus de quinze ans que je te sers, car tu m'as pris tout petit, quand j'arrivais, bien bête et ignorant de mon village. Par tes façons hypocrites, tu m'as tout de suite empaumé. Tu m'as montré le mal, poussé vers le vol et le crime; puis, quand j'ai été aussi bas que toi, tu m'as repoussé du pied, écrasé comme une noix vide; maintenant, tu me méprises, tu me hais.

—Quelle exagération! Tu m'es indifférent. Si ça t'est égal, je m'assiérai pour écouter tes explications qui menacent d'êtres longues. Et puis, parle moins fort, tu troubles ma digestion.

—Oui, je suis moins pour toi que la boue de tes souliers.

—Tu exagères encore, tu as trop d'imagination: tu m'es très utile, tandis que la boue de mes souliers est plutôt gênante. Nul mieux que toi, ne prépare le boeuf à la mode.

—Tout ce qu'il y avait de bon en moi tu l'as détruit par tes exemples, par tes maudits conseils.

—Ce qu'il y avait de bon en lui! Oh! la la, laissez-moi rire! Sais-tu que tu es très divertissant, ce soir? Ce qu'il y avait de bon en toi? Mais tout était bon, ange, séraphin, tu étais un saint, un petit bon Dieu. Tais-toi. Tu n'as pas honte, voleur, mécréant, chenapan fieffé!

—Qui a fait de moi un voleur, un mécréant, un chenapan, si ce n'est toi?

—Ah! mais, sérieusement, tu es malade, tu as la fièvre! Faudrait soigner ça. C'est moi qui t'ai forcé à voler? Faut croire que tu avais de fières dispositions car tu n'as guère résisté.

—Pour le compte de qui ai-je volé. Est-ce pour le tien ou pour le mien?

—Pour celui des deux, imbécile! Si nous n'avions pas amassé une pacotille, comment aurions nous pu partir pour la Nouvelle-Calédonie et y fonder cet établissement qui est en train de nous mener à la fortune?

Nous mener? Toi, oui. Moi, quand? Lorsque tu seras mort. En attendant je suis ton esclave pas payé, mal nourri, moins bien traité qu'un condamné, qu'un de tes Canaques, de tes nègres, ou même, de tes chiens; car, au moins, moi, tes chiens, je les aime, je les caresse.

—Tu te plains? Et les autres? Il n'y en a pas, de la misère, pour eux aussi, peut-être? La vie est dure pour tous, voyons! J'aurais voulu faire de toi mon associé; mais est-ce ma faute si tu n'as pas plus de tête qu'une linotte, tandis que tu as des dispositions remarquables pour la chasse et pour la cuisine? Nul, mieux que toi, je le répète, n'accommode une pièce de venaison, ne dépiste une vache ou un taureau sauvage, ne le traque, ne le tue proprement, sans dégâts. J'ai coutume d'employer les gens d'après leurs capacités: j'ai fait de toi, tout naturellement, mon grand veneur et mon chef cuisinier. Quant à ce que je consens à appeler «ta part», tu l'auras, sois tranquille, plus tard, quand elle sera constituée. Je me sers le premier, comme de juste, étant le plus vieux. Et puis, je suis la tête tandis que tu n'es que le bras: c'est moi qui pense, toi qui exécutes. Tu maronnes de travailler, et moi, je me tourne les pouces dans ma fabrique, peut-être? Je n'ai pas à surveiller ces coquins de noirs et les autres brutes qui me servent! Je voudrais t'y voir, comme moi, le revolver sans cesse chargé à la ceinture, faisant marcher tous ces feignants! Grâce à mon activité, à mon initiative, nos viandes conservées s'expédient et se vendent en Europe; notre commerce s'étend.....

Notre commerce!

—Qu'est-ce qui te manque, nom d'un petit bonhomme! Tu m'as dit cent fois toi-même que tu aimes mieux diriger la chasse que de rester à la fabrique.

—Oh! ça, oui! Le métier est dur, on y risque sa peau mais, au moins, il est chouette! Quand, ma bonne carabine au dos, je pars, suivi des chiens qui sautent d'impatience, des nègres et des Canaques et que j'aperçois, au loin, dans la brousse, un troupeau de vaches et de taureaux, mon coeur bat. Nous cherchons à enserrer les bêtes, mais, rusées, elles s'enfuient dans la montagne. Faut les poursuivre, être plus leste, plus rusé qu'elles. Ah! lorsqu'une d'elles, se sentant perdue, se retourne brusquement, frappe du pied le sol et, tête baissée, les naseaux fumants, fond sur vous, c'est alors qu'il fait bon vivre: pan! un coup au coeur. L'animal s'abat, foudroyé, où s'en va se tortiller dans la brousse. A partir de ce moment, par exemple, c'est fini le plaisir. Je laisse Joe et les noirs l'achever, trancher avec un couteau le nerf de la nuque, le dépecer, le mettre au sel dans les barils: toute la sale cuisine, quoi! C'est l'affaire d'assassins comme ce forçat libéré ou de bouchers. Pour moi, je m'en retourne dégoûté, mort de fatigue, et je reprends ma chaîne. Mais j'en ai assez! Jamais un mot pour me payer de mes peines, jamais une parole d'amitié! Pourtant qu'ai-je fait pour que tu aies changé ainsi? Ne t'ai-je pas servi fidèlement? Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, pas plus que toi, toujours!

—La belle tirade! Sais-tu que tu es très éloquent, lorsque tu t'y mets! J'ai pris grand plaisir à t'écouter. Cette description de la chasse était épatante. Et maintenant le dévouement, l'amitié, c'est touchant c'est tout à fait prix Montyon. Quelle mouche t'a piqué, ce soir, voyons, que tu parles comme une fillette du Sacré-Coeur? Toi, le dur à cuire, que nos hommes ont surnommé «La Terreur de la brousse», qu'as-tu? Serait-ce parce que nous sommes aujourd'hui le 24 décembre, veille de Noël? Noël, cette vieille rengaine de la vieille Europe! Oui, l'enfant Jésus, la crèche, les mages, l'étoile, les bergers! Balançoires, tout cela! Niaiseries écoeurantes pour vieilles filles et pour curés. Parbleu! Noël a quelque chose de bon, c'est le réveillon; mais rien ne nous empêche de transporter cette coutume à la Nouvelle. Pour ma part, je n'y ai jamais manqué jusqu'ici et, tout à l'heure, je t'autorise à me servir le reste de la pièce de boeuf et les ananas au kirsch que tu as préparés. Je te donnerai un verre d'eau-de-vie. Nous trinquerons ensemble. Tu le vois, je veux bien te traiter en ami. Nous boirons à la santé de l'ancienne, là-bas?

—Quelle ancienne? dit Jean, devenant affreusement pâle.

—Eh! l'ancienne de la Terrucole! Elle doit se demander ce que tu deviens depuis le temps. Tu ne lui as jamais écrit et voici douze ans que tu es parti. Pour un fils tendre, pour un homme sentimental qui ne peut vivre sans affection, c'est un peu fort de café, tout de même!

—Taisez-vous! Je vous défends de parler de ces choses.

—De quoi! Tu me défends! Tu te permets de défendre quelque chose, toi, et à qui, à moi? De mieux en mieux. Attends un peu, canaille, bandit, que je t'étrangle comme un vil misérable que tu es!

Antoine, ivre de colère, s'élance, mais, avant qu'il ait pu l'atteindre, son compagnon avait sauté par la fenêtre et disparu. Un coup de revolver retentit... un sifflet strident déchira l'air, les chiens aboyèrent, puis tout se tut.

Jean courait comme un cerf dans la nuit semée d'étoiles. Il laisse derrière lui la fabrique, immense hangar en planches, dans lequel se trouve le bouge infect, le chenil décoré du nom de «chambre», où, depuis des années, il couche comme un chien de garde; il passe devant la maison des condamnés qui, tous les soirs, retentit de jurons et de cris; elle est paisible en ce moment. Silencieuses, aussi, les cases en branchages des Canaques et le camp des Malabars, à droite, groupé sur le mamelon. Condamnés, Canaques, Malabars sont bien tous, comme il le pensait, à la fête orgiaque, au «Pilou-Pilou» qui a lieu dans le village voisin. On entend vaguement des cris mêlés à des chants monotones et au ronflement du tam-tam dans le lointain.

Oh! quitter tous ces bandits, ces compagnons détestés de misère et d'infamie, fuir, fuir... Il traverse les plantations d'ananas, les champs de manioc, il court comme en un refuge sur les montagnes qui s'élèvent là, tout près, imposantes et sombres, avec leurs grands arbres séculaires. Que de fois il les a escaladées pour aller rejoindre dans la brousse, derrière, les troupeaux sauvages qui y vivent en liberté! Avec leurs roches ferrugineuses d'un rouge sanglant, leurs verdures presque noires, leurs grottes, leurs précipices, où, depuis des siècles, s'entassent les ossements humains, sinistres ossuaires de ces peuplades cannibales, elles ne ressemblent guère aux douces Pyrénées, à ces montagnes de rêve, entrevues, blanches et idéales, à travers ses jeux d'enfant. Pourtant elles ont leur grandeur, leur beauté, leur charme, même. Des fleurs délicates croissent dans les profondeurs mystérieuses des grands bois; des sources fraîches sourdent dans la mousse. Mais il ne voit que leur majesté implacable, que la couleur cruelle de leurs rochers; leur silhouette hautaine, s'élevant brusquement sur la plaine morne, oppresse son coeur; elles lui cachent durement l'horizon. Derrière leurs sombres remparts ne découvrira-t-il pas la patrie, la vieille France, le Béarn si cher et si beau? Mais non. Ces montagnes une fois franchies, que de plaines, que de mers il faudrait traverser encore! Hélas! des obstacles plus insurmontables que ceux-là le séparent de celle à laquelle il s'interdit de penser. Comment jamais obtenir son pardon! Comment revenir sur tant d'offenses! C'est fini, il ne la reverra plus!

—Ah! que cette nuit de Noël, si chaude en ce pays, est énervante! Elle ne ressemble guère aux nuits froides des Noëls de France où les coeurs qui s'aiment se rapprochent, se groupent autour du foyer dans une étroite intimité, dans la douceur de la bonne nouvelle envoyée jadis à la terre....

Jean s'arrête dans une clairière, s'étend sur le sol et rêve. Les arbres, tout auprès, avec leurs lianes enlacées, le font penser à la Terrucole, aux grandes ronces qui attrapaient sa blouse autrefois. Non, non, pas de ces souvenirs! C'est défendu. Aurait-il pu vivre s'il s'était laissé aller à réfléchir? Où est le flacon qui lui sert à étouffer ces retours vers un passé trop cher encore. Malheur! Il l'a laissé là-bas, il l'a oublié dans sa hâte de fuir. Comment s'étourdir sans lui?...

Que va-t-il faire, maintenant qu'il a secoué le joug de son oppresseur? Pourra-t-il se passer de cette volonté tyrannique qui, après tout, était un soutien? Qu'entre-prendra-t-il pour gagner son pain? Bah! il ne sera pas embarrassé; il connaît plusieurs métiers; il ne sera jamais plus malheureux qu'il n'a été. Tiens! une étoile filante! Celle qui conduisait les mages devait marcher plus lentement. Bon! encore ses histoires! Il se lève. La cloche du couvent des Pères de Saint-Louis sonne dans le lointain. Oh! les cloches du pays, celles d'Angaïs, le frais village couché dans la plaine verdoyante, quel son argentin elles avaient quand leurs voix pures montaient, ainsi qu'une prière! Un essaim de souvenirs s'éveille en lui. Impressions d'enfance, toutes fraîches encore, qui dormaient, ensevelies, au fond de son coeur. Il revoit les clairs matins du dimanche où, par le chemin d'Henri IV, bordé de vieux châtaigniers, il descendait à la messe, suivi de la jolie «Maï», vêtue de son long capulet noir. Elle a l'air si fin et si doux dans son vêtement de deuil! Les voisines la saluent avec respect comme elle passe, modeste, digne, retirée en son chagrin ainsi qu'en une forteresse. L'après-midi, que c'était amusant d'aller, avec Peyroulin, regarder voler les quilles dans le «quillier» ensoleillé et bruyant où retentissaient le choc de la boule et les cris des joueurs. Ah! les radieuses journées où tout chantait en lui avec le carillon joyeux!

—Tais-toi, musique du diable, assez! Il faut chasser cela! Je m'abrutis à rester ainsi tranquille, sans pipe ni alcool,—dit-il à haute voix, en se levant vivement.—Pourquoi, ce soir, suis-je si capon? Que se passe-t-il donc en moi? Aurais-je peur? De qui? De quoi? Je ne sais. Je tremble, mon coeur bat. Marchons, marchons vite, l'exercice va faire passer: cela; je laisserai loin derrière moi, ces idées stupides. Mais ses pensées le suivent, s'attachent à ses pas comme les chiens après leur proie.

«Noël, Noël!» répètent les cloches. Les mages, les bergers, l'enfant Jésus, toute la naïve et merveilleuse histoire se retrace à sa mémoire. Il revoit la «Maï» au doux visage, il entend les chants berceurs qui l'endormaient sur son sein!

Il ralentit le pas. Quel abîme entre le petit garçon qu'il était alors et l'homme qu'il est à présent! Le mal est entré en lui en maître depuis qu'il a renoncé à le combattre; il est devenu sa proie. Son péché s'est personnifié, a pris corps, lui semble-t-il, dans Antoine, son conseiller de perdition. Mais celui-là, au moins, n'aura plus désormais de prise sur lui, il a secoué son joug à jamais. Il le hait, maintenant, autant qu'il l'a aimé, jadis.

Combien n'a-t-il pas souffert depuis que, s'enfuyant du bureau où Georges l'avait enfermé après le vol, il était tombé sanglant, affolé de terreur, aux pieds de, son complice qui l'attendait, se doutant que les choses allaient mal. Ils avaient fui, laissant bien vite derrière eux les rares passants groupés, que le bruit de sa chute avait attirés, et le sergent de ville qui les regardait d'un air hébété. Pendant huit jours ils s'étaient cachés dans une petite île du Gave dont les oseraies touffues leur offraient une sûre retraite. Ils en sortaient, la nuit, pour se procurer de la nourriture et pour regagner une chambre qu'Antoine avait louée dans une auberge reculée et louche, hantée par des contrebandiers et des Espagnols pouilleux. C'est là qu'était le dépôt des marchandises volées qui emplissaient plusieurs grandes caisses.

—Petit, tu es perdu, lui avait dit un jour le tentateur. Si l'on te pince, tu es mis en prison, condamné, flétri à jamais: un homme à la mer, quoi! Je pars pour la Nouvelle-Calédonie, où un de mes amis est déjà depuis quatre ans. Viens-tu avec moi? La pacotille que j'emporte et que tu m'as aidé à ramasser nous servira de fonds, pour commencer. Nous la vendrons là-bas et en ferons une jolie somme. Dans ce pays, pour un morceau de pain, on a de la terre en veux-tu en voilà. Le climat est si doux que les maisons, légèrement construites, ne coûtent presque rien. Nous aurons du bétail tant que nous en voudrons avec une poignée d'or; il se nourrit et se garde tout seul, paraît-il, sans fourrage ni étables. Enfin, c'est un pays de cocagne. J'ai mon idée, tu verras; nous réussirons; nous ferons une grosse fortune. Il faudra travailler dur, par exemple, mais cela ne te fait pas peur, je le sais. Dans dix ans tu peux revenir en France riche comme un Nabab! La petite histoire du père Montbriand sera oubliée; d'ailleurs, si le coeur t'en dit, tu lui restitueras l'infime capital que tu lui as emprunté, un peu de force, il est vrai. Tu retrouveras ta mère, jeune encore, et tu lui offriras une vie toute dorée et douce: cela t'aidera un peu à obtenir son pardon. Tandis que, maintenant, mauvaise affaire! Quand, une fois, on a goûté de la prison, on ne peut plus se relever, on est fichu!

Il l'avait écouté, il l'avait suivi... Oh! qui dira jamais la cruauté de cet esclavage, la perfidie de cet homme menteur! S'il avait su, grand Dieu! tout n'aurait-il pas mieux valu que cet exil auprès de ce compagnon qui l'avait déçu, trompé, qui lui avait fait connaître la déchéance, le mépris, la haine?

Enfin, il l'a quitté, et pour jamais. Où aller maintenant? Où? Mais il n'y a pour lui qu'un pays possible au monde, la France; et, dans la France, qu'un endroit, le Béarn; et, dans le Béarn, qu'un seul être, sa mère.

Oui, soudain ses hésitations, ses scrupules tombent. Il ira la trouver, la Maï abandonnée, il implorera à genoux son pardon, il se traînera à ses pieds, s'il le faut, le front dans la poussière. Il lui dira: «Dis-moi des injures, bats-moi, tue-moi si tu veux, mais pardonne-moi! Je ne puis plus, je ne veux plus vivre ainsi, loin de toi; je souffre trop. Oh! Maï! Maï!»

De nouveau il se jette sur l'herbe épaisse, des larmes abondantes tombent de ses yeux. Qu'il y a longtemps qu'il n'a pleuré! Que cela fait du bien de pleurer! Ses yeux arides, ses pauvres yeux aux paupières brûlées, habitués à voir le mal, en sont comme purifiés; son coeur desséché s'attendrit. Il pleure, il pleure longtemps, étendu sur la terre, la tête enfouie dans ses mains rudes.

Le sifflet du maître retentit de nouveau. «Va, va, murmure Jean, se relevant avec une joie délicieuse, fâche-toi tant que tu voudras, cela m'est bien égal. Que d'autres répondent à ton appel impérieux, il ne me trouble plus, il est pour moi comme le cri du hibou dans la nuit. Adieu; j'étais un condamné volontaire, je suis libéré maintenant, moi aussi; j'ai rompu ma chaîne, je suis libre, enfin, libre!

Sa résolution est prise, il se dirige vers Nouméa; un bateau part dans deux jours; il se cachera en attendant, et le prendra. Il a en poche quelque argent, peu de chose, il est vrai, mais il se souvient qu'un homme de la fabrique, envoyé à la ville pour une affaire, en est revenu en disant qu'on cherchait un cuisinier pour le paquebot, celui du bord ayant pris les fièvres.

Il connaît le métier, les concurrents sont rares, il sera peut-être engagé.

D'un pas ferme et rapide il se met en route, sans jeter un regard en arrière sur ce qui représente pour lui le passé maudit, et va devant lui, vers l'avenir, vers le rachat.

V

LE RETOUR

«Tais-toi, le ciel est sourd, la terre le dédaigne.»
(Le vent froid de la nuit),

(Poèmes Barbares).

LECONTE DE LISLE.

Le bois est solitaire. La lune, dans son plein, éclaire l'étroit sentier qui passe au milieu des hautes fougères brûlées. Les chênes noueux, rabougris, chauves de leurs feuilles, ont l'air de petits vieux transis, se chauffant à ce paie soleil de rêve. Rien ne bouge. Les lapins et les lièvres, qui, au matin, vont broutant dans la rosée, et, le jour, traversent furtivement le chemin, pelotonnés au fond des terriers, attendent l'aurore; les reinettes vertes dorment au fond des fossés. Sur la mousse, à gauche, une grande forme noire est étendue immobile.

Soudain, une brise froide se lève et fait frissonner les fougères et les rares feuilles sèches restées aux arbres; un hibou quelque part, tout près, pousse son cri lugubre. La forme noire remue, se dresse, se lève, c'est un homme. La lune éclaire en plein son visage décharné, où deux grands yeux bleus, sauvages et hagards, brillent comme des vers luisants dans les broussailles d'une chevelure fauve. Il est misérablement vêtu; sa veste d'alpaga, jadis noire, tournée au vert, est bien légère par cette nuit de fin décembre; son pantalon est déchiré dans le bas. En même temps que son gros bâton, il ramasse un chapeau de paille défoncé qu'il met sur sa tête, et s'en va d'un pas chancelant, ombre errante et pitoyable, dans la route blanche.

—Sacré froid! murmure-t-il en soufflant sur ses doigts engourdis pour les réchauffer. Quand je pense qu'à cette heure il y a des gens bien vêtus, bien au chaud dans des maisons fermées, étendus sur des fauteuils rembourrés, devant un feu brillant, digérant quelque bonne dinde truffée, tandis que je grelotte sous mes haillons, que j'ai pour lit le tapis des lapins, pour abri, le plafond des chouettes; et encore, les lapins, les, chouettes, ça a des terriers, des nids, ça mangé à sa faim! Bon sang de bon sang, cela me rend fou, je deviens enragé, féroce comme les loups, mes frères, les seuls qui soient aussi gueux que moi. Tant pis! Je ferai comme eux, et gare à qui me résistera! J'ai des dents longues, des crocs, moi aussi; je suis affamé, je veux manger, me repaître et jouir à mon tour... Assez, assez d'hésitations, Jean, mon garçon, assez de scrupules, de bêtises!

Ah! les ignobles repus! Ils me repoussent parce que j'ai faim et que mes habits en loques cachent à peine mes os! Comme c'est juste, ça! Si j'avais de belles frusques et la panse ronde, ils me feraient des risettes. Dire que personne n'a voulu de moi, personne! Qu'ai-je donc dessus qui met les gens en défiance? Verrait-on sur mon visage... Bah! des blagues!

Il n'y a pas de justice! Celui qui m'a poussé au mal vit heureux, riche, sans remords, le gredin, et moi je porte seul la peine. J'avais tout quitté; plein de bonnes idées, je venais demander pardon à ma mère et passer le restant de ma vie avec elle. J'étais décidé, oui, Dieu m'est témoin, bien décidé à devenir un bon sujet, à travailler dur pour réparer le mal que je lui ai fait. Après un voyage terrible, où je me suis crevé, privé de tout, pour ne pas arriver à elle les mains vides, je cours à la Terrucole. Malédiction! La maison est fermée, la voisine, mère de Peyroulin, morte; celui-ci parti pour les Amériques avec son père. Je m'informe: personne ne sait ce qu'est devenue ma mère. Il y a des années qu'elle a quitté le pays: Je descends dans la plaine, je fouille les environs à dix lieues à la ronde, je questionne tout le monde: personne ne l'a vue, personne ne se souvient d'elle. Désespéré, sans le sou, je reviens dans mon village, je demande du travail: tous me tournent le dos. Comment donc! le fils à la Jeannotte, qui a volé son patron à Villeneuve autrefois, pourquoi pas un galérien, alors? Ouste! à la porte, et plus vite que çà! Je veux parler, expliquer: on ne m'écoute même pas! Je vais en ville, j'essaie de me placer n'importe où, n'importe comment, cuisinier, domestique, garçon boucher, commis, manoeuvre; partout la même grimace en voyant ma tête, toujours la même question: vos papiers, vos certificats? Comme si j'en avais, moi, des papiers, des certificats! Ah! ils sont plus sauvages, ces chrétiens-là, plus féroces, plus cannibales que les cannibales, là-bas, à la Nouvelle. Au moins, ceux-là, ils vous engraissent avant de vous manger! Alors, quoi, faut voler encore pour vivre?

Pourtant, je n'étais pas méchant, moi, ni exigeant. Avec du pain tous les jours et un peu d'amitié, j'étais content. Je n'aurais fait tort à personne. Mais c'était trop pour moi, cela encore! Rien du tout, voilà quelle est ma part en ce monde. Rien, est-ce assez, je vous le demande?

L'homme s'était arrêté. Son regard fou semblait s'attacher à un interlocuteur invisible. Il avait saisi le tronc d'un jeune chêne et le secouait comme pour en obtenir une réponse. Brusquement, il le lâcha, reprit sa marche vacillante et sa sourde plainte.

J'ai tendu la main, j'ai mendié de maison en maison: on me jette un vieux morceau de pain et on me fait partir bien vite: si j'allais prendre quelque chose hein! Marche donc, va-nu-pieds, vagabond, ne t'arrête pas: il n'y a pas d'asile pour toi! Mange l'air du temps, bois la pluie du ciel, c'est assez pour toi, misérable!

Eh bien! puisqu'ils croient que je suis un voleur, je le serai; j'ai pris autrefois pour les autres, je prendrai pour mon propre compte, maintenant. J'en ai assez, de mâcher de la vache enragée, de tremper des croûtes dures dans l'eau des ruisseaux, de croquer des fruits verts ou des châtaignes crues. C'est malsain l'eau pure, c'est plein de petites bêtes, des microbes, qu'on appelle. Le monde est mal fait. Les uns ont trop de tout, jusqu'à en être malades, et moi j'ai pas de quoi ne pas mourir de faim. C'est il bien, cela? Y en a qui disent que cela ne durera pas et que, bientôt, il y aura un grand chambardement, qu'alors pauvres et riches seront tous pareils, qu'il y aura du bonheur pour tout le monde. Ah! ouatte! Quand? En attendant, faut-il claquer? Sale machine que cette terre, sale bon Dieu qui voit tout cela et reste bien tranquille dans son ciel! N'est-ce pas lui-même qui me pousse au mal? Eh bien! va pour le mal!

Voici le petit bois, là, sur la hauteur. Mais où est la maison de la vieille? Elle est calée, m'a-ton dit, la sorcière! Paraît qu'elle a un magot caché quelque part dans la baraque. Sacrée égoïste! Pourvu qu'elle aille à la messe! Je me cacherai, puis, dès qu'elle aura détalé, ni vu, ni connu, j'enlève la pie au nid. Qui donc saura que c'est moi? Je n'ai rencontré personne en traversant le village; et, dans ce bois, sauf les lapins et les grenouilles... L'affaire faite, j'achète habits, chapeau, souliers, je vais chez un perruquier et me voilà honnête homme; je trouve un emploi, je suis sauvé! C'est simple et limpide! Vaut-il mieux tourner l'oeil dans un coin pour être ensuite ramassé comme une charogne par quelque paysan ivre revenant du marché? Si je rate le coup, j'ai ici un vieux camarade qui parle peu mais bien: mon revolver. Il sera temps, alors, de lui faire dire deux mots à mon oreille.

Bon! la lune se cache: un témoin gênant de moins. Cette petite lumière, là-bas, ce doit être la maison. Allons, courage! Examinons les lieux et attendons. Si elle n'allait pas à la messe, tout de même! Bah! ces bicoques, ça ferme à peine, et les vieilles, c'est faible, ça ne se défend pas. Oui, et c'est là le chiendent, ça pleure, ça tremble... Elle est capable de passer comme un poulet. Je la bâillonnerai, d'abord, sans lui faire du mal, pour quelle ne braille pas, puis je la rassurerai, je lui expliquerai... Pour qu'elle te dénonce, après, et te fasse prendre... Sotte affaire! J'aimerais mieux attaquer des taureaux dans la brousse! Mais non, faut en finir. Allons-y! Voici la cahute. Observons...

Jean était arrivé sur le sommet de la butte couverte de chênes dépouillés, sorte de belvédère naturel d'où l'on apercevait vaguement la plaine de Bilhère perdue dans la nuit. Quelques lumières se détachaient dans les ténèbres. Derrière le bois, accotée à lui, une petite maison s'élevait, modeste et solitaire. Posée de champ sur le sentier, elle offrait aux passants son étroite façade blanche percée de deux fenêtres, son toit d'ardoises noires rabattu devant, tombant bas de chaque côté comme un capulet de veuve. Un jardinet, aux carrés de légumes bien cultivés, longeait la partie principale, donnant sur la plaine, où était la porte d'entrée. On distinguait les formes irrégulières d'un bûcher et d'un poulailler derrière la maison. Une faible lueur éclairait la fenêtre donnant sur le chemin. L'homme ouvrit sans bruit la porte du jardinet, s'approcha et regarda.

—Il y a une gosse! murmura-t il. Quelle déveine! Je ne savais pas cela! Allons, un autre poulet à ficeler!

Deux personnes, en effet, étaient assises dans l'âtre de la petite cuisine proprette: une fillette de dix ans à peu près, blonde, menue, jolie, et une femme âgée, vive encore d'allure, mais le front entouré de bandeaux entièrement blancs.

Où donc le misérable a-t-il vu ces traits réguliers, si délicats, mais si ridés qu'ils en sont effacés, comme un dessin couvert de mille fines ratures?

Elles sont charmantes à voir ainsi, l'aïeule, sans doute, et la petite-fille: la première, assise sur une chaise basse, l'autre, sur un escabeau de bois tout près, tout près. L'enfant, tournée vers la femme, les coudes appuyés sur ses genoux, une main sous son menton, lève sur elle son gentil visage confiant et présente ses pieds nus à la flamme. Les lèvres de la vieille remuent. Elle doit raconter une histoire. L'homme tend l'oreille. Non, elle chante! Oh! que ce chant est doux! Que la voix est pure et fraîche encore! Le coeur du malheureux est chaviré. Où a-t-il entendu cet air-là? Il semble monter en lui d'un passé lointain, lointain, traverser et écarter des brumes amoncelées. Brusquement le voleur tressaille des pieds à la tête, le souvenir lui revient: c'est un Noël et c'est sa mère qui le chantait jadis! Il faut qu'il l'entende de nouveau, et mieux, avec les paroles. La porte donnant sur le bûcher est ouverte. A pas muets, de son pas de traqueur de bêtes, il pénètre sans bruit dans le fond obscur de la cuisine et se glisse derrière le grand lit dont les rideaux à carreaux bleus et blancs le cachent, tout en laissant voir ce qui se passe. Les deux femmes, absorbées l'une par l'autre, ne s'aperçoivent de rien.

—Encore, Maï, dit l'enfant, encore, je te prie, ne sais-tu pas d'autres Noëls?

—Si fait, j'en connais un autre, un seul.

—Pourquoi ne me l'as-tu jamais chanté?

—Parce que cela me faisait trop de peine.

—Il est vilain, il est triste?

—Non, mais il me rappelle quelqu'un que j'aimais beaucoup et que j'ai perdu.

—Ton pauvre mari, n'est-ce pas?

—Non, pas mon mari.

—Ta défunte mère?

—Non plus.

—Qui donc, alors?

—Un enfant.

—Que tu aimais beaucoup?

—Beaucoup.

—Gentil?

—Très gentil.

—Grand comme moi?

—Plus grand.

—Blond, lui aussi?

—Bien plus blond que toi, les cheveux plus dorés.

—Mais il n'était pas ton petit enfant? Tu n'as pas eu d'autre enfant que moi, dis, Maï?

—Si, j'en ai eu un autre, un fils; celui-là, justement, auquel je chantais ce Noël.

—Pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu avais eu un autre enfant?

—Parce que je ne pouvais pas; cela me faisait trop de peine.

—Je comprends, il est mort.

—Non, il n'est pas mort.

—Alors, où il est?

—Il est parti.

—Bien loin?

—Très loin.

—Et ce soir, cela ne t'en fait pas, de la peine, de parler de lui?

—Ce soir, au contraire, c'est drôle, je ne sais pas pourquoi, j'ai envie de chanter, de rire. Mon coeur bat: tiens, mets ta main là, sens tu comme il tape fort?

—Oui. Pourquoi ce soir et pas les autres jours?

—Je n'en sais rien, c'est comme cela. Est-ce que l'on sait pour quelle raison l'on souffre une fois plus qu'une autre? Le coeur, sans doute, a besoin de se reposer de souffrir, comme le corps, de travailler.

—Mais je ne l'ai jamais vu «à» ton fils?

—Non. Il était parti avant que je ne t'aie trouvée.

—Tu l'avais aussi trouvé à la Terrucole, dis, Maï, au pied de la croix, comme moi?

—Oh! non! C'était mon propre enfant.

—Ton propre enfant? Alors, moi, je ne suis pas ton propre enfant?

—Oui, oui, migue[18], calme-toi.

—Ce n'est pas vrai que je suis l'enfant des hades, comme on disait là-haut, quand nous étions à la maison blanche et que les maynades[19] me montraient du doigt en m'appelant «fille des hades», «filleule des broutches», «broutchine». Elles s'échappaient quand je m'approchais d'elles pour jouer. Elles étaient méchantes et je suis bien contente d'être partie.

Note 18:[ (retour) ] Amie.

Note 19:[ (retour) ] Petites filles.

—Non, ce n'est pas vrai. Tu es ma petite fille chérie.

—Et tu m'aimes autant que ton petit garçon?

—Je t'aime beaucoup. Tu es ma consolation, ma joie.

—Oui; mais tu l'aimes plus «à» lui, dis?

—Non. Seulement toi, tu es là, je t'embrasse, je puis te soigner; lui est loin; il est seul, peut-être, il n'a personne pour l'aimer; alors, tu comprends, il faut que je l'aime beaucoup pour tout ce qui lui manque.

—C'est vrai. Alors il était bien, bien gentil, ton petit garçon? Aussi gentil que moi?

—Oh! oui!

—Comment s'appelait-il?

—Jean, mais je l'appelais Yanoulet.

—Comme cela, il n'est pas mort? Il s'est en allé? Pauvre Yanoulet, je l'aurais bien aimé s'il était resté. Je n'aurais pas été toujours seule; nous serions descendus à l'école ensemble, comme Jacques et Marie de Lousteau. Mais pourquoi est-il parti? Il ne t'aimait donc pas lui? Moi, je ne voudrais pas te laisser, jamais.

—Si, il m'aimait bien, mais il a été entraîné par de mauvais camarades, il a fait des vilaines choses et n'a pas osé revenir me trouver. Il est parti et je ne sais pas où il est.

—Tu ne sais pas où il est? Il ne t'a rien envoyé dire, donc? Oh! pourquoi a-t-il fait cela? Moi, quand j'ai été méchante, je viens vite te le raconter pour que tu me pardonnes tout de suite. Il y a longtemps que cela est arrivé?

—Très, très longtemps; il avait quinze ans, il en aurait vingt-sept, maintenant.

—Vingt-sept ans! Comme il serait vieux! Bien, bien plus vieux que moi! Je ne pourrais pas m'amuser avec lui. Alors je ne regrette pas autant qu'il soit parti. Mais toi, Maï, ça t'a fait de la peine?

—Oh! beaucoup, beaucoup de peine! Je crois que si le Bon Dieu ne t'avait pas donnée à moi, si je ne t'avais pas trouvée, pauvrine, toute faible et mignonne, ayant tant besoin d'être soignée et aimée, je serais morte de chagrin.

—C'est pour cela que tu pleures souvent, la nuit, quand tu crois que je dors? Je t'entends bien, va, mais je ne fais semblant de rien puisque tu le caches de moi. C'est pour cela, aussi, que tes cheveux sont si blancs, si blancs qu'on dirait que tu es très, très vieille, et que tu as toujours des robes noires? Dis-moi tout de ton petit garçon, je t'en prie, Maï. Je n'en parlerai à personne et je te consolerai. Quand j'ai un chagrin, vite je cours te le raconter et tu me consoles toujours. Moi aussi je te consolerai, tu verras, veux-tu, dis?

—Oui. Ecoute. Autrefois, tu t'en souviens, nous habitions près de la Terrucole, la maison blanche qui est en haut du coteau.

—Oui, il y avait devant de gros châtaigniers.

—Cette maison, avec la terre qui l'entourait, était le bien que mon pauvre homme m'avait laissé en mourant. Je vivais là, avant ton arrivée, bien seule, cultivant le jardin, le champ, récoltant mes châtaignes, élevant quelques bêtes, mais tranquille et heureuse encore, car j'avais avec moi mon Yanoulet. C'était un si bel enfant! Je l'avais nourri de mon lait deux ans passés; tout le monde l'admirait quand je descendais au village, le dimanche, avec lui sur les bras. Son teint était rose et blanc comme celui d'un Jésus de cire, ses cheveux, blonds et bouclés, comme le petit St-Jean Baptiste de la procession. Et «connu»[20], «escarabillat»[21], gros! Tout le monde lui donnait plusieurs mois de plus que son âge; ses jambes et ses bras étaient de vraies curiosités tant ils étaient gras, fermes, pleins de trous! Je l'aimais à vendre mort âme pour lui. Il était tout pour moi. Je l'aimais trop: Dieu n'est pas content qu'on aime ainsi d'autres que lui. Tout ce qu'il voulait, mon «hilhot», je le voulais; j'étais faible. Je ne savais pas, alors, qu'on peut faire autant de mal en étant bon qu'en étant méchant, plus, même, parfois. Je sais cela, maintenant; je l'ai appris en souffrant beaucoup. Mais je croyais que d'aimer c'était tout, que, lorsqu'on aimait et qu'on ne pensait pas à soi-même, on ne pouvait mieux faire. Il faut aimer, certes, mais aimer bien, ne pas gâter ceux qu'on aime. Moi, j'ai gâté mon fils. J'étais si heureuse de lui donner ce qui m'a tant manqué, enfant, à moi, pauvre orpheline, un peu de bonheur. J'avais besoin de lui pour cultiver notre bien, mais il trouvait le travail de la terre trop pénible; il voulait être un monsieur à paletot; sa grand'mèro, qui vivait alors, lui avait mis cette idée dans la tête. Je lui ai cédé, pour notre malheur. Si je lui avais résisté, il serait encore auprès de moi, rien de ce qui est arrivé ne serait arrivé. Qui sait, pourtant? Faut croire que c'était la volonté de Dieu, car rien ne vient sans sa permission, comme dit monsieur le curé! Enfin, que veux-tu! J'ai envoyé mon Yanoulet en ville, ainsi qu'il le désirait tant, apprenti dans un grand magasin. Là il a fait de mauvaises connaissances, il a été entraîné à mal faire, il s'est perdu, puis il est parti.

Note 20:[ (retour) ] Éveillé, qui a de la connaissance.

Note 21:[ (retour) ] Dégourdi.

—C'était bien vilain de s'en aller, comme cela, sans seulement t'embrasser ni te demander pardon. S'il était venu te trouver tout de suite, tu lui aurais pardonné, n'est-ce pas, Maï, comme à moi quand je n'ai pas été sage?

—Bien sûr; mais il n'a pas osé revenir, il avait honte. Je le connais, moi, il est bien mon fils; il aurait préféré mourir plutôt que de voir mon chagrin et que d'entendre mes reproches. Mon pauvre petit! Il était si doux, si gentil, avant cela! J'en étais si orgueilleuse! C'était mal, vois-tu; les mères ne devraient jamais être orgueilleuses de leurs enfants, ça porte malheur. Il ne m'écoutait pas beaucoup, c'est vrai, mais j'étais si faible, aussi! Il m'aurait demandé la lune, je crois que j'aurais essayé de la lui donner. Toutes les veillées de Noël, quand il était petit, je le prenais sur mes genoux et je lui chantais des cantiques, comme à toi.

—Et celui que tu ne veux pas me chanter aussi?

—Surtout celui-là. Il l'aimait beaucoup. Il s'endormait toujours quand nous arrivions au dernier couplet.

—Je voudrais bien le connaître, ce Noël. Cela te ferait-il beaucoup, beaucoup de peine de me le dire? Oh! pas l'air, rien que les paroles.

—Non, non; ce soir, au contraire, ça me fera plaisir. Je vais te le chanter; une autre fois, peut-être, je ne le pourrais plus. Alors, écoute bien.

Entre le boeuf et l'âne gris

Dort, dort, dort le petit Fils.

Mille anges divins,

Mille séraphins.

Volent à l'entour

De ce grand Dieu d'amour.

Entre la rose et le souci

Dort, dort, dort le petit Fils.

Mille anges divins,

Mille séraphins

Volent à l'entour

De ce grand Dieu d'amour.

Entre les deux bras de Marie.

Dort, dort, dort le Fruit de Vie.

Mille anges divins,

Mille séraphins

Volent à l'entour

De ce grand Dieu d'amour.

Entre deux larrons sur la croix,

Dort, dort, dort le Roi des Rois.

Mille Juifs mutins,

Cruels, assassins,

Crachent à l'entour

De ce grand Dieu d'amour.

Qui m'aurait dit lorsque, endormi, j'embrassais sa tête d'anjoulin[22], que, lui aussi, serait un larron!

Note 22:[ (retour) ] Petit ange.

—Un larron! Qu'est-ce que c'est qu'un larron, Maï?

—C'est un voleur.

—Un voleur! Ah! Mon Dieu! Non, ce n'est pas possible, ton petit enfant, Yanoulet, n'était pas un voleur?

—Hélas, oui, ma fille, ce n'est que trop vrai. Je ne pouvais pas le croire d'abord, moi non plus, tu penses, mais il a bien fallu que je reconnaisse la vérité: on l'a pris emportant un paquet qui n'était pas à lui; il n'y a pas de doute possible. D'ailleurs, s'il n'était pas coupable, serait-il parti comme cela?

—Un voleur, un de ceux qu'on amène en prison, entre deux gendarmes? Oh! Maï, j'ai peur! Prends-moi sur tes genoux et serre-moi bien fort. Je ne deviendrai pas une voleuse, dis, tu m'en empêcheras? Tu ne m'as pas gâtée au moins, moi? Mais... qui est là? Il m'a semblé entendre quelque chose, comme un soupir.

—C'est une bête dans le fourrage, en haut, ou la Martine qui se remue dans l'étable. Ne crains rien, mets-toi bien contre moi, là!

—Tu n'as pas peur, toi? Oh! moi j'ai si peur!

—Pourquoi veux-tu que j'aie peur, voyons! D'abord, rien n'arrive sans la volonté du Bon Dieu. Et puis, que craindrais-je? La mort? Si je ne devais pas te laisser seule au monde, elle serait la bienvenue. Qu'on me vole? C'est mon enfant qu'on volerait, pas moi. Le peu de bien que j'ai conservé, après la vente de la maison, je le tiens toujours prêt au cas où il reviendrait. Ce que je gagne en allant travailler aux champs et en filant nous suffit amplement, à toi et à moi, avec les légumes du jardin; il nous faut si peu de chose! Mais reviendra-t-il jamais? Je commence à ne plus l'espérer.

—Comment, ce méchant qui t'a tant fait pleurer, ce voleur, tu n'es donc pas fâchée «après» lui?

—Fâchée, petite! Tu ne sais pas ce que tu dis! Une mère, vois-tu, ne peut pas rester longtemps fâchée après son enfant.

—Mais, pense donc, voler, c'est très, très laid! Moi, si j'étais toi, je ne l'aimerais plus du tout, il me semble! Pour rien au monde je ne voudrais l'embrasser, maintenant! Tiens! j'ai encore entendu le bruit!

—Non, non, c'est le vent! Il s'est levé et «burle[23]» comme à la Terrucole.

Note 23:[ (retour) ] Hurle.

—C'est vrai. Pourquoi en sommes-nous parties, de la maison de la Terrucole, eh! Maïotte? Raconte-le moi. Jamais tu n'as voulu me le dire.

—Parce que j'avais honte. Tout le monde savait que mon fils avait volé son patron et on me tournait le dos. Tu dis qu'on se moquait de toi en t'appelant «la fille des hades», moi, on m'appelait «la mère de Jean le voleur». Ah! j'ai bien pleuré, bien souffert! Monsieur le curé cherchait à me donner du coeur, le pauvre, il me disait que les fautes de mon fils n'étaient pas les miennes, ça n'y faisait rien: elles me pesaient comme si je les avais faites moi-même, plus encore. Tu ne te doutais pas de cela, toi, tu étais trop petite. Enfin, n'y tenant plus, j'ai vendu comme j'ai pu la maison et la terre, j'ai ramassé mon argent, nos affaires, nos meubles, et nous sommes venues nous cacher ici, dans cette maison écartée, sur cette colline d'où l'on voit la plaine et qui me rappelle la Terrucole. J'ai changé de nom, personne ne sait qui je suis; les gens du pays me traitent bien; ils voient que j'ai besoin de vivre, ils trouvent que le travail ne me fait pas peur et ils m'emploient.

—Mais, Maï, si ton petit garçon revenait et allait te chercher à ton ancienne maison, il ne te trouverait pas! Qu'est-ce qu'il «se» penserait? Quel chagrin il aurait, le pauvre!

—J'ai prévu cela, tu peux croire. J'ai dit où j'allais à mon amie, la seule qui me soit restée fidèle dans mon malheur, tu sais, la mère du grand Peyroulin qui demeurait aux deux cantons[24], près de chez nous. Je lui ai tout bien expliqué au cas où l'on demanderait après moi; je lui ai même remis un peu d'argent, pour le pauvre enfant, s'il en avait besoin.

Note 24:[ (retour) ] Carrefour.

—Cette fois, Maï, je suis sûre que ce n'est pas le vent; le vent est dehors et le bruit est dans la chambre. On dirait quelqu'un qui pleure.

Jean, écroulé dans la ruelle, derrière les rideaux du lit, n'arrivait plus à maîtriser ses sanglots. Que faire? Se montrer? Non. Il s'en trouvait à jamais indigne. Devant la grandeur de l'indulgence maternelle, au récit de cette vie d'abnégation et d'amour, si pure, tout entière consacrée à son souvenir, au bien, son offense lui semblait décuplée, sa propre vie lui apparaissait criminelle, hideuse, intolérable. Ah! s'en aller, s'en aller! Se terrer, n'importe où, se tuer sur le pas de la porte en baisant le seuil vénéré. Mais comment sortir sans attirer l'attention éveillée, maintenant?

—Ne t'effraie donc pas, pègue[25], continua la mère, je te garde. Je n'ai plus que toi au monde, qui donc oserait venir te prendre dans mes bras!

Note 25:[ (retour) ] Sotte.

—Alors, s'il revenait, ton petit garçon, au lieu de le gronder, de le punir, tu lui pardonnerais, tu serais contente de le revoir?

—Il a été bien assez grondé par sa conscience, assez puni par ses remords: on ne peut pas être heureux, vois-tu, quand on quitte le droit chemin, à moins d'être tout à fait canaille, et il ne l'est pas, j'en suis bien sûre. Ah! s'il revenait, s'il me disait comme autrefois: «Me voici, Maï, pardonne-moi!» Je lui crierais: «Hilhot, hilhot, viens dans mes bras!» et je crois que je mourrais de contentement. Ah! hilhot, hilhot, quand reviendras-tu! Le temps me dure, mon enfant, je me fais vieille! Chaque année, sans toi, en vaut dix des autres. Voici bien longtemps que je t'attends! Je t'attends toujours, toujours, partout! Les gens prétendent que tu es mort, mais je sais bien que ce n'est pas vrai, moi! Quelque chose me l'aurait dit! Les mères sentent ces choses-là. Je sais que tu reviendras: je l'ai tant demandé au Bon Dieu! Ah! si je pouvais deviner où tu es, comme je courrais vite! Je reprendrais mes jambes de quinze ans, je ne craindrais, ni de traverser les mers, ni de monter sur les montagnes, ni de marcher nuit et jour sans me reposer, sans manger ni boire. Je te trouverais, je t'emmènerais, heureuse et fière, plus heureuse et plus fière que le jour où j'entendis ces mots, ragaillardissant comme une liqueur forte: «C'est un fils!»

Oh! dis, où es-tu? Je te vois, tel que tu dois être, grand comme ton pauvre père, maigre, un peu courbé, le front ridé, la barbe fournie, le teint noirci, les yeux, tes beaux yeux si doux, enfoncés, inquiets. J'ai tant pensé à toi! Toujours, partout, la nuit, le jour, quand je travaille, quand je me repose, quand je mange, quand je dors, je pense à toi. Ah! reviens! Mes baisers effaceront tes rides, mes larmes laveront le mal qui est en ton coeur, viens, mon enfant, je t'attends, viens!

«Mon Dieu qui voyez ma souffrance, Dieu de bonté et de pardon, rendez-moi mon fils et je vous adorerai toute ma vie. O Tout-Puissant, pour qui rien n'est caché, pour qui rien n'est impossible, allez le chercher là où il est, amenez-le moi! Vous que je baise matin et soir sur votre croix, ô Christ qui avez été un petit enfant dans les bras de sa mère, divin martyr, qui pardonniez au larron crucifié avec vous, ayez pitié de nous! Voyez: ne sommes-nous pas crucifiés, nous aussi, loin l'un de l'autre? Je me repens comme le brigand, me repousserez-vous? C'est vrai, vous, m'aviez donné ce petit afin que je l'élève pour vous et je n'ai pas su faire, pauvre paysanne ignorante et seule que j'étais; mais donnez-le moi une seconde fois et vous verrez, rendez-le moi, que je puisse vous: l'offrir de nouveau!»

—J'ai bien entendu cette fois, c'est un sanglot! Je: t'assure, Maï, quelqu'un pleure dans la chambre. Oh! j'ai peur, j'ai peur!

Jean s'était levé, attiré par une force irrésistible.

—Calme-toi. Décroche tes bras de mon cou, tu m'étouffes. Laisse-moi me lever et tiens-toi derrière moi sans bouger, dit la veuve à l'enfant, folle de terreur, qui s'attachait convulsivement à elle. Elle était bien pâle la Maï, mais si calme, si belle, si grande ainsi, debout, dominant le danger avec le courage de l'absolu désespoir. Sa voix sonnait haut dans la chambre.—Moi aussi j'ai entendu, mais je ne crains rien. Personne ne peut me faire plus de mal que j'en ai, ni me voler ce que j'avais de plus précieux, je l'ai déjà perdu! Quant à te prendre toi, mon dernier bien, c'est une autre affaire; il faudrait passer sur mon corps, avant. Qui est là,—cria telle. Rien ne répondit.—C'est encore le vent. Voyons, rassure-toi, pauvrine. Mais non, on dirait une plainte. C'est peut-être un esprit. Les âmes des trépassés viennent parfois visiter les vivants. Ah! mon fils est mort! Si c'est ton âme échappée de ton corps qui vient me trouver, ô mon enfant, attends, attends, je vais te suivre. Oui, oui, tu es ici, je le sais, je le sens. Yanoulet, mon petit, viens! Vivant ou mort, montre-toi!

—Aïe, aïe, aïe! Mai! là, là, vois, vois, l'homme! Sainte Vierge, protégez-nous! Il vient pour nous tuer. Maï, cache moi, prends le grand couteau... il s'avance...

—Je le vois, je le reconnais, c'est bien lui! Seigneur! qu'il est changé, qu'il est maigre et pâle! Plus encore que je ne pouvais l'imaginer. Il est mort, c'est certain. Approche, âme de mon enfant, je n'ai pas peur de toi. Dieu! sa figure est chaude, des larmes, de vrais larmes coulent de ses yeux! Yanoulet, dis, est-ce que je rêve, suis-je folle ou suis-je morte moi aussi, sommes-nous tous deux dans le ciel?

—Non, non, Maï, tu ne rêves pas, tu n'es pas folle, c'est moi, c'est bien moi, c'est ton hilhot, ton hilhot vivant! Laisse-moi t'embrasser les mains et la robe, laisse-moi te toucher, te voir..

—Relève-toi.

—Laisse-moi me traîner à tes pieds et te demander pardon encore, et encore...

—Il y a bien longtemps que je t'ai pardonné.

—Mais tu ne savais pas...

—Je ne veux rien savoir. Mon fils a souffert, il se repent, il vit, il est là: voilà ce que je sais. Que me fait tout le reste?

—Ecoute, au moins, il faut que je te dise... j'étais venu...

—Tais-toi, tais-loi, au nom du Christ...

—Je t'avais tant cherchée, je te croyais morte, j'avais si faim! Dieu m'est témoin que je ne voulais pas te faire du mal! Quand j'ai reconnu ta voix, je ne sais plus ce qui s'est passé en moi. Tu as chanté... mon péché m'est monté à la gorge comme un vomissement. J'ai cru que j'allais mourir. Je voulais fuir, je ne pouvais pas. Tu as prié, alors, clairement, j'ai vu la chose: j'ai vu les croix, sur la colline, comme à la Terrucole; au milieu, celui qui souriait, avait ton visage, il me regardait... comme tu me regardes, il me disait des choses... comme tu en disais. Alors mon coeur s'est crevé dans ma poitrine. Ah! Maï, Maï, j'ai bien fauté, mais j'ai bien souffert, pourras tu, vraiment me pardonner jamais?

—Ne pas te pardonner, moi, quand il t'a pardonné, Lui! Va, c'est fait depuis longtemps, te dis-je. Lève-toi, maintenant, je le veux. Tu es le fils, tu es le maître. Ouvre l'armoire; tu trouveras là, à gauche, sous les chemises, un vieux bas plein d'écus; dès demain, tu iras les porter à ton ancien patron: c'est ton honneur que je t'ai gardé et que je te rends. Pardonné de Dieu, pardonné de ta mère, en règle avec les hommes: qui donc oserait t'insulter, désormais?—Et la mère, levant bien droite sa tête blanche, regardait autour d'elle d'un air de suprême défi. Ses yeux rencontrèrent un petit paquet noir, écroulé dans un coin, sur une chaise.

—Ma fille, ma Romaine! dit-elle, courant à elle, la relevant et découvrant un pâle visage tuméfié par les larmes, encore secoué de sanglots.

L'enfant avait regardé avec épouvante, d'abord, puis avec stupeur la scène entre la mère et le fils. «L'homme» n'était donc plus un brigand venu pour les tuer, ni un revenant. C'était Yanoulet, ce Yanoulet dont elle n'avait jamais entendu parler avant ce soir, mais dont elle sentait la présence mystérieuse dans les pensées de la veuve, depuis si longtemps. Yanoulet le voleur, il est vrai, mais le fils toujours aimé, toujours attendu, celui auprès duquel elle n'était rien qu'une pauvre orpheline élevée par pitié, par bonté. Pour la première fois elle sondait sa misère: personne au monde ne l'aimerait, elle, comme il était aimé, lui, le coupable, envers et malgré tout, d'une tendresse généreuse, magnifique, sans borne! Et elle s'était agenouillée, elle priait, cherchant instinctivement ailleurs ce qui ne serait jamais pour elle ici-bas, ce dont elle n'avait jamais senti encore en elle le torturant besoin.

—Tiens,—dit la Maï—amenant la petite fille tremblante et résistante à Yanoulet,—voici ma consolation. Je l'ai trouvée au pied du Calvaire, un matin que j'avais été prier pour toi, deux ans après ton départ. Elle est l'enfant de mes larmes; sans elle je n'aurais peut-être pas supporté mon chagrin: aime-la pour tout le bien qu'elle m'a fait.

Romaine reculait, effrayée, farouche encore. Mais un son vague montait de la plaine, son lointain, d'abord, puis plus proche, plus distinct.

Jean courut à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. Le son s'épandit dans la chambre, grave et réconfortant comme la voix du bien, apportant avec lui des torrents de souvenirs, des flots d'espérance.

—Les cloches de Noël! s'écria l'orpheline. Et tous trois, gravement, en silence, ils se signèrent, adorant en leur âme l'enfant divin!

Décembre 1901.

A. Louis