III
«De stériles succès notre journée est pleine.»
SULLY PRUDHOMME.
(Le temps perdu.)
—«Vive Noël, je ne serai pas mangé!» s'écria le petit raisin de Corinthe. Et il se mit à brûler joyeusement dans le rhum enflammé, où il devint un charbon noir, de la grosseur d'un pois chiche».
Nadine tourne avec peine la dure pâte dans le saladier de faïence. Les «petites soeurs», le nez en l'air, leurs cheveux bruns et leurs bras maigres poudrés de farine, l'écoutent attentivement. D'avoir enlevé les pépins à tant de raisins secs dont plus d'un a changé de destination en route, leurs joues et leurs doigts sont tout poisseux; d'avoir tant travaillé, elles sont fatiguées et soupirent.
La porte s'ouvre:
—Tu arrives à point, s'écrie Maggie; l'histoire est finie et le pudding aussi. Nous t'attendions pour le remuer, il ne manquait plus que toi.
—Laisse moi, dit Jacques.
—Mais non, mais non, tu n'y échapperas pas, toi non plus! Il serait manqué! Tu sais bien, pour qu'un pudding de Noël soit bon, il faut que tout le monde y ait travaillé, c'est «Miss» qui le disait. Sens comme il sent bon! Il sent le rhum! Et ces petits morceaux verts, c'est du cédrat!
—J'ai la migraine; et puis il faut que je sorte. Nadine, viens, j'ai à te parler.
Il était très pâle et ses lèvres avaient de petits mouvements convulsifs. Quand ils furent seuls:
—Je ne puis pas accepter, dit-il, en tendant l'enveloppe à sa soeur. Je préférerais subir la pire des réprimandes, recevoir des coups, être chassé de la maison, tout, plutôt que cela! Comment as-tu pu croire que j'aurais le coeur...
—Je te comprends, mais il le faut.
—J'aimerais mieux en finir tout de suite, me tuer comme un chien...
—C'est possible. Mais avant toi il y a Père.
—Jamais, jamais, je ne consentirai...
—Ne dis pas de folies. Va te promener. Réfléchis. Accepte: elle te l'ordonnerait.
Sans répondre, Jacques quitta la chambre. Sa soeur le vit traverser la cour et se diriger vers l'écurie. Un moment après il reparaissait à cheval. Elle ouvrit la fenêtre:
—Reviendras-tu pour déjeuner?
—Je ne sais pas. Si je ne suis pas de retour, excuse-moi.
—Oui.
Et il partit.
Lorsque, vers midi, Nadine et ses soeurs descendaient du break qui les ramenait du temple, la grosse Perpetua accourut, toute rouge:
—Signora, signora, le courrier a porté les bananes et les mandarines, mais pas les huîtres. Comment allons-nous faire maintenant? Monsieur Jacques a pris la jument, et Monsieur défend que le cheval aille en ville deux fois de suite. Il faut une bonne heure pour aller à pied à Borena, un peu plus pour en revenir. Il est midi moins dix: or, après déjeûner, personne n'aura le temps... Povere, nous sommes bien!
—Vous reste-t-il des truffes blanches?
—Quelques-unes.
—Faites un risotto aux truffes.
—Un risotto! pour un grand dîner? Dieu du ciel, cela ne s'est jamais vu! C'est bon quand on est seul!
—Oh! un dîner d'intimes! Ces messieurs l'aiment tous, je le sais, et ces dames trouveront que vous le faites fort bien. Vous verrez qu'elles m'en demanderont la recette.
—La signorina en parle à son aise! Que la Madone dessèche ma langue dans mon palais si je sais avec quoi je le ferai crever.
—N'avez-vous pas du bouillon?
—Basta! bien sûr que j'en ai, mais tout juste pour le potage de tout ce monde, sans compter ceux, que Monsieur va toujours chercher au dernier moment.
—Ajoutez du liebig.
—Du liebig! par santa Perpetua, ma patrone, ce serait du propre! Avec un peu d'eau tiède, n'est-ce pas, comme à l'auberge de la Serafita? Non, non, je ne suis pas une cuisinière à liebig, moi!
—Eh bien! faites comme vous pourrez, ma pauvre fille, débrouillez-vous!
—Nadine! criait au même instant Lucette, qui accourait tout en larmes, Nadine! regarde mon bracelet, il est brisé! Maggie, la méchante, l'a tiré très fort et l'a démoli!
—Je ne l'ai pas tiré fort du tout, Mademoiselle, dit celle-ci qui la suivait, rouge comme un petit coq.
—Si, Mademoiselle, vous l'avez tiré très fort; la preuve, c'est que vous l'avez cassé.
—Il était cassé avant, ce n'est pas ma faute, je l'ai à peine touché.
—C'est pas vrai, et même vous l'avez fait exprès, j'en suis sûre. Je piétinerai le vôtre!
—Si tu approches ta main... tu verras ce qui t'arrivera. D'abord, je te giflerai et puis je jetterai ton joli plumier neuf au feu.
—Tu es une vilaine!
—Et toi, une rapporteuse!
La grande soeur eut de la peine à les calmer.
—Comment, un jour de Noël, se battre! c'est bien mal! grondait-elle doucement. Maggie, tu me fais beaucoup de chagrin!
Elle promit à Lucette de faire arranger le bijou, et, en attendant, lui prêta une de ses bagues. La petite était repentante; l'autre boudait.
La jeune fille regarda la pendule: midi et quart!
—Il faudrait vite déjeuner. Maggie, va dire à Agnese de venir mettre le couvert. Vos amies arrivent vers deux heures; il faut, avant, que l'on ait mangé à la cuisine et que la salle à manger soit débarrassée.
L'enfant revint.
—Agnese dit qu'elle n'est pas prête. Elle veut, d'abord, finir les chambres. Elle grogne et prétend qu'elle a plus d'ouvrage qu'elle ne peut en faire aujourd'hui.
—Je l'ai pourtant fait aider.
Nadine allait sonner pour faire venir l'insolente et la forcer à obéir, mais elle se contint. La femme de chambre avait mauvais caractère, c'était vrai; pourtant, au fond, elle était dévouée et honnête. Comme la cuisinière, elle avait été choisie et dressée par Mme Meydan; cela seul leur donnait à toutes les deux une grande valeur aux yeux de la jeune maîtresse de maison. Et puis, dans ce coin perdu de montagne, il était si difficile d'avoir de bonnes servantes! Toutes voulaient s'en aller en ville pour gagner davantage. De plus, M. Meydan était accoutumé à leurs soins; ne valait-il pas mieux supporter quelque chose que de l'exposer à être moins bien servi? Les domestiques sentaient tout cela et en abusaient.
—Bon! fit la grande soeur. C'est moi qui mettrai le couvert. Enfants, venez m'aider!
—Pourquoi Jacques n'est-il pas là? demanda le père en se mettant à table.
—Il avait des courses à faire en ville.
—Ne pouvait-il s'y prendre plus tôt ou les faire cette après-midi? Il a flâné toute la matinée dans la maison. C'est singulier que, sur quatre repas qu'il peut prendre avec nous, il en escamote un. Ne doit-il pas repartir demain soir?
—Oui.
—Ce procédé-là est inqualifiable. On avertit, au moins!
M. Meydan se tut. Il était très froissé. Le repas fut maussade, malgré les efforts que fit Nadine pour l'animer. Lucette pensait à son beau bracelet cassé; elle avait envie de pleurer; Maggie boudait toujours. Agnese, qui servait, avait une figure renfrognée.
«Pour un joyeux Noël, c'est un joyeux Noël!» pensa la jeune fille, se souvenant des paroles de son frère, le matin.