IV

«Reste là, ô mon âme! suspendue comme
un fruit, jusqu'à ce que l'arbre meure.»

SHAKESPEARE.
(Cymbeline.)

Comme on s'amuse! La maison est au pillage. Les «petites soeurs» et leurs amies «font» des charades. Nadine a mis à leur disposition, pour s'habiller, la grande chambre de débarras du second, où, depuis des années, s'entassent dans des caisses et dans des cartons, les vieux habits et les chapeaux démodés de la famille. Aussi, quelles trouvailles! quelles résurrections de choses oubliées! Monsieur Meydan a ouvert la porte de son cabinet pour voir passer les «actrices». La contrariété du déjeuner est oubliée; il rit de leurs inventions cocasses. La grande soeur les aide à se déguiser, leur donne des idées, puis elle descend bien vite, contenir, distraire les «spectatrices», impatientées d'attendre. Dans leurs longues robes de dame où elles s'entravent, avec leurs cheveux relevés en chignon, sous la voilette trop serrée qui se colle à leurs nez enfantins et accroche leurs cils, elles sont adorables, les fillettes. Elles ont, à la fois, les attitudes, le parler de vraies dames, avec des idées d'enfant d'une exquise naïveté. Maggie a découvert un vieux costume de Jacques, abandonné depuis des années au fond d'une malle. Toutes en même temps veulent être «l'homme». A l'aide d'un bouchon brûlé elles se font des moustaches et prennent une grosse voix, une démarche martiale. Mais, quoi qu'elles fassent, leur tournure, déjà féminine, prête une grâce étrange au vilain vêtement raide; leur bouche paraît plus fraîche et plus pure sous l'horrible trait noir qui la dépare..

Une mignonne blonde, déguisée en mariée, vêtue d'une longue robe blanche, un rideau sur le visage en guise de voile, passe, modeste, les yeux baissés, donnant le bras à un turc à turban, drapé dans un tapis de table. Un petit mitron, en bonnet de papier, vient timidement embrasser Monsieur Meydan. C'est Lucette. Qu'elle est drôle ainsi!

Puis, le goûter dans la salle à manger, la montagne de merveilles empilées sur un plat, le chocolat mousseux. On va chercher Papa pour qu'il prenne sa part des bonnes choses. Il ne mange pas, mais s'égaie des vives saillies qui partent comme des fusées, des yeux brillants, des joues roses. Nadine, debout, remplit les tasses, fait passer les merveilles, pense à tout. Sa bouche, si fraîche dans son beau visage pâle, a un petit sourire contraint, nerveux. Ses yeux gris n'ont pas de rayons. Son rire sonne faux; sa voix, parfois, se brise. Il y a, en elle, quelque chose d'absent et de douloureux que son père lui a déjà vu sans y prendre garde, et qui le frappe, en ce moment, pour la première fois. Il l'observe attentivement.

—Pourquoi Jacques ne rentre-t-il pas? se demande-t-elle avec angoisse.

Enfin les «amies» sont parties. L'heure du dîner approche. La jeune maîtresse de maison jette un dernier coup d'oeil à la table. Oui, c'est bien. Sous le grand lustre ancien d'où vingt bougies envoient leur joyeuse lumière, une énorme touffe de gui est suspendue. Ses petites boules blanches, ainsi éclairées, ont l'air de perles fines. Dans le grand surtout d'argent du milieu, les cyclamens et les fougères de la serre se mêlent avec grâce. Les cristaux étincellent. L'argenterie de vieille maison bourgeoise, soignée de mère en fille, étale son luxe solide sur le beau linge damassé très blanc, à côté de la porcelaine à filets dorés. Une guirlande de houx, qui court tout autour de la table, relève par le ton vif de ses baies et le vert sombre et lustré de ses feuilles, toutes ces blancheurs. Des menus, peints par la jeune fille dans les longues journées d'automne où elle était seule avec son père, prouveront aux convives qu'elle a pensé à eux bien longtemps à l'avance. Le feu brûle clair dans la grande cheminée: tout a un air confortable et accueillant. Un tour à la cuisine, puis vite les «petites soeurs».

Elles s'habillent en bavardant, encore toutes vibrantes de plaisir. Nadine arrive à temps pour «faire le noeud» du ruban qui attache leurs longs cheveux bruns démêlés avec peine, et pour mettre les robes blanches. Elles vont très bien, les cols aussi. Que les petites chéries sont gentilles ainsi! Les yeux de Maggie brillent, son teint est animé. Lucette a «très chaud»; elle plaque les paumes de ses mains fraîches sur ses joues à peine teintées de rose; ses yeux, profonds et doux, s'attachent à ceux de la grande soeur qui l'embrasse tendrement puisant un peu de force dans ce regard, si semblable à un autre regard aimé. Elle est horriblement lasse; elle a peine à se tenir debout. Comme il serait bon de se coucher, de mettre sa tête lourde et brûlante sur l'oreiller frais! Non pour dormir, cependant, elle est trop inquiète. Jacques n'est pas encore rentré, où peut-il bien être allé? Il avait l'air si désespéré! Pourvu, mon Dieu!... mais non, c'est une crainte insensée! Que, cette après-midi a été interminable!

Un coup de sonnette à la grille: est-ce lui? Nadine court à la fenêtre. Oui, Dieu soit loué, c'est lui. Elle reconnaît le pas de la jument sur le gravier. Voici, près du bassin, la haute silhouette d'un homme à cheval. Mais se trompe-t-elle? on dirait qu'il n'est pas seul! Une autre silhouette se détache de la première, au détour de l'allée. Qui peut être ce second cavalier? Serait-ce, déjà, un convive? Il n'est que six heures vingt, le dîner est pour sept heures et demie. Ce buste long et mince... mais c'est sans doute celui de «l'ami Calvetti»! Comme il demeure très loin, il arrive toujours trop tôt, pour ne pas être en retard. Jacques l'aura rencontré en chemin.

—Comment, Dine, s'écrie celui-ci en entrant, tu n'es pas prête! Il y a du monde au salon, descends vite! Je m'habille en deux temps, trois mouvements, et je te rejoins.

La jeune fille se précipite dans sa chambre. Elle n'a pas le temps de changer de robe. Ah! tant pis! Elle brosse ses cheveux, se lave les mains, met un col de dentelle sur son corsage qu'elle ouvre un peu, pique une rose, se regarde:—«J'ai déjà l'air de ce que je serai bientôt, une vieille fille», se dit-elle en riant, et rapidement, elle descend. Elle entre dans le salon, mais, soudain, s'arrête, les jambes cassées, tout le sang de ses veines refluant vers son coeur. D'un air égaré, elle le regarde venir: car c'est bien lui, elle ne rêve pas, c'est bien ce visage brun dont chaque trait semble gravé au fond d'elle-même, sa taille élevée, un peu inclinée en avant. Pourquoi est-il si pâle? Il plonge dans ses yeux ce regard direct, inquisiteur, qui pénétrait, jadis, jusqu'en ses plus intimes pensées.

«Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie», songe-t-elle. «Je n'avais pas besoin de cette épreuve, aujourd'hui, par surcroît».

—C'est Jacques qui a voulu que je vienne, dit la voix aimée, assourdie, en ce moment, par une suprême angoisse. Il prétend—il se trompe, n'est-ce pas?—il dit qu'il y a un malentendu entre nous, que, si vous n'avez pas voulu de moi, il y a deux ans, ce n'était pas, c'était... par devoir, par dévouement; que si vous aviez été libre... On croit facilement ce que l'on espère; je n'ai pas pu résister au désir de venir savoir si c'est vrai. Pardonnez-moi!

Nadine n'entend plus rien. Une joie surhumaine l'envahit toute, brisant ses dernières forces, brouillant le contour des choses, l'emportant dans un tourbillon de fidélité. Elle va tomber, mais un bras vigoureux la retient. Elle laisse aller sa tête sur une chère épaule. Aussitôt, quel repos invraisemblable, divin, succédant à tant de tourments! Quelle sécurité délicieuse après tant d'inquiétudes, quelle douceur, quelle paix!

—Alors, c'est vrai? demande-t-il très bas, en se penchant sur le blanc visage adoré.

—Oui...

Il se baisse encore davantage: tout semble aboli sauf eux-mêmes et la minute présente qui contient l'éternité. On marche dans le corridor... Ils se séparent, tremblants comme des coupables, ivres, véritablement ivres de bonheur.

—Mais, alors, je ne comprends pas... pourquoi ce «de beaucoup trop jeune» qui m'a tant fait souffrir?

—J'avais promis... vous vous souvenez...

—De ne pas abandonner votre père? Je savais cela. Je vous aurais comprise et approuvée Pourquoi ne disiez-vous pas, tout simplement...

—Que je vous aimais, que je me sacrifiais à Père, à sa santé, à son bonheur? Non! D'abord, aurait-il accepté? Et puis, il était si malade, ce jour-là! Je le voyais si mortellement inquiet! Il fallait le rassurer, à tout prix, entièrement, lui donner le repos d'esprit qui, pour lui, à ce moment-là, était la vie même.

—Vous avez raison; j'aurais dû deviner, m'informer auprès de vous, avant. Mais j'étais affolé; on m'avait dit que vous aviez été demandée en mariage; j'ai craint qu'on ne vous prît à moi. Encore, si j'avais été sûr que vous m'aimiez! Je croyais bien l'avoir lu dans vos yeux, mais jamais vos lèvres ne me l'avaient dit. On doute toujours quand on aime vraiment, vous le savez. Je pouvais m'être trompé, avoir pris mes désirs pour la réalité. Si j'allais vous retrouver mariée ou fiancée! Sans réflexion, j'ai écrit. La réponse, de votre main, catégorique et nette comme un coup de couteau, a tranché toutes mes espérances. J'ai cru que vous ne vouliez pas de moi, que vous aviez pris cet invraisemblable prétexte pour me repousser.

—Un coup de couteau, c'est bien cela. Mais c'était ma vie qu'il détachait de moi, me semblait-il. J'écrivais sous les yeux même de Père, penché au-dessus de mon épaule, plein d'angoisse. Je n'avais qu'une peur: me trahir; qu'un désir: éviter, à tout prix, la crise imminente. Je me sentais une décision, une lucidité invraisemblables. Depuis, j'ai compris qu'au fond, sans m'en rendre compte... Vous n'avez donc pas songé que je pourrais vieillir?

—Je n'ai pas cessé un instant de l'espérer.

—C'est pour cela que vous m'évitiez si soigneusement?

—Et vous, ne me fuyiez-vous pas aussi? Que de fois j'ai vu disparaître votre robe quand j'arrivais dans un endroit!

—Ah! quelle peur j'avais, et quel désir de vous rencontrer, tout à la fois!

—Vous souvenez-vous, chez la vieille aveugle que je soignais, à Morlino? Je vous y ai surprise, un matin, lui faisant la lecture. Comme je gardais la porte vous ne pouviez pas sortir sans passer près de moi. Alors vous vous êtes réfugiée dans un petit coin, auprès de la cheminée, et vous êtes restée là, immobile et toute pâle.

—Vous aviez l'air si indifférent, si froid!

—Les battements de mon coeur m'empêchaient d'entendre quand j'auscultais la pauvre femme. Vous m'avez à peine salué.

—Je vous aimais tant, ce jour-là! Mon âme s'échappait de moi et s'en allait vers vous.

—Bien-aimée!

—Ah! c'est une cruelle souffrance de fuir toujours ce qui vous attire tant!

—Mais je ne faisais pas que vous fuir...

—Comment, vous m'avez donc cherchée, vous aussi, parfois?

—Avidement, sur tous les chemins, par toutes les rues. Votre nom montait à mes lèvres, même lorsque je ne croyais pas penser à vous, hantant mes heures d'études, obsédant toutes mes pensées, se substituant sous ma plume aux mots techniques. Chaque robe claire aperçue de loin, chaque jeune silhouette entrevue me faisait battre le coeur.

—Et moi! Que de fois ai-je été en ville sans aucun motif, dans l'espoir seul de vous rencontrer! Un soir d'hiver, à la nuit tombante, j'étais mortellement inquiète de vous; il me semblait que quelque chose vous menaçait. Je venais de terminer mes emplettes; je laissai Federigo avec la voiture devant la poste et je passai devant votre porte. Il n'y avait personne dans l'étroite et sombre rue en pente. La fenêtre de votre cabinet de travail était grande ouverte, vous vous teniez debout près d'elle, regardant anxieusement dehors. Votre buste se dessinait sur le fond éclairé de la pièce: que faisiez-vous là, par ce froid? Vous aviez l'air de m'appeler, de m'attendre, et vous ne m'avez même pas reconnue! Deux jours après votre père mourait subitement.

—Je n'ai aucun souvenir de cela; j'ai tant souffert, depuis! Alors, c'est vrai, vous sentiez que j'allais être malheureux?

—Oui. Et après, comme c'était cruel de ne pouvoir partager votre chagrin, de n'avoir pas le droit de pleurer avec vous!

—Chérie! Si je l'avais su, quel bien cela m'aurait fait! Et moi, savez-vous où je passais mes soirées, l'été, alors qu'on me demandait partout en vain, si bien que le bruit a couru en ville que j'avais une intrigue? Derrière la charmille, à vous écouter faire de la musique, avec votre père. J'arrivais, comme un voleur, par le saut-de-loup du bois.

—Vous étiez là? Je jouais pour vous.

—Je le sentais... Oui, vraiment, il n'y a pas que ce que l'on voit et ce que l'on touche qui soit réel. Viens, plus près...

—Mais ce bruit...

—Ce n'est rien. Laissez-moi, au moins, votre main. N'avons-nous pas été assez longtemps séparés? Il faut réparer tout cela! Pourtant, nous devons attendre et souffrir encore: car, vous le sentez, n'est-ce pas? je ne veux pas vous prendre à votre devoir. Si vous cessiez de le faire avant toute chose, ma douce vie, vous cesseriez en même temps d'être vous-même, vous ne seriez plus celle qui m'est si chère. L'épreuve, qui a mûri et fortifié notre amour, m'a aussi enseigné la patience. J'attendrai: je vous aime assez pour cela. D'ailleurs, vous m'aimez: voilà qui va m'aider singulièrement. Dans trois ou quatre ans, les «petites soeurs» auront terminé leurs études et pourront vous remplacer auprès de votre père. Alors je vous réclamerai comme mienne: car rien au monde ne peut nous séparer définitivement, n'est-ce pas, mon amour? Vous n'avez pas promis de ne jamais vous marier?

—Non, rassurez-vous. J'ai promis de ne pas laisser Père seul, d'élever les petites.

—Nous le préparerons à cette idée doucement, sans secousse. Nous le soignerons si bien, tous les deux, nous l'aimerons tant, qu'il vivra de longues années encore. Borena n'est pas si loin de «Paradiso» après tout! Quand les fillettes seront mariées, à leur tour, nous le prendrons avec nous ou nous viendrons ici.

Un grognement dans le corridor, bien accentué, cette fois, les fit brusquement s'éloigner l'un de l'autre, et s'asseoir, très sages, de chaque côté de la cheminée. C'était Jacques qui s'annonçait ainsi.

—Eh bien?—demanda-t-il en entrant—me suis je trompé?

Nadine était déjà suspendue à son cou et l'embrassait de toute son âme.

—Que tu es bon! que je t'aime! disait-elle.—Puis, tout bas: Nous sommes quittes, maintenant.

—Jamais! Ce que j'ai fait, moi, ne m'a coûté que quelques pas, tandis que toi... Ah! brave, brave chérie! et... vilaine sournoise qui cachais si bien son jeu! Il était introuvable, cet animal de docteur! Tu n'imagines pas à quel point il est entêté. Ah! il n'est pas précisément maniable, le cher ami, je t'en préviens! Il s'obstinait dans une modestie charmante, mais qui contrariait singulièrement mes projets.

—«C'est elle qui te l'a dit?» répétait-il comme un refrain.

—«Non, je l'ai deviné.

—«Si tu te trompais...

—«Tu en serais quitte pour un second refus... et pour un excellent dîner de Noël: le bonheur de ta vie et de la sienne vaut bien cela, que diable! D'ailleurs je suis sûr de ne pas me tromper.» Mais, voilà Papa! Je l'ai averti que je t'ai rencontré et amené. Il a trouvé cela tout naturel. Même, il est enchanté de te revoir, j'en suis sûr. Il t'aime bien, tu sais, et tant que tu ne lui prends pas sa fille...

Le dîner, fort bien préparé—Perpetua s'était surpassée —impeccablement servi par Agnese et Federigo, le cocher-jardinier, fut charmant. Nadine, placée en face de son père, était si belle, que tous les regards se portaient involontairement sur elle. Ses cheveux ondés avaient, sous l'éclatante lumière, des reflets d'or. Ses yeux, tout à l'heure encore comme voilés de brume, prenaient, sous leurs cils noirs, la couleur et la transparence des vagues par un beau matin d'avril. Un sang renouvelé montait de son coeur à ses joues et les animait; sa bouche souriait, vivante, aimable et douce, vrai fleur d'âme nouvellement éclose. Elle rayonnait véritablement, et dégageait autour d'elle du bonheur, de la jeunesse, de la grâce, de la bonté. Monsieur Meydan l'observait de nouveau. Il comparait son air radieux de maintenant à l'air angoissé de tout à l'heure; il commentait le brusque départ du matin au nom de Georges, et ce retour inopiné du docteur, sa joie évidente, aussi. Mille indices, auxquels il n'avait pas pris garde tout d'abord, ou qu'il avait repoussés, comme importuns, lui revenaient à l'esprit. La lumière se faisait en lui.

—A propos, et vos pintades? lui demandait Madame Malprat.

—J'ai réussi les grises, mais pas les blanches, répondait-il courtoisement, trouvant surprenant, qu'on pût s'intéresser à de si pauvres petites choses alors que de si graves événements se passaient autour de lui.

Jacques était heureux. «Cet épanouissement, c'est mon oeuvre», pensait-il avec satisfaction. Sans moi... Je puis donc encore être bon à quelque chose! Si j'ai fait beaucoup de mal, je sais, aussi, faire un peu de bien parfois.

—Cette petite Nadine est éblouissante, ce soir, dit Monsieur Malprat à sa voisine, Madame Lelong, plate et sèche personne, mère d'une fille insignifiante et prétentieuse.

—Oui, répondit-elle d'un air pincé. Il est vrai qu'elle s'habille si bien!

Aujourd'hui, au moins, sa toilette est plutôt modeste. Je lui connais cette robe depuis très longtemps. Elle a du goût, c'est vrai, mais ce n'est pas ce qu'elle met qui la rend jolie; c'est elle qui donne un air particulier à tout ce qu'elle porte. L'avez-vous jamais surprise, le matin, quand elle est dans sa tenue de petite maîtresse de maison active, avec ses cheveux bien relevés au sommet de la tête, ses jupes courtes, ses tabliers à bavette? Elle est exquise, ainsi! Ah! si j'avais un fils!

Pour ne pas trahir son secret, Georges se privait de regarder son amie, mais il la voyait quand même. Il discutait gravement littérature avec sa voisine, Madame Porchano, femme aimable et distinguée, qui, étant fort sourde, parlait à voix très basse; pourtant, il suivait chacun des gestes de la jeune fille, il ne perdait pas un mot de ce qu'elle disait. Comment cela se faisait-il? Ceci est un des menus miracles de l'amour, qui en fait bien d'autres.

Maggie, fière d'être assise auprès de «l'Ami Calvetti», comme une grande personne, causait avec lui de Florence, sa ville natale, heureuse de faire montre de son bon italien, et regardait, non sans dédain, Luce, confiée aux soins de Jacques, ainsi qu'une petite fille. Tout homme d'esprit qu'il était, le subtil célibataire ne dédaignait pas de se mettre en frais pour elle; il s'amusait de ses airs importants, sans cesser pour cela d'observer ce qui se passait autour de lui. «Melville de retour après deux années d'absence, Nadine radieuse, Meydan préoccupé, Jacques, gai comme un pinson, Malprat intrigué, Madame Lelong inquiète: va bene[30], pensait-il.

Note 30:[ (retour) ] Ça va bien.

Le pudding brûla comme jamais pudding au monde n'avait brûlé.

—C'est nous qui l'avons fait—dirent les fillettes—et aussi Nadine.

—Tiens! le petit raisin de Corinthe qui ne voulait pas être mangé! Vois-le, Dine! Il brûle tout seul, là, sur le bord, s'écria Lucette, de sa voix claire.

La grande soeur se mit à rire, les yeux subitement mouillés de larmes. «Comment, il n'y a que quelques heures que je racontais cette histoire, le coeur broyé d'angoisse? Et maintenant... Qu'il faut peu de temps pour changer toute une vie,» pensait-elle. «La véritable durée des choses se mesure en nous, non ailleurs.»

On se levait de table. Arrivé dans le salon brillamment éclairé:

—Eh! bien, carina mia[31], dit Monsieur Meydan à sa fille aînée en l'entraînant à l'écart, je crois que nous avons bien vieilli, depuis deux ans.

Note 31:[ (retour) ] ma chérie

—Non, Papa, dit-elle—mettant par un geste familier sa jolie tête sur l'épaule de son père et l'enveloppant de son regard aimant—tant que tu auras besoin de moi, je serai toujours de beaucoup trop jeune!

—Mais l'âge est venu d'aimer?

—Oui.

—C'était inévitable, et j'étais un vieux fou... D'ailleurs, tu as bien placé ton coeur, mon enfant!

Georges les regardait. M. Meydan lui fit signe d'approche; et, prenant la main de sa fille, sans parler, il la mit dans celle du jeune homme.

—Mon père! dit celui-ci, vivement ému.

—Oh! pas de phrases, s'il te plaît! Tu es un fieffé voleur et tu mériterais la corde. Mais si tu me laisses ma fille encore un peu de temps, je te pardonnerai.

—Voleur, moi? Je ne vous enlève rien, et je vous donne un fils.

—Des mots, des mots, tout cela! Celui qui nous prend le coeur de notre enfant est un voleur, et le plus effronté, le plus dangereux de tous, je n'en démords pas. Un voleur excusable, un voleur pardonné, aimé même peut-être, mais un voleur.

Les «petites soeurs», intriguées de ce colloque, avançaient leurs têtes curieuses vers le groupe. Les dames s'éventaient d'un air discret.

Jacques s'en aperçut.

—Eh bien, docteur! dit-il tout haut à Georges en s'approchant, comment trouves-tu papa, ce soir?

—Mais beaucoup mieux, je suis très content. Son pouls est excellent, régulier, ferme; cela va parfaitement!

La soirée passa très vite, comme tout ce qui est vraiment bon en ce monde. Le gros voisin, Porchano, congestionné par le dîner, proposa de faire un whist et alla s'installer à la table préparée dans le petit salon contigu avec sa femme, Madame Lelong et Madame Malprat.

«L'Amivetti», comme l'appelaient les enfants autrefois, avait pris Luce sur ses genoux, et caressait tendrement ses cheveux noirs. Maggie s'était assise tout contre lui. Pour parler aux fillettes, il adoucissait sa voix sonore et mettait des diminutifs câlins aux mots de sa langue natale, si douce déjà.

—Chéries, laissez donc ce pauvre «ami» tranquille, dit la soeur aînée.

Le Toscan étendit sa longue main maigre au-devant de Luce, comme pour défendre un trésor menacé, et répondit par un simple mouvement de sa grave tête expressive. Puis, levant ses sombres sourcils, d'un regard il montra le piano à Nadine.

Il avait raison, l'Amivetti, c'était ce qu'il fallait; les coeurs étaient trop émus pour qu'on pût parler. Elle obéit. Monsieur Meydan prit son violoncelle; Georges, debout auprès du piano, tournait les pages. Monsieur Malprat s'installa dans un coin sombre, loin de l'éclat des lampes, et s'apprêta à écouter.

Bientôt, entraînées par le chant divin, l'âme du père et celle de l'enfant n'en firent plus qu'une. La jeune fille disait son amour, sa tendresse filiale, sa joie d'avoir vaincu son coeur et tenu ses promesses envers la grande amie absente, présente, toujours! Lui, Monsieur Meydan, pensait à sa femme, aussi, à l'aurore de leurs tendresses, à son bonheur si elle avait été là, à sa Nadine, précieuse entre tous ses enfants, qu'il perdait et retrouvait à la fois ce soir-là,—à tant de joies, à tant de douleurs si intimement mêlées dans son âme, comme dans toute âme qui a vécu et aimé. La voix profonde, presqu'humaine, du merveilleux instrument chantait cela, et bien d'autres choses encore; elle évoquait ces choses inexprimées, inexprimables que nous entrevoyons et que la musique évoque: ébauches de pensées, intuitions d'au-delà, qui se compléteront, s'expliqueront dans une autre vie.

Jacques, enseveli dans un fauteuil, derrière un paravent, pleurait comme un enfant, sans savoir au juste pourquoi, en une détente de ses nerfs surmenés. Maggie écoutait de toute sa petite âme ardente, les yeux brillants, les lèvres serrées. Luce s'était endormie, sur les genoux de son grand ami. «Carissima[32]», pensait celui-ci, «pauvre petite fille douce et frêle, tu perds ta mère une seconde fois, ce soir. Ta «Grande» sera toujours la plus tendre des soeurs, mais rien qu'une soeur, désormais. Elle aime, elle est aimée, heureuse... l'amour comblé rend égoïste, même les meilleurs: il est à soi-même tout son univers. Elle va perdre ces divinations, ce délicat toucher que seule donne la souffrance profonde».

Note 32:[ (retour) ] Superlatif de chère.

—Hum! fit M. Malprat, en se levant, lorsque la dernière note s'éteignit dans le salon silencieux. Ce Beethoven, quel génie! Ma petite Nadine, tu as joué comme un ange! Quant à toi, Meydan, j'ai toujours dit que tu as manqué ta vocation: tu es un musicien de premier ordre; c'est un crime de cacher un pareil talent... Vous m'avez fait passer une heure divine!

—Bonsoir, heureux homme! dit monsieur Calvetti, en passant, à Georges. Voilà une sonate qui comptera dans plusieurs vies.

—Nous pourrions bien apprendre quelque chose de nouveau, avant longtemps, dit madame Malprat, à madame Lelong, dans le jardin, comme elles s'en allaient précédées de Federigo qui portait une lanterne, et suivies des autres invites.

—Vous croyez? répondit la pauvre dame, qui avait jeté son dévolu sur Georges Melville pour sa fille, et qui voyait ses beaux projets matrimoniaux s'en aller à vau-l'eau—si ce mariage avait dû se faire, il y a longtemps qu'il serait fait, ce me semble!

Les fillettes, glorieuses d'être restées au salon pour la première fois jusqu'à minuit, montaient, tout ensommeillées, l'escalier de pierre, pendues chacune au bras de leur soeur.

—Dine! s'écria Lucette, comme nous avons été heureuses, aujourd'hui! C'était vraiment un fameux Noël! Jamais je ne me suis autant amusée!

Une tasse fumait sur la table, au pied du lit de la jeune maîtresse de maison. «Les excuses d'Agnese», pensa-elle; «pauvre brave fille, j'ai mieux que son tilleul».

En posant la lampe sur la cheminée, elle vit une enveloppe, placée sous la photographie fanée. Elle l'ouvrit, et trouva le récépissé d'une lettre chargée, puis un papier avec ceci:

«C'est parti, et, en même temps, ma démission du «Regina Club». Je ne jouerai plus, je te le jure sur son souvenir, prie pour moi.»

Nadine se jeta à genoux devant son lit; alors sur ce même coussin qui avait étouffé ses sanglots le matin, elle laissa couler de douces larmes de reconnaissance et de joie.

Décembre 1903.

TABLE

Nuit de Noël

Regard maternel

Le Larron

Le nourrisson de la Poupin

Joyeux Noël