II.

Si vous ne connaissez pas Saint-Maur et ses ombrages, vous êtes bien heureux, d'abord parce que Saint-Maur est laid, puis parce que ses ombrages sont inondés de poussière, d'une poussière à désespérer la palette des peintres.

Rien qu'en voyant ces arbres et ce morne village parisien, où l'on transporta Carrel expirant, je fus pris d'une grande tristesse. Il m'avait toujours semblé que la maison d'un poète devait être fraîche et souriante; je trouvai l'habitation de Béquet froide et morose. Quoi de plus malheureux que les auteurs, pensais-je, ils inventent des oasis délicieuses, admirables, dans leurs moindres livres, et tous leurs poëmes, tous leurs rêves aboutissent à une mauvaise treille, à des gazons brûlés et à une vieille servante qu'ils prennent pour Amadryade!

Cela me fit penser à regarder un peu la servante de notre ami.

C'était un composé curieux, qui tenait à la fois de la gouvernante, de la tourière et de la Maritorne; elle avait en main un pot de réséda quand nous entrâmes, et elle le laissa tomber à notre aspect, en manifestant les signes de la plus grande surprise.

—On ne nous attend donc pas? demandai-je à Loëve-Veymars.

Il n'eut pas le temps de répondre, une fenêtre s'ouvrit: il en sortit la tête de Béquet.

—Ne parlez qu'en allemand à la Bérésina, nous dit-il, car elle est bien digne de cette nation par sa lenteur. Entrez, la table est mise et vous n'aurez pas d'indigestion!

Le dîner était frugal, en effet, et nous essuyâmes, à son endroit, un feu roulant de citations latines. Nous y répondîmes humblement par l'offre d'un pâté de Chevet, que nous tirâmes de notre voiture. La Bérésina nous fit une mine gracieuse. Elle se démit vite de sa mauvaise humeur, et nous nous assîmes.

Entre ces deux convives, je n'avais vraiment qu'à écouter. Loëve-Veymars, à qui j'adresserais bien volontiers l'ode d'Horace: O navis referent in mare! etc, était un spirituel lutteur; il entama bientôt une escarmouche piquante avec Béquet. Le talent de Loëve-Veymars était net, concis, plein de charme et d'élégante atticité. Aucun auteur n'a laissé sur le théâtre, et sur mademoiselle Mars en particulier, de plus fines appréciations. On mit de côté les poètes latins pour parler de mademoiselle Mars. La Bérésina ressemblait à Laforêt: elle écoutait. Le dîner fut long et très gai; Béquet nous y lut la seule lettre qu'il eût reçue de mademoiselle Mars à titre d'éloges; il y était question du Mouchoir Bleu. Je n'ai jamais lu une pareille page de critique, cela était délié comme Marivaux. Il avait fallu faire violence à la modestie de Béquet pour qu'il nous allât chercher cette page précieuse[1]. La conversation qui suivit cette lecture eut pour objet différents épisodes de la vie de mademoiselle Mars; Béquet nous conta, entre autres, le trait suivant:

Mademoiselle Mars vit un matin arriver chez elle,—je ne sais plus en quelle année, ce devait être vers 1825,—un jeune homme de bonne mine qui lui présenta un manuscrit. Ce garçon avait vingt ans, il était venu de sa province à Paris; il n'avait lu qu'une chose encore, l'affiche du Théâtre-Français, et sur cette affiche le nom de mademoiselle Mars. Se faire présenter chez elle, il n'y fallait pas songer; il ne connaissait âme qui vive. Un soir il entre au théâtre, où mademoiselle Mars jouait Fanchette de la Belle-Fermière. Il la regarde, il l'admire, il sort du parterre à moitié fou. À peine dans Paris, il s'aperçoit bien vite qu'il n'était pas mis comme tout le monde, le monde de Paris qui sait vivre et s'habiller. Il avait peu d'argent, il en attendait de son père; il emploie le peu de ressources qu'il a à s'habiller convenablement. L'idée de voir de plus près mademoiselle Mars s'empare de son cerveau avec une telle force que le lendemain, en se levant et après s'être équipé, adonisé de son mieux, il roule dans sa main gauche un cahier de papier blanc, puis le voilà qui court chez mademoiselle Mars. Il sonne, il attend, il dit son nom, un nom fort honorable et fort estimé dans sa province, mais inconnu dans la capitale; il est introduit enfin. Il balbutie quelques mots: mademoiselle Mars l'écoute, elle lui parle avec bonté, il se trouble, et quand elle lui demande son manuscrit, il se déferre tout-à-fait. La rougeur lui monte au front, il est en nage, il se lève, puis le voilà courant avec cette rame de papier,—ce drame mensonger d'un pauvre enfant!—jusqu'aux alentours du Palais-Royal.—J'ai menti, se dit-il, j'ai menti, elle doit me mépriser! Il entre chez un armurier, et achète un pistolet. Le soir, et je ne sais à quelle occasion, il est invité chez un de nos plus riches banquiers. M. Shikler, de la place Vendôme. Le jeu à la mode était alors l'écarté. Notre jeune homme entre dans ces salons, il voit une table à laquelle on le convie de s'asseoir; il n'a jamais joué de sa vie, le voilà qui joue. Il passe une première fois, une seconde, une troisième, en un mot, il passe dix-sept fois! L'enjeu modeste qu'il a mis sur table est devenu une fortune; il a peur, il perd la tête… Cependant il faut se lever, il ramasse les pièces éparses sur le tapis, fuit par le grand escalier et les jette à pleines poignées aux laquais de M. Shikler.—Quel malheur! s'écrie-t-il en s'esquivant comme un malfaiteur, quel malheur! oh! j'ai gagné! j'ai gagné, et l'on croira que je ne suis qu'un voleur!

Il reste chez lui, s'y barricade, et, exalté par les événements de sa journée, il se brûle la cervelle…

Béquet connaissait la famille de ce jeune homme; il était le lendemain dans la loge de mademoiselle Mars, quand il reçoit une lettre annonçant cet événement: cette lettre était du maître de l'hôtel habité par le jeune homme. Béquet se lève en s'écriant: «Le pauvre N…! oh! si vous l'aviez connu! C'était bien le garçon le plus timide, le plus gauche… Je ne le savais pas encore à Paris, pourquoi faut-il qu'il y soit venu!» Tout en parlant ainsi, Béquet regardait mademoiselle Mars; il la voit pâle et tremblante.

—Mon Dieu! s'écrie-t-elle, mon Dieu! vous venez de nommer ici un jeune homme que j'ai vu hier, un jeune homme, n'est-ce pas, qui est venu chez moi avec un manuscrit?

—J'ignorais cela, dit Béquet.

—Eh bien! ce jeune homme, je l'ai vu… oui, je l'ai vu en rêve cette nuit… dans un rêve singulier. Il tenait en main un pistolet!

Béquet resta confondu. Nul au monde n'avait pu apprendre les détails de ce suicide à mademoiselle Mars; mais elle avait rêvé, véritablement rêvé l'image du suicidé.

Un pareil fait ne doit être suivi, à notre sens, d'aucun commentaire; il servirait seulement, selon nous, à établir la faculté d'exaltation de mademoiselle Mars. Pour peu qu'une figure fût accentuée et qu'elle l'eût entrevue, cette image se gravait dans son esprit en contours ineffaçables. Il lui est souvent arrivé en province, de reconnaître des personnes qu'elle avait à peine fréquentées.—À certains passages de ces mêmes souvenirs, on rencontrera aussi dans sa vie d'étranges prédestinations.

Ainsi, mademoiselle Mars qui professa toute sa vie un culte pour les violettes,—ces fleurs au parfum suave et modeste,—devait se voir enterrée avec un bouquet de ces mêmes fleurs au côté, sans qu'on sût quelle main mystérieuse les avait placées sur sa poitrine.

Elle est morte aussi dans le mois qui porte son nom.

Sa fille est morte le 31 du mois de mars.

L'histoire de la mésange donnée à Béquet par mademoiselle Mars ne mérite pas moins de trouver sa place dans ces mémoires. Béquet en eût fait seulement le pendant du Mouchoir bleu.

Enfin mademoiselle Mars recevait tous les ans, à sa fête (la Saint Hippolyte), au milieu de bouquets d'amis, de fleurs achetées à grands frais chez madame Prévost, un simple bouquet d'héliotropes… L'auteur de cette offrande, renouvelée tant de fois et avec le même silence, resta toujours inconnu, du moins de toute autre personne qu'elle.

Sans anticiper ici davantage sur ces détails purement biographiques qui retrouveront leur place en temps et lieu, nous pouvons avancer hardiment que peu d'actrices eurent d'abord une existence plus brillante que mademoiselle Mars, du moins du côté de la fortune; seulement la vie pratique l'usa. Les journaux qui ont bien voulu parler du nitrate d'argent employé par elle sur la fin de sa vie comme cosmétique pour ses cheveux se sont arrêtés froidement à l'épiderme; ils ne savaient rien du caractère de mademoiselle Mars. Ce n'est point une misérable teinture, un fard apprêté plus ou moins bien qui a déterminé chez mademoiselle Mars ces lésions graves, organiques, c'est sa vie elle-même, vie active, nerveuse et singulièrement tourmentée par son propre besoin de volonté. Les esprits vulgaires ne se doutent pas à quel prix on achète souvent l'éclat, les indifférents s'embarrassent peu de ces luttes sourdes, incessantes contre l'envie. Les véritables amis de ce talent, l'honneur de la scène, demandaient à Dieu qu'il ne séparât pas pour elle le bonheur de la gloire: Dieu les a-t-il exaucés? Mademoiselle Mars eut à subir, vers la fin de sa carrière dramatique, des préférences et des injustices: le présent l'a vengée de l'ingratitude avant l'avenir; elle n'en a pas moins souffert de ces combats violents. Affirmer seulement qu'elle est morte de chagrin, de désillusion, de satiété, c'est mentir aux faits, à l'évidence; c'est arranger une histoire de fantaisie.

Mademoiselle Mars est morte avec un mot admirable sur les lèvres, un mot digne de Bossuet.

L'abbé Gallard avait été amené près d'elle; il venait de joindre sur le lit de la mourante ces deux mains aussi blanches que deux beaux lys; il lui parlait de Dieu en prêtre noble et intelligent.

Quand cette confession—on sait que mademoiselle Mars s'est confessée sans nulle répugnance—fut finie à ce pacifique chevet, un ami bien cher et bien dévoué, s'approcha de mademoiselle Mars:

—Eh bien, lui dit-il avec un sourire voilé de larmes; cela ne fait pas mourir!

—Non, répondit-elle, mais cela aide à mourir!

C'est par ces paroles que cette vie simple et touchante devait être close; c'est par cette dernière abnégation d'elle-même que mademoiselle Mars vivra. Tout le temps qu'elle a souri et parlé, mademoiselle Mars a mis son cœur, son esprit au service des gloires ou des amitiés contemporaines; elle n'a reculé devant aucun sacrifice. Cette voix d'un attrait, d'un pouvoir incomparable, ce talent net, éprouvé, elle l'a prêté à toutes les tentatives, à toutes les expériences du style et de la pensée, ne reculant ni devant le drame, qu'elle haïssait d'instinct, ni devant d'autres essais, où l'on semblait prendre plaisir à la compromettre. Cet art sérieux, difficile, l'art du théâtre, a trouvé dans elle une amazone et une interprète; elle a combattu à la fois pour l'école de Molière, de Marivaux et de Beaumarchais, comme pour Victor Hugo, pour Dumas et Delavigne.

«Ôtez mademoiselle Mars de la Comédie-Française, écrivait M. Jules Janin en 1840, c'en est fait non seulement de la comédie classique, mais de tous ces chefs-d'œuvre de seconde main, de ces copies éphémères de la comédie, auxquelles elle prête encore sa grâce piquante et son fin sourire[2].»

Hélas! cette grâce, ce sourire, cet éclat vivifiant est perdu à tout jamais pour notre principale scène; il ne nous reste plus de mademoiselle Mars qu'un triste et morne souvenir. L'écrivain aimable et piquant dont je parlais tout-à-l'heure, le critique habile et fin qui l'appréciait si bien est mort huit ans avant elle, et quand il mourut, mademoiselle Mars se trouvait elle-même alors absente. Nous ne saurions mieux faire que de donner ici quelques lignes dues à la plume d'un ami de Béquet sur cette fin prématurée du feuilletoniste. Le souvenir de mademoiselle Mars s'y trouve religieusement accolé à de légitimes regrets; il répand sur cette page un double intérêt. Plus d'une fois, d'ailleurs, le nom de Béquet interviendra sous notre plume, dans le cours de ces souvenirs; c'est donc ici un dernier hommage que nous rendons à l'excellence de son cœur. Rien de ce qui compose cette funéraire guirlande de mademoiselle Mars ne doit se voir oublié, rien, pas même les vers que plusieurs poètes ont bien voulu nous faire parvenir, à la suite de ses glorieux obsèques.

«Saint-Maur, 13 octobre 1838.

«Mon cher ami,

«C'est à vous, à vous seul, que je veux rendre compte de mon triste pèlerinage. Absent de Paris depuis août, j'étais loin de me douter des progrès que le mal avait faits chez ce malheureux Étienne.

«J'arrive à ce petit ermitage où nous l'avions vu: plus rien, plus rien; on me dit qu'il a été transporté chez le docteur Blanche! Voici comment cela est arrivé:

«Béquet n'a pu se lever un matin de son lit, la voix lui manquait, ainsi que les forces. Il regardait autour de lui d'un regard terne, défaillant… ce regard, vous le savez, qui me fit tant de peine une fois chez lui, quand nous lui parlions d'Hoffmann… Hoffmann, cher ami, quel nom viens-je de rappeler? Notre pauvre Étienne avait souvent recours à des excitations aussi périlleuses que celles employées par le fantastique auteur du Chat Murr, afin de ranimer sa verve vis-à-vis d'un travail ingrat et pressé; vous vous souvenez de ce libraire qui, pour obtenir de lui je ne sais plus quelle notice, employait le procédé le plus curieux et, à mon avis, le plus coupable. Il invitait Béquet à dîner dans un cabinet bien clos d'un restaurant; sur cette table il y avait deux couverts, des plumes, de l'encre, du papier…

«Hélas! c'était la plume qui devait jouer en cette mise en scène le premier rôle… Le garçon du restaurant, qui avait le mot, mettait entre chaque plat, que dis-je? entre chaque flacon, un intervalle convenu entre l'amphitryon et lui; l'amphitryon criait, pestait, avait l'air de s'emporter contre le chef de cuisine, le maître du café, que sais-je? et pendant ces entr'actes prémédités, la plume de Béquet achevait une colonne. C'est ainsi qu'on le perdait, qu'on l'usait comme à plaisir! Non-seulement il était indolent, mais besogneux; ce qu'il y avait de pis, c'est que ceux qui profitaient ainsi de sa noble intelligence n'agissaient qu'à bon escient! Il fallait alors l'entendre raconter par quelle pente magique, insensible, le pied d'un autre poète, d'un autre rêveur,—celui d'Hoffmann,—l'avait porté souvent à Leipsick ou à Berlin, vers la cave de Tresber ou de Wegmer, afin d'y poursuivre ses ébauches commencées, de s'y accouder, lui conseiller de justice, entre ses pots et ses plumes, criant à tue-tête aussi au garçon de l'endroit qu'on lui apportât un encrier. Mais le Ganimède ou l'Hébé de ces tavernes savait bien aussi sans doute à qui il avait affaire; l'encrier demandé n'arrivait point, l'encre était trop épaisse, il fallait la renouveler,—mille autres raison enfin!

Tunc queritur crassus calamo cur pendeat humor, Nigra quod infusâ vanescat scepia lymphâ.

(PERSE.)

«En revanche, si ce malencontreux encrier n'arrivait pas, le vin arrivait toujours, le vin, c'est-à-dire cette encre devenue, hélas! la seule encre de ce merveilleux conteur!

«Il y a trois choses par lesquelles beaucoup de nos poètes hollandais périssent, écrivait le sage Heinsius: Ventre, plumâ, Venere.

«Hoffmann en eût ajouté une quatrième: vino!

«Depuis le tombeau de lord Byron, à Hucnall-Torkard, jusqu'à celui du pauvre Étienne, que nous pleurons tous à Bessancourt, que de fins précoces parmi tous les écrivains; que d'existences fauchées ainsi d'un seul coup! Il semble que les gens d'esprit, de mouvement, de pensée ne doivent point mourir comme les autres: quelque chose de triste, de fatal s'attache à ces ouvriers de l'intelligence, pâle troupeau de talents marqués par la mort, s'écrie quelque part un poète, génération de labeur et de misère! Et puis, ce travail âpre, quotidien, celui de la critique hebdomadaire dans un journal! Le dimanche, ce jour de repos, devenu pour l'écrivain son jour de travail forcé, son jour de composition de concours comme au collége! Rendre compte d'une pièce qui, le samedi, vous a brisé, s'étendre sur le lit de Procuste de l'analyse avec cette pièce, la presser comme une orange, en extraire le jus bon ou mauvais, et le servir le lendemain à son public! Béquet eût pu être si heureux sans cette torture, sans ce brodequin de fer! Il eût continué de traduire Lucain tout à son aise; il eût élevé son monument de persévérance et de goût, exegi monumentum; il eût relu madame de Sévigné, qu'il aimait tant, sous les ombrages du château de Brady, ou à Bièvre, chez son patron littéraire[3], nourri lui-même de si fortes, de si ardentes études! Au lieu de ce nonchalant sillon, le travail de la critique théâtrale, depuis Corneille jusqu'à M. Ancelot, il eût écrit d'exquises et insouciantes nouvelles. Ah! qu'il nous a dit bien des fois: «Enseignez-moi donc, mes amis, comment on peut travailler quand on n'en a point envie?» Il travaillait lentement et difficilement. Esprit juste, logique, il fut par malheur toute sa vie le contraire de son esprit; il a tué sa raison et ses forces en homme inconsidéré. Cette âme jeune et vive, ce goût,—la plus admirable des qualités,—cette éloquence aimable, sincère, attachante, il l'a poignardée complaisamment en demandant à ses nerfs plus qu'il ne devait leur demander, en revenant souvent chez lui la tête allourdie des fumées du vin comme Kean, ou ce brillant Sheridan que Byron nommait son vieux Sherry. Ainsi avait-il vécu, ainsi est-il mort, nous laissant à tous dans l'âme autant de terreur que d'admiration, autant de douleur que de pitié.

«Il serait cruel pour Béquet qu'il n'eût vécu que sur un mot politique. Celui de malheureux roi! malheureuse France! eut les honneurs d'un procès fait au journal et non à l'écrivain; Béquet avait la conscience de s'en désoler[4].

«Un madrigal a fait passer Saint-Aulaire jusqu'à nous; le mot de Béquet eut cela d'étrange qu'il fut prophétique, il présageait la fin de la monarchie. À quelque temps de là, ce Calchas ingénu en plaisantait:—«L'échafaud me réclame, nous écrivait-il; aussi à six heures précises, je compte dîner avec vous tous chez Véry.»

«C'était là, vous le savez, qu'on jouissait le plus de sa conversation et de sa verve. Chez Véry on le baptisa un soir du nom de l'abbé Chaulieu.

«Je ne sais pas trop si je ne dois pas bénir Dieu de m'être trouvé à Londres pendant qu'il mourait ici, car tous les détails de cette mort sont bien tristes. Béquet n'a pas, je le sais, souffert comme Hoffmann, et n'a pas eu le spectacle odieux de véritables bourreaux, promenant un fer ardent sur son corps pour y rappeler un reste de vie. Koreff et Loëve-Veymars vous ont donné ces affreux détails; ceux que vous auriez recueillis, soit du docteur Blanche, soit de tout autre laissent encore cependant bien du deuil dans l'âme. En mourant, cet homme n'a pas seulement dit comme Horace:

Bene est cui Deus obtulit Parcâ, quod satis est manu.

«Il est mort sans croix et sans pension, mort dans un état presque voisin de l'indigence. C'est le 30 septembre qu'ils l'ont enterré, le dimanche matin. Sa bière attelée attendait; on l'a transporté de Montmartre, où il est mort, jusqu'à Bessancourt, le modeste village où il fut élevé; il est là, placé dans l'église même, dans l'église, entendez-vous! Antony Deschamps, Janin et ses deux frères l'accompagnaient en poste jusqu'à sa dernière demeure. Vous serez bien triste en votre Normandie, quand vous appendrez cela. Avec quelles larmes ne l'eussiez-vous point suivi! N'oubliez jamais qu'il aimait surtout à raconter lorsque vous vous trouviez là.

* * * * *

«Mais quelle douleur! La seule femme, la seule amie qui aurait dû suivre ce char funèbre était absente!

«Pour Béquet, mademoiselle Mars fut une mère, une sœur… Disons plus, elle fut une famille. Vous le savez, mademoiselle Mars composait pour ce singulier poète, un monde véritable. Les dernières années de Béquet se sont partagées entre son admiration enthousiaste pour Talma, et son culte fervent, réfléchi pour mademoiselle Mars. Il posait rarement le pied dans son salon lorsqu'il s'y formait un cercle, mais en revanche, que de fois ne frappait-il pas à la porte de sa loge! Casta fave! lui criait-il à travers, la serrure, et cette porte s'ouvrait, non pas que Célimène sût le latin, mais elle avait reconnu la voix douce et basse de notre ami. Dans ce cœur d'élite, Béquet rencontra toute sa vie une indulgence et une amitié à toute épreuve; non qu'elle s'abstînt par fois de le gronder, mais elle le grondait avec un son de voix si doux une telle bonté dans le regard, que cette gronderie quotidienne était devenue pour Béquet le pain de son cœur. Elle disait souvent, en parlant de lui: C'est un vieil enfant incorrigible; mais que voulez-vous? ce sont ceux-là qu'on aime le mieux, et auxquels on pardonne le plus!

«Un soir,—pardonnez à ces souvenirs qui m'obsèdent,—je trouvai Béquet accroupi plutôt qu'assis dans un coin de la loge de mademoiselle Mars. On jouait le Misanthrope. Son visage était plus triste et plus pâle que de coutume; un engourdissement étrange, une torpeur, physique autant que morale, semblait l'avoir cloué immobile, les lèvres entr'ouvertes, à cette place… Il était indifférent, presque mort à tout ce qui se passait autour de lui. J'eus pitié de lui en le regardant! Quel contraste, mon Dieu! Cette femme, belle encore de cette beauté qu'elle seule pouvait si longtemps garder, rayonnante d'esprit, de gloire, de succès, éblouissante de fleurs, de diamants, de dentelles, enivrée encore des applaudissements dont l'écho venait de mourir à son oreille, à côté de cet homme, arrivé ainsi avant l'âge du déclin de l'intelligence et de la vie! un pareil spectacle vous eût navré. Ce soir-là, mademoiselle Mars employa toutes les ressources charmantes et fécondes de son esprit pour captiver, que dis-je? pour réveiller un instant l'attention de son vieil ami; et, vous, qui l'avez souvent admirée, étudiée, suivie dans le moindre de ses rôles, oh! qu'elle vous eût semblé belle dans celui-là! C'était un assaut de coquetterie, de bienveillance, de bonté; eh bien! tous ces mille riens ingénieux dont elle se montra prodigue, tous ces traits, toutes ces saillies ne purent amener un sourire sur les lèvres décolorées de son auditeur: il l'écouta sans l'entendre. Alors aussi elle devint rêveuse, et elle me dit tristement:

—Ah! mon pauvre Béquet est bien malade!

—Bien malade, ajouta-t-elle, vous le voyez, car il ne sait plus sourire!

«Ces simples paroles furent l'arrêt de mort de notre ami! C'est que, pour mademoiselle Mars, le seul sourire, c'était l'intelligence de la jeunesse, la santé, la vie! Peu de temps après ces mots qui m'avaient fait tressaillir, Béquet se mourait! Au plus fort de son agonie, il demanda mademoiselle Mars; il semblait attendre qu'elle fût là pour mourir.—Son courage faiblissait devant ce moment suprême! Elle qui comprenait, qui devinait si merveilleusement toutes les angoisses de l'âme, elle lui eût appris à supporter un si affreux passage avec calme; en vain l'appela-t-il à son heure dernière d'une voix morne, brisée… Un silence glacé répondit seul à l'agonisant; son dernier désir ne devait pas être exaucé.—Mademoiselle Mars ne vint pas!… Moi, j'aurais donné dix ans de ma vie pour qu'elle fût là!

«L'agonie de Béquet devait être double, il était mort sans la voir!

«Pour que mademoiselle Mars n'assistât pas à ce dernier et cruel instant de la vie de Béquet, il fallait quelle eût quitté la France; la dernière étincelle de cette âme amie lui appartenait de droit.

«En effet, mademoiselle Mars, les journaux vous l'auront dit, je pense, était à Milan, quand nous perdîmes notre ami!

«Qui sait même, à l'heure où la mort posait sa main sur ce pauvre Étienne, si elle ne recevait pas en Italie la plus éclatante des ovations; qui sait, mon ami, si, quand il a rendu son âme à Dieu, une couronne, fraîche et charmante, ne tombait pas aux pieds de l'amie absente sur la scène de la Scala!

«Oh! j'en suis bien sûr, cette couronne, tressée pour le triomphe, elle la déposera à son retour sur la pierre qui le recouvre!»