III.

Séparer mademoiselle Mars de son époque, l'isoler comme figure de toutes ces figures curieuses et mémorables, ce se serait se condamner, selon nous, au plus aride examen.

Pour ne parler que de l'un des côtés de la vie de mademoiselle Mars, le côté purement littéraire, convient-il donc de s'en rapporter à ce sujet même aux notices dramatiques? Beaucoup d'oublis et d'erreurs nous ont d'abord été signalés; il importe de les rectifier. Insouciante de sa gloire, la célèbre actrice a laissé passer elle-même, durant sa vie, nombre d'inexactitudes sur sa personne; des biographies hâtives, indigestes, ont été semées sur elle à profusion. Ce qui n'est pas moins regrettable, c'est que son influence sur l'esprit et les mœurs de la scène française n'a jamais été, selon nous, signalée ou définie. Le Théâtre-Français, ce fut longtemps mademoiselle Mars; elle aurait pu dire, en parlant de cette scène: «l'État c'est moi!» comme disait Louis XIV.

Mademoiselle Mars a traversé le Directoire, l'Empire, la Restauration, elle a connu une foule de personnages qui ont marqué dans le monde, la politique, les lettres. On ne peut lui faire un crime d'avoir choisi elle-même, dans cette vaste galerie, ceux dont elle a voulu s'entourer, la mort inexorable lui en a enlevé quelques-uns, d'autres subsistent et regardent à bon droit le bonheur de son ancienne intimité comme une préférence. Ils ont connu cette noble femme partagée entre les affections les plus sérieuses et les études de son art; ils savent, eux ses intimes, les moindres pages de sa vie, excepté peut-être ce qui concerne ses bienfaits. La main gauche de mademoiselle Mars n'a jamais su ce que la main droite donnait; elle aimait l'aumône par instinct, quand tant de riches l'aiment par ennui. Sous une apparence de raideur, il lui est souvent arrivé de cacher une bonne action; elle se défendait ainsi contre l'orgueil naturel de la pitié. On a bien voulu attribuer à mademoiselle Mars des opinions politiques; elle fit toute sa vie trop grand cas de la prudence pour ne pas comprendre les dangers de l'exaltation. Qu'au milieu de l'ivresse générale qui animait un peuple guerrier, mademoiselle Mars ait fait éclater quelques transports, cela était naturel; il est faux qu'elle ait jamais arboré une cocarde. «La pauvre femme, nous écrit sa plus vieille amie, mademoiselle Julienne, celle qui l'a connue depuis 1808 jusqu'à sa mort, la pauvre femme n'avait ni le goût ni le temps de s'occuper de politique; elle n'a crié que vive Molière![5]»

Ce qu'il ne deviendra pas moins curieux à observer parfois chez cette grande actrice, sera, nous devons le dire, sa propre organisation.

Ainsi sera-t-on peut-être étonné d'apprendre que Mademoiselle Mars ne procéda toute sa vie au théâtre qu'à force d'art, d'étude, de soins patients. Oui, Mademoiselle Mars ne fut grande qu'à force d'art; oui, il y eut toujours en elle une lutte mystérieuse entre l'idée et la parole; elle ne sortait de cette lutte que par un effort victorieux. Magnifiquement douée de tous les dons, elle n'en travailla qu'avec plus d'ardeur, avant de suspendre aux accents mélodieux de ses lèvres tout ce public ébloui. Esprit sévère, difficile, la première ébauche de la passion théâtrale ne lui a jamais suffi; elle n'eut, pour elle-même, aucune faiblesse; elle se soumit aux plus courageuses épreuves. Avec de telles idées, on ne peut demeurer inférieur à l'art éclatant que l'on cultive; c'est ce qui advint à Mademoiselle Mars, ce diamant épuré longtemps au feu. En dépit de toutes ses facultés éminentes, elle tendit toujours sa main au travail. La grâce, la vérité, la simplicité touchante, les élans nobles, dramatiques, elle ne les obtint qu'au prix de laborieux efforts. Admirable exemple, qui doit prémunir les jeunes athlètes contre le désespoir qui brise souvent leurs forces!

«—Vous trouvez ce trait difficile, disait-elle un jour à sa seule élève, mademoiselle D…; personne ne m'a montré cet effet, je ne l'ai trouvé qu'après trente ans de travail!»

Un trait non moins saillant de ce noble caractère, c'est que mademoiselle Mars ne découragea jamais aucune vocation. Quelle meilleure preuve pouvons-nous en apporter que l'élève privilégiée à qui nous devons une grande partie de ces souvenirs, et sur laquelle l'artiste incomparable que nous pleurons reporta si longtemps une partie de sa tendresse? Jamais leçons moins dures, moins impérieuses, moins pédantes, ne furent données avec plus de goût, et cependant, nous venons de le voir, mademoiselle Mars était bien sévère pour elle-même! Elle aimait que l'on grandît sous son aile, sous ses doux enseignements; une étoile qui se levait dans son ciel la rassurait contre l'envie elle-même. C'est qu'aussi mademoiselle Mars ne connut jamais la jalousie, dans cette carrière où les plus amis se dénigrent; en revanche aussi, elle subit les contre-coups de cette passion, la seule arme des comédiens. On peut avancer qu'elle souffrit souvent de ses rivales, elle qui toute sa vie s'était abstenue de les faire souffrir.

Une volupté réelle de mademoiselle Mars, c'était de jouir du succès de ses amis: Talma et elle s'entraidaient dans un mutuel accord. La rue de la Tour-des-Dames, qu'habitait Talma, et la rue La Rochefoucault, où demeurait mademoiselle Mars, favorisaient ces rapprochements; ces deux royautés fraternelles se visitaient, s'étayaient de mutuelles confidences; mademoiselle Mars aimait Talma autant qu'elle l'estimait.

Il n'est peut-être pas non plus inutile de dire ici en passant un mot de sa philosophie, mademoiselle Mars lisait Saint-Simon, parce qu'il n'y a rien dans un pareil livre de romanesque et de fabuleux: la vie et sa lutte implacable s'y retrouvent à chaque page. Or, mademoiselle Mars eut toujours l'esprit positif; c'était une femme de grand conseil et aussi un homme d'une grande volonté. Elle s'armait d'un triple airain contre ce qu'elle croyait illicite, elle maintenait avec une exigence sévère la moindre parcelle de son bon droit. Elle eut, à ce sujet, des combats dont elle sortit toujours avec bonheur; son organe seul plaidait pour elle.

—Un procureur du roi eût tenu tête fort difficilement à mademoiselle
Mars.

Si les fausses vertus sont odieuses, si l'amitié même de ceux qui survivent doit être impuissante un jour à les faire prévaloir, mademoiselle Mars n'a, grâce au ciel, rien à redouter en ce jour du présent comme du passé. Elle a été franche, loyale, jusqu'à la fin de sa carrière; c'est un témoignage que ses amis et ses ennemis se plaisent conjointement lui rendre. La trempe de cette âme était d'acier; elle disait souvent à ses amis leurs vérités les plus dures, mais en leur présence, face à face, et avec une verdeur digne de Molière; mais ceux-là même qu'elle venait d'accuser en traits si francs vis-à-vis de leur conscience, elle les défendait, une fois absents, avec toute la probité du cœur, et ne souffrait pas que le moindre trait caustique leur fût lancé.

En revanche, elle ne pouvait pardonner à la méchanceté systématique. L'injustice, l'ingratitude la trouvaient prête à se dessaisir de la clémence; elle décapitait un ennemi avec un mot[6].

Celui-ci restera d'elle; il peint à la fois sa probité de sentiments et sa franchise:

«On ne donne la main que quand on donne le cœur.»

Avec cette horreur pour la banalité, horreur aussi vigoureuse, aussi noble que celle d'Alceste, mademoiselle Mars devait être toute sa vie une personne exceptionnelle, et elle le fut, comme s'il était écrit qu'aucun triomphe ne dût lui manquer.

La société, qui se venge souvent de l'éclat des réputations par des inductions voisines de la calomnie, n'épargna pas cette femme honorable; ne pouvant nier ses succès, elle la poursuivit jusque dans ses intimes affections. Il nous est arrivé plus d'une fois d'entendre sur mademoiselle Mars des contes ineptes, absurdes; nous en avons lu, ce qui devient plus coupable, mademoiselle Mars n'opposa à ces mensonges que le plus noble des mépris: elle se tut. Le respect dû aux morts, l'inviolabilité du cercueil, sont des phrases pour beaucoup de gens; il se trouvera encore, comme il s'en est déjà trouvé, des hommes dont un sentiment de décence ne guidera pas la plume en parlant de cette vie, où les actions généreuses ne laissent que l'embarras du choix au paneriste. Que les véritables amis de ce grand talent n'en conçoivent pas d'ombrage, quand le rossignol s'est tu, les grenouilles coassent. Tout devient pâture à la curiosité, les plus doux loisirs de l'honnêteté, comme ses labeurs, les sentiments les plus vrais, les plus désintéressés, comme les luttes courageuses de l'art, du génie! Il semble au moins qu'on eût dû épargner à mademoiselle Mars l'amertume d'un tel calice; il semble que sa vie répond assez de ses œuvres: il faut bien le dire pourtant, ce cœur si tendre, si loyal, on l'a méconnu, injurié à plaisir. Il y a eu des hommes qui ont suivi sans pudeur mademoiselle Mars dans ses douleurs domestiques: on l'a accusée de ne point aimer sa fille! À la portée de ce trait, on peut juger d'avance de l'acharnement de ses ennemis. Ce n'est point une femme comme mademoiselle Mars qui n'eût point compris la plus sainte, la plus noble des missions, celle d'une mère! La sienne fut toujours l'objet constant de sa vive sollicitude. Quant à son amour exalté par cette enfant, nous n'en saurions apporter de meilleur preuve que sa retraite de la scène, retraite qui dura neuf mois[7]. Accablée de cette perte cruelle, mademoiselle Mars rompit tout d'un coup avec Paris et ses habitudes, elle courut se confiner dans sa retraite afin d'y cacher ses larmes, ses angoisses, son désespoir! La seule vue du portrait de cette adorable créature, peinte pour elle par Gérard, excitait encore, huit ans après, chez elle, un tremblement nerveux et fébrile, les pleurs mouillaient ses yeux en retrouvant un dessin, une fleur de cette fille adorée! Cette enfant elle-même n'avait-elle pas reçu de mademoiselle Mars une éducation digne de la fille d'un prince? Et voilà le deuil qu'on accusait cette mère de ne pas porter, voilà cette mémoire que l'on supposait si vite rayée de son cœur! mademoiselle Mars aurait pu dire cette fois comme Marie-Antoinette: «J'en appelle à toutes les mères!»

Ceux qui ont répandu sur mademoiselle Mars une pareille calomnie l'avaient-ils vue seulement dans Louise de Lignerolles et dans les Enfants d'Édouard? Le tort de certains rôles est souvent d'imprimer leur tenue et leur caractère, aux acteurs qui les maintiennent à la scène; ce n'est peut-être pas une observation frivole que celle de cette rareté des rôles de mère que nous consignons ici dans le répertoire de mademoiselle Mars. Devait-on s'en faire une arme injuste contre sa tendresse? L'emploi de mademoiselle Mars les excluait.

S'il devient facile à toute personne de bonne foi, d'après ces divers aperçus, de se faire une idée ce caractère, il est plus malaisé de lui trouver des analogies dans la société même où mademoiselle Mars vécut. Aucune physionomie de comédienne ne saurait entrer en ligne avec celle-ci dans le dix-huitième siècle, siècle individuel par excellence, et dans le dix-neuvième, mademoiselle Mars conserve encore le privilége exceptionnel de sa valeur. Elle demeura elle jusqu'à la fin de sa vie, elle, c'est-à-dire une femme qui, dans d'autres conditions données, eût fait merveilleusement et mieux qu'une duchesse de la vieille cour les honneurs d'un salon peuplé de grands noms et de grands esprits. Mais mademoiselle Mars était non-seulement modeste, elle fut timide toute sa vie. Pressée bien souvent de céder à des sollicitations élégantes, à des démarches habiles tentées auprès d'elle pour la confisquer une seule soirée dans les salons à la mode, elle répondait à l'un de ses anciens amis, conteur ingénieux de qui nous tenons ce trait: Je ne veux pas leur montrer la bête curieuse! Cette antipathie marquée pour le monde tenait à une certaine sauvagerie de caractère dont mademoiselle Mars s'accusait souvent devant ses amis. Le monde ne lui eût offert d'ailleurs qu'un commerce pauvre, ingrat; il lui eût rendu des sous pour de l'or. Où donc alors mademoiselle Mars avait-elle puisé cette convenance parfaite, ce goût, cette réserve qui formaient le cachet personnel de son talent? Elle est morte, hélas! en emportant le secret de cette ingénieuse puissance.

Il est vrai de dire aussi, pour faire comprendre la répugnance de mademoiselle Mars, à l'endroit des cercles, que la société devant laquelle s'étaient écoulées ses plus belles années avait vu ses rangs singulièrement éclaircis. Les poètes dramatiques de sa pléïade s'étaient éclipsés peu-à-peu devant d'autres écrivains, Lemercier, Arnauld, Andrieux, Legouvé, Soumet, tous, jusqu'à Casimir Delavigne, avaient payé leur dette à la mort bien avant mademoiselle Mars. De là un ennui, une satiété réelle pour une femme qui aimait souvent à causer de mademoiselle Contat avec Chazet, de Fleury avec Roger, de Monvel avec Duval, de Napoléon avec Gérard! mademoiselle Mars, qui se fût peut-être composé un salon à trente ans, ne se sentait plus la force de recommencer des amitiés. Que lui restait-il en effet de l'ancienne Comédie, des acteurs qu'elle avait pu connaître et chérir, des auteurs qui, les premiers, lui avaient apporté le fruit de leurs veilles? Les uns n'étaient plus, nous le répétons; d'autres s'étaient métamorphosés en députés, en pairs de France, quelques-uns même en ermites qui avaient rompu avec leur siècle. Et cependant la puissance de ce génie était telle, que chacun voulait admirer encore de près cette jeunesse éternelle et ce séduisant sourire, les uns pour en jouir comme d'un portrait aux lignes suaves, d'autres pour confier encore à ce rare talent leurs créations fraîchement écloses, leurs travaux, leurs œuvres qui ne pouvaient se passer d'elle! Le salon de mademoiselle Mars voyait encore à certains jours accourir près de cette femme simple et bonne les noms les plus beaux, les plus radieux de notre siècle littéraire, Victor Hugo, notre grand poète, avait donné le premier rôle de sa première pièce à mademoiselle Mars; Alexandre Dumas avait eu le même bonheur que Victor Hugo. Des peintres comme Delaroche, Eugène Delacroix, Dauzats et Jadin se faisaient remarquer dans le cercle de ses habitués, ils y échangeaient de vives causeries. On rencontrait chez elle M. V. de la Pelouse, vieillard aimable et instruit; Romieu, ce gai préfet; Lebrun, l'auteur de Marie Stuart; MM. Edmond Blanc, Vatout, Planard, Goubaud, Germain Delavigne, Véron, Lesourd, Malitourne, le baron Denniée, toujours vif et spirituel dans ses moindres anecdotes; Bachou, le baron Taylor, et une foule d'autres personnes distinguées. Dans cet angle de son salon se tenait le camp des intimes: M. Baudouin, le conteur attique et précis; M. Milot, M. le comte de Mornay, d'un goût noble, exquis dans tout; M. le marquis de Mornay son frère; ce pauvre Béquet, dont nous vous avons dit la sagacité, l'esprit et le goût;—que vous dirais-je enfin, quelques femmes assises sur ces mêmes fauteuils où s'étaient assises avant elles mesdames Mainvieille-Fodor et Saint-Aubin, des femmes douées de la beauté de mademoiselle Amigo, de la voix de madame Dabadie. Plus loin, c'était MM. Cavé, Jules Janin, Hippolyte Lucas, Cordellier-Delanoue. Ainsi entourée, mademoiselle Mars pouvait se croire encore la reine des intelligences; elle souriait à Dumas en se souvenant de Bellisle; à Hugo en songeant à Dona Sol ou à la Thisbé! Alfred de Vigny et Soumet étaient ses adorations. Ne vous seriez donc pas cru vous-même transporté dans quelque noble salon de la place Royale, en voyant cette femme qui eut toute sa vie l'esprit et le cœur de Ninon, cette femme dont Charles Nodier eût défendu la moindre lettre à l'égal de celles de Maintenon ou de Mirabeau? C'est que tout devenait charme et musique en passant par les lèvres de l'admirable comédienne; c'est que tous ces hommes, devenus ses hôtes pour une soirée, se disputaient tous l'honneur d'une parole prononcée par mademoiselle Mars hors de la scène? Là, point de calcul, d'apprêt, rien de l'éventail, des diamants de Célimène; mademoiselle Mars n'était plus qu'une femme du monde, une femme, il est vrai, qui avait parlé de bonne heure à bien des têtes couronnées, une femme parée de toutes les ressources de son esprit, de son maintien, de sa voix! Qui lui eût parlé dans ces réunions des choses du théâtre eut commis presque un délit; là plus de grande coquette, plus d'ingénue, plus de comédienne, mais une maîtresse de maison, la dernière des grandes dames, comme on l'a dit. Nous avons ajouté qu'elle était difficile et méticuleuse en amitiés, mais à qui donc doit-on refuser le droit d'arranger sa vie? Mademoiselle Mars était née tellement, et peut-être à son insu, une femme du monde, que dans le dépit, l'impatience la plus naturelle et la plus vive, il ne lui échappa jamais un mot qui parût une dissonnance choquante à ses familiers. Grondait-elle quelqu'un et lui faisait-elle, comme l'on dit, son paquet au coin de son feu, elle avait dans sa seule façon de prononcer le nom de monsieur; de mademoiselle si c'était une femme, quelque chose de bref, de sec, d'incisif, allant merveilleusement et en droite ligne à son but. Et en ceci, on le voit, la comédienne de grandes manières servait la femme de grand ton. Célimène ne doit, ne peut se fâcher comme madame Patin.

Si, durant toute sa vie, et au dire de ceux qui l'ont connue, elle fut toujours en retard d'une heure pour une affaire d'intérêt, souvent même pour une affaire de comité; mademoiselle Mars était en revanche aussi en avance pour obliger. On l'a vue souvent se lever, quitter son propre salon et ses amis, afin de courir où l'infortune l'appelait. Elle a supporté courageusement d'affreux revers de fortune; tomber d'un seul coup de cent quarante mille francs à huit mille six cents francs du Théâtre-Français[8], restreindre sa maison et ne pas se plaindre, n'est pas d'une femme ordinaire. Le nombre des pensions qu'elle faisait à des gens nécessiteux ne s'en vit pas même diminué.

On a parlé de services oubliés par mademoiselle Mars, et à ce sujet on a accusé son testament.

D'abord, ce testament est de 1838. Il est daté d'Italie.

Cette date répond à plusieurs de ces oublis; puis nous savons de bonne source qu'elle avait l'intention de le retoucher, seulement elle n'en trouva pas le courage. Elle craignait la mort et tout ce qui pouvait la lui rappeler[9].

Les meilleurs esprits ne sont pas exemps de cette sinistre inquiétude.

Mademoiselle de Sens, dont nous avons écrit quelque part l'histoire, poussa cette crainte si loin, qu'on avait ordre dans sa maison de ne jamais lui apporter une lettre timbrée de noir. Elle ignora longtemps le trépas d'amis bien chers, et son saisissement fut si profond en apprenant la mort d'une personne qu'elle croyait pleine de vie, qu'elle la suivit au tombeau.

Étonnez-vous donc des alarmes de mademoiselle Mars! Par quel charme, par quelle prière sortie de ce doux organe eût-elle désarmé cette implacable déesse? Hélas! elle avait eu dans une fin récente encore l'exemple de cette lutte formidable et vaine; on lui avait raconté un jour les derniers moments d'un poète plein de génie et de feu que la mort venait de prendre, les deux mains sur ses chants inachevés[10].

—Sauvez-moi! sauvez-moi! s'écriait avec une voix déchirante le noble martyr à la garde-malade qui le veillait; sauvez moi, ma sœur, ne me laissez pas mourir!

Et il tendait vers cette femme des mains fiévreuses, défaillantes…

Les détails de cette agonie, si cruelle pour nous tous les amis et les élèves de Soumet, avaient vivement impressionné mademoiselle Mars.

Les sombres fantômes dont la fantaisie des biographes s'est complu à l'entourer au lit de sa mort sont de pures fictions, Elle a beaucoup souffert, mais le délire n'a pas toujours opprimé cette noble intelligence; elle s'est endormie si doucement, que trois heures après elle ressemblait à sa propre image, peinte par Gérard. Une fois touché par la mort, ce visage avait repris sa plus éclatante beauté,—la beauté de mademoiselle Mars à l'âge de trente ans!

Voici tout ce qui reste de cette femme célèbre en fait de reproductions dues au marbre, au crayon ou au pinceau:

Le portrait de mademoiselle Mars, peint par Gérard.

La miniature de Jacques, (1810) représentant mademoiselle Mars dans le personnage de Betty (la Jeunesse de Henry V); elle avait alors trente ans.

Le buste de David (d'après nature), 1823.

Ce buste, que David possède encore dans son atelier, reviendra de droit à la Comédie Française, nous l'espérons.

Outre les nombreux services rendus si longtemps à la Comédie par mademoiselle Mars, il est bon de dire qu'en mourant elle avait manifesté l'intention de fonder un prix que ce théâtre eût décerné, soit à la meilleure pièce, représentée dans l'année, soit à la première élève qui se distinguerait entre toutes dans le domaine si pauvre à cette heure de la Comédie.

Un mot de nous au lecteur, en finissant.

La vie de mademoiselle Mars s'offre naturellement au biographe sous un double aspect: comme artiste, elle a occupé au théâtre une place large, importante; comme femme, elle s'est conquis, au sein de l'existence la plus modeste, des amitiés nobles, délicates, dont nul ne contestera la valeur.

En raison de ceci, il se présentait pour nous une difficulté que le plus simple juge appréciera. Ne parler que de mademoiselle Mars à la scène pouvait devenir fastidieux à la longue; pénétrer dans l'intimité de cette vie offrait un écueil inévitable. On nous saura gré, nous l'espérons, de nos réticences et de nos ménagements.

Le masque suppose un stylet; nous répudions à l'avance le masque et le stylet pour toutes nos œuvres. Si c'est là une garantie de nos jugements, nous la donnons tout d'abord et de plein gré à ceux qui voudront nous lire: «Nous signons donc cet ouvrage et de grand cœur».

Différentes considérations nous ont déterminé à l'entreprendre; la première de toutes a été de montrer mademoiselle Mars sous son vrai jour. Pour obtenir un pareil résultat, il ne nous a pas semblé que ce fût assez des matériaux précieux que nous possédions, des documents divers et des autographes nombreux de mademoiselle Mars; nous avons eu recours constamment aux témoignages des contemporains. Les moindres confidences, les moindres souvenirs des personnes qui ont approché de près mademoiselle Mars ont eu pour nous, un grand prix; en frappant au cœur de ses amis, nous avons trouvé plus d'un écho sympathique. C'est là le privilége des mémoires illustres de se conserver des défenseurs ardents même au-delà du tombeau; les amis de mademoiselle Mars se sont ligués noblement pour prévenir la sienne de la moindre tache. Ce sont leurs souvenirs plus que les nôtres que nous consignons ici. Nous sommes trop jeune pour avoir suivi de bonne heure mademoiselle Mars dans les diverses phrases de sa carrière; mais nous connaissons ses amis, c'est à eux que nous avons fait appel. Beaucoup de ces personnes reconnaîtront ici sans peine le texte même de leurs notes.

Faire estimer la femme de ceux qui n'ont entrevu que l'actrice était pour nous un devoir: ce devoir, la vie de mademoiselle Mars nous l'a rendu bien facile. La sincérité d'un pareil écrit est son unique défense.

MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS.

CHAPITRE PREMIER.

Naissance de mademoiselle Mars.—Opinions diverses à ce sujet.—Date des archives de la Ville.—Contradiction de madame Desmousseaux.—Parrain et marraine.—Le baptême de Clairon.—Le nom d'Hippolyte.—Le bonheur du jour.—La pension sur la cassette.—Monvel.—Mademoiselle Mars et ses portraits.—L'enfant de la balle.—Jeunesse et misère.—Deux sœurs.—Les mains rouges.—Le café au lait et les officiers.—M. Valville ne doit pas attendre.—Les beaux bras de mademoiselle Lange.—Dugazon console mademoiselle Mars.—Portrait de Dugazon.—La sœur martyre.—Les oiseaux de Dugazon.—Vengeance d'acteur.—Manière de professer de Dugazon.—Théâtre de marionnettes qu'il donne à Hippolyte Mars.—Desessarts plastron.—Grandménil.—Un trait de l'Avare.—Singulière fin de Grandménil.

«Et memor nostri Galatea vives!

HORACE, liv. III.

«Mademoiselle Mars (Anne-Françoise-Hippolyte Boutet) est née à Paris le 9 février 1779 (paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois).»

Telle est la date enregistrée par tous les biographes de la célèbre actrice aux souvenirs de laquelle nous consacrons cet ouvrage.

Les biographes ajoutent que Boutet était le nom de son père[11] et Mars celui de sa mère.

Arrêtons-nous d'abord sur la première de ces assertions,—celle qui touche la naissance de mademoiselle Mars.

À ce compte des biographes, mademoiselle Mars serait née six semaines après Marie-Thérèse-Charlotte de France, dauphine et duchesse d'Angoulême. Le jour où elle serait venue au monde, on célébrait les relevailles de la reine. Le canon tonnait pour la fille de Marie-Antoinette, en même temps que la fille de Monvel bégayait ses premiers cris.

Ce rapprochement devait nécessairement flatter les historiens, les curieux, les poètes.

Ces deux destinées, si voisines l'une de l'autre, ont été en effet bien dissemblables!

On connaît le mot attribué à Monvel:

«On a tiré le canon le jour de la naissance de ma fille!»

Mais est-ce du canon qu'on tira le jour des relevailles de la reine ou de celui qui annonçait la naissance de la dauphine que voulait parler Monvel?

Les registres de la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, sur laquelle est née mademoiselle Mars, ont été transportés dès 92 à la Ville; ils ne laissent aucun doute à l'égard de cette date. C'est le 9 février 1779 qu'Hippolyte Mars est née.

Voici l'acte de naissance relevé par nous à la Ville, nous le copions textuellement:

«Mercredi 10 février 1779,

_«Fut baptisée Anne-Françoise-Hippolyte, fille de Jacques-Marie Boutet, bourgeois de Paris, et de Jeanne-Marguerite Salvetat, son épouse, rue Saint-Nicaise. Parein[12], Saint-Jean-François Aladane, caissier des fermes. La marraine, Marie-Anne Bosse, veuve de Joseph Fabre, bourgeois de Marseille.

«L'enfant est né d'hier et ont signé:

ALADANE, BOSSE, BOUTET, LEBAS.

Plusieurs choses ont le droit de surprendre dans cet acte, revêtu de la plus complète authenticité. Le nom de Mars n'y figure point du côté de la mère ou de la fille. Pour Monvel, il tait son nom de Monvel, (il est vrai que son voyage en Suède ne l'avait pas encore anobli). Il ne s'y dit pas comédien et s'intitule bourgeois de Paris. Mais ce qui étonne bien plus, c'est qu'il y regarde Jeanne-Marguerite Salvetat (Madame Mars) comme sa femme, ce qui entacherait l'acte de nullité. Des considérations particulières ont déterminé sans doute Monvel à agir ainsi, nous ne pouvons les pénétrer ni les expliquer.

Ce que nous pouvons seulement affirmer, c'est que Monvel, peu de temps après cet acte, se maria en Suède où il épousa mademoiselle Cléricourt, fille d'un ancien comédien pensionné par le roi. Ce que nous pouvons dire, c'est qu'une personne, dont le père et l'oncle furent contemporains de Monvel, dont la famille, en un mot, s'est trouvée toujours unie à celle de mademoiselle Mars, autant par les liens de la parenté que par les liens du succès, madame Desmousseaux, cette actrice si distinguée de notre premier théâtre, dont mademoiselle Mars faisait si grand cas, cette seule duègne qui nous rappelle les temps glorieux de la Comédie, nous a assuré:

1º Que l'acte relevé par nous sur les archives de l'Hôtel-de-Ville lui paraissait incompréhensible;

2º Qu'elle savait de source sûre que mademoiselle Mars était née à Rouen et non à Paris;

3º Qu'il n'était pas rare, à cette époque, de voir des oublis ou des erreurs notables sur les registres de la Ville.

À l'appui de cette opinion, madame Desmousseaux ajoutait les faits qui suivent:

«Mademoiselle Mars est née à Rouen; le lendemain même du jour où Marie-Antoinette donnait, à Versailles, le jour à la duchesse d'Angoulême (Madame la Dauphine). Les chemins de fer n'existaient pas alors; aussi avait-il fallu toute la nuit pour que la nouvelle franchît la distance de Versailles jusqu'à Rouen. Les cloches mêlaient leur bruit à la grande voix du canon, au moment où madame Mars accoucha d'Anne-Françoise Hippolyte.»

Cette assertion de madame Desmousseaux nous paraît la seule raisonnable.

Comment admettre, en effet, la pension accordée à mademoiselle Mars, le meuble envoyé par la reine, dont il sera bientôt fait mention, si mademoiselle Mars n'était née que six semaines après la Dauphine?

Le nom d'Hippolyte, donné à Mademoiselle Mars, avait été le nom de
Clairon.

Clairon fut aussi la maîtresse de Monvel. Voici comment elle raconte elle-même, dans ses Mémoires, les circonstances curieuses de son baptême:

«L'usage de la petite ville où je suis née était de se rassembler, en temps de carnaval, chez le plus riche bourgeois, pour y passer tout le jour en danses et en festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé le doublait en le partageant, et se travestissait comme les autres. Un de ces jours de fête, ma mère, grosse de sept mois, me mit au monde entre deux et trois heures après midi. J'étais si chétive, si faible, qu'on crut que peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère, femme d'une piété vraiment respectable, voulut qu'on me portât sur-le-champ même à l'église recevoir au moins mon passeport pour le ciel; mon grand-père et la sage-femme me conduisirent à la paroisse; le bedeau même n'y était pas, et ce fut inutilement qu'on alla au presbytère. Une voisine dit qu'on était à l'assemblée chez M***, et on m'y porta. Le curé, mis en Arlequin, et son vicaire, en Gilles, trouvèrent mon danger si pressant, qu'ils jugèrent n'avoir pas un instant à perdre. On prit promptement, sur le buffet, tout ce qui était nécessaire; on fit taire un moment les violons, on dit les paroles requises, et on me ramena à la maison». (Mém. d'Hippolyte Clairon, publiés par elle-même en 1799, p. 225).

La reine Marie-Antoinette fut la première fée qui toucha véritablement de sa baguette royale le berceau de la petite Hippolyte Mars: une pension de 500 livres sur la cassette du roi lui fut accordée[13].

Dans le salon de mademoiselle Mars, dont nous parlerons plus tard, la célèbre actrice garda toute sa vie, à l'appui de cette faveur princière, un petit meuble, dit bonheur du jour, auquel elle attachait nécessairement un grand prix. Ce meuble à compartiments, donné à sa mère par la reine de France, servit constamment de secrétaire à mademoiselle Mars.

On montre sur une table, à Fontainebleau, le coup de canif plus ou moins historique échappé à l'impatience de Napoléon, au moment de son abdication; mademoiselle Mars qui, elle aussi, abdiqua, n'a laissé à ce petit meuble aucune trace de sa juste indignation: ce fut cependant sur lui qu'elle signa son acte de retraite, en mars 1841.

Remarquez la date, en mars!

Monvel, en sa qualité de comédien du roi, avait droit à cette marque insigne de bienveillance de la part de la reine. Cet acteur, chacun le sait, était loin d'être un homme ordinaire.

Nous aurons plus d'une fois l'occasion de remarquer la noblesse innée de son ton, de ses manières; tout chez lui sentait l'homme de qualité. Vers la fin de sa vie, mademoiselle Mars n'en parlait elle-même qu'avec un attendrissement mêlé de respect.

—On ne saura jamais ce qu'il valait! disait-elle un jour à M. B…, qui lui faisait voir un portrait de cet acteur célèbre; jamais peut-être il n'y eut d'homme plus modeste!

Et comme une autre fois son carrossier lui proposait devant la même personne de faire peindre un canton d'armes sur les panneaux de sa calèche:

—Au fait, reprit mademoiselle Mars, j'en aurais le droit!… à cause de
Monvel!

L'ami de mademoiselle Mars de qui nous tenons cette anecdote l'ayant pressée de s'expliquer à cet égard, elle n'en fit rien et changea vite de conversation.

Si Monvel devint noble, puis comme Molé et Grandménil, membre de l'Institut national, c'est qu'on ne rougissait pas alors d'accorder au talent, dans quelque sphère qu'il brillât, les honneurs dont il était digne. Dans le siècle d'avant, Molière ne fut pas de l'Académie; dans notre siècle, on hésita à donner la croix à Talma. Un seul trait peindra l'estime que les gens de lettres et les comédiens eurent pour Monvel, ce fut lui qui fut chargé de l'apothéose de Molé[14]. L'effet de cet éloge funèbre, prononcé par Monvel avec cette sensibilité exquise qui faisait le fond de son caractère, et cette pureté de diction qui le classa si vite au rang de nos premiers comédiens, est encore présent à bien des mémoires contemporaines. La douleur qui le pénétrait semblait avoir augmenté le charme naturel de son éloquence, Monvel pleurait ce jour-là autrement qu'à la Comédie. Il se souvenait sans doute, en accompagnant Molé à sa dernière demeure, de deux douleurs bien cuisantes: d'abord Molé avait été son ami, puis il s'était affecté si cruellement des injures de Geoffroy qu'il en parlait encore à son lit de mort avec amertume. Cette double affection inspira à Monvel de belles et énergiques paroles.

Le père de Monvel était un acteur de talent; Monvel était comédien et homme de lettres: la vocation de mademoiselle Mars était tracée.

«Presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts, a dit Voltaire, les ont cultivés malgré leurs parents; mais la nature a toujours été en eux plus forte que l'éducation.»

Si de pareilles lignes s'appliquent de droit à un génie de la trempe de Molière, génie combattu, opprimé dès sa naissance, elles trouvent en revanche dans l'éducation première de notre héroïne un éclatant démenti.

Monvel avait eu avec madame Mars, actrice fort belle, mais médiocre, de cette époque, une liaison que sa propre existence lui permettait de regarder comme fragile, qu'un mariage postérieurement conclu[15] lui commandait même de rompre; de cette liaison était née Hippolyte Mars.

Mais, dans ce miroir si pur, si ingénu, si charmant, Monvel tout entier se retrouvait il eût été bien ingrat de contrarier la vocation de sa fille!

De son côté, madame Mars vivant du théâtre, madame Mars, liée de bonne heure avec des acteurs comme Préville, Dazincourt, Baptiste, des auteurs comme Ducis, Legouvé, etc., devait tout naturellement songer à produire bientôt cette enfant à la scène. La première fois qu'elle avait vu Monvel, c'était dans une représentation de Mahomet. Lekain jouait le rôle du prophète, Monvel faisait Séide et Brizard Zopire. Jamais peut-être un pareil ensemble de talents ne s'était produit. Madame Mars était fort belle[16], si belle qu'on s'écriait en la voyant: Voilà une vraie reine de tragédie! Elle avait les bras et la gorge magnifiques, de grands yeux méridionaux; seulement chez elle l'âme et le foyer manquaient. C'était un marbre admirable et rien de plus.

La mère de madame Mars avait été plus remarquable encore de visage que sa fille; le roi Louis XV l'avait distinguée. Elle-même racontait que, dans la grande galerie de Versailles, le pied lui avait tourné quand le jeune roi passait: on portait dans ce temps là des mules de Venise très hautes. La douleur fit pousser un cri à madame Mars; le roi, tout ému de voir une si belle personne, pâlit, s'approcha d'elle et la soutint.

—Une femme qu'on soutient est une femme qui tombe, lui dit Louis XV à l'oreille; et en effet, ajoutait-elle avec un sourire, de ce jour-là je ne fus plus obligée de passer à Versailles par la grande galerie.

Elle dansa le menuet devant le roi.

Monvel, on le sait, fut toute sa vie un homme à bonnes fortunes; cependant l'ensemble de sa personne était très frêle; il avait à proprement parler la peau sur les os. Du reste, une tête de médaille admirable (cela était frappant surtout quand il jouait Cinna avec sa couronne de chêne), des yeux profonds, expressifs. Malgré la faiblesse de sa constitution, il se fit remarquer bien vite dans l'emploi de Molé; il avait autant de feu, mais plus d'art. Au dire de tous ceux qui ont vu ces deux acteurs, on doit s'abstenir même d'établir entre eux la moindre similitude. Ainsi le rôle de Morinzer, dans l'Amant bourru[17] était joué par Molé avec une franchise telle, une chaleur si brûlante, qu'on ne voyait guère en lui qu'on bon marin bien entier, bien rude, en révolte avec la société et ses usages, un de ces hommes véritablement bourrus qu'on aime malgré soi, grâce à leur probité et malgré la dureté de leur écorce. Monvel, au contraire, moins fougueux, plus pénétré, maître de sa colère et de ses éclats, pathétique au plus haut degré, y produisait un effet bien différent; on s'enthousiasmait avec le premier, on pleurait avec le second, deux exemples bien faits pour encourager au théâtre les organisations les plus contraires! Ajoutez à cette habileté profonde une diction simple et touchante, des attitudes aisées, et ce grand art des nuances que si peu d'acteurs comprennent, vous n'aurez encore qu'une idée imparfaite de ce beau talent, qui pourrait peut-être se résumer pour Monvel dans ce seul trait: la faculté de s'émouvoir à son gré, à son heure. Monvel eut de tout temps la passion à ses ordres, et cependant il écarta avec soin de son répertoire les rôles qui exigent une explosion trop éclatante. C'est que la douleur, l'amour, la jalousie, la haine, les grandes passions, n'ont pas besoin de cris pour se traduire: voyez la Niobé, elle est immobile, mais dans ce marbre quelle noble mélancolie! L'éloquence du regard était poussée à un si haut point chez Monvel, la sensibilité de son silence même devenait si sympathique, qu'il produisait un effet prodigieux bien avant d'avoir parlé. Molé était un volcan, un coup de foudre; Monvel était simple et persuadé[18].

Dans la comédie, où on le vit après la mort de Molé, il ne causa pas moins d'intérêt, d'admiration, de surprise. Ésope à la cour, l'Abbé de l'Épée, le Philosophe sans le savoir, le Président de la Gouvernante, quels joyaux charmants, quel triomphe pour ce comédien tant aimé!—Nous avons parlé tout à l'heure de l'Amant bourru, Monvel est l'auteur de cet ouvrage; on doit lui pardonner dès lors les Victimes cloîtrées, drame à notre sens fort ennuyeux. Mais il faut se reporter à l'époque où l'ouvrage fut composé. Les couvents étaient assez mal notés dans l'opinion: Diderot n'avait pas peu contribué à les décrier avec sa Religieuse. Les opéras de Monvel lui font certainement plus d'honneur que ses drames: témoins Julie, Blaise et Babet, les Trois fermiers, Ambroise ou Voilà ma journée. L'Institut ne fut qu'une justice rendue à ce littérateur intéressant[19].

Peu contents des palmes cueillies par eux à la scène, du retentissement des journaux et des recettes, les acteurs d'alors ambitionnaient le succès de l'écrivain: Molé, Monvel, Dugazon ont chacun des titres divers à l'estime des gens de lettres. Le premier composa des pièces de vers pleines de sel et d'agrément, des discours d'ouverture et de clôture (usage perdu depuis la Révolution à la Comédie-Française), des notices sur Lekain et mademoiselle d'Angeville; il fit même au théâtre une petite comédie, le Quiproquo, qui eut du succès. Monvel alla plus loin: il eut un vrai répertoire; pour Dugazon, que devons-nous en dire, sinon que ces mystifications valent mieux que ses pièces républicaines[20]? Il appartenait à un seul homme, à Molière, de réunir en lui ces deux gloires, celle de l'écrivain et de l'artiste. Plus tard, des comédiens comme Picard et Alexandre Duval laissèrent au théâtre des preuves de leur vocation d'auteur. De nos jours encore, deux artistes fort distingués[21] ont abordé avec succès cette double carrière. Monvel professait en homme convaincu de tout ce que l'art possède de ressources et de secrets. Il eût communiqué la vie et le mouvement au comédien le plus froid, et cela par des gradations si admirables, qu'on se demandait comment la nature, qui l'avait fait si chétif, l'avait doué en même temps d'une pareille énergie. Seulement, et pour nous servir d'une expression commune qui rende exactement notre pensée sur ce lutteur merveilleux, la lame chez Monvel usait le fourreau. Il était souvent environné de potions et de tisanes, donnant la plupart du temps ses leçons dans un grand fauteuil qui égalait, pour l'ampleur et la vétusté, celui du Malade Imaginaire. La petite Hippolyte, amenée alors près de Monvel, tremblait devant cet appareil de fioles et ce grand fauteuil, comme Louison à la vue de la poignée de verges dont le terrible Argan la menace[22]. Épeler les chefs-d'œuvre de notre scène avec un tel maître, c'était entrer d'un seul coup dans la voie du succès; Monvel fut pour sa fille la meilleure école, mais il ne l'épargna pas à la peine. Son écolière fut plus d'une fois sévèrement réprimandée. «On n'arrive à la gloire, dans notre état, qu'en mouillant par jour six chemises,» disait Clotilde la danseuse à M. de Ségur. Mademoiselle Mars n'y arriva qu'après avoir mangé du pain noir: sa première jeunesse fut misérable. L'enfant de la balle fut traitée souvent comme la pauvre Chiara d'Hoffmann, elle souffrit comme Mignon. Qui ne s'est ému au seul début de ce livre charmant de Marivaux, où Marianne arrive sur le pavé de Paris, Marianne douce et candide, Marianne qui se mire avec une joie si grande à un morceau de glace suspendu dans sa chambrette? Voici la chambre en carreaux, froide l'hiver, brûlante l'été, le pot à l'eau ébréché, les rideaux trop courts retombant en pentes inégales sur le lit; la mansarde d'une grisette du temps de Louis XV enfin. À cette fenêtre, et ses deux coudes appuyés sur l'ardoise du toit, rayonne d'un morne éclair cette belle enfant aux couleurs pâles, aux yeux bleuâtres de fatigue… appelez-la Marianne ou mademoiselle Mars, mais elle souffre, hélas! elle est étiolée; voyez ses bras! «Hippolyte est si maigre, écrivait Valville à l'un de ses amis, que nous craignons de la perdre.» Valville eût pu ajouter que la pauvre enfant grelotait à la lettre dans son grenier. Il fallait là voir, souffreteuse et toute pensive, arroser quelques méchants pots de fleurs à sa fenêtre, et cela pendant que sa sœur aînée[23] portait de belles robes de belles étoffes, des étoffes qui eussent si bien convenu aux délicates épaules de la jeune Agnès! Voilà de beaux bijoux, lui disait sa sœur; admire cet écrin, ces bagues! N'est-ce pas que je suis éblouissante? Dame! ma chère sœur, je suis l'aînée, je me sens faite pour vivre dans une atmosphère brillante! Que tu es bonne de te fatiguer à apprendre de méchants rôles! Vois un peu ce pauvre Valville: où cela l'a-t-il mené, le théâtre! Moi, je veux sourire, je veux vivre, je veux régner! Et je régnerai, vois-tu, ma pauvre sœur, je régnerai; je serai riche, fêtée, enviée un jour de tous! Va! j'espère bien ne pas rester au théâtre Montansier!

Cendrillon,—n'était-ce point alors Cendrillon que mademoiselle Mars?—écoutait cet orgueilleux babil en portant au feu mourant de la cheminée quelques mauvais tisons dus à l'obligeance d'un voisin. Elle admirait les chapeaux à plumes et les écharpes de sa sœur,—ses bonnets de gaze,—ses rubans de mille couleurs,—un arc-en-ciel de tous les jours et de toutes les heures,—car mademoiselle Mars aînée était une vraie poupée de modes. À quarante-cinq ans passés, elle portait encore des chapeaux à grandes plumes.

Mademoiselle Mars aînée avait les mains lisses et blanches, et mademoiselle Mars se désolait bien fort d'avoir en ce temps-là les mains rouges. Les mains rouges! qui se douterait aujourd'hui que ce fut là le premier chagrin de mademoiselle Mars!

Un autre désespoir enfantin non moins grand pour elle, c'était chaque matin d'aller chercher le lait! Elle s'aventurait timide et les yeux baissés, jusqu'à la laitière, présentant son pot de fer-blanc comme une de ces jolies petites servantes de Greuze aux robes rayées de bleu et de rose, au ruban lilas à la ceinture, au pied mignon et furtif.—Le lait! le lait! bien vite, Madame la laitière! M. Valville attend son café, et malheur à moi si je faisais attendre M. Valville!

Et elle s'en revenait triomphante, comme Perrette de la fable.

Ce Valville, pour qui mademoiselle Mars se dépêchait tant, était un acteur qu'affectionnait beaucoup sa mère;—il logeait chez elle et jouait à Montansier. Plus tard, mademoiselle Mars devait le recueillir elle-même, pauvre, délaissé, souffrant! Il avait pour amis Baptiste cadet, Damas, Caumont, mais surtout Patrat.

Cet acteur, dont il sera parlé plus d'une fois dans ces récits, était donc le commensal et l'ami de madame Mars la mère depuis un assez grand nombre d'années. C'était un homme méthodique, qui ressemblait à un portrait du temps de Néricault Destouches, l'air grave, la démarche lente,—mais surtout il était exact aux heures des repas et tenait énormément le matin à son café.

Un jour, cependant, le café au lait de Valville manqua; Valville faillit attendre, comme Louis XIV!

L'enfant était revenue toute en larmes à la maison.

—Qu'as-tu? demanda Valville.

Pour toute réponse, Hippolyte Mars se mit à pleurer. Elle balançait à sa main gauche l'anse de son pot au lait, en baissant à terre ses grands yeux noirs.

—Vide! s'écria Valville en regardant le pot au lait; ils te l'ont pris, l'on t'aura poussée, c'est sûr! Tiens, ne pleure pas, et retourne vite à la laitière!

Ce mot de retourne vite! amena un nuage de honte et de douleur au front de la pauvre enfant.

—Mais encore un coup, que s'est-il donc passé? demanda Valville; tu ressembles à la petite fille à la cruche cassée. Tu sais, ce joli tableau? Voyons, Hippolyte, est-ce un rôle que tu répètes?

—Je ne répète pas de rôle, répondit-elle à Valville avec une moue chagrine, ce sont ces maudits officiers qui m'ont vu jouer à Versailles le divertissement des Étrennes[24] et qui, depuis ce matin, m'ont reconnue par malheur quand j'allais chercher du lait:

—Tiens, se sont-ils écriés, c'est la petite à Monvel! Et là-dessus, j'en rougis encore, l'un d'eux m'a pris le menton.

—N'est-ce que cela?

—Comment, ce n'est point assez? Apprenez donc alors qu'un autre—le plus hardi sans doute—a prétendu que je lui devais un baiser. Un officier du roi! ces messieurs, à ce qu'il paraît, ne doutent de rien!

—Et tu le lui as accordé?

—Ah! bien oui, je n'ai pas même demandé mon reste… je veux dire mon lait à la laitière. Je me suis enfuie à toutes jambes et je vous jure bien, monsieur Valville, que c'est la dernière fois que je retourne avec ce pot dans la rue… Non, je ne descendrai plus jamais le matin, oh non! Et tenez, pour que vous n'en doutiez pas, ajouta-t-elle en mettant le vase sous son pied mutin, voilà, je l'espère, ce qui vous fera croire à ma volonté!

Ce mot volonté dans la bouche de la petite fille avait quelque chose de si accentué, de si ferme, racontait plus tard Valville, que ce jour-là je n'osai lutter; je pris mon café sans lait.

Il est vrai de dire, pour la justification de la chère enfant, que cette commission journalière la mettait sur les épines. On portait alors en effet des manches courtes, et chaque fois qu'Hippolyte Mars descendait dans la rue pour chercher le lait de Valville, il lui fallait bien montrer ses bras.

—Des mains rouges, des mains rouges! répétait-elle en pleurant, quand les bras de mademoiselle Lange sont si beaux!

Mademoiselle Lange, qui joua en effet plus tard les ingénuités à côté de mademoiselle Mars, était une délicieuse jeune première pleine de grâce et de fraîcheur; reçue en 1793, elle se retira en l'an VI.

C'est sur cette pauvre mademoiselle Lange, dont le portrait figure encore dans le foyer de MM. les comédiens ordinaires du roi, que retomba d'aplomb la vengeance de Girodet. Ce peintre déjà célèbre venait de faire le portrait de l'actrice pour M. Simon, qui le lui avait commandé. Ce M. Simon était carrossier à Bruxelles, et tellement en réputation, que les merveilleuses de Paris, comme les lionnes d'Angleterre, faisaient mettre dans leur contrat de mariage qu'elles auraient un équipage sortant des ateliers de Simon. La solidité dont il faisait parade pour ses roues avait établi sa réputation. Il les faisait jeter d'un des sommets les plus élevés de Bruxelles sur une surface plane, et à la moindre avarie, il forçait l'ouvrier à recommencer la pièce. M. Simon avait admiré mademoiselle Lange dans Pygmalion; il voulut offrir un char à cette Galatée. Mademoiselle Lange préféra ce char à son image. Une garde-robe fort belle et des diamants complétèrent l'attaque de mademoiselle Lange. L'épais carrossier obtient le pas sur le beau Larive. M. Simon avait un mérite roulant; il se piquait de plus de se connaître aussi bien en peinture qu'en vernis. Il s'en alla donc chez Girodet, auquel il fut tenté de dire sur le seuil même: Mon confrère! tant sa vanité lui faisait voir ses propres ateliers sous un jour aussi resplendissant que celui du peintre. Girodet se mit à la besogne; il espérait beaucoup de ce portrait: Mademoiselle Lange était si jolie! Son désappointement fut grand, lorsqu'il vit que mademoiselle Lange le refusait; le portrait fut renvoyé à l'artiste. Outré de colère, le peintre le creva et le retourna (style de commerce) à mademoiselle Lange.

Six semaines après, parut au Salon un petit tableau représentant Danaé. La déesse à la pluie d'or ressemblait cette fois à mademoiselle Lange de façon à la convaincre elle-même. On fut obligé de retirer cette toile qui occasionnait une véritable émeute. Les femmes à demi étouffées par la foule y laissaient leurs châles, d'autres leurs maris; c'était un concert de réclamations incroyables. À côté de la Danaé, le peintre avait mis un dindon faisant la roue (allusion ironique au carrossier!) il avait un anneau à la patte droite. Cette patte s'offrait avec une gaucherie des plus comiques à la main délicieuse de mademoiselle Lange, que M. Simon épousa en effet. L'allégorie était trop verte pour que M. Simon avouât que tout Paris l'avait reconnu; il voulut faire cependant un procès à Girodet: des amis prudents l'en détournèrent. Des avertissements anonymes furent employés contre l'artiste: on le menaçait, on voulait l'effrayer; il ne sortait plus qu'avec une canne à dard. Le texte de ces lettres alarmantes était des plus curieux; l'une d'elles finissait ainsi:

«On vous prévient, Monsieur, que pour être tout entier à sa vengeance,
M. Simon est plutôt dans l'intention de vendre son fonds.»

Mademoiselle Mars, fluette, maigre, prête à rompre comme la baguette d'un alcade, était de plus aussi noire qu'une taupe; en un mot, loin d'annoncer ce qu'elle devint par la suite. Elle comparait elle-même sa maigreur à celle d'un faucheux, nous sommes forcé de prendre son mot[25]. Par un malheur singulier, mademoiselle Mars jouait souvent à côté de mademoiselle Lange.

—Il fallait voir, écrit-elle plus tard à l'une de ses amies, madame de Saint-A…, comme je souffrais de me trouver près de mademoiselle Lange! En vain j'employais la patte de lièvre et les cosmétiques pour blanchir ces malheureux bras, rien n'y faisait! Comment les cacher par des manches longues? L'impitoyable mode me défendait cette petite ruse. Il fallut me résigner, me consoler même avec le mot de Dugazon; «C'est jeunesse, reprenait-il, c'est jeunesse, petite bête! Un jour, va, crois-m'en, tu pleureras de les avoir blanches, tes mains!»

Dugazon la chérissait. Il l'avait d'abord amusée plus aisément que tout autre, car on n'eut jamais de masque plus mobile; son visage seul était un répertoire, et l'on sait combien les enfants aiment les grimaces et les pantins. Joignez à cela chez Dugazon une agilité de singe, une science d'escamoteur et une abondance de lazzis telle, qu'on eût pu se croire à l'âge de notre héroïne devant la barraque d'un Polichinelle; et jugez de la joie de la petite Hippolyte quand l'ingénieux Scapin levait le marteau de la maison! Dugazon dansait avec une aisance parfaite; il baragouinait et se gaussait du premier venu avec un sang-froid inaltérable. On sait le succès de ses mystifications; celle qu'il fit subir à M. Decaze, fils d'un fermier-général, est bien connue; nous ne la rappelons que pour mémoire. Il s'agissait, on le sait, de madame Dugazon; cette fois, les rieurs furent du côté du mari.

M. Decaze, fils d'un fermier-général, admit Dugazon dans sa société, il s'amusait quelquefois à jouer des proverbes avec lui. Riche, jeune, brillant, il s'imagina de faire la cour à madame Dugazon, actrice aussi supérieure dans son genre (l'Opéra-Comique), que son mari l'était dans le sien. La chronique prétendit que M. Decaze fut heureux; Dugazon, averti de cette liaison clandestine, vole chez M. Decaze; il ferme la porte de sa chambre sur lui, et tire un pistolet qu'il présente à son rival.—Les lettres de ma femme! ses lettres! son portrait! s'écrie-t-il; exécutez-vous, Monsieur! Le jeune homme, effrayé, obéit en tremblant; il court à son secrétaire, il remet les lettres, le portrait à Dugazon. Dugazon, muni de ce butin, ouvre la porte sans bruit, il met la main sur la rampe de l'escalier… Son rival, revenu de sa stupeur et de son effroi, l'y poursuit presque aussitôt.

—Au voleur, au voleur, qu'on arrête ce coquin! s'écriait le jeune
Decaze.

Et les domestiques d'accourir au bruit que fait leur maître, et Dugazon d'aller au-devant d'eux, de s'arrêter aussi comme ravi et de regarder fixement M. Decaze.

—Bravo! Monsieur, c'est cela! bien joué!

M. Decaze redoublait en vain ses cris; en vain il le montrait du doigt à ses laquais, en renouvelant l'ordre de l'arrêter. Dugazon lui répliquait, en gagnant la rue très lentement: À merveille!… Si vous jouez avec autant de vérité ce soir, vous l'emporterez vraiment sur moi!

Puis, comme l'autre écumait de rage:

—Parbleu, je vous fais mon sincère compliment, vous étiez né pour être un grand comédien!

Ce qui, dans cette scène incroyable, devait piquer le plus M. Decaze, c'était de voir ses laquais se joindre à Dugazon pour l'applaudir et l'apostropher par des bravos qu'ils croyaient flatteurs. L'habitude où ces dignes gens se trouvaient de voir l'amoureux de madame Dugazon jouer des scènes comiques avec son mari les enracinait dans cette croyance que tout cela n'était qu'un proverbe. Dugazon parvint ainsi jusqu'à la porte cochère sans démentir son persiflage, et il se trouvait déjà loin quand M. Decaze parvint à désabuser ses valets.

En revanche, voici une anecdote arrivée à la sœur même de Dugazon, et qui n'a jamais obtenu l'honneur des Mémoires. Nous croyons qu'elle n'en est pas tout à fait indigne. Elle peint à merveille la taquinerie de cet homme, rival de Musson en fait de plaisanteries et de tours moqueurs.

Indépendamment de madame Vestris, sa sœur, Dugazon avait une autre sœur, laquelle s'était vue élevée de bonne heure dans une réserve scrupuleuse. C'était une demoiselle de province, rigide et pieuse; on ne lui avait jamais prêté un seul amant, et, en venant à Paris, elle n'avait pas la prétention d'en faire. La sévérité de cette demoiselle allait à un point tel, qu'elle n'avait jamais vu son frère jouer devant le public; elle ignorait les coulisses de son théâtre, et cependant elle portait le nom de Dugazon! La maison de cet acteur qui, grâce à la présence de sa sœur, pouvait devenir tout d'un coup un intérieur agréable, prit dès son arrivée la forme d'un cloître; le livre d'heures de mademoiselle Dugazon traînait souvent à côté de ses rôles; ses lunettes (la malheureuse fille portait des lunettes!) allaient de pair sur le bureau de notre comique avec le répertoire de Scapin et de Mascarille. Dugazon le mondain, Dugazon le farceur Dugazon l'homme des proverbes, l'homme des singeries, des parades, était embaumé de vertus, il suait l'office divin par tous les pores.

Les premiers jours, cela lui parut fort dur; il commençait à s'y habituer cependant, quand un désir curieux de cette même sœur lui donna l'idée de renverser en un jour l'édifice de sa pruderie.

Un écho mondain venait de pénétrer dans cette demeure purifiée par tant de pieux exemples; le hasard, ce dieu des amants, fut cette fois celui des frères: on parla devant mademoiselle Dugazon du bal prochain de l'Opéra.

J'aime à croire, pour mon compte, qu'un pareil récit se trouva dans la bouche de quelque marquis enthousiaste. Il dut mettre beaucoup d'art au récit de ces magnificences nocturnes; la peinture qu'il en fit fut si variée, si vive, que la recluse éprouva un désir violent d'assister, ne fût-ce qu'une nuit, à ce magnifique spectacle.

«Désir de femme est un feu qui dévore,
Désir de nonne est cent fois pis encore!»

Et mademoiselle Dugazon était aussi nonne que possible. Dugazon se vit prié, que dis-je? supplié, par cette même sœur si austère; elle lui demanda de l'accompagner au bal masqué de l'Opéra. C'était une folie, un rêve, disait-elle; mais ce rêve, ne pouvait-il pas le réaliser; cette folie était-elle donc si coupable? Chez les femmes, de la prière au larmes il n'y a qu'un pas. Mademoiselle Dugazon pleura comme n'eût point pleuré Clairon dans des beaux jours; elle appela Dugazon son bon petit frère, Dugazon fut d'abord déferré; il ne jouait pas cet emploi, mais il finit par se laisser attendrir: il y eut plus, il promit.

Il suffisait de connaître Dugazon pour comprendre ce que devait lui coûter une pareille promesse; lui, le papillon du bal, le point de mire des seigneurs désœuvrés, des baronnes coquettes, des nymphes agaçantes! lui, le brillant acteur, le Frontin hardi, le soupeur par excellence, s'allourdir au point d'amener à son bras, dans ce bal, une provinciale bien gauche, une fille ignorante de tous les usages reçus, de tous les plaisirs musqués, de toutes les intrigues qui se croisent dans cette nuit de folies! C'était s'aventurer, se compromettre, se perdre de gaieté de cœur! Dugazon pris en flagrant délit de conversation fraternelle à ce bal de l'Opéra! Quel sujet de rire pour les fades plaisants qui s'y donnent rendez-vous, quelle page honteuse pour ses Mémoires!

Dugazon n'en dormit pas de la nuit.

Le lendemain il était levé et habillé bien avant l'heure ordinaire du déjeuner; il manda sa sœur près de lui; son visage avait revêtu son expression la plus digne et la plus sévère. Dugazon ressemblait à Auguste dans Cinna.

—Prends un siége, ma sœur

Mademoiselle Dugazon s'assit un peu interdite; elle arrangea l'envergure de ses paniers; elle tendit l'oreille et écouta.

—Ma sœur, dit Dugazon, je vous ai promis de vous conduire ce soir même au bal de l'Opéra…

—C'est vrai…

—Ne m'interrompez pas, c'est une affaire des plus graves. Vous ne voyez sans doute de cette fête que le plaisir, que l'intrigue, un millier de lustres flamboyant des dominos jaunes, noirs ou bleus, des masques de tous pays… J'y vois, moi, les conséquences les plus funestes, le deuil d'une famille, les tortures morales d'un frère; j'y vois, ma sœur, la honte, le crime et le sang!…

—Vous m'épouvantez!

—Je suis loin d'avoir fini. Le bal de l'Opéra n'est nullement ce que vous pensez, ajouta Dugazon d'un ton de prédicateur; c'est un cloaque.

—Un cloaque!

—Un cloaque! ma sœur; un lieu empesté par l'audace et par le vice. Et peut-être… puisqu'il faut ici tout vous dire, paierai-je bientôt de ma vie la légèreté d'une telle démarche; oui, pour ces quelques heures de plaisir que je vous ai promises…

Mademoiselle Dugazon devint plus pâle qu'un linge.

—Écoutez-moi, poursuivit le malicieux orateur, en arrêtant sur elle un regard clair et perçant, écoutez-moi! S'il est à ce bal des gens paisibles, curieux, insouciants, qui n'y vont chercher que la pompe d'un spectacle, l'étourdissement d'une fête, il en est, hélas! il n'en est que trop, ma sœur, qui abusant du privilége odieux du moindre nez en carton, du plus simple masque de satin, ne craignent pas d'exposer la vertu des femmes aux plus cyniques attaques.

Mademoiselle Dugazon devint rouge cette fois comme une grenade.

—Donc, continua-t-il, vous ne seriez pas à l'abri des poursuites de ces messieurs.

—Quoi! mon frère… à votre bras?

—À mon bras, ma sœur. Aussi, je vous en préviens, j'aurai ce soir des yeux et des oreilles partout. Oh! ne craignez rien, je surveillerai vos moindres mouvements, et si l'un de ces insolents osait…

—Vous me faites frémir… reprit la pauvre fille les maintes jointes.

—Si l'un de ces insolents osait… reprit Dugazon.

—Eh bien?

—Eh bien! ma sœur, je le tuerais, je le tuerais sans pitié!

—Ô Ciel!

—Oui, ma sœur, je le tuerais! Car, pour que vous le sachiez, je n'irai avec vous au bal de l'Opéra qu'avec ce protecteur mystérieux, ce gardien sévère de votre vertu… (ici Dugazon laissa entrevoir à sa sœur la lame d'un poignard).

La pauvre fille ferma les yeux, en étendant devant elle des mains tremblantes.

—Ainsi, voilà qui est convenu, ma sœur, reprit Dugazon en se levant; vous avez ma parole: je vous conduirai ce soir à ce bal; advienne que pourra! Tenez-vous prête pour minuit.

—Pour minuit! répéta la malheureuse d'un ton de voix funèbre.

—Je joue dans la dernière pièce; ajouta Dugazon; mais je passerai vite un domino; je viendrai vous prendre. Adieu!

À minuit, Dugazon partait pour le bal en carrosse fermé avec mademoiselle sa sœur. Il lui renouvela en route toutes ses jérémiades: il lui montra de nouveau la lame du poignard avec lequel il comptait bien défendre cette nouvelle Lucrèce.

Nous n'essaierons pas de reproduire ici les diverses impressions de mademoiselle Dugazon en posant le pied dans le bal de l'Opéra; tout ce qu'elle voyait lui semblait tenir de la magie! Une provinciale, presqu'une religieuse au milieu de ces brillantes mascarades! Dugazon lui avait fait revêtir le plus sombre et le plus noir des dominos,—toujours pour ne pas l'exposer, ajoutait-il. Ainsi éteinte, mademoiselle Dugazon ressemblait à une chouette effarouchée.

Le bal était merveilleux; la reine et les princes y assistaient sous le masque. Tout ce que Paris renfermait d'illustre, de galant, de dissipé, s'était donné rendez-vous dans cette salle féerique. Mademoiselle Dugazon y serait bien restée jusqu'à la fermeture des portes, si son frère, qui avait grande envie de se débarrasser d'un si ennuyeux domino, ne fût revenu bien vite au rôle qu'il s'était proposé de jouer avec elle.

Dès le premier tour dans le foyer, et quand mademoiselle Dugazon, pressée, écrasée à demi par la cohue, admirait encore, la bouche béante, les dorures des colonnes, Dugazon se retourne vivement vers elle à un léger mouvement qu'il croit remarquer, en lui disant:

—Eh bien! qu'est-ce, ma sœur? qu'avez-vous? vous aurait-on manqué de respect? déjà?

—À moi… mon frère? à moi? Oh! non… je puis vous assurer…

Et dans ce moment même mademoiselle Dugazon mentait: une main agile, audacieuse, venait de lui presser assez rudement la taille.

Quelques secondes après, elle contint à peine, en marchant toujours au bras de son frère, un cri nouveau.

—Ah! cette fois, ma sœur, je vais avoir raison de l'insolent.

—Il n'y a pas d'insolent… mon frère… balbutia la malheureuse, à demi-morte de peur; c'est…

—Alors, pourquoi avez-vous crié? voyons.

—C'est… de joie… c'est de joie… je vous assure…

Et cette fois la pression exercée à la sourdine sur la pauvre fille avait été plus robuste encore.

Un moment après, un cri véritable de mademoiselle Dugazon alluma de nouveau l'indignation de son frère. Pendant une minute, il jura, il tempêta, la tenant toujours au bras, et la priant de lui désigner du doigt, dans cette foule, l'insolent qui se permettait envers elle une pareille licence.

—Je veux lui couper les deux oreilles ajouta-t-il.

—Mon frère… je vous jure…

—Que vous ne venez point encore de crier? Allons donc!

—Oui… Eh bien! oui… j'ai crié, mon frère… mais c'était d'admiration!

Dugazon partit, cette fois, d'un sublime éclat de rire.

À quelques pas de là, nouvelle attaque et nouveau cri. Cette fois aussi Dugazon fait mine de tirer son poignard; il menace d'en frapper le téméraire…

—Pas encore… mon frère… pas encore, murmurait la malheureuse, toujours poussée par la foule, et partagée entre l'inquiétude la plus horrible et son admiration pour le bal. Un flot de masques les entoure bientôt; mademoiselle Dugazon est si pressée, si vivement chiffonnée, que ses cris ressemblent à une gamme solfiée par un chat. En vain cherche-t-elle des yeux cet antagoniste acharné dont la main indiscrète la moleste au point qu'elle en a les bras tout noirs de pinçures, la taille meurtrie et son domino tout éraillé. Rien… absolument rien! une foule compacte, indifférente qui passe! À la fin, elle n'y tient plus:

—Rentrons, mon frère… s'écrie-t-elle d'une voix expirante; rentrons!

—Et pourquoi rentrer? demanda Dugazon d'une voix mielleuse.

—Parce que… parce que… reprit-elle avec effort, parce que je m'amuse trop!

C'est là tout ce que voulait Dugazon. Il rentra sa sœur avec une compassion hypocrite, et il la laissa chez elle, bien guérie, à coup sûr, du désir de voir les pompes de l'Opéra.

Celui dont la main traîtresse avait si constamment inquiété la pauvre fille n'était autre que Dugazon! Grâce à la longueur et à la souplesse de ses bras, il était parvenu à l'inquiéter, tout le temps du bal, de cette manière.

Dugazon aimait surtout singulièrement les oiseaux; sa maison était devenue bien vite une volière. Il les avait tous baptisés de noms amis et ennemis: cette fauvette était Contat, ce serin Préville, ce perroquet déplumé Geoffroy, son zoïle, sa bête noire! Les traits de ce critique poursuivirent, on le sait, Molé jusqu'au tombeau, ils accélérèrent la retraite de Larive, ils eurent la prétention plus grande d'arrêter l'essor de Talma. Dugazon fut toute sa vie le point de mire des épigrammes de cet abbé, rustre et crasseux comme un pédant de collége. Il fallut la mort de cet acteur admirable pour que le journal de Geoffroy en fît l'éloge, et chose au moins étrange! cet éloge fut pompeux. Le feuilleton du critique tonsuré était à la mode. La seule vengeance qu'en tira Dugazon fut de se montrer un jour à Bordeaux, sur le cours des allées Tourny, exactement vêtu et grimé comme Geoffroy. C'était un portrait véritablement accusateur! Et pour que rien n'y manquât, Dugazon, qui savait l'abbé fort intéressé, tenait une bourse dans sa main gauche et un paquet de plumes taillées dans sa droite! De la promenade il se rendit au théâtre; il avait été suivi par une affluence considérable. On donnait ce soir là le Chanoine de Milan. L'usage autorisait le compliment au public, Dugazon s'avança, toujours dans le même costume, lorsque tout à coup la voix d'un plaisant (d'un compère peut-être) cria de l'orchestre: L'abbé Geoffroy à la porte!

—Bien volontiers, Messieurs, répond alors Dugazon; pourquoi faut-il seulement qu'on ne m'ait dit cela qu'à Bordeaux!

Et il reparut dans le Chanoine de Milan, pièce qu'il jouait à ravir[26].

Il improvisait avec une merveilleuse facilité. Son couplet final dans Figaro était quelquefois changé par lui, et suivant la circonstance; mais souvent aussi Dugazon allait trop loin, et comme il était chatouilleux à l'endroit de la critique, le moindre signe d'improbation le mettait en fureur. On sait qu'il tira l'épée hors du fourreau devant le parterre, mouvement de dépit impardonnable qui lui valut un bien cruel repentir.

Il est vrai que Dugazon tirait l'épée comme un ange; la nature l'avait fait en ces assauts si leste, qu'on cherchait souvent son fer quand il était déjà loin. Jamais peut-être plus charmant conteur n'exista; mais c'était surtout à table devant la bouillabaisse, plat marseillais dont il se montrait friand, qu'il fallait voir cet intrépide fourbisseur de contes! Il eût tenu les badauds de la Cannebière suspendus bouche béante à ses récits. Quand l'intérêt lui semblait faiblir, il grimpait comme un singe sur les bâtons d'une chaise et il disait de là ses vérités à chacun. Gai, trivial, ingénieux, soumis, important, valet, grand seigneur, il était tout cela quand venait l'heure du dessert!

Sa façon de professer, dont nul n'a parlé jusqu'à ce jour, n'était pas moins singulière que sa personne. Mais comment vous la rendre, si vous n'avez pas vu mademoiselle Mars? Elle qui avait reçu les leçons de Dugazon! elle excellait à le copier, à le charger.

Pressez le suc des Mémoires du temps, il en sortira ceci:

C'est un homme de taille avantageuse, changeant de visage comme de mouchoir de poche, relevant la tête et se promenant dans sa chambre d'un air inspiré. Vous ai-je tout dit? Non, imaginez un Calchas en robe de chambre, se frappant le front, criant et gesticulant avant que l'élève attendu n'arrive. Il chante, il pirouette, il danse, il écume, il regarde sa pendule et se dit:—Ne vient-il point? Un pas retentit sur l'escalier, la sonnette s'agite, il prend alors sa voix de tôle la plus aiguë et il vous dit:—Entrez donc! Vous voilà devant deux yeux aussi vifs que les yeux d'un écureuil; il vous amène alors par le bras, homme ou femme, devant sa glace.

—Qui voulez-vous être aujourd'hui, Monsieur ou Madame? Achille? Agnès? Bernadille? Dorine? ce qu'il vous plaira, parlez! Voilà votre public,—cette glace!—N'y voyez-vous pas s'agiter à l'orchestre les plus méchantes bêtes démuselées; Geoffroy, Lauraguais, Morande, Bachaumont, que sais-je, moi? Voilà votre cirque! Les chrétiens livrés aux bêtes! Ne regardez donc pas Arnoult, qui fait espalier avec sa robe dans cette loge d'avant-scène; Cléophile, Raucourt, ou tout autre impure, les joues peintes comme une roue de carrosse, les plumes saluantes comme celles des chevaux du roi! Pénétrez-vous du rôle que vous allez jouer; vous avez affaire à Jean-Baptiste-Henri Gourgaud Dugazon, un homme aussi fort à la parade que ses amis d'Éon ou Saint-Georges, ou plutôt vous avez sur votre front une épée nue!

L'élève écoutait ce jargon dans un étonnement muet.

—Voyons ce bras,—il prenait le bras, puis il le laissait tomber; ce pied, et il le plaçait comme eût fait Vestris;—Cette tête, et il l'ajustait dans le sens voulu, comme un peintre arrangeant son mannequin.

—Fort bien; maintenant… attention… une, deux, trois… et il frappait dans ses mains,—il vous demandait gravement: Quel rôle jouez-vous?

Si c'était Achille, il vous toisait, et vous auriez cru voir le dédaigneux Agamemnon; il commençait insensiblement un monologue avec lui-même, il vous regardait de l'air d'un beau-père furieux contre son gendre, et il marmottait entre ses dents:

—Le cuistre, le bélître! Voilà le drôle à qui je donnerais ma fille!
Oh! nous allons voir!

Et comme le pauvre élève le regardait abasourdi:

—Mais, s'écriait-il, à qui donc en avez-vous? n'êtes-vous pas Achille, mon cher Monsieur! et n'êtes-vous pas pressé de me voir et de me dire:

«Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi».

Et le reste donc! le reste! voyons, de la chaleur, de l'indignation, parlez!

L'élève disait sa tirade, et d'ordinaire, on peut le croire, il la disait de manière à mécontenter ce maître rigide.

Le premier couplet d'Achille terminé, Dugazon lui donnait quelques indications; l'élève répétait encore plus mal.

—Mais ce n'est pas cela, reprenait alors Dugazon; vous n'avez point l'air d'un homme en colère le moins du monde. Allons, échauffez-vous, criez contre moi, appelez-moi des noms les plus odieux, ne vous gênez point. Dites-moi: Gueux, pendard, meurt de faim, bélître! Criez, criez, fort, au voleur! dites que je vous ai volé votre montre!—Tenez! je suppose que vous me parlez: Ah! maraud! pendard, assassin, triple sot, faquin digne des étrivières! Continuez sur ce ton; allons, poursuivez!

L'élève demeurait pétrifié, confondu.

—Vous me trouvez bizarre, reprenait Dugazon, vous me regardez avec des yeux hébétés; ce n'est pas cela: allons, empoignez-moi au collet, appelez le commissaire! criez donc, monsieur, criez pour l'amour de Dieu!

À bout de patience, excité par Dugazon qui lui déchirait presque son habit, l'élève se relevait véritablement en colère, il était monté ainsi au diapason du professeur.

—Bravo! ah! bravo! vous y êtes enfin; vous voilà comme je voulais! À la bonne heure, cet Achille-là ne ressemble pas à l'Achille de tout à l'heure!

Il courait à une carafe, il s'en inondait les doigts, il répandait sur lui un flacon de Portugal, et il en offrait la moitié à son élève.

—Continuez, ainsi, lui disait-il en le reconduisant, injuriez-moi tant que vous voudrez, battez-moi au besoin; mais du feu, de l'énergie! Allez, jeune homme, allez, j'aime mieux les volcans que les tombeaux!

On était fait à ces bizarreries, on savait qu'il marchait à pieds joints sur ses élèves. Avec de pareilles extravagances, il arrivait à son but aussi sûrement que les plus calmes; la leçon finie, il se rejetait dans son fauteuil à oreillières, les pieds appuyés sur le garde-feu de la cheminée, et repassant en lui-même le rôle qu'il devait jouer le soir.

Une pareille figure devait laisser dans l'esprit de mademoiselle Mars une profonde impression. Si Dugazon l'aimait, elle en avait peur, en revanche, comme du diable. Lui cependant, il arrivait une fois par semaine conter à mademoiselle Mars ce qu'il avait fait de bon, je me trompe, de méchant. C'était le fou en titre des salons et des ruelles! Cette fois il arrivait moucheté de perles et d'acier, coiffé de frais, chaussé comme un ange, d'autres fois crotté et trempé jusqu'aux os, et tout cela par boutade. Le premier cadeau que fit Dugazon à Hippolyte Mars, devinez-le… c'était un théâtre de marionnettes, un théâtre que notre spirituel comique peignit lui-même: il jouait, avec ces figures découpées, des proverbes et des parades à désespérer Jeannot[27]. Nous reviendrons sur Jeannot, qui alors était à la mode, mais nous ne pouvons quitter Dugazon sans consigner en quelques lignes la plaisanterie faite par cet auteur original à Desessarts, et dont les auteurs du Duel et du déjeuner ont trouvé moyen de faire une charmante pièce. Nous citerons le plus brièvement possible cette anecdote, qui se trouve consignée dans l'Histoire du Théâtre Français, par Étienne et Martainville:

«Desessarts, dont la corpulence était devenue le point de mire des plaisanteries de Dugazon, fut prié un jour par ce dernier de venir avec lui chez le ministre *** pour y jouer un proverbe dans lequel il était besoin d'un compère intelligent. La ménagerie du Roi venait de perdre la veille l'unique éléphant qu'elle possédait, et les gazettes avaient publié, sur cet intéressant animal, des articles nécrologiques. Desessarts consent à ce que Dugazon lui demande, il s'informe seulement du costume qu'il devra prendre.

—Mets-toi en grand deuil, lui dit Dugazon, tu es censé représenter un héritier.

Voilà Desessarts en habit noir complet, avec le crêpe obligé et les pleureuses. On arrive chez le ministre.

—Monseigneur, la Comédie-Française a été on ne peut plus sensible à la perte du bel éléphant qui faisait l'ornement de la ménagerie du roi; mais si quelque chose peut la consoler, c'est de fournir à Sa Majesté l'occasion de reconnaître les longs services de notre ami Desessarts: en un mot je viens au nom de la Comédie-Française, vous demander pour lui la survivance de l'éléphant.

On peut se figurer l'étonnement et le rire des auditeurs, l'embarras et la colère de Desessarts! Il sort furieux, et le lendemain appelle Dugazon en duel. Arrivés au bois de Boulogne, les deux champions mettent l'épée à la main.

—Mon ami, dit Dugazon à Desessarts, j'éprouve un scrupule à me mesurer avec toi; tu me présentes une surface énorme, j'ai trop d'avantages, laisse-moi égaliser la partie.

En parlant ainsi, il tire de sa poche, un morceau de blanc d'Espagne, trace un rond sur le ventre de Desessarts et ajoute:

—Tout ce qui sera hors du rond, mon cher ami, ne comptera pas.

Le moyen de se battre après une pareille clause! Ce duel bouffon finit par un déjeuner.

D'après ces détails, on sera peu surpris d'apprendre que, vu la grosseur fabuleuse de ce comédien, il lui fallait, lorsqu'il jouait Orgon de Tartuffe, une table faite exprès et plus haute qu'à l'ordinaire, afin qu'il pût se cacher dessous. Son prodigieux appétit répondait à sa grosseur, il mangeait en un repas ce qui eût suffi à quatre hommes.

Grandménil, l'antipode de Desessarts par sa maigreur, venait souvent avec lui chez mademoiselle Mars. Desessarts suivit les progrès de la petite Hippolyte jusqu'à ce qu'elle eût douze ans. Quand Grandménil et Desessarts se retiraient par le mauvais temps, la servante de la maison, mademoiselle Rose Renard, avait l'ordre d'amener deux voitures, l'une pour Grandménil, l'autre pour Desessarts, qui trouvait la plupart du temps les portières des carrosses de place trop étroites pour le recevoir. Les huîtres que Dugazon, son persécuteur éternel, lui fit manger un jour rue Montorgueil, ne lui parurent pas moins amères à digérer que sa présentation chez le ministre pour la place dont il a été question plus haut; on sait que Dugazon avait mesuré malignement pour cet invité la rondeur de son abdomen, et qu'il avait choisi un restaurant dont l'allée était des plus étroites. Le déjeuner était pour midi. Desessarts arrive, Dugazon était à la croisée.

—Allons, mon ami, nous t'attendions, dit-il en décoiffant une bouteille, monte donc vite! monte, nous avons commencé.

Desessarts se présente en vain à la porte de l'allée; à peine peut-il introduire un bras et une cuisse. Cependant Dugazon et ses amis lui criaient toujours d'entrer. Force fut à Desessarts de manger les huîtres dans une maison voisine, où l'on transporta le déjeuner à sa prière. Le renard invité par la cigogne se trouvait aussi à plaindre.

Grandménil, qui fut de l'Institut comme Monvel, avait des traits prononcés, des yeux vifs, perçants, sous d'énormes sourcils noirs, c'était un physique sec et convenant merveilleusement au rôle d'Harpagon[28], de longues mains pâles, décharnées, et des jambes, véritable étude d'anatomie! Il n'avait point encore de château, et avait joué pendant longtemps les rôles de grande livrée en province; il vint à Paris, il y débuta dans l'emploi des manteaux par le rôle d'Arnolphe. C'était un acteur qui abhorrait les lazzis, partant, fort ennemi de Dugazon. Rien de plus avare, du reste, que lui, si ce n'est, peut-être, l'Avare de Molière; encore lui eût-il rendu des points, comme on va le voir par le trait suivant, que je dois à l'amitié de feu M. Campenon, qui l'avait beaucoup connu.

Cet acteur avait une garde-robe fort belle, il soignait avec amour tous ses costumes. Au premier incendie de l'Odéon, je crois que c'était le 20 mars 1818, il donna une belle preuve de son avarice. À la nouvelle de ce feu terrible, Grandménil accourt éperdu. Déjà les échelles sont appliquées contre la muraille, la foule hurlante se presse autour de l'édifice.

—Pompez sur mon secrétaire, disait le pauvre directeur, il y a là des manuscrits de vingt auteurs!

—Sur ma caisse! disait le caissier.

—Sur mes cartons! s'écriait le régisseur.

C'était un spectacle véritablement tragique. Les jeunes premiers s'arrachaient les cheveux, les ingénuités pleuraient, les choristes se tordaient dans la fournaise comme autant de Machabées.

Grandménil survient, Grandménil veut sauver à tout prix ces précieux costumes si beaux, si brossés, si exacts, sous lesquels il joue tant de beaux rôles. Où courir? où ne pas courir? ce monologue de l'Avare était plus que jamais devenu le monologue de Grandménil.

Un Savoyard se présente.

—Monsieur, lui dit-il, je monterai pour vous à cette échelle, je sauverai votre garde-robe; mais il me faut un louis!

—Un louis! bourreau! murmure Grandménil; un louis! coquin! tu veux donc ma mort!

—Un louis, reprend le Savoyard.

—Va pour un louis, dit Grandménil après bien des hésitations.

Le Savoyard monte à l'échelle; un quart d'heure se passe: un quart d'heure d'angoisses pour Grandménil.

—Me volerait-il le scélérat, le pendard! Foin de lui! foin de ces gueux-là! Oh! je vais me plaindre à M. le préfet de police!

Et Grandménil, soupçonneux comme tout avare, se désespérait.

Cependant le Savoyard redescend, au milieu d'un nuage de fumée. Tous les spectateurs, tous les curieux l'entourent: ô prodige! il a sauvé les caisses de Grandménil! Lui-même, voyez-le! Il s'approche, il s'agenouille devant ces bienheureux coffres; il en fait l'inventaire avec bonheur.

Tout d'un coup, le voilà qui se frappe le front; qu'arrive-t-il donc?

Il arrive ceci, qu'en moins d'une minute Grandménil a mis le pied sur l'échelle du Savoyard; il a bravé le feu, la fumée, l'incendie aux mille langues sifflantes; il court, il vole, à travers les corridors enflammés, jusqu'à sa loge.

—Que va-t-il rapporter? se demandent les assistants, peut-être un costume, un rôle oublié, quelque chose de précieux, dans tous les cas!

—Nullement,—on voit redescendre majestueusement Grandménil, comme un dieu de l'Olympe, sa savonnette d'une main, son rasoir de l'autre, et dans sa poche gauche, devinez le bout de cette porcelaine qui passe,—c'est un vase, son vase de nuit.

Naturam expellat farcâ, tamen usque recurret!

Dans ce même incendie de l'Odéon, Valville se jeta courageusement de la fenêtre de sa loge sur les matelas qu'on lui tendait.

Grandménil était, du reste, fort riche; il aimait à jouer la comédie dans son château. Il quitta le théâtre en 1811, et se retira aux environs de Paris. Les Prussiens, les Autrichiens et les Russes le tourmentèrent sur la fin de sa vie, comme les Euménides tourmentent Oreste: l'arrivée des alliés, en 1815, le tua. Il abandonna sa terre, et erra plusieurs nuits, en s'écriant:—Voilà le commencement de la fin!

En proie à l'intempérie de l'air, il prit la fièvre et mourut.

Grandménil, Dugazon et Desessarts représentaient donc la Comédie-Française, à certaines heures, chez mademoiselle Mars. Tous trois amis de Valville, ils prenaient plaisir à voir germer par ses soins ce petit prodige. Dugazon commençait cette éducation de sa petite-fille; cette éducation devait se voir achevée un jour par mademoiselle Contat!