II.
La maison de madame Mars.—Les Étrennes.—Déplorable santé de mademoiselle Mars.—Mademoiselle Mars amenée au foyer.—Monsieur et mademoiselle Raucourt.—Desessarts volé.—Mademoiselle Mars à la première représentation du Mariage de Figaro.—Originaux d'alors.—Le marquis Bilboquet.—Ingrate Amarante!—M. de Sartine juge.—M. de Chambre.—Champcenetz.—Remboursé!—Almanach des Grâces et des Maigres.—Morbide.—Champfort.—Mademoiselle Olivier.—La boîte à bonbons.—Le chevalier de Brigand.—Dazincourt.—Mot d'un spectateur à Beaumarchais.—Mort de mademoiselle Olivier.—Son épitaphe.—Le casseur de vitres.—Rivarol, juge de Beaumarchais et de Monvel.—Esprit d'alors.—Encore le jeune homme à la brouette.—Un traité d'actrice à marquis.
Nos lecteurs ont pu voir combien l'intérieur de madame Mars la mère était borné, la modicité de ses ressources ne lui permettait guère d'en égayer la monotonie habituelle.
À part quelques éclairs joyeux de Dugazon, quelques brusqueries de Grandménil, qui faisaient sourire la pauvre petite comédienne en herbe, rien ne corrigeait à ses yeux l'aspect renfrogné de cette maison, où toutes ses journées se ressemblaient.
Madame Mars avait pour Monvel un attachement sérieux, et elle le lui fit bien voir, quand, plus tard, cet acteur se maria en Suède. C'était une femme d'ordre et d'économie; ce qui le prouve, c'est qu'elle fut choisie par mademoiselle Mars elle-même, dès que celle-ci se vit riche, pour s'occuper de tous les détails de la maison. En attendant, elle était si misérable, qu'elle-même faisait sa cuisine. Ces premières années de mademoiselle Mars furent donc loin d'être heureuses.
Cependant Valville l'avait conduite quelquefois au théâtre Montansier, où il était acteur lui-même, nous l'avons dit, en compagnie de Damas et de Baptiste. À douze ans elle avait déjà joué à Versailles de petits rôles en harmonie avec son âge, celui du Plaisir entre autres, dans un divertissement qu'on y donna et qui avait pour titre les Étrennes[29].
Mais son apparence était si mesquine, sa santé si pauvre, sa voix si faible, que Valville désespérait d'elle et disait à Grammont[30]: On n'en fera jamais une comédienne!
Cependant mademoiselle Mars, même avant de jouer pour la première fois sur un théâtre, avait vu de près les premières coulisses d'alors,—les coulisses de la Comédie-Française!
La date est précise, c'est en 1784, et mademoiselle Mars avait alors cinq ans!…
Cinq ans!… Jusque-là elle n'avait jamais abordé ce redoutable domaine, divisé par tant d'intérêts, capricieux sénat où M. de Richelieu promenait sa goutte en compagnie de Fleury et du duc de Duras, où les gentilshommes de la chambre se promenaient bras dessus bras dessous avec les comédiens.
—Que fait donc là Molé depuis un quart d'heure? demandait un jour un de ces messieurs en voyant ce semainier hautain tirer à l'écart M. de Richelieu, et causer avec lui d'un air important.
—Ne le devinez-vous pas, reprit ironiquement le comique Auger, Molé est en train de protéger M. de Richelieu!
Monvel ne donnait, lui, dans aucun de ces orgueils ridicules; aussi ne s'était-il pas même concédé jusque-là un autre orgueil bien plus légitime, celui de sa fille; il allait la voir; il l'aimait à sa manière, c'est-à-dire de temps en temps, et comme il aimait la Comédie Française[31]; mais il avait défendu à Valville de la lui amener jamais dans les coulisses de la Comédie.
Or, pour que Valville bravât ainsi les ordres de Monvel, il fallait, certes, une grave circonstance.
Voici, en effet, ce qui était arrivé:
Le 27 avril 1784, l'affiche de la Comédie annonçait le Mariage de Figaro. Aucun autre moyen, pour Valville, de voir la pièce que de pénétrer par les coulisses; et ce soir-là madame Mars était malade! Lui laisser Hippolyte à la maison, c'était exposer l'enfant à sa mauvaise humeur, à son ennui; Valville préféra l'emmener à ses risques et périls, car il l'aimait et ne se refusait jamais à ce qui pouvait l'égayer.
Et certainement la mêlée était bien rude ce jour-là!
Dès trois heures, une foule immense emplissait les abords de la Comédie; c'était un tumulte, des cris dont rien ne peut donner une idée. En voyant cet essor, ce roulis de la multitude, on se demandait si le théâtre n'allait pas soutenir un siége dans les règles; messieurs les gardes françaises mêlés, cette fois, aux gardes suisses, avaient grand mal à repousser les assaillants. Valville hésita quelques instants, puis avisant une trouée faite par Hullin le danseur, qui, grâce à sa maigreur, à son nez en crochet et à ses bras de télégraphe, était parvenu à déranger l'épais bataillon obstruant l'entrée des coulisses, il prit résolument Hippolyte Mars dans ses bras, l'éleva au dessus de sa tête, et parvint ainsi jusqu'à l'escalier du théâtre, en demandant la loge de Monvel. Arrivé à la rampe, il la saisit et s'apprêta à en gravir les degrés quatre à quatre.
—Il est inutile de te presser autant, lui dit Hullin, tu ne trouveras pas Monvel: je l'ai laissé au café de la Régence avec un monsieur.
Hullin appuya beaucoup sur le mot de monsieur; il savait Valville fort curieux de tout ce qui pouvait toucher Monvel; le ton mystérieux qu'il affectait ne pouvait manquer son coup.
—Oui, poursuivit Hullin d'un air hypocrite et en voulant s'amuser de la sincérité de Valville, il s'est fait là une jolie affaire! Protéger un pareil audacieux, le réclamer, des mains de la garde, qui, heureusement pour la sûreté publique, ne le rendra pas!
C'est là de la folie… A-t-on rien vu de pareil?
—Qu'a donc fait ce monsieur? demanda Valville.
—Ce qu'il a fait, reprit Hullin; il s'est élancé de sa brouette, parce qu'un garde suisse venait d'intimer l'ordre à ses porteurs de retourner; et brandissant en main la cravache qu'il tenait:
—Faquin! s'est-il écrié, ne me reconnaissez-vous point? J'appartiens à la Comédie-Française!
—Et qui as-tu reconnu?
—Personne, je t'assure, du personnel masculin de la Comédie. Pourtant, Monvel s'est empressé de quitter sa tasse de café, et il a couru parler aux gardes. Tu aurais bien ri, va; jamais il ne s'est montré plus pathétique!
Ô Romains! ô vengeance, ô pouvoir absolu!
avait-il l'air de leur dire, à ces gens de la maréchaussée, comme Auguste dans Cinna. Je n'ai pu en savoir davantage; mais mon opinion est qu'à cette heure Monvel est bien capable d'avoir suivi au corps-de-garde cet ami improvisé…
—Diable d'imprudent! il n'en fait jamais d'autre! reprit Valville, et moi qui venais le prier de me faire placer ici!
—Autant vaudrait que tu demandasses la place de M. de Vaudreuil! Tu ne vois donc pas ce peuple? On dirait vraiment que les Parisiens vont voir exécuter quelqu'un à la Grève!
—Beaumarchais et Law seront un jour synonymes: même foule pour tous les deux.
—Nous allons voir tirer de fiers coups de fusils à l'opinion, dit sentencieusement Hullin. Ce qu'il y a de triste, c'est que M. de Beaumarchais danse bien mal.
—Tu l'as vu danser?
—À Gennevilliers… une seule fois; ça fait pitié!
Un brouhaha furibond, déchaîné du bas de l'escalier opposé, interrompit cette conversation. Hullin poussa un cri; il venait de reconnaître le jeune homme qu'avait protégé Monvel une demi-heure avant au café de la Régence.
Ce monsieur, c'était mademoiselle Raucourt.
Coiffée du chapeau rond aux larges ailes qui ombrageait la physionomie pâle et lymphatique du prince de Galles, les jambes et les cuisses serrées dans un pantalon collant dû au tailleur Acerbi, qui ne prenait jamais ses mesures que sur le nu, fût-ce à des souverains comme à l'empereur Alexandre; la cravache à pomme d'or dans la main droite, ses gants dans la gauche, son gilet orné de perroquets et sapajous, mademoiselle Raucourt, suivie, pourchassée, tomba dans le foyer comme la foudre, en donnant les signes de la plus violente agitation. Elle s'était mise en homme pour voir plus facilement l'ouvrage tant couru, et, grâce à ce déguisement qui lui était familier, elle espérait bien percer la cohue, et trouver un coin de loge dans la salle. Par malheur, tout était pris. Grâce à Monvel, elle avait pu se soustraire aux représailles de la force armée; mais il avait fallu qu'il se fît sa caution.
—Ainsi voilà Monvel au corps-de-garde pour monsieur! s'écria Valville d'un air d'humeur, et vous êtes homme à le laisser là! ajouta-t-il en se tournant vers mademoiselle Raucourt.
Cette apostrophe mit les rieurs du côté de Valville. Raucourt en prit son parti; elle venait d'apercevoir une grosse servante au front coloré, arrivant tout en nage par l'un des corridors. Cette femme tenait à son bras un panier de provisions sauvé sans doute à grand'peine de la bagarre.
—Desessarts! s'écria-t-on en reconnaissant sous une ample cornette la figure ouverte, épanouie du gros comique. Ah! ça, tout le monde aujourd'hui est donc déguisé?
—Il le fallait bien, répondit Desessarts; sans cela, je courais risque de mourir de faim! Par bonheur, j'ai pris mes précautions.
Et il montra en même temps à ses camarades deux bouteilles ornées d'un cachet respectable et un saucisson d'Arles couché en travers sur une tranche de pâté.
Valville éprouva une horrible tentation… Il n'avait que son café au lait dans l'estomac; pour Hippolyte, la pauvre enfant n'avait rien mangé de la journée. De ses beaux yeux noirs languissamment tournés vers Valville, elle semblait l'implorer.
S'adresser à Desessarts paraissait humiliant à Valville; il pouvait fort bien se faire d'ailleurs que le gastronome refusât.
Si du moins Dugazon eût été là, Dugazon si leste, si adroit, si fin larron! Et un tour de main, il eût escamoté la bouteille et la tranche de pâté, pensait Valville.
Mais Dugazon était absent, ou il s'habillait sans doute déjà dans sa loge.
La perspective de se voir emprisonné avec Hippolyte Mars au milieu de tous ces affamés semblait peu agréable à Valville; il n'était pas là sur ses planches, dans son théâtre, à la Montansier enfin! Aux maux désespérés, les grands remèdes! se dit-il enfin en voyant Desessarts qui s'éloignait pour manger à l'écart tout à son aise.
Et passant la main avec une prestesse merveilleuse dans son panier, il en sortit une bouteille qu'il cacha sous sa lévite.
—C'est toujours ça, se dit-il en faisant asseoir Hippolyte vis-à-vis du portrait de mademoiselle Duclos; ne bouge pas et ne t'étonne de rien.
Il cacha la bouteille de Desessarts sous le velours frangé de la banquette.
—Si je pouvais maintenant attraper un petit pain, nous ferions une fière dînette!
Hippolyte Mars regardait toujours Valville, comme pour lui dire: j'ai faim!
C'était la première fois qu'elle était introduite dans ce sanctuaire auguste,—le foyer de la Comédie Française.—Aussi ne se lassait-elle point de le regarder.
Qui eût dit alors à la petite fille qu'elle y jouerait cinquante-cinq ans!
Oui, cinquante-cinq ans d'efforts, de gloire, de fatigue, et d'esclavage vis-à-vis de ce même public apprêtant déjà toutes ses colères contre Beaumarchais!
Laissons Hippolyte Mars attendre son petit pain, et Valville guetter un second Desessarts, pour nous occuper des personnages les plus célèbres accourus au foyer sur le seul bruit de cette représentation pour laquelle on se passait de dîner.
Le foyer de la Comédie contenait bon nombre d'originaux.
Aujourd'hui que les habitués n'existent plus, que des figures sans caractère ni relief les ont remplacés, il n'y a pas de mal à nous représenter cet auguste salon de la Comédie tel qu'il était.
Les portraits des plus célèbres artistes l'ornaient comme aujourd'hui; on y remarquait ceux de Lekain, Clairon, mademoiselle Duclos, etc. Debout et adossés contre la cheminée remplie d'arbustes verts comme pour une soirée de réception, se tenaient plusieurs auteurs.
La chaleur était si lourde que beaucoup de ces messieurs balançaient alors entre leurs mains des éventails nommés ce soir-là même éventails à la Figaro. Ils étaient énormes et se composaient de quelques feuilles de musique collées ensemble. C'était l'un des violons du théâtre qui, se trouvant sans doute mal rétribué et voulant mettre à profit l'occasion d'une telle affluence, avait déchiré bel et bien quelques vieilles partitions, puis, aidé de la fleuriste voisine, les avait métamorphosées en éventail. C'était aussi la première fois que l'orchestre du Théâtre-Français, qui peut être fort utile, se mêlait d'être agréable.
Au premier coup d'œil, vous eussiez distingué parmi ces auteurs le marquis de Bièvre, de facétieuse mémoire, Bièvre à qui son adresse rare à un jeu difficile avait valu le nom de marquis Bilboquet. Il excellait, en effet, à cet exercice; le bilboquet dont il se servait présentait, d'un côté, une surface plane, et à chaque coup la boule y tournait sur son axe. D'une taille moyenne, mais bien prise, d'un physique aimable, gracieux, de Bièvre, rompu de bonne heure à tous les exercices du corps, avait servi quelque temps dans la première compagnie des mousquetaires; il y était entré avec un beau nom[32] et une fortune de trente mille livres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour qu'il fût bien vite couru. Célibataire forcené, il ne sacrifia cependant aux femmes (c'était alors le mot consacré) qu'en fuyant un si onéreux contrat. Il était de mode alors de s'attacher au char d'une courtisane. De Bièvre, en vrai mousquetaire, paya son tribut à cette mode ruineuse. Tombé dans les griffes de mademoiselle Raucourt, qui débuta avec éclat, en 1773, au théâtre, il l'entretint d'abord sur le pied de quinze cents livres par mois, de quarante mille données pour payer ses dettes et de six mille livres de rentes viagères. C'était se conduire en véritable Turcaret. En dépit de ces largesses, de Bièvre ne put conserver le cœur de son amante, à laquelle on reprocha de prendre aussi souvent Sapho pour modèle que Melpomène. Mademoiselle Arnould lui parut devenir un peu trop l'amie de mademoiselle Raucourt; quitté par celle-ci, le mousquetaire, pour se venger, écrivit au lieutenant de police une lettre qui fit grand bruit. C'était un factum des plus véhéments sous une forme comique:
«Monsieur,
«Je crois n'avoir pas besoin de vous faire une confession générale pour vous mettre au fait de toutes mes sottises.
«La belle R…, qui commence par où les autres finissent, à dix-sept ans et neuf mois, a arraché à mon ivresse, ou à ma stupidité, un contrat qu'elle a fixé à deux mille écus; car, il faut lui rendre justice, elle m'a sauvé l'embarras de cette affaire; elle a choisi le notaire elle-même, elle a pris son heure, réglé les articles, et je n'ai eu que la peine de signer. La forme de ce maudit contrat est si sévère, toute cette manœuvre était si mal déguisée, que j'ai ouvert les yeux une demi-heure après; je me suis même confié au notaire sur mes craintes, et j'ai signé doutant encore si l'on tiendrait les conditions verbales qu'on avait faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant cinq mois et demi, et avant-hier j'ai reçu mon congé sans pouvoir même en venir à une explication.
«Vous conviendrez qu'un rêve aussi court, laissant à sa suite des réalités pareilles, rend le réveil bien fâcheux… Tout ceci me paraît jurer fortement avec la gaieté que je porte dans le monde, et la tournure honnête que j'y avais prise. Vous avez eu des bontés pour mademoiselle R… je ne puis la croire coupable d'un aussi détestable procédé. S'il n'est pas indigne de vous constituer son juge et d'amortir un peu le coup que je reçois, je me prêterai aux accommodements que vous voudrez bien prescrire. J'attends vos ordres et je suis, avec respect, votre, etc.;
DE BIÈVRE.
M. de Sartine manda la reine de théâtre, et après avoir examiné la question, de Bièvre fut mis hors de cour. Le calembouriste ne voulut pas perdre l'occasion d'un bon mot, il se vengea de son infidèle en l'appelant ingrate Amarante (à ma rente).
De Bièvre, à dater de ce moment, ne voulut plus compromettre ni son repos ni son cœur. La calembourimanie devint un culte si fervent chez lui, qu'on ne supposait pas même qu'il pût s'exprimer autrement qu'en calembourgs. Vrai professeur en ce genre malheureux et détestable, il en abusa à un point tel, que ni les jolis vers qu'il improvisait, ni sa comédie du Séducteur, ne lui furent comptés dans l'opinion. Se trouvant, une fois entre autres, à table d'hôte à la descente de la diligence et mourant de faim, il s'avisa de demander des épinards à un voisin dont il croyait bien ne pas être reconnu, l'autre ne répond point, et le contemple avec de gros yeux tout hébétés.
—Eh bien, Monsieur, je vous ai demandé des épinards?
—Je ne comprends pas… répond le quidam qui avait le plat devant lui, et se tenait à l'autre bout de la table.
—Des épinards! Monsieur; quoi! vous ne comprenez pas? des épinards!
Et il allait se fâcher tout rouge, quand on lui passa le plat,
—Je croyais, Monsieur, dit le quidam à de Bièvre, que vous ne parliez qu'en calembourgs!
Il avait composé certain almanach intitulé Almanach des Grâces et des Maigres. C'était la liste des femmes que de Bièvre connaissait. Les actrices de la Comédie s'y trouvaient annotées selon leurs mérites. L'adresse portait: À Paris, chez le libraire qui donne trois livres pour quarante-cinq sous.
Le marquis de Saint-Chamont, auteur d'aussi méchantes facéties, accompagnait souvent de Bièvre au foyer de la Comédie; ce fut lui qui donna l'idée à Duplessis d'exposer son portrait au Salon en 1777. L'habit modeste et simple, l'air sérieux et pincé du père des calembourgs, qui contrastait si fort avec son caractère, n'échappèrent point au peintre: tout Paris le reconnut. Comme il avait beaucoup d'élèves en son genre il eut aussi en ce genre bon nombre de rivaux; le plus redoutable fut un certain M. de Chambre, qui se vantait de battre de Bièvre et de lui faire baisser pavillon en fait de mots.
Il rencontre de Bièvre un matin, étalant sur le pont Royal cette sereine dignité que donne une souveraineté tranquille; il l'accueille, il le flatte, il cause, il lui demande un jour pour commencer une liaison honorable et précieuse. Le monarque promet; le malin courtisan s'esquive aussitôt, rentre chez lui, et écrit ce billet au souverain, qui était loin, hélas! de redouter un pareil coup de foudre:
«Empressé à vous recevoir, vous m'avez laissé, Monsieur, le choix du jour: je vous invite pour mercredi, et vous prie de vouloir bien accepter la fortune du pot…
«DE CHAMBRE.»
Revenons maintenant à la scène qui se passait au foyer.
À peine Raucourt eut-elle entrevu le terrible marquis de Bièvre, que, craignant son ressentiment, elle s'esquiva.
—J'ai toujours ce malheureux contrat sur le cœur, reprit de Bièvre, qui l'avait bien reconnue; cette femme-là, j'aurais dû m'en douter, ne fera jamais de marché d'enfant!
Ce sarcasme lancé contré les mœurs de Raucourt, de Bièvre demanda à
Champcenetz ce qu'il pensait de la pièce.
—Pourvu que ce ne soit pas comme à la comédie du Persiffleur, de
Sauvigny, lui dit-il.
—Pourquoi? demanda Champcenetz.
—Parce que le Persiffleur avait, ce soir-là, tous ses enfants au parterre, répondit de Bièvre.
M. de Bièvre continua sur ce ton, qui était alors bien plus de mode qu'aujourd'hui, et que l'on souffrait tellement, que mademoiselle Lange, entrant au foyer, s'y voyait saluée par lui du nom de l'Ange-lure, de l'Ange-eu, etc. Il était temps que Champcenetz prît le marquis à partie, car ils avaient coutume de donner mutuellement au foyer la petite pièce avant la grande.
Champcenetz était un homme dont Rivarol avait dit: il se bat pour les chansons qu'il n'a pas faites; il aurait pu ajouter que l'esprit de Champcenetz était frère du sien. Tout le monde pouvait prendre en effet sa part des saillies de Champcenetz sans que celui-ci la revendiquât; il était prodigue et paresseux de ce côté-là comme un homme riche. En revanche, il ne souffrait pas qu'on dénaturât ses plaisanteries. Voir tourner en plomb ses lingots d'or lui semblait le plus cruel des outrages. Un an avant cette révolution qui advint si mal pour lui, il se trouvait dans le foyer de la Comédie avec Dugazon, que plusieurs seigneurs entouraient. Dugazon affectait de dire souvent, en parlant à ces hommes titrés: «Nous autres, qui n'aimons ni le peuple ni la canaille!» Champcenetz écoutait, et il répétait à voix basse: Nous, nous!…
—Eh bien, qu'est-ce que vous trouvez donc d'extraordinaire à ce mot? lui demanda Dugazon.
Champcenetz reprit:—C'est ce pluriel que je trouve singulier!»
Un dernier trait suffira pour peindre l'à-propos de cet auteur.
Champcenetz,—nous croyons ce fait entièrement inconnu,—eut dans son cordonnier, à l'époque de la révolution française, un ennemi déclaré. Cet homme, devenu la terreur, le bras-rouge de sa section, l'avait désigné à la surveillance de son district. Dans ce temps-là on retournait, comme on sait, les plaques de cheminée, les comités révolutionnaires ayant, avant tout, l'horreur des fleurs de lys. On va chez Champcenetz; on le trouve se chauffant les pieds devant ces plaques de tôle accusatrices. Il était à écrire; les espions du comité le dérangent; Champcenetz se drape dans sa robe de chambre, il improvise ce distique:
Vous retournez les fleurs de lys, mes drôles:
Retournez donc le cuir de vos épaules!
Au nombre de ces hommes, qui commencèrent à tout inventorier dans ses papiers, se trouvait le fameux cordonnier, qui l'avait dénoncé; ce farouche citoyen chaussait Champcenetz depuis douze ans. Bien souvent il avait parlé à Champcenetz de son mémoire; mais son débiteur jouait avec lui la scène de don Juan avec l'excellent M. Dimanche. Décrété d'accusation à la suite des accusations réitérées de ce créancier, Champcenetz fut condamné. Monté dans la fatale charrette, que voit-il au coin de la Conciergerie, dans cette même voiture, en se retournant? son accusateur!… Ce misérable avait été dénoncé à son tour; on venait de l'empiler avec d'autres captifs dans cette prison roulante, Champcenetz, arrivé sur la plate-forme de la guillotine, devait porter après son cordonnier sa tête au billot.
—Je n'en ferai rien, citoyen, dit Champcenetz d'un ton goguenard au disciple de saint Crépin. Comment donc!
—Monsieur le marquis…
—Il n'y a plus de marquis, il n'y a que des citoyens…
—Alors, citoyen Champcenetz…
—Du tout, citoyen André Fivaut (c'était le nom de cet homme), à vous l'honneur!
Le bourreau mit fin à cette contestation d'étiquette: Il fit passer
Champcenetz le premier.
—Remboursé! s'écria celui-ci en lorgnant du coin de l'œil son cordonnier.
Et le couperet fit son devoir!
C'était ce même Champcenetz qui, à propos de l'Almanach des Grâces et Maigres dont nous avons parlé, voulait se couper la gorge avec de Bièvre, lequel y avait mis, par méchanceté gratuite, la jolie mademoiselle Luzy, en la taxant d'embonpoint; tandis qu'au contraire elle avait la taille d'une guêpe.
Champcenetz prit donc sournoisement de Bièvre par le bras, et, lui montrant Morande, l'auteur du Gazetier cuirassé:
—Je te pardonnerai tous les calembourgs, lui dit-il, si tu m'en fais un bon sur ce gueux-là!
—Sur Morande?
Certainement; tu sais que je l'ai fait rosser l'autre année par des portefaix de la Comédie. Oh! ils y allaient d'un zèle!… L'impertinent, il a reçu ce qu'il méritait! Ainsi, ne te gêne pas!
Le marquis de Bièvre s'en alla, le chapeau bas, vers Morande.
—Monsieur Morande?
—Monsieur…
—Je voudrais que vous me disiez sur quoi se gravent vos injures?
—Mais, sur le papier, monsieur le marquis, répondit Morande d'un ton qui voulait peu à peu devenir superbe.
—Voilà qui est étrange, reprit le marquis; M. de Champcenetz prétend qu'elles se gravent sur l'airain.
Et, de sa badine injurieuse, le marquis touchait les reins du pauvre
Morande.
De Bièvre avait été mousquetaire, Morande se le tint pour dit; il ne souffla mot.
Ce Morande était un plat gueux, une bête venimeuse; c'était de lui qu'on avait dit: Il mourra comme Sainte-Croix, de ses poisons. Il eut à Londres, avec d'Éon et Beaumarchais, de sales affaires de police, et l'on ne comprenait guère qu'il osât mettre le pied dans le foyer de la Comédie.
—Conçoit-on que Champfort y vienne? répondait-il à cela. Champfort que j'ai tué tant de fois sous mes pamphlets?
—Ça ne me tue pas, Monsieur, mais ça vous fait vivre, lui avait noblement répondu Champfort qui l'avait fort bien entendu.
Champfort n'avait pas trouvé de place plus que tous les autres pour cette représentation du Mariage, il courait partout comme un fou.
Peu s'en fallut qu'il ne se heurtât contre mademoiselle Olivier, délicieuse enfant qui devait jouer ce soir-là le rôle de Chérubin.
Mademoiselle Olivier n'avait obtenu ce gentil rôle qu'à la sollicitation de Dazincourt[33]. Pour que Beaumarchais cédât aux instances de cet acteur, il fallait qu'il eût reconnu un talent hors ligne à mademoiselle Olivier. C'était en effet une charmante personne, qui rappelait par son éclat et sa fraîcheur ce qu'Hamilton a dit des beautés anglaises[34]; elle avait reçu le jour sur les bords de la Tamise, dans cette cité qui battit des mains à Henriette Wilson. Une figure de nymphe encadrée par de magnifiques grappes de cheveux, des yeux noirs, chose assez rare pour une blonde, une fraîcheur telle qu'on l'eût prise pour Diane sortant du bain, une taille de fée, un caractère d'ingénuité, de noblesse et de décence, telles étaient les qualités de cette suave enfant qui devait jouer le rôle de Chérubino dit amore.
Le masque de Melpomène, son poignard et son cothurne lui déplurent bientôt; elle était si belle dans l'Alcmène d'Amphitryon, dans Agnès, dans le Philosophe sans le savoir! Mais ce qui frappait le plus les spectateurs, c'était sa rare décence. Une voix limpide, notée comme une musique, une naïveté exquise et pleine d'abandon, quelque chose de triste et de virginal tout à la fois formait l'ensemble de cette intéressante actrice, à laquelle le public ne cessa jamais de donner les preuves du plus flatteur intérêt. Il ne tarda pas à la comparer à mademoiselle Gaussin.
D'une modestie, il y a plus, d'une timidité excessive, cette jeune fille qui devait mourir à vingt-trois ans portait au théâtre les qualités estimables qui l'avaient fait chérir et estimer à la ville, elle rendait pur et presque innocent chaque rôle dangereux. Ainsi en fut-il de celui d'Alcmène, auquel mademoiselle Olivier donna de la sensibilité, de la noblesse, et un degré singulier d'élévation.
Ce soir-là elle arrivait au foyer entre deux hommes fort dissemblables à coup sûr d'esprit, de manières et de tournure. Elle était entre Beaumarchais et Préville.
Beaumarchais, avec un empressement de jeune homme, avait apporté une grande boîte de bonbons pour mademoiselle Olivier; il venait de les lui offrir avant le lever du rideau,—M. de Bièvre courut lui offrir, lui, des calembourgs[35].
On connaît la distribution du Mariage de Figaro. Molé seul avait des droits au rôle d'Almaviva, puisqu'il l'avait déjà si élégamment représenté dans le Barbier de Séville; la comtesse fut donnée à mademoiselle Sainval; mademoiselle Contat, l'amie de Beaumarchais, joua Suzanne; Préville refusa le rôle de Figaro pour choisir celui de Bridoison, ce refus dénotait un comédien qui imprime son cachet aux moindres rôles; Figaro échut enfin à Dazincourt, et le joli page à mademoiselle Olivier.
Tous ces personnages étaient descendus déjà dans le foyer de la Comédie bien avant la pièce, quand un fracas terrible retentit aux portes de la salle. La rue Quincampoix et les spéculateurs de la régence n'étaient rien près de cette foule. La plupart de ces spectateurs faméliques n'avaient point dîné; un duc mangea un vol-au-vent sur le rebord de sa loge, ce qui parut le signal d'un véritable banquet… En un instant la salle devint une taverne…
On n'entendait dans les couloirs que les cris suivants:
—Un aile de poulet à madame la comtesse!
—Une dinde au nº 16!
—Le café au 29! etc., etc.
Les rôles avaient été concertés entre mademoiselle Contat et Beaumarchais; mademoiselle Contat protégeait mademoiselle Olivier, elle descendit en la tenant par la main…
—Comment le trouvez-vous? demanda-t-elle à Beaumarchais; n'est-ce pas que c'est bien là Chérubin?
Beaumarchais embrassa mademoiselle Olivier avec transport.
En effet, c'était bien là Chérubin, le charmant page! L'ovale gracieux de mademoiselle Olivier rappelait un peu celui de la belle et malheureuse princesse de Lamballe, des yeux magnifiques, un teint de lys et de roses, une grâce, une jeunesse, et quel organe!—Elle était ce soir-là toute de dentelles et de satin! Le portrait sous lequel elle s'assit par mégarde au foyer était celui de mademoiselle Lecouvreur, morte à 37 ans! Singulier rapprochement!
Tout ce qui se trouvait dans le foyer fit cercle autour de mademoiselle
Olivier et de mademoiselle Contat.
—Mais savez-vous bien, disait cette dernière à Beaumarchais, que c'est là pour vous une véritable bonne fortune? Grâce à son costume, vous venez d'embrasser mon filleul Chérubin, et cela sur les deux joues?
—C'est qu'elle me donnait cette envie-là depuis longtemps, répondit-il, on a répété mon pauvre Mariage dès le mois d'avril 1783! J'ai lu ma pièce partout, et il le fallait bien; on ne la permettait nulle part[36]! Aujourd'hui, enfin, je vois par mes yeux à quoi servent les ennemis! Quelle foule, ma chère! quelle foule! ah! sans le comte d'Artois je ne ferais pas ce soir lever le rideau[37]!
Mademoiselle Olivier venait d'ouvrir sa boîte à bonbons. Elle la referma tout d'un coup et avec un air d'embarras.
—Qu'avez-vous donc? demanda mademoiselle Contat à Chérubin.
—Bien, mon Dieu, rien… je me serai peut-être trompée, répondit à l'oreille de Suzanne la naïve enfant, mais j'ai cru voir un billet au milieu de ces dragées.
—Un billet! voyons.
Beaumarchais s'était éloigné en voyant venir M. de Lauraguais… Mademoiselle Contat ouvrit la boîte, elle en tira en effet un petit billet qui sentait le musc d'une lieue. Sur ce billet était inscrit le couplet suivant tiré d'une chanson alors en vogue:
Distinguons la fille ingénue
De la femme au hardi maintien;
L'une a tout notre sexe en vue,
L'autre ignore même le sien;
L'une ne rougit point encore,
L'autre ne sait plus qu'on rougit;
L'une nous peint la jeune Aurore,
L'autre un jour ardent qui finit!
On attribuait cette chanson à Beaumarchais lui-même, mais ici la désignation des deux femmes qu'elle avait la prétention de peindre était changée, car il y avait écrit au bas: À mesdemoiselles Olivier et Contat.
On ne sut l'auteur de cette infamie qu'une heure après. Un certain ami de M. La Morlière, nommé le chevalier de Drigaud, après avoir rôdé vainement autour de la jolie mademoiselle Contat, avait résolu de s'en venger. Il se trouvait chez le même confiseur où Beaumarchais acheta sa boîte. Profitant de la préoccupation du poète, il glissa le billet sous les dragées. Un quart d'heure après, mademoiselle Contat, belle de pâleur et de colère, demandait à Beaumarchais l'explication de cette énigme. Beaumarchais n'eut pas de peine à reconnaître l'écriture de Drigaud, il se rappelait aussi qu'il était là, près de lui, lors de l'achat de ces bonbons.
—J'en fais mon affaire, dit-il à la délicieuse actrice[38]; bien que ce monsieur m'ait fait l'honneur de me citer, je ne pense pas qu'il recommence!
Il sortit, et revint quelque temps après apportant une lettre assez faiblement orthographiée à l'adresse de mademoiselle Contat.
—J'ai rencontré le drôle au café de la Comédie, lui dit-il, et voici sa lettre d'excuses. Quand on a lutté avec le roi,—excusez du peu—on ne craint pas ses laquais[39]!
La sérénité reparut sur le beau front de Suzanne, et l'on mangea les bonbons.
—Au moins, demanda Chérubin, vous m'assurez, monsieur de Beaumarchais, qu'ils ne sont pas empoisonnés!
En ce moment Valville rentra l'oreille basse.
Il courut à cette petite fille de cinq ans presque oubliée sur son banc, et qui devait porter un jour un nom égal à celui de Contat; il l'embrassa et chercha à lui faire prendre patience. Il avait cherché Monvel par les corridors, comme une âme en peine. On trouva Monvel à moitié mort d'inanition, grignotant un petit pain à café qu'il s'était procuré à grand'peine au milieu de la bagarre.
—Tu es bien heureux, toi, lui cria Valville, tu dînes!
—Oui, grâce à Dugazon qui, avec son agilité de singe, m'a lancé ce petit pain du bas de notre escalier! Mais Hippolyte, Hippolyte! où donc est-elle?
—Hippolyte Mars n'a pas dîné, répondit Valville, pas plus que ton humble serviteur. Là où il n'y à rien, mon cher Monvel, le roi perd ses droits, et nous sommes acculés pour notre terme!
Monvel faillit se fâcher contre Valville; mais il releva le front, il venait d'apercevoir M. Rochon de Chabannes, auteur de la Comédie-Française.
—Rochon, lui dit-il, vous me devez à dîner!
—C'est vrai, mon cher Monvel, répondit Rochon, mais du diable si je vous le rends aujourd'hui! On ne trouverait pas un bouillon, fût-ce pour la duchesse de Polignac!
—Et voilà le mérite, reprit Monvel; ne voyez-vous pas; que mademoiselle Sainval est à demi morte d'inanition? Allons, mon cher Rochon, vous qui me devez bien quelque chose, ne fût-ce que pour m'avoir lu hier trois grands actes, apportez-nous ici une orange ou une volaille à la pointe de votre épée! Tenez, voilà une petite qui me fait mal au cœur tant elle est maigre, ajouta Monvel en tâtant le bras de l'enfant que tenait Valville dans le foyer et à qui mademoiselle Olivier distribuait la moitié de ses papillotes à la vanille.
Rochon partit comme un trait, pendant que mademoiselle Contat riait avec
Sainval à gorge déployée.
—Ce pauvre Rochon, c'est son dernier jour! Il va se faire étouffer, c'est sûr!
Pendant ce temps, la petite Hippolyte Mars mangeait les dragées de
Chérubin à pleines poignées.
Qui eût annoncé à Beaumarchais qu'il avait alors devant ses yeux une petite fille de cinq ans qui jouerait un jour ses trois rôles l'eût certainement fort étonné[40].
Dazincourt, habillé déjà pour le rôle de Figaro, descendit alors de sa loge. Beaumarchais passa avec anxiété la revue de son costume.
—C'est bien cela, dit-il; je me crois encore à Madrid! Il y a dans une tapisserie de l'Escurial un joueur de paume qui vous ressemble, mon cher Dazincourt. Ce sera un peu votre rôle ce soir; tenez bien la raquette, et ne laissez pas tomber la balle! C'est un combat de mots que ma pièce, et voilà tout!
Dazincourt s'approcha de mademoiselle Olivier avec un empressement qui ne dut surprendre personne[41]. Tous deux s'admirèrent instinctivement, et avec cette franc-maçonnerie du regard qui n'existe vraiment que dans le monde du théâtre. La finesse, la grâce et l'esprit faisaient le caractère distinctif du talent de Dazincourt; cette fois cependant Beaumarchais lui recommanda à l'oreille de la chaleur, ajoutant que le mot du diable au corps de Voltaire était cette fois son seul et dernier conseil pour le rôle de Figaro.
—Rassurez-vous, répondit l'acteur; je ne vous revois de mes jours, si je ne me couche pas cette nuit avec la fièvre[42].
Le retour de Rochon paraissait impossible; Monvel donna à sa petite-fille la moitié de la flûte qu'il déchiquetait à belles dents, et la plaça ensuite tant bien que mal, avec Valville, dans les coulisses. Le mariage de Figaro fut la première pièce à laquelle Hippolyte Mars assista.
L'ouvrage fut joué le 27 avril 1784; ses vingt premières valurent cent mille francs à la Comédie. L'épigramme et le dénigrement furent très vifs, mais impuissants. Bachaumont, à qui nous renvoyons nos lecteurs, a relevé nombre de pamphlets et d'injures à l'endroit de Beaumarchais, celui-ci n'y répondit que par sa devise de: Ma vie est un combat!
L'enthousiasme pour la pièce nouvelle avait été si grand que Larive, et ceci est un fait peu connu, demanda le rôle de Grippe-Soleil. L'affluence de la province était telle que l'on eût pu mettre sur les affiches le fameux mot de Champfort, «Rien ne réussit à Paris comme un succès». Beaumarchais eut le tort d'en être excessivement vaniteux. Un brave gentilhomme, qui ne se doutait guère que Beaumarchais fût à deux pas de la loge qu'il occupait au-dessus de l'orchestre, s'écria:
—Que ce Beaumarchais a donc de l'esprit!
—Il me semble, lui répondit l'auteur piqué, que le mot de monsieur ne vous écorcherait pas la bouche!
—Je ne m'en dédis pas, Monsieur, reprit l'autre, en reconnaissant à qui il avait affaire,—Beaumarchais a beaucoup d'esprit; mais monsieur de Beaumarchais n'est qu'un sot[43]!
Trois ans après cette éclatante représentation, la mort enlevait au théâtre mademoiselle Olivier, la plus jeune, la plus tendre fleur de la Comédie.
Un coup négligé,—on prétend qu'elle reçut ce coup fatal à un baisser de rideau dont la tringle la frappa, devint la cause de sa mort. Elle avait vingt-trois ans quand elle mourut, et n'avait joué ainsi que sept ans à la Comédie-Française.
On attribue à Rochon l'épitaphe suivante de cette charmante actrice:
Soyez belle à la ville, au théâtre, à la cour,
Soyez jeune, éclatante artiste,
Pour mourir par un machiniste,
Vous qui faisiez mourir d'amour
Mademoiselle Olivier avait été chérie, adorée des gens de lettres. La dernière pièce où elle joua fut l'École des Pères, représentée le 1er juin 1787.
Comme elle était morte sans avoir pu faire aucun acte religieux, le curé refusa de l'enterrer. Obligé de céder à des instances nombreuses, il voulut du moins qu'elle n'eût qu'un convoi d'indigents et quatre prêtres.
—Quatre prêtres! répéta Valville au foyer de la Comédie, quand elle a laissé une aumône de cent écus pour être distribués aux pauvres!
Le fait était vrai; le convoi n'en fut pas moins très mesquin.
Mademoiselle Olivier fut inhumée à Saint-Sulpice.
Les mots piquants ne manquèrent pas à la représentation de l'œuvre de Beaumarchais, qu'on eût pu nommer la préface de 89. Ses ennemis ne pouvaient lui pardonner d'avoir creusé, comme la taupe, son chemin sous terre. La pièce avait été donnée par l'un des jours les plus chauds de l'année; il y avait, nous l'avons vu, un monde énorme. À la fin du second acte, l'auteur paraît dans la salle; on criait de tous côtés: de l'air! de l'air! de l'air! Beaumarchais fit observer aux spectateurs que les fenêtres ne pouvaient pas s'ouvrir.
—Il n'y a qu'un moyen d'avoir plus frais, ajouta-t-il en agitant sa canne, je m'en vais casser les vitres.
—Ce sera, lui cria un plaisant, la seconde fois de la soirée.
Jamais il n'y eut d'effet comparable à celui de mademoiselle Contat dans Suzanne: le goût le plus fin, l'esprit le plus piquant, la grâce la plus vaporeuse (ce mot résumait l'éloge le plus complet de ce temps), étaient fondus dans son jeu. Préville s'était jeté à son cou et l'avait tenue longtemps embrassée:
—C'est la première infidélité que j'aie faite à mademoiselle
Dangeville, avait-il dit.
L'épigramme de Rivarol, cet homme dont l'esprit eut toute la vogue d'un pont-neuf, devait mordre le triomphateur:
«Beaumarchais doit bien rire de Molière, qui, avec tous ses efforts, n'a jamais passé les quinze représentations! Se moquer de Molière est bon, mais en avoir pitié serait meilleur.»
Rivarol n'en voulait pas moins à Monvel qu'à Beaumarchais. «Son Amant bourru est un des joyaux du théâtre, écrivait-il plus tard; ses Amours de Bayard se sont emparés d'un public encore chaud du Mariage de Figaro; mais qu'est-ce que cela prouve?»
Rivarol avait eu recours cependant plus d'une fois à la bourse de
Monvel.
Il avait emprunté à M. de Ségur le jeune une bague où se trouvait la tête de César. Quelques jours après M. Ségur la lui redemanda.
—César ne se vend pas, lui répondit Rivarol.
Le lendemain de cette première représentation, le marquis de Bièvre entrait d'un air rayonnant dans le foyer de la Comédie-française. Le succès de la veille était dans toutes les bouches. Quand le marquis parut, tout ce qu'il y avait de célèbre parmi les nouvellistes du temps, les acteurs et les auteurs se répandaient en éloges sur la pièce en vogue.
—Ah! s'écria de Bièvre, il s'agit bien de M. Beaumarchais, du comte Almaviva, de Chérubin, de Suzanne! La Folle Journée, ne l'oubliez pas, date d'hier, tandis que l'aventure dont je vous promets de vous régaler est inédite; elle vaut bien la pièce, et si Beaumarchais l'avait connue…
—Ah! diable, marquis, vous nous mettez l'eau à la bouche,—parlez, parlez, s'écria-t-on de toutes parts.
Le marquis garda le silence; il prenait un malin plaisir à se laisser presser de la sorte. Il s'essuyait le front, tirait sa tabatière et riait sous cape.
Les curieux étaient au supplice.
—Comment donc, marquis, vous avez frappé les trois coups et vous ne levez pas le rideau? C'est déloyal! Prenez garde! on va vous siffler.
—Ah bah! pour cela vous attendrez bien que j'aie fini. Je commence: il s'agit…
Ici une avalanche de noms inscrits sur les registres de la galanterie interrompit de Bièvre.
—Non, non, mille fois non, reprit-il; il s'agit du jeune homme que Monvel a sauvé hier soir devant le café de la Régence.—Vous savez bien, l'homme… à la brouette?
—Vrai! s'écria-t on de tous côtés. Voilà qui promet!
Et un silence de première représentation s'établit. On eût entendu voler une mouche.
—Vous connaissez tous, reprit de Bièvre, l'imagination passionnée, bizarre de ce beau jeune homme… ce qu'on en raconte… ajouta le marquis avec un sourire moqueur. Eh bien! figurez-vous que, négligeant cette fois tout déguisement, il avait résolu de ne s'en fier qu'à ses propres charmes pour réussir près de la belle C… de la Comédie-Italienne, dont il faisait le siége depuis plus de trois semaines.
—En vérité?
—C'est comme je vous le dis: les bouquets le matin, le soir les primeurs les plus exquises, les plus rares. Rien n'était épargné; mais notre jeune homme n'était pas le seul à soupirer pour les beaux yeux de la dame, il y en avait un autre… et un autre plus sérieux. Il n'était pourtant que simple chevalier, mais d'une des meilleures familles de France, par ma foi, et de plus un cavalier accompli.
—Cela devient intéressant, dirent les femmes.
—En amour, reprit Dugazon, c'est bien le moins qu'on ait des doubles.
—Silence! s'écria de Bièvre, autrement je remporte mon histoire!
—Donc, nos deux jeunes gens, de leur côté, soupiraient en même temps et à qui mieux mieux; l'un plaisait, plaisait beaucoup; l'autre ne pouvait plaire autant, et pour cause… car tous deux jouant le même emploi, n'avaient pas les mêmes moyens. Cependant le héros de la brouette avait peu à peu conquis toute la confiance de la dame. Jugez-en: avant hier il était chez elle:
—Qu'avez-vous? lui demanda-t-il en la voyant chagrine, et pourquoi cet air rêveur!
—Ah! ne m'en parlez pas, reprit-elle, je suis horriblement torturée. Des créanciers implacables! ils me menacent, me poursuivent, et tout cela pourtant s'arrangerait avec trois mille livres.
—N'avez-vous donc personne qui puisse tous venir en aide? objecta-t-on d'une voix mielleuse.
—J'ai bien le chevalier, mais je n'ose rien lui dire. Il est gêné, je le sais, des dettes énormes contractées au jeu… Ce pauvre chevalier! s'il savait où j'en suis, il serait capable de jouer encore! Et puis, vous le dirai-je? je ne suis point une Lucrèce, et à celui qui nous oblige on ne sait rien refuser.
—Ma belle enfant, reprit notre héros, en la baisant au front, tout cela s'arrangera. Seulement rappelez-vous les derniers mots que vous m'avez dits: «À celui qui nous oblige on ne sait rien refuser.»
Un second baiser effleura encore le front de la belle, son consolateur s'éloigna.
Le lendemain matin, la femme de chambre de l'actrice lui apporta un billet et une bourse.
Le billet renfermait ce mot sans signature:—Je vous aime!
La bourse contenait trois mille livres.
Deux heures après, on annonçait chez elle le chevalier.
Le soir mademoiselle C… ne parut pas à la première représentation de Figaro.
—C'est vrai, nous l'y avons cherchée vainement, ainsi que le chevalier.
—Mais voilà le piquant!… qu'on m'écoute… s'écria de Bièvre d'une voix de tonnerre.
Chacun retint sa respiration.
—Ce matin notre héroïne arriva chez son confident de l'avant-veille.
—Ah! mon ami, s'écria-t-elle, je suis sauvée, entendez-vous? Ces trois mille livres, je les ai.
—Ne vous l'avais-je pas dit? Ah ça! n'oubliez pas qu'à celui qui nous oblige…
—Oh! je n'ai rien oublié, bien au contraire; aussi quand le chevalier est rentré…
—Hein? reprit notre jeune homme alarmé, le chevalier est venu?
—Hier matin, deux heures après cet envoi tant désiré! Ah! j'ai tout oublié auprès de lui, mes chagrins, mes tourments passés.—C'est qu'il est charmant.
—Comment! il aurait été heureux?
—Tant d'esprit, un cœur si noble, si généreux! continuait mademoiselle
C… avec exaltation… ouvrir ainsi sa bourse à une amie…
—Sa bourse! sa bourse! murmurait notre jeune homme entre ses dents.
Vous l'aimez? demanda-t-il avec un air d'incrédulité.
—J'en suis folle.
—Allons, reprit notre héros désappointé, j'ai payé pour un chevalier!—À la première occasion, il faudra qu'un duc paye pour moi!
Le marquis de Bièvre achevait à peine, que mille éclats de rire saluèrent son récit.
—Bravo, bravo, marquis; c'est unique, délicieux!
—C'est conté à ravir, ajouta derrière de Bièvre une voix que le marquis reconnut pour celle de mademoiselle Raucourt, l'héroïne peu chaste de son anecdote.
—Vous trouvez?
—Et sans un seul calembourg!… Ah! c'est là, marquis une infidélité véritable à vos habitudes… Pour rendre hommage à votre talent de conteur, je vous propose ici devant tous les nôtres le traité suivant.
—Un traité! demanda de Bièvre surpris.
—Sans doute. M. de Sartine ne vous a-t-il pas condamné, mon pauvre marquis, à me payer certain contrat?
—Je ne le sais que trop, reprit de Bièvre. Deux mille écus!
—Eh bien! à chaque fois que vous conterez si bien…—sur moi bien entendu et sans calembourg,—sans calembourg, ah! c'est bien convenu,—je vous remettrai la moitié de ce que j'ai donné hier, pour que le chevalier devînt l'amant de cette ingrate petite C…
—La moitié de trois mille livres!
—La moitié, marquis; vous voyez que si vous contez souvent, nous serons quittes avant peu!
—Pauvre Raucourt, si j'allais te ruiner! reprit de Bièvre tenté de se jeter à son cou.
—Ah! bast! le calembourg me répond de toi; marquis; tu seras longtemps encore mon débiteur!
Les rieurs, qui avaient été d'abord pour le marquis, passèrent du côté de Raucourt.
L'année 1784 n'était pas encore révolue, que de Bièvre, emporté par sa manie, redevait encore les deux mille écus.