III.
Retour vers l'enfance de mademoiselle Mars; madame Monvel.—Une scène inattendue.—Le duel et les mains de papier.—L'enlèvement.—Les deux orthographes.—M. Floquet.—Un changement d'heure.—Incendie de l'Opéra.—Le danseur Nivelon.—Lettre des demoiselles de l'Opéra.
Dans les premiers temps de cette enfance si ingrate, l'intérieur de madame Mars devait paraître d'autant plus morose à notre écolière, qu'au sortir de l'église où elle avait été baptisée[44], madame Monvel, la mère du célèbre comédien, l'avait emportée dans ses bras jusque chez elle, en l'accablant de ses caresses et de ses baisers. La maison de madame Monvel se ressentait du bien-être que son fils y avait apporté: il lui sacrifiait ses moindres caprices, ses besoins même, se bornant pour lui au strict nécessaire, honorant sa mère, et ne lui laissant rien voir de ce qui pouvait l'aigrir lui-même dans la carrière épineuse qu'il avait embrassée. Madame Monvel avait fait d'Hippolyte Mars son bijou de parade, son orgueil, son adoration. Les grand'mères, on le sait, dépassent souvent, en fait de gâterie, les mères elles-mêmes. Celle-ci attirait sa petite fille comme une vraie poupée; elle l'eût mise sous verre, tant elle était vaine de sa ressemblance avec Monvel!
Hippolyte Mars resta chez elle trois ans et demi, trois ans pendant lesquels sa propre mère, à qui on l'amenait de temps en temps, ne pouvait la voir elle-même qu'à des intervalles assez éloignés.
On peut juger de la douleur incessante, des angoisses cruelles, des perplexités inouïes de madame Mars pendant cette première séquestration! Cela se passait un an et demi avant cette étrange représentation de Beaumarchais dont nous avons parlé; on venait d'habiller un beau matin la petite Hippolyte pour la conduire rue Saint-Nicaise, au logis de madame Monvel, qui présidait elle-même, avec un soin tout particulier, aux moindres détails de sa toilette enfantine, quand le bruit d'un carrosse retentit soudain sous ses fenêtres.
La servante pencha la tête dans la rue: elle reconnut le cocher dont
Monvel se servait habituellement, un brave Bourguignon du nom de Louis.
La voiture (Monvel ne sortait pas à pied depuis quinze jours, par suite d'une blessure qu'il s'était faite en sortant de scène dans je ne sais quelle pièce) était bien la même; elle annonça donc à sa mère que son cher fils n'allait pas tarder à l'embrasser. En parlant ainsi, elle s'achemina vers l'escalier pour lui donner le bras, comme de coutume.
Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, madame Monvel la voit remonter vers elle toute pâle.
—Qu'avez-vous donc, Victoire? dites, que s'est-il passé?
—Il y a, Madame, répond Victoire en indiquant l'escalier qu'elle a franchi d'un bond, il y a que ce n'est pas M. Monvel… c'est…
—Et qui donc? interrompit madame Monvel.
—C'est madame Mars!
Un coup de foudre eût produit moins d'effet sur madame Monvel. Par une convention rigoureusement observée jusque-là entre les parties, madame Mars s'était interdit toute visite chez la mère de Monvel; et, ce qui devait surprendre encore plus cette dernière, elle arrivait au moment où l'on allait conduire chez elle la petite Hippolyte. Elle était venue enfin dans la voiture de Monvel; il fallait dès lors qu'elle l'eût vu le matin même.
Cette visite avait donc quelque chose d'inattendu et de singulièrement inusité pour madame Monvel.
La porte s'ouvre, madame Mars entre toute pâle.
—Hippolyte! Hippolyte! s'écrie-t-elle en se précipitant vers l'enfant, que Victoire tient par la main pour l'emmener dans la pièce contiguë.
En même temps, aussi prompte que l'éclair, elle enlace Hippolyte Mars dans ses deux bras, et, en jetant un coup d'œil terrible à madame Monvel, elle se dispose à fuir, chargée de ce précieux fardeau.
La mère de Monvel se place résolument devant la porte pour lui barrer le passage.
Qu'on se figure cette scène muette,—car l'enfant, glacée de crainte, ne pousse pas même un cri:—d'un côté, une femme de trente et un ans serrant sa fille contre sa poitrine, l'entourant de son châle, et jetant à celle qu'elle nomme sa rivale un coup d'œil de défi de l'autre, une personne grave, d'un aspect noble, sévère, arrachée tout d'un coup au flegme de ses habitudes, et voyant s'engager chez elle, sous ses propres yeux, une lutte de cette nature! Madame Mars avait pour elle la force qui s'attache à tout élan généreux, à toute résolution surhumaine, la pauvre femme avait tant souffert! D'abord elle ne put rencontrer une parole; ses yeux étaient secs, ardents, sa poitrine étrangement comprimée; qui l'eût vue ainsi eût cru voir une belle statue antique, la statue de la Douleur! Puis tout à coup et comme brisée sons le poids de ses efforts, elle laisse échapper un nouveau cri, terrible, déchirant, profond, le cri d'une louve blessée; les pleurs débordent à flots de ses cils, les sanglots l'étouffent, elle se tient, encore debout, mais ses jambes ont fléchi…
—Je veux ma fille! ma fille! répète-t-elle en la pressant dans ses bras; Madame, rendez-moi ma fille!
Et cette fois nulle parole humaine ne saurait rendre la torture de cette femme qui tremble, qui implore.
L'enfant elle-même a eu pitié de sa mère, elle agite vers elle ses petits bras, elle sanglotte.
—Vous le voyez bien, Madame, reprend sa mère avec l'exaltation du triomphe, ma fille m'aime!
Madame Monvel fait signe à cette femme désespérée de s'asseoir, elle veut bien entendre d'elle ses motifs, elle la conjure de s'expliquer.
—Je quitte votre fils, Madame, reprend celle-ci, je le quitte à l'instant; il ignore ce que je suis venu tenter ici… Ce que je sais, moi, c'est que son air sombre, distrait, est loin de m'avoir échappé; d'un jour à l'autre Monvel peut vous quitter, il a reçu du roi Gustave une lettre toute récente…
—Du roi de Suède?
—Oui, Madame! on lui fait de ce pays des offres brillantes, on l'y appelle, on le presse… Nul doute que Monvel, las des tracasseries de la Comédie-Française, n'accepte quelque jour… et alors que deviendrai-je? que deviendra surtout mon enfant, ma pauvre enfant?
—Il vous a fait part de ses projets?
—Sans doute, puisqu'il m'aime encore… À peine établi dans ce pays, il m'a promis de m'y faire venir avec sa fille… En attendant, qui me donnera la force de supporter une aussi cruelle absence, un exil d'où me viendra sans doute le malheur de toute ma vie!… Vous êtes sa mère, Madame; jugez, par la seule douleur de vous séparer d'un fils, du tourment odieux que j'éprouve à ne plus avoir ma fille!
—Mais vous la voyez…
—Oui, par concession, par bonté… répondit-elle avec un sourire d'ironie. Croyez-moi, Madame, liguons-nous plutôt toutes deux pour défendre ce que nous avons de plus cher, vous ce fils chéri, et moi cette pauvre enfant que je vous redemande les mains jointes… Vous êtes attendrie, je le vois… Oh! vous pleurez!
—Mais que dira-t-il, lui? que dira Monvel, grand Dieu!
—Vous me chargerez, vous m'accuserez, n'importe! Dites-lui que je suis venue l'enlever; dites-lui, s'il le faut, que j'ai employé la force ou la ruse! J'aime mieux subir ses reproches que ma douleur!
Jamais peut-être une mère n'avait été plus grande, plus véritablement héroïque en cet instant que madame Mars; cette femme si froide, si insensible à la scène, trouvait une éloquence inouïe dans son désespoir! Durant toute cette scène, elle n'avait pas quitté un seul instant la main d'Hippolyte, il semblait qu'elle eût peur de la perdre au moment de la reconquérir. Madame Monvel ne savait vraiment quel parti prendre. Elle connaissait la fougue, l'emportement de son fils, elle ne prévoyait que trop l'éclat qui suivrait ce détournement. La persistance de madame Mars l'effrayait, elle hésitait pourtant lorsque tout d'un coup Monvel entra.
La physionomie de Monvel était d'habitude si franche, si expressive, qu'on voyait son âme dans ses yeux, comme à travers un cristal; c'était quelque chose de doux et d'émouvant que son aspect, et puis quelle noblesse, quel calme imposant dans ses moindres mouvements, quelle égalité sereine, attachante! C'était la suavité, le cœur de Ducis, allié à un grain d'ironie, l'esprit de Monvel se cachait sous la bonté.
Une femme qui aima Monvel peut-être autant que madame Mars, et on verra que c'est beaucoup dire, le peint ainsi dans une de ses lettres que nous tenons: Le front d'un héros avec le rire d'un enfant. Toutes les vertus naturelles et tous les talents acquis, voilà Monvel, disait en revanche un homme; c'était Andrieux.
Mais quel changement dans les traits de ce paisible visage, quand ces deux femmes, agitées toutes deux de transes si différentes, le virent entrer dans ce même appartement! La cravate lâche comme Valère du Joueur, l'habit en désordre, les joues pâles, une lettre dans une main, son chapeau dans l'autre les yeux bouffis, les lèvres tremblantes, les main agitées d'une crispation fébrile, tel leur apparut alors ce fils, cet amant qu'elles n'entrevirent qu'avec stupeur! Il jeta son chapeau sur un fauteuil, étendit sur un autre sa jambe malade, puis sans faire attention à sa mère et à madame Mars, il s'écria comme s'il se fût parlé:
—Allons, Jacques, c'était écrit!
En s'interpellant lui-même de la sorte par son prénom, Monvel ressemblait à Jacques le fataliste, quand celui-ci réplique à son maître:
«Tout a été écrit à la fois, c'est comme un grand rouleau qui se déploie petit à petit.»
Jamais peut-être on ne fut plus superstitieux que Monvel; il était tombé dans une rêverie véritable, comme un homme qui sort d'une crise violente. De temps à autre il tirait un large mouchoir et il s'étanchait le front avec un air accablé. Son regard, déjà vitré, ne voyait plus; tout ce que l'on pouvait entendre des mots saccadés qu'il prononçait, c'était ceci:—Je crois bien! un vendredi, cela ne m'étonne pas!
Il est temps de dire ce qui lui était arrivé.
Monvel, le matin même, était allé prendre madame Mars en voiture, comme il ne pouvait monter chez elle; tous deux avaient fait ensuite une promenade jusqu'à la porte Maillot. Pendant le trajet, les explications ordinaires avaient eu leur train; madame Mars s'emportait, elle était fort vive, une tête de Carcassonne! Reproches incessants, soupçons jaloux, menaces presque viriles, elle n'avait rien épargné pour amener Monvel à lui rendre sa propre fille, ajoutant qu'elle serait bien folle et bien coupable de se fier à la parole d'un homme qui lui avait promis depuis trois ans de l'épouser, qui n'en faisait rien, et dont plusieurs maris trouvaient même bon de se plaindre. À toutes ces récriminations, dont quelques-unes ne manquaient pas de justesse, Monvel avait opposé un flegme admirable; une autre préocupation l'absorbait. Comme il n'était pas comédien pour rien, il se contenta de rassurer madame Mars de son mieux, puis, arrivé à la porte Maillot, il pria sa maîtresse de l'y laisser.
—Et pourquoi cela? demanda madame Mars.
—C'est que je dois donner ici près une leçon à un écolier… il demeure à Sablonville; laisse-moi l'attendre sur ce banc.
En parlant ainsi, il venait de descendre appuyé sur le bras de Louis; il avait ouvert une brochure et s'était assis sous la tonnelle du traiteur voisin de la grille.
Comme madame Mars le savait fort original, et que la conversation de la voiture n'avait guère disposé son esprit à l'indulgence, elle avait obéi à son caprice et retourné à Paris d'après son ordre. Ce fut seulement dans ce trajet que sa tête se monta.
—J'aurai ma fille, s'était-elle dit, je ne veux plus de partage avec une autre!
Et, comme on l'a pu voir, elle s'était fait conduire chez madame Monvel, sous l'empire de cette idée.
La leçon que devait donner Monvel en un lieu si éloigné n'était pas, cette fois, une leçon ordinaire. Attaqué la veille dans son honneur par un pamphlétaire anonyme, devenu le héros d'une anecdote scandaleuse et apocryphe, Monvel, bien que blessé, s'était promis d'en tirer vengeance; il avait en main la brochure qui le salissait, et, comme elle s'adressait de prime abord à ses mœurs, il s'était constitué son propre juge. Un parrain comme Dugazon eût gâté l'affaire par l'effervescence de sa colère: Monvel jugea plus sage d'en référer aux premiers soldats qui passeraient.
Son adversaire avait été prévenu par un mot de lui, et ce qui surprendra peu, c'est que ce fût ce même chevalier Drigaud, à qui Beaumarchais s'était adressé déjà, comme on l'a pu voir, pour venger la jeunesse et l'innocence de Contat. Ce misérable, chassé des gardes-françaises, s'était retiré à Sablonville, à l'exemple de Chevrier, son digne maître en mensonge. Il lançait de là ses flèches empoisonnées et correspondait en Angleterre avec Morande. Récemment encore il venait d'être compris dans le testament ironique de Desbrugnières, l'inspecteur de police[45], sous les deux codicilles suivants:
«Je lègue au chevalier de D… une paire de bottes fortes, une selle et un fouet de poste, pour se transporter avec plus de célérité partout où il y a quelque vilenie à faire et quelqu'argent à gagner.
«Item au même tous les coups de bâton qui me seront dus à Paris ou ailleurs, au jour de mon décès.»
Ce chevalier de raccroc voulait se remettre en honneur, il avait donc accepté la rencontre de Monvel.
Celui-ci le vit bientôt apparaître, l'air rogue, mutin, et se donnant tout l'air d'un véritable César.
—Vous savez ce que j'ai le droit d'attendre de vous, dit Monvel en toisant le pamphlétaire; voici mes seconds, je demande pardon à deux braves de les faire assister au châtiment d'un faquin!
Ces deux témoins, rencontrés fort à propos par Monvel, se trouvaient être MM. Deschamps et d'Héliot, adjudants de la garde à la Comédie-Française. Ils connaissaient Monvel, et avaient semblé ravis de pouvoir lui être bons à quelque chose.
—Vous nous prêterez vos deux épées, avait dit Monvel aux deux officiers, l'affaire ne sera pas longue.
—Non, parbleu! reprit M. Deschamps, car je reconnais monsieur… Il a été chassé du corps pour ses hauts faits… Seulement, il me paraît bien engraissé.
Cet embonpoint n'avait gagné que le buste de Drigaud, dont les jambes n'étaient pas grasses. Il parut suspect à M. d'Héliot, qui s'empressa de le vérifier.
Quand M. Deschamps somme notre chevalier, qui a mis déjà habit bas, de se laisser tâter par lui, voilà que notre homme refuse; il pâlit, il balbutie… On écarte sa chemise, il avait sous elle trois ou quatre mains de papier blanc!
Les deux adjudants partent d'un éclat de rire.
—Oh! vous êtes un homme de précaution, chevalier!
Confondu de la découverte de sa cuirasse, Drigaud voulut faire de nouveau le rodomont; mais les seconds de Monvel faillirent l'écraser de coups. M. d'Héliot parla d'une lettre de cachet qu'il se faisait fort d'obtenir de M. de Breteuil, et tout fut dit. Les marmitons du traiteur de la porte Maillot reconduisirent le pauvre diable avec des huées jusqu'à son gîte.
—C'est le seul papier que je lui pardonne, reprit en souriant Monvel, le seul qu'il n'ait point noirci!
—Vous vouliez vous battre, quoique malade du pied! dirent les deux adjudant à Monvel d'un ton de bienveillant reproche.
Cette affaire n'eût pas laissé grande trace dans l'esprit léger de Monvel, si, en retournant de là vers la salle nouvelle de la Comédie-Française, au faubourg Saint-Germain[46], il n'eût rencontré en chemin Dugazon, armé de l'abominable brochure. Dugazon, véritable capitan de Cyrano, porta à son ami un coup mortel, en lui apprenant les interprétations perfides auxquelles prêtait cet écrit, répandu à la vérité sous le manteau, mais qui diffamait un des plus beaux talents de la Comédie, pour l'amusement des désœuvrés. À l'entendre, Monvel devait quitter la France ou tuer ce misérable. Quand Monvel lui eut raconté l'histoire des mains de papier, Dugazon partit d'un sublime éclat de rire.
—Puisque ce nigaud veut être relié, dit-il, nous aviserons à le faire dorer sur tranche, aux frais du roi, dans quelque Bastille digne de lui! Je pense toutefois qu'il est bon que tu te montres au foyer; nous sommes précisément en réunion, viens avec moi!
Monvel avait suivi Dugazon; il était entré dans le foyer, mais quel accueil! En vérité, il s'agissait bien là de Drigaud et de calomnie; il s'agissait de Gustave III et de Stockholm. Molé, Dazincourt, Préville, Desessarts, Fleury, entouraient M. Delaporte, le secrétaire ordinaire de la Comédie, qui tenait en main une lettre de Suède, où il n'était question que de la troupe française, entretenue si magnifiquement par Gustave. Le récit de ces libéralités suédoises était bien fait pour donner à penser aux articles amoureux de la fortune: par bonheur, en ce temps Monvel ne l'était que de la gloire. Comédien à la mode, auteur agréable, homme du monde couru et fêté, il ne rencontrait que des amis dans le public; en retranche, les jaloux ne lui manquaient pas. À son arrivée dans le foyer, il trouva plusieurs de ces bons amis, tenant en main la rapsodie du cuistre Drigaud; on l'entoura, on le pressa, on lui marcha presque sur ses escarpins.
—Est-il vrai que vous nous abandonniez? demanda Brizard, honnête homme s'il en fut, mais qui ne se doutait pas en cette occasion qu'il attachait le grelot.
—L'ingrat! poursuivit mademoiselle Fannier, il nous préfère le Nord! Prenez-y garde au moins, ajouta-t-elle, on devient de glace dans ce pays-là.
—Je gèle rien qu'à y songer, reprit madame Préville.
—Nous ne sommes pas dignes de M. Monvel, reprit madame Bellecourt.
—Nous mépriseriez-vous? fit sèchement mademoiselle Sainval.
Monvel se demandait d'où pouvait venir à Delaporte cette maudite lettre de Suède; il avait caché les propositions royales à tous ses amis, même à Dazincourt et Dugazon.
Mademoiselle Contat vint au secours de ses doutes, en lui disant à l'oreille:
—La lettre est de Cléricourt!
Cléricourt, ancien comédien, était pensionné du roi de Suède; Monvel le connaissait et correspondait souvent avec lui. Par malheur, Cléricourt était aussi l'ami de M. Delaporte, et de là l'indiscrétion. En un clin d'œil, Monvel avait paru un conspirateur aux membres de la Comédie; il avait avec eux un contrat de solidarité formel, et ce contrat, comment l'aurait-il rompu? Peu s'en fallut qu'on n'établît autour de lui une escouade de surveillance. On lui reprocha, en termes amers, de songer à fuir Paris au plus beau moment de son triomphe; on l'accusa de n'avoir point l'esprit de corps. Ainsi que nous l'avons dit, Monvel était superstitieux. Il endura le choc du comité, prit son chapeau et sortit; seulement il se fit conduire à deux pas de là, dans l'atelier d'une sorcière du nom de Louise Friope, qui se mêlait de battre les cartes dans un méchant taudis de la rue d'Enfer. La Friope fit le grand jeu à Monvel, qu'elle reconnut parfaitement bien, malgré la précaution qu'il avait prise de se dire négociant.
—Irai-je en Suède? demanda-t-il.
—Oui.
—Dans combien de temps?
—Vous serez un an et plus à prendre un parti.
—Pourquoi?
—Parce qu'il y a ici une femme que vous aimez…
—Quelle femme?
—Une beauté qui n'a qu'un défaut, celui de vous être fidèle. Elle a une fille… une fille de vous… qui sera un jour la gloire de la Comédie…
Monvel se troubla;—la Friope poursuivit son chapelet.
—Ce n'est pas tout. Il vous arrivera en Suède une aventure.
—Rien qu'une? C'est bien peu, dit Monvel en se rassurant.
—Cette aventure aura sur votre vie et sur celle de votre maîtresse une influence des plus grandes.
—Laquelle?
—Vous épouserez là-bas une autre personne; ce mariage fait, vous reviendrez.
Monvel devint pâle, si pâle que la tireuse de cartes eut grand'peur.
—Je n'irai point en Suède! dit-il en frappant du poing sur la table; délaisser celle que j'aime pour en épouser une autre, jamais!
Il jeta son argent à la sorcière, et revint fort agité chez sa mère.
Ainsi que nous l'avons dit, il était entré sans même apercevoir ces deux femmes; revenu à lui, il poussa un cri terrible en reconnaissant madame Mars.
Elle tenait par la main sa chère Hippolyte, elle la couvrait de larmes et de baisers. Il y eut de part et d'autre un échange de regards et de paroles pleines de cœur, de chagrins et de tendresse. Monvel, de ce jour-là, chérissait plus madame Mars et son enfant.
Cependant, l'horoscope de la sorcière l'obsédait. D'un autre côté, la présence de madame Monvel glaçait son fils; c'était une femme habituée au commandement; son attendrissement ne fut que passager: elle reprit tous ses droits passés sur sa petite-fille.
Brisée par la douleur et l'angoisse, madame Mars ne songea plus qu'à se venger. Elle se contint de son mieux, salua madame Monvel, et sortit.
Monvel ne crut pas devoir cacher à sa mère une partie de la prédiction,—celle qui concernait Hippolyte Mars.
—Chimères que tout cela! dit sa mère en soupirant avec incrédulité; c'est une enfant chétive, à qui l'on eût mieux fait de prédire la santé que la gloire, mon cher Jacques!
Elle redoubla de soin et de vigilance autour d'Hippolyte; mais un soir qu'elle était sortie pour voir madame Dugazon, madame Monvel trouva à son retour Victoire tout en larmes.
—Qu'avez-vous? qu'est-il arrivé?
Pour toute réponse, Victoire indiqua à madame Monvel le petit lit de l'enfant: il était vide!
À sa place, et piqué sur l'oreiller du berceau avec une épingle, était le billet suivant tracé à la hâte:
«—J'ai repris ma fille; songez à garder votre fils!»
Tel fut le rapt légitime de madame Mars.
Une fois en possession de sa chère enfant, elle la soigna avec le cœur d'une mère qui a longtemps souffert et regretté. Valville devint son tuteur, presque son père. Maîtresse de sa fille, madame Mars dictait des lois à Monvel; elle le recevait, mais on ne conduisait plus l'enfant chez lui. Valville fut par la suite bien grondé de l'avoir menée à cette belle échauffourée de la pièce de Beaumarchais; il s'en excusa du mieux qu'il put. Pour Monvel, il ne songeait plus, en vérité, à la Suède; il oubliait même les dégoûts de son état et les menées de ses envieux. Emporté par le tourbillon, il ne revenait jamais à madame Mars sans un sentiment de respect pour elle et de regret pour lui-même; mais comme nous l'avons dit, cette prédiction l'avait frappé.
Le plus souvent il présidait aux leçons d'Hippolyte, il s'applaudissait de la voir marcher, saluer, s'asseoir avec facilité et gentillesse; seulement il se souciait peu qu'elle apprît un jour le chant. Mademoiselle Mars hérita de cette antipathie; elle craignit toujours les couplets comme le feu[47]. Monvel, tant qu'elle fut petite, n'épuisa ni son temps, ni sa mémoire; ce qui le désespérait, c'était son air pauvre et languissant.
Madame Mars, moins rigoureuse que lui à l'endroit de l'orthographe, trouvait celle de la petite très satisfaisante; mais il arrivait souvent que Monvel fronçait le sourcil en la voyant.
—Encore des fautes! répétait-il un jour qu'Hippolyte Mars venait de griffonner un brouillon de lettre à son maître d'écriture.
Ce brouillon, Monvel l'avait surpris dans sa corbeille.
—Ne te fâche point, cher papa; je m'en vais te dire, reprit l'espiègle: c'est que j'ai deux orthographes.
—Comment cela?
—Sans doute, j'ai la bonne et la mauvaise.
—Et tu aimes mieux la seconde, comme plus facile?
—Pas du tout: je me sers de la bonne avec mes amis, avec toi, par exemple, ou avec maman… La mauvaise est pour ceux qui m'ennuient, et M. Floquet est de ce nombre.
Ce M. Floquet était maître-expert en fait de jambages; il avait donné des leçons à Mesdames; c'était un homme dont chacun riait; Dugazon faisait sa charge à ravir. Ne s'était-il pas mis en tête de demander la croix de Saint Michel! Il avait fait nombre de démarches à cette fin, se tuant à courir de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, jusqu'à ce qu'un beau jour il reçut un billet par lequel on lui apprenait sa nomination. Grande joie de M. Floquet, on le conçoit, la première personne qu'il rencontre dans la rue, c'est son persiffleur impitoyable, sa bête noire de tous les jours, Dugazon.
—Eh bien! monsieur Dugazon?
—Eh bien! Floquet, comment va la main?
—Je vais m'en servir pour remercier M. le duc d'Aumont, qui me protége,
Monsieur Dugazon, j'ai l'ordre!
—L'ordre de copier un manuscrit?
—Pas le moins du monde, j'ai l'ordre de Saint-Michel!
—Bravo, mon cher Floquet, mais les statuts, les statuts!
—Quels statuts?
—Vous faites le fin; allons donc, vous le savez!
—Du diable si l'on m'a dit…
—Quoi! vous ignorez qu'il vous faut acheter un habit ad hoc, et vous prosterner devant Sa Majesté jusqu'à trois fois, au sortir de la chapelle?
—J'aurai l'habit, et je me prosternerai.
—Voilà qui est bien, mais votre compliment de réception?
—Mon compliment?
—Sans doute; il faut qu'il soit en latin.
—En latin?
—Eh oui! mademoiselle Quinault l'aînée a passé elle-même par là, dans le temps, quand on l'a reçue chevalière; il est vrai qu'elle était duchesse et princesse de Nevers.
—Et quels sont les termes du compliment?
—Je vous écrirai cela.
Le crédule professeur montre alors sa lettre de nomination à l'imperturbable mystificateur; Dugazon n'avait pas besoin de la lire, il la connaissait! Le duc d'Aumont était prévenu, Floquet devint sa victime. Il entrait dans sa destinée malheureuse de payer ce soir-là à souper à Dugazon; notre acteur ne manqua pas de lui apporter un compliment fait en latin de cuisine. M. Floquet le récitait enthousiasmé. Le lendemain, à Versailles, Dugazon se promenait dans le parc de fort bonne heure, et bien avant que le roi fût entré dans la chapelle pour la messe. M. Floquet avait un habit serein, un gilet cerise, et des manchettes. Tout d'un coup voilà que madame Floquet débouche d'une allée, elle s'avance furieuse et les poings fermés vers son mari.
—Que veut dire cette mascarade?
—Qu'appelez-vous mascarade, ma chère? objecte M. Floquet.
—Sans doute, obtus que vous êtes… n'avez-vous pas deviné qui vous a écrit!
—C'est le duc d'Aumont, voyez!
Et M. Floquet de tirer sa lettre d'un air de triomphe.
—Voilà votre duc, reprend la terrible madame Floquet en démasquant les batteries de Dugazon et en le montrant du doigt à son mari.
Dugazon ne se déferre point.
—Laissez dire votre femme, objecte-t-il, elle est difficile à contenter; croiriez-vous qu'elle a demandé elle-même cet ordre?
Madame Floquet ne se contenait point de colère, elle avait des motifs réels d'aversion pour Dugazon. M. Floquet était mince, petit, chétif d'esprit autant que de corps; elle le menait littéralement à la baguette.
Dugazon demeurait dans la même maison que le pauvre M. Floquet, à qui sa moitié infligeait souvent des corrections retentissantes. L'hôtel de Bouillon, quai des Théatins, où se passaient ces scènes furieuses, en était scandalisé, d'autant plus que c'était la nuit qu'elles avaient lieu. Une nuit, M. Floquet recevait ses appointements; Dugazon sort en chemise de sa chambre à coucher, armé d'une lanterne sourde.
—Ne pourriez-vous pas au moins changer d'heure, vertueuse madame
Floquet? demandait-il à la farouche compagne du maître d'écriture.
Ce M. Floquet avait du reste une fort belle main[48]. Il était lié en revanche avec un homme qui ne brillait que par le pied, c'était Nivelon, le danseur de l'Opéra. Il apportait souvent à Valville d'excellentes topettes de liqueur du Languedoc et des îles, et réjouissait Hippolyte encore enfant par ses saillies.
Madame Mars demeurait alors rue Saint-Nicaise, cette rue qui devait être plus tard si miraculeusement providentielle pour le carrosse du premier consul. M. Nivelon, maître de danse, logeait à l'étage supérieur. C'était le père du danseur de ce nom, un excellent homme gros et gras plus qu'il n'appartenait seulement de l'être à un berger de l'Académie royale de Musique. Quand Desessarts et lui se rencontraient sur l'escalier, c'était à faire croire aux locataires qu'il y avait un rassemblement. Donc, un soir que madame Mars allait se coucher, c'était en 1781, un vendredi, le 8 juin, vers les neuf heures un quart, le portier monta jusqu'à elle d'un air effrayé, en s'écriant: Sauvez-vous!
—Que voulez-vous dire? demanda madame Mars.
Le portier pousse la fenêtre et montre à madame Mars la réverbération du feu sur les cheminées de la maison voisine. Le feu venait de prendre à l'Opéra, alors situé à l'extrémité du Palais-Royal, sur l'emplacement du Lycée et de la rue de ce nom. Les progrès de l'incendie étaient effrayants, l'effroi était au comble, toutes les communications interceptées. Des toiles, des décors enflammés tourbillonnant au milieu d'une fumée épaisse, des cris de détresse et de désespoir, des rassemblements sans cesse renaissants sur tous les points du désastre, tel était le spectacle que présentaient les rues adjacentes; le peuple courait de tous côtés entre le feu et la pluie qui commençait à tomber. On couvrait les toits de draps mouillés, grâce à cette circonstance heureuse de l'orage; mais le vent variait souvent de direction et portait les flammes aux côtés les plus opposés. Impossible d'imaginer une horreur plus magnifique; l'instant où le plafond de l'édifice s'abîma avec un bruit sourd faisait songer à ces masses de roches que remuaient seuls les vieux Titans. À tout moment, ceux qui échappaient de cette fournaise aux flammes de toutes couleurs (il y avait en effet une foule de machines à artifice) racontaient sur l'incendie les détails les plus déplorables. On disait que le feu, qui n'avait pris heureusement qu'après le spectacle, et lorsque la salle avait été presque entièrement évacuée, avait éclaté pendant la représentation et que tout le monde avait péri. Chacun tremblait pour les siens, la chaîne sa formait partout, on se passait les seaux de main en main. Il ne s'était pas trouvé une seule goutte d'eau dans les réservoirs de l'Opéra, quand l'incendie commença; la pluie forma bientôt un vrai torrent sur la place du Palais-Royal, où chaque Parisien était trempé jusqu'aux os.
Madame Mars tremblait pour Nivelon, et en effet le brave homme ne tarda pas à arriver jusque chez lui dans un accoutrement difficile à peindre. Il essayait un costume dans sa loge, quand l'incendie avait éclaté; à peine habillé il avait pu se frayer un passage à travers le feu, d'abord, puis à travers l'eau, car il avait dû passer par ces deux éléments si opposés. Sa veste de berger n'avait plus de forme et de couleur: sa perruque roussie d'un côté, ruisselante de l'autre, était de plus couverte de boue; il changea de tout en arrivant, et madame Mars exigea qu'il se mît au lit. L'incendie ne devait s'apaiser que dans la nuit; il fut suivi d'une lettre faite évidemment pour tourner les nymphes de l'Opéra en ridicule, il les laissait presque nues. Voici un extrait de la requête adressée par une de ces divinités de l'Olympe à une de ses bonnes amies:
«L'attrayante ceinture de Vénus est brûlée; c'en est fait, les Grâces modernes iront sans voile; ce qui pourrait leur devenir moins avantageux qu'aux anciennes. Le bonnet de Mercure, son caducée, ses ailes sont consumés; on a heureusement sauvé sa bourse. Depuis longtemps l'Amour n'a rien à perdre, si ce n'est quelques flèches dont il ne faisait plus d'usage et que l'on a retrouvées avec peine, tant le feu les avait rendues méconnaissables; mais, pour le dédommager de cette perte, on assure que Mercure a résolu de partager sa bourse comme un bon frère avec lui. Quant à la froide et triste Pallas, son armure, son casque, son panache, sont en cendres; son égide est bien fondue; la lyre d'Apollon ne saurait être non plus raccordée.
«Il n'est plus question du magnifique jardin d'Alcindor, ni du palais du roi d'Ormus. Armide, Didon ont sauvé les leurs fort heureusement: mais le char du Soleil et de la Nature n'a pas été épargné. Que te dire de la quantité de linons qui drapaient aussi de bonnes grosses ombres très palpables, je n'ajouterai pas très palpées, ce serait médire. Je n'en finirais pas, chère amie, si je te disais toutes nos pertes, etc.»
Ce fut M. Lenoir, l'architecte, qui, construisit la salle provisoire du nouvel Opéra, élevée au boulevart de la porte Saint-Martin, en attendant qu'on en achevât une permanente au Carrousel, sur le terrain de l'hôtel de Brionne. Les améliorations de ce vaisseau, commencées le mercredi 29 octobre, furent achevées le 7 novembre: la salle avait été construite en deux mois. C'était le temps où les architectes improvisaient, Bellanger avait bâti Bagatelle au feu des lampions, les ouvriers étaient payés jour et nuit. Faudra-t-il donc un incendie à notre Opéra actuel pour qu'on le place enfin sur un terrain plus digne et plus convenable? Ce serait alors le cas de recourir aux imprécations de Camille, et de s'écrier avec elle!
Que le courroux du Ciel, allumé par nos vœux,
Fasse pleuvoir sur lui son déluge de feux!