II.

Suite de la lettre de Monvel.—Le roi et le Comédien.—Proposition embarrassante.—La Clémence d'Auguste.—Mademoiselle Cléricourt.—Divers portraits.—Le poète Bellmann.—Kellgren, secrétaire du roi.—Galanterie de Charles XII.—Lidner.—La Sapho suédoise.—Swedenborg.—Le Docteur de la Lune.—Prédiction faite à Kellgren.—L'armurier du roi.—Vision de Gustave III.—Rapprochement de cette vision avec une anecdote de Pichegru.—Retour de Monvel en France.

«Je demeurais assis vis-à-vis du pavillon, écoutant ainsi ces voix diverses et agitées de mon cœur, quand une main se posa sur mon épaule… Je me retournai brusquement, et je vis Gustave III.

«Le bruit de ses pas avait été sans doute amorti par la mousse qui tapissait le sentier; je demeurai muet, interdit comme un homme qui sort d'un rêve!

«Le roi sourit de mon étonnement, me fit signe de me lever; cela fait, il me prit le bras avec une grâce charmante.

«Comprendras-tu, Désaides, ce qui dut se passer en moi dans un pareil moment? Un mot, un geste du roi me faisait son ami, son égal! Et j'étais bien éveillé; ce n'était point un jeu de mon imagination, un rôle appris et joué sur le théâtre de Stockholm; non, c'était le prince, c'était le roi, Gustave III, qui me parlait! Tout ce qu'avait rêvé cet homme était beau; tout ce qu'il réalisait déjà était grand! Il avait changé à lui seul la forme d'un gouvernement, et cette révolution s'était opérée presque sans effort, tandis que la nôtre qui s'élabore, Désaides, que de sang, que de crimes ne coûtera-t-elle peut-être pas! C'était un roi de chevalerie, jeune, ardent, si noble que la plupart des courtisans s'en montraient jaloux; tour à tour sévère, élégant, ou valeureux, il imprimait à son siècle un cachet de nationalité; son éducation semblait se résumer par ce seul mot: Reconquérir! Et en effet, Désaides, il avait reconquis, par le plus audacieux de tous les coups, sa souveraineté et son peuple; il aimait la poésie et il couvrait les poètes de son manteau; il idolâtrait la France, et on ne parlait guère à sa cour que la langue française: il ne lisait lui-même que des livres français et s'inquiétait fort peu des vers venus d'Allemagne! C'était un soleil vers lequel tous les rayons de la froide Baltique convergeaient: il écrivait avec le comte de Tassin; il collaborait avec Kellgren, il protégeait chez lui Dalin et Léopold; ailleurs Diderot et Helvétius! Et c'était ce monarque, ce prince qui venait à moi! Il m'avait cherché à travers les solitudes vertes du château de Haga, moi son lecteur officiel, moi directeur en titre de sa troupe française; et, je ne le prévoyais que trop à la sensibilité affectueuse de son regard, ce n'était point de prose ou de vers qu'il allait m'entretenir; non, un intérêt bienveillant le guidait seul vers ton ami: ce n'était plus le roi, c'était Gustave!

«À l'entour de nous, tout était vrai, imposant! La nature elle-même prêtait à cet entretien la solennité de son silence, je retenais mon haleine, j'allais écouter le roi!

«L'écouter loin de tous les seigneurs, loin de tous les importuns, moi, pauvre comédien mis à l'index de la société!

«Je me trouvais ainsi, comme par miracle, entre deux royautés, mon cher Désaides, l'une créée par Dieu et aussi éternelle que lui, l'autre bâtie par les hommes et aussi fragile que leur nature! Sur ma tête un ciel éclatant, limpide; à mon bras le roi de Suède! Pour la première fois de ma vie, je sentis le feu de l'orgueil courir dans mes veines! Un pareil triomphe! Ah! j'aurais donné tous les autres pour celui-là!

«—Monvel, me dit le roi, vous ne m'attendiez pas, convenez-en.

«—J'en demande pardon à Votre Majesté, elle a dit vrai. L'homme est fait de la sorte, qu'il espère souvent un bonheur trop loin de lui pour l'atteindre, et ne devine pas celui que Dieu lui tient en réserve dans sa bonté…

«—Je tenais à vous voir ici, reprit Gustave, c'est ma résidence favorite, et j'y suis trop calme, trop heureux pour que mes moindres désirs ne s'y réalisent pas.

«Je ne compris point d'abord le sens de ces paroles, et je gardai le silence, attendant que le roi daignât m'en donner l'explication.

«Ce que Gustave m'avait dit au sujet de ce séjour concordait avec l'idée que j'avais dû m'en faire, d'après les récits de la cour; c'était, en effet, à Haga, qu'à la révolution de 1772, il avait consulté secrètement ses amis sur la lutte qu'il commençait. Cette circonstance l'avait même déterminé à prendre dans ses voyages le nom de cette résidence qui lui était devenue si chère.

«Nous étions devant le pavillon dont je t'ai parlé. Gustave III tira de sa poche une petite clé dorée; puis s'étant assuré que nous n'étions pas suivis, il ouvrit la porte de cette mystérieuse retraite, après m'avoir fait signe de l'y suivre.

«L'intérieur du pavillon était tapissé de gramens et de coquillages; une table rustique occupait le milieu; le plafond seul était peint, il représentait Hébé versant le nectar aux Dieux.

«Le roi ne fit asseoir auprès de lui par un geste plein de bonté.

«—Monvel, me dit-il, avec ce son de voix pénétrant qui n'appartient qu'à lui seul, je vais exiger de vous un vrai service…

—Un service, Sire! repris-je un peu étonné.

«—Un service; j'ai compté sur vous. Ai-je eu tort?

«—Ah! Sire, répondis-je, je voudrais payer du reste de mon existence les bontés dont vous me comblez…

«—Voilà une phrase bien respectueuse, et que je vous interdis pour l'avenir, mon cher lecteur.

«Il y eut une seconde de silence.

—«Monvel, reprit le roi avec une mélancolie qui me toucha dans un prince si jeune, vous vivrez plus longtemps que moi, et ce sera pour le mieux…

«—Quoi! Sire…

«—Sans doute; vous avez de nombreux amis que vous retrouverez à l'heure du succès, fiers de vous, de votre gloire! Les rois, eux, les pauvres rois, n'ont que des flatteurs, des courtisans ou des ennemis!

«—Ah! Sire, Votre Majesté oublie que je suis là!

«J'ajoutai bientôt avec chaleur:

«—Et qui n'aimerait autant que moi celui que chacun admire? Que Frédéric vous envie quand Voltaire vous chante, cela est tout simple: quand le rossignol a chanté, la grenouille coasse; votre règne n'en sera pas moins rangé au nombre de ceux qui relèvent un peuple; les muses de la Suède vous sont aussi fidèles que vos soldats!

«Il sourit.

«—Hélas! poursuivit-il, il y a des gens, mon cher Monvel, qui ne pardonnent jamais à la victoire! De roi destiné à n'être qu'un roi de théâtre, devenir comme moi prince absolu, c'est un grand pas! Vous ne connaissez pas les esprits du Nord, ils sont rancuniers!

«Mais, ajouta-t-il, comme pour sortir d'un ordre d'idées pénible, revenons au service dont je vous parlais tout à l'heure… J'ai voulu ne m'en ouvrir à vous que dans ce lieu à l'insu de tous. Oh! ce service est de nature, j'en conviens, à vous surprendre beaucoup!

«—Je suis prêt à obéir aveuglément à Votre Majesté, répondis-je.

«Il me prit la main et me la serra en me regardant avec bonté.

«—À m'obéir! bien vrai? reprit-il.

«—Quelque chose que me demande Sa Majesté, poursuivis-je, elle peut être certaine…

«—Assez, interrompit-il, assez…

«—Mais que dois-je donc faire?

«—Vous marier.

«Me marier! repris-je étourdi de surprise; quoi, Sire?…

«Et en disant ces mots, je m'étais levé comme malgré moi, attachant sur lui des yeux pleins d'inquiétude et d'embarras.

«—Vraiment! s'écria le roi avec gaieté, ne croirait-on pas, Monvel, que je vous demande une chose bien terrible! Vous voilà pâle et tremblant au seul mot de mariage, vous à qui cependant comme auteur, ou comme acteur, tant d'hymens ont dû passer par les mains!

«—J'en conviens, Sire; ceux-là durent si peu!

«—C'est à dire que c'est la durée qui vous effraie! Rassurez-vous, il n'y a pas de quoi vous croire encore perdu; il s'agit d'une charmante jeune fille…

«J'avouerai, Désaides, que je fus prêt tout d'abord à remercier le roi de ce qu'il ne songeait pas du moins pour moi à une veuve.

«Il reprit:

«—C'est une enfant à laquelle je porte le plus vif et le plus tendre intérêt. J'ai promis de la marier, et de lui donner le nom d'un honnête homme. À ce titre, Monvel, je devais penser à vous; elle aime la poésie, les arts, c'est vous dire assez que vous êtes seul capable de la rendre heureuse…—Pauvre petite, ajouta le roi avec un soupir d'émotion, je tiens tant à son bonheur! Vous serez son guide, son ami, son époux enfin; n'est-il pas vrai, cher Monvel?

«—Sire, lui répondis-je avec une défiance mal déguisée, mais en donnant à mon ton l'accent le plus solennel, daignez m'excuser; je ne croyais pas que le titre de lecteur de Votre Majesté entraînât avec lui d'aussi onéreuses obligations…

«—Que voulez-vous dire?

«—Que s'il faut à tout prix un nom à cette jeune fille pour couvrir une faute, une faute royale peut-être… Votre Majesté ne doit pas compter sur le mien. Le roi de Suède, à qui je dois le peu que je suis, a le droit de disposer sur l'heure de mon sang et de ma vie; mais mon honneur! Sire, c'est le seul blason de ma conscience, je le garde!

«Après avoir prononcé ces mots avec un élan dont je ne m'étais pas senti le maître, je demeurai moi-même interdit quelques secondes, comme un homme étonné de ce que j'avais osé dire.

«—Ces sentiments sont ceux d'un galant homme, reprit le roi avec un silence et une dignité tellement froide que je me crus un instant perdu à ses yeux; je regrette seulement que le caractère du roi de Suède et ses habitudes soient assez peu connus de vous, pour que vous le supposiez capable de proposer à un homme qu'il distingue, auquel il accorde une bienveillance peut-être trop intime, une chose contraire aux lois de l'honneur.

«—Ah! Sire, m'écriai-je en me précipitant à ses pieds, je suis un malheureux; pardonnez-moi…

«Pour toute réponse, Gustave me tendit la main; cette main royale, je la baisai. Le roi put sentir tomber sur elle une larme de repentir et de douleur… Je maudissais en moi-même l'injustice de ma fierté, j'eusse tout donné pour convaincre le monarque de mes regrets!

«Son cœur me comprit; il me releva de cette même main que je portais à mes lèvres.

«La jeune fille dont je vous ai parlé reprit-il, est digne de l'estime de tous; elle apportera à son époux la dot la plus belle et la plus sainte, celle que l'on trouve si rarement chez les plus riches, les plus nobles héritières,—la sincérité de l'âme, les vertus chastes, et prudentes. Rien n'a terni ce miroir de pudeur et de beauté; car elle est aussi belle que bonne, Monvel, vous en jugerez bientôt. En vous la destinant, je crois vous donner une preuve assez haute de mon amitié.

«—Oh! je crois à Votre Majesté, je me prosterne devant ses bontés inépuisables! Avoir osé douter d'elle, mon Dieu, c'est du vertige; oui, Sire, vous me proposiez le bonheur et j'ai osé, moi, par un soupçon…

«—Je ne me souviens que d'une chose, Monvel, de votre avenir, de votre fortune. C'est pour assurer l'un et l'autre que je vous propose ce lien…

«—Oh! je suis indigne d'un tel bonheur, repris-je; c'est plus que je ne mérite! Votre Majesté ne peut savoir combien les chagrins que j'ai éprouvés dans ma patrie ont souvent disposé mon cœur à la défiance, à l'amertume! Ce n'est pas à moi, c'est à un autre qu'appartient de droit un tel trésor. Votre Majesté trouvera facilement…

«—Non, non! voilà qui est convenu, interrompit Gustave pour couper court à mon hésitation timide, vous me promettez d'épouser ma protégée?

«J'allais dire oui machinalement, car il y avait dans l'accent du prince, dans ses yeux, dans son ensemble, un empire irrésistible! Mais à l'instant où j'allais prononcer ce oui qui devait lier ma destinée à tout jamais, un souvenir, un nom passa sur mon cœur comme une empreinte de feu, l'air me manqua, mes genoux fléchirent, un poids affreux m'étouffait… Je portai la main sur ma poitrine… là, Désaides, je retrouvai de nouveau cette lettre datée de France; cette lettre qui me rappelait tout un passé d'amour, de promesses solennelles, de joies d'amant et de père! Je vis ma fille me reprochant ce que j'allais faire; me demandant de quel droit je lui volais son nom pour le donner à une étrangère!… Un mouvement convulsif s'empara de moi: la crise était trop forte, la lutte trop vive; je devins si pâle que le roi lui-même ouvrit la fenêtre de ce pavillon pour me faire respirer.

«—Vous m'épouvantez, Monvel; vous souffrez… qu'avez-vous donc?

«—J'eus la force de tendre cette lettre à Sa Majesté.

«—Sire, ajoutai-je d'une voix altérée par l'émotion et la souffrance, les désirs du roi de Suède seront toujours des ordres pour son serviteur; je sois donc prêt à faire ce qu'il vous plaira de m'ordonner. Mais avant… que Sa Majesté daigne ici jeter les yeux sur cette lettre, elle y trouvera le secret de toute ma vie! Et si après l'avoir lue… le roi de Suède désire encore ce mariage… j'obéirai, je le jure sur l'attachement que je lui ai voué à tout jamais!

«Le roi prit la lettre que je lui présentais d'une main tremblante; son visage m'était connu, il était doué pour l'ordinaire d'une telle mobilité qu'on pouvait lire sur lui, comme sur un cristal transparent, les plus secrets mouvements de son âme. De temps à autre un soupir profond, étouffé, sortait de la poitrine de Gustave III; il donnait les signes de la plus vive surprise, de la bonté la plus généreuse et la plus tendre.

«Les femmes, tu le sais, sont de vraies magiciennes dans l'art d'écrire la lettre d'amour,—celle de madame Mars produisit sur Sa Majesté un effet direct, profond… Il la relut deux fois, et deux fois je vis qu'il s'efforçait de cacher son émotion.

«—Monvel, me dit-il enfin, vous avez raison, le mariage que je vous avais proposé est impossible.

«—Je respirai comme un homme sorti de son cachot et dont les poumons s'ouvrent à un air plus libre.

«Le roi poursuivit:

«—J'ignore quels sont vos sentiments pour celle qui vous écrit cette lettre… mais je ne consentirai jamais à faire le malheur de personne, ce serait d'ailleurs porter un coup mortel à la pauvre délaissée!… Je connais l'amour, Monvel; l'espoir est le pain de ceux qui souffrent… Qu'elle espère donc,—vous lui reviendrez un jour, vous lui direz ce qui s'est passé entre nous… elle m'aimera peut-être comme un ami, un bienfaiteur inconnu. Rompre un lien cimenté par la douleur, jamais! oh! jamais! J'ai assez souffert moi-même, assez pleuré… pour comprendre le chagrin d'un noble cœur, cher Monvel!

«Il avait dit ces mots d'un son de voix si pénétré que j'en fus moi-même remué au fond du cœur. Le respect me défendait de l'interroger; il était d'ailleurs trop visiblement ému pour que je ne me fisse pas une loi du silence. Son cœur avait-il donc été froissé par l'amour pour qu'il battît alors au souvenir d'une image douce et chère, pour qu'il compatît à mes souffrances en se rappelant les siennes? Je contemplai ce visage dans une douce et mélancolique rêverie… Un pur rayon de soleil venait s'arrêter sur ce front qu'il baignait de sa limpide auréole… C'était bien Gustave, Gustave le roi moitié Suédois, moitié français, Gustave mon hôte souverain, j'allais presque écrire mon frère! Dans ce regard simple et bon éclatait sa jeune et belle âme; une larme furtive roulait dans son œil attendri…

«—Monvel, reprit-il après ce moment de silence où j'eusse pu compter les battements de son cœur, Monvel, cette femme est-elle jeune?

«—Trente-six ans à peine, Sire.

«—Et… elle est belle?

«—Plus que je ne saurais vous l'exprimer.

«—L'aimez-vous?

«—Je l'ai tendrement aimée… répondis-je; mais la Baltique nous sépare… Une absence assez longue…

«—J'entends, et l'absence est l'ennemie de l'amour, allez-vous dire.
Ah! Monvel, Monvel, vous ne savez pas aimer!

«—C'est vrai, Sire; mais en toutes choses n'est-il pas écrit que le roi de Suède sera mon maître?

«—Voilà qui était écrit aussi; prenez-y garde, vous devenez courtisan! reprit-il avec un sourire. C'est mal, c'est très mal; laissez cela à mes conseillers de chancellerie!

«En ce moment, ma main rencontra sur la table du pavillon un livre relié aux armes du roi: c'était un tome de Corneille dépareillé.

«—Sa Majesté veut-elle que je lui lise un morceau? demandai-je en feuilletant le livre; c'est la Clémence d'Auguste.

«—Bravo! Monvel, bravo! vous voilà pris, cela ressemblera à une punition!

«—Je lui lus la première scène d'Auguste, et je m'en tirai, ma foi! assez bien. Le roi ne parlait plus de mariage; mais, en revanche; il me fit passer du rôle de lecteur à celui de confident. Ce fut là, Désaides, qu'il me raconta une histoire bien touchante… celle d'une pauvre fille qu'il avait connue en Italie, et dont le portrait figure dans l'un de ses boudoirs à Stockholm… Un jour peut-être… à toi… à toi seul… mon meilleur ami… j'oserai redire cette royale confidence… à la condition, pourtant, que tu n'en feras ni une romance ni une pièce; sans cela, je te dénonce à Sa Majesté Suédoise!

«Mon entretien avec elle finit là, grâce à son secrétaire Kellgren, qui vint la trouver au pavillon en toute hâte. Kellgren est le dieu de cet Olympe de poètes suédois dont je te parlerai plus tard; il a écrit avec le roi plusieurs opéras; tu vois que je devais me retirer devant son soleil. C'est ce que je me proposais de faire en le voyant venir d'un air si affairé vers Gustave; mais, il faut le dire, mon invincible instinct de curiosité venait de se faire jour en moi: je voulais avant de quitter le roi, à la porte de ce pavillon, savoir du moins de Sa Majesté le nom de la jeune personne qu'il me destinait. Je me hasardai à demander ce nom à Gustave.

«—Bon! reprit le roi en souriant, encore un défaut, Monvel, vous êtes curieux! Je pourrais vous punir, mais décidément me voilà clément comme Auguste… de par vous, mon cher lecteur! Apprenez donc que le nom de cette jeune fille est mademoiselle Cléricourt? Elle sera à Stockholm dans huit jours… à l'expiration de ses vacances, qu'elle passe à la campagne!

«Et cela dit, le roi prit le bras de Kellgren…»

* * * * *

La correspondance de Monvel offre ici une lacune fort naturelle. Ces huit jours, qui lui eussent paru un siècle, de son propre aveu, s'il avait vu plus tôt celle à qui le roi songeait pour lui, furent employés par notre comédien à des visites fructueuses. Ces visites avaient d'ailleurs pour lui l'attrait de la distraction. C'est ainsi qu'il se vit présenté tout d'abord à un poète amoureux des vers et de la table, à Bellmann, esprit facile qui noyait sa muse le plus souvent dans un vidercome du Nord, Bellmann l'improvisateur, qui eût fait pâlir de notre temps Eugène de Pradel. Sa poésie bachique défraye encore, à l'heure qu'il est, les veillées de la Finlande; elle peut passer pour la paraphrase de l'ode d'Horace: Nunc est bibendum! Heureux le poète que chantent ainsi des lèvres humectées du jus de la taverne; il est plus sûr de vivre que les lakistes aux strophes pleureuses, les penseurs aux rêves creux! Comme un invité de tous les banquets, il a sa place auprès de la jeune fiancée, et dénoue sa jarretière; il rit, il lutine, il laisse après lui le sillon joyeux de sa verve de sa gaieté! Bellmann fut un de ces hommes tour à tour admis au couvert de Gustave III et à la table boiteuse du paysan suédois, réchauffant partout l'enthousiasme à l'aide d'un couplet, préférant le vin du Rhin aux distinctions, la treille aux lauriers, le tablier blanc de la servante à la robe de soie de la grande dame! L'ennui, qui plissa le front d'Hoffmann, n'eut rien de commun avec le chansonnier suédois; au sein d'une cour occupée à scruter la philosophie de Voltaire, Bellmann eut celle de Lantara. En voyant un pareil homme, Monvel ne put s'empêcher de songer à Panard et à Collé.

Le vin que l'on buvait d'habitude à la table du roi était fort bon; mais Bellmann, nous l'avons dit, pouvait faire autorité en cette matière: aussi Gustave se plaisait-il souvent à l'éprouver, comptant le mettre en défaut. Bellmann buvait un soir chez Sa Majesté d'excellent vin. Cependant il s'abstenait de le louer. Le roi lui en fit servir de très médiocre.

—Voilà de bon vin! s'écria le buveur silencieux.

—C'est du vin de mes gardes, reprit le roi, et l'autre est du vin des dieux, mon ami Bellmann!

—Je le sais, reprit Bellmann, aussi ne l'ai-je pas loué; c'est celui-ci qui a besoin qu'on le loue!

Il s'était complu à dresser une liste de tous les souverains qui avaient proscrit le vin de leurs États. Elle commençait par Amurat et Mahomet IV. Empédocle, qui appelait le vin de l'eau pourrie dans du bois, figurait aussi dans cette liste.

—Je voudrais brûler tous ces gens-là, répondait Bellmann à ceux qui s'en étonnaient, et comme Empédocle a été brûlé, je compte sur lui pour les faire bien rôtir!

Il rit beaucoup d'une farce italienne que Monvel lui raconta. C'était celle d'Arlequin, où Monvel était si précieux.—Un verre de vin soutient, disait Léandre à Arlequin, c'est vrai!—C'est faux! répondait celui-ci; car ce matin, monsieur, j'en ai bu un seau, et voyez, je ne puis me soutenir!

Le tonnerre tomba un jour sur le palais et s'engouffra dans les caves du roi. Le soir, au jeu de Sa Majesté, Bellmann se présenta en habit de deuil, avec des pleureuses. Il tendit un placet au roi, en demandant au roi qu'on le mît à la tête d'une enquête.

Le cercle des intimes de Gustave III devait se ressentir de ses sympathies littéraires; Monvel y conquit bien vite l'amitié de deux hommes célèbres, celle de Kellgren et du comte de Gyllenborg.

Kellgren, un des poètes les plus chers à la Suède, avait d'abord été précepteur chez le général Meyerfeld; il fut ensuite nommé secrétaire du roi, et cette place, il la méritait à plus d'un titre. Versificateur charmant, il aidait Gustave dans ses pièces comme Voltaire aidait Frédéric; seulement Kellgren eut le bon esprit de ne pas se brouiller avec une muse couronnée. Cette collaboration soutenue profitait à tous les deux: Gustave donnait le plan, Kellgren écrivait; il habillait si vite la pensée royale qu'Emwalsen en était jaloux. L'influence de l'esprit français devait amener le décalque exact, scrupuleux de sa poésie; l'épître familière, l'ode à Chloris, les rubans à la Watteau firent bien vite fureur à cette cour, occupée, à l'instar de celle de Versailles, du soin perpétuel de se distraire. Schiller, dans un prologue pour la rentrée du théâtre de Weymar, avait dit: La vie est sérieuse, l'art est un plaisir; mais cela se disait en Allemagne, et Gustave professait pour l'Allemagne une véritable antipathie.

Étonnez-vous donc que, dédaignant messieurs de la Comédie (ses bons amis), Monvel soit demeuré longtemps sur cette terre hospitalière! Entre un convive comme Bellmann et un roi comme Gustave III, le temps passe vite. Le comte de Gyllenborg, conseiller de chancellerie, avait été l'ami de Dalin[18], c'était un penseur aimable et instruit; il voyait arriver Monvel en Suède avec bonheur, car il aimait la France en homme qui l'avait appréciée. Le comte de Gyllenborg cultivait la poésie didactique, il était de plus un conteur habile et ingénieux.

On parlait un soir de Charles XII, avant que le roi n'arrivât, dans les petits appartements de Sa Majesté, à Drottinghom, château où elle se rendait souvent, et dont l'arsenal conserve les habits du monarque tué au siége de Frédérikshall.

Ces vêtements, dont Charles XII était si fier, consistaient dans un long surtout, malpropre, de drap bleu grossier, un petit chapeau gras à trois cornes et à bords étroits, une paire de gants encore teints de sang, et une paire de bottes à talons très hauts.

—L'une de ces bottes est sans doute celle que Charles XII menaçait d'envoyer au sénat de Suède, dit Kellgren, afin que ce corps délibérant en prit ses ordres jusqu'à son retour de la Turquie!

—Vous croyez railler, reprit le comte de Gyllenborg, le fait est plus sûr que celui de son chapeau, percé d'une balle, qui est devenu la source de longues et violentes disputes[19]. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'on se fait depuis longtemps des idées absurdes de Charles XII. On veut, par exemple, qu'il se soit montré toujours d'un caractère rude et sauvage avec les femmes; je ne citerai, pour preuve du contraire, que le trait suivant, que je tiens de bonne source:

«En décembre 1718, tandis que la batterie de Frédérikshall tirait sur la tranchée des Suédois, une jeune personne, qui regardait le roi d'une maison voisine, laissa tomber sa bague dans la rue. Charles XII l'ayant observée, lui dit:—Madame, les canons de cette place font-ils toujours autant de vacarme?—Cela n'arrive, lui répondit la dame, que lorsque nous recevons la visite de personnages aussi célèbres que Votre Majesté!» Le roi parut fort sensible au compliment de la dame. Satisfait de sa réponse, il ordonna à l'un de ses soldats de lui rapporter sa bague.»

Le poète Lidner, à qui Gustave accorda une si touchante protection, à laquelle il ne répondit que par le désordre de sa conduite; Léopold, qui devint plus tard secrétaire du roi, et qui composa des comédies; le comte de Tassin, le comte de Ruez, etc., composaient, autour du prince ami des lettres, une pléiade choisie. Le salon de Gustave III était une arène ouverte aux idées: on y parlait de philosophie et de lyrisme, on y contrôlait surtout Frédéric, de qui Gustave III se montra fort peu l'ami. La fin tragique de la malheureuse madame Nordenflycht, cette Sapho suédoise, comme on l'appela depuis, avait jeté sur les sociétés littéraires de Stockholm une teinte de tristesse. On sait que cette femme, qui laissa des élégies aussi douces et aussi tendres que celles de Millevoye, trahie un jour par l'amant qu'elle adorait, ne trouva pas d'autres parti que de se jeter à la mer. Bien que plusieurs années eussent alors passé sur cet événement, on le racontait encore devant Monvel comme on redira longtemps l'histoire de l'intéressante Nina. La première fois qu'on parla de cette fin si triste devant Monvel, il se trouva mal. Il songeait peut-être aussi à celle qu'il avait abandonnée!

D'autres fois, cette cour, si facile à accueillir chaque mouvement du dix-huitième siècle, fatiguée de vers tirés au cordeau didactique des Dorat, des Saint-Lambert, s'éprenait subitement, sur un simple caprice du roi, des folies philosophiques qui avaient cours, et dont Paris s'amusait. Si nous possédions encore Cagliostro, la Suède avait eu Swedenborg[20]; si Cagliostro avait causé avec Jésus-Christ, Swedenborg avait eu des entretiens plus réels avec Charles XII. Gustave III avait-il lu son traité célèbre De Cœlo et Inferno; croyait-il à ses visions débitées de bonne foi; voyait-il enfin dans ce vieillard un imposteur et un philosophe? C'est ce qu'un récit qui trouvera bientôt sa place ici éclaircira pour les curieux qui peuvent nous lire. Swedenborg était mort à quatre-vingt-cinq ans, ce qui est assez l'âge des patriarches; il laissait une secte à laquelle se rattachaient déjà les prédicateurs du magnétisme. Ses partisans jouissaient en Suède d'une parfaite tolérance; leur nombre s'élevait à deux mille. En 1787, le prince Charles de Hesse en était membre. L'amour du merveilleux avait rejailli sur sa doctrine; c'est ce qui encourageait sans doute les courtisans à s'occuper encore de lui après sa mort, malgré leur frivolité. La maison de cet assesseur au collége des mines était située à Stockholm, faubourg du nord (Norrmalm); son appartement, véritable laboratoire où brûlait le fourneau entouré du creuset classique, se vit conservé religieusement même après sa mort. Là, Swedenborg méditait sur ce problème immense, insoluble; là, comme Prométhée, il espérait dérober à la nature le plus grand, le plus intime de ses secrets! Il avait été soldat; il avait vu Charles XII dans ses jeunes et belles années; il se souvenait de cette parole fière et martiale, de ce soleil qui avait brillé, resplendi sur les glaces de la Norwége! Il avait vu l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie; il avait été anobli par la reine Ulrique-Éléonore. Cagliostro écrivait à peine la langue du pays où il se proposait de faire des dupes; Swedenborg parlait purement et savamment tous les idiomes; aucune science, aucun progrès, de quelque pays qu'il fût, ne lui était étranger. Toutes les académies se le disputaient; il pouvait mourir avec la réputation d'un savant: il préféra le rôle difficile de théosophe. Au lieu d'imposer silence aux admirateurs de sa science mystique, sa mort ne fit que les exalter; il était mort à Londres, sur le même sol où passa Cromwell, mort en regrettant sans doute de ne pas mourir sur la terre de Charles XII et des Wasa! Quand il sortit de Stockholm, à bord d'un vaisseau anglais, le soleil se levait, dit-on, au-dessus de la montagne de Moïse; Swedenborg put croire qu'un nouveau règne, un nouveau sauveur se levait aussi pour la Suède: Gustave III fut couronné roi trois mois après la mort du docteur illuminé. Cagliostro menait à Paris la vie d'un charlatan enrichi et fastueux; celle de Swedenborg fut simple, exemplaire; sa maison, sa table, son intérieur étaient modestes. Monvel fut admis à voir, à toucher de ses deux mains le fauteuil de cuir du philosophe; cela valait bien la promenade de dévotion traditionnelle que fait à Ferney le moindre insulaire.

«La pièce où ce grand homme se tenait ordinairement, écrit dans une autre lettre Monvel à M. de Sauvigny, est encore tapissée de peintures allégoriques et mystiques; j'y ai vu la lampe à trois becs qui l'éclairait; des échantillons de divers métaux, des plantes, des curiosités du règne naturel, des feuilles de métal qui semblent n'attendre que la fusion. Le comte de Fersen, qui l'a beaucoup pratiqué, m'accompagnait dans cette visite; il m'expliquait tout, et je me croyais dans le cabinet d'un alchimiste qu'on eût brûlé aux temps premiers de la magie… Sa maison était machinée, à ce qu'on m'assure, comme les planches d'un théâtre; pour moi, j'y tremblais à chaque instant, croyant mettre le pied sur quelque trappe. Tous les personnages des vieilles tapisseries de ce local me semblaient autant de spectres, à commencer par la reine Louise-Ulrique, dont le portrait figurait au-dessus de la cheminée. J'ai vu également un cadre où il est représenté dans l'habit de membre équestre de la noblesse…

«Ce n'était pas là un esprit superficiel, croyez-le; c'était un sage, ami de l'humanité!

* * * * *

«Que l'on compare cet homme, ajoute-t-il autre part, avec le comte de Saint-Germain, ce sera lui faire injure! J'ai vu Cagliostro avec sa tunique blanche, ses colombes et ses carafes, paisiblement assis entre un jambon et une bouteille de vin coloré: le dieu, tout dieu qu'il était, mangeait comme un ogre. Il se disait bien obligé depuis onze cents ans, comme Saint-Germain, d'assister régulièrement au lever du soleil; mais tout son appareil ne constituait que des jongleries d'artificier avec des pots à feu de Bengale.»

Le but d'Emmanuel Swedenborg devait frapper autrement les esprits; ses convictions étaient profondes. Rêveur assidu, il promenait ses méditations près du lac Méler et de ses îles, sur le port rempli de vaisseaux, sur les hauteurs boisées de la montagne de Moïse. La terre des anciens scaldes avait tressailli en se voyant tout d'un coup repeuplée par lui d'apparitions étranges, de légendes audacieuses. En ne tenant même aucun compte de ses doctrines, Swedenborg fut le seul poète hors ligne de cette époque trop amie de l'esprit de France pour ne pas le copier. Les étudiants, les adeptes qui l'environnaient comme Faust aux clartés sereines de la lune, purent lire souvent d'étranges présages au ciel; le génie de la contemplation fait des miracles. Quelle fut l'âme confidente des secrets d'un pareil homme, quel abri s'était-il choisi pour les jours de l'orage? Le baron de Sylwerheim, nous dit M. le vicomte de Beaumont-Vassy dans un livre qui lui fait honneur[21], a laissé dans des papiers trouvés à sa mort un portrait de la femme aimée par Swedenborg:

«Elle n'était, dit-il, ni fort jeune, ni fort belle, mais elle possédait au plus haut degré le charme féminin: une taille élancée, une physionomie souffrante. Elle sentait vivement, avait un esprit simple et était la confidente de tous les secrets de Swedenborg.»

Les intimes du roi aimaient souvent à parler de ce grand révélateur du monde invisible: il faut, à certaines heures, des sujets de conversation tout créés; Marmontel les appelait des bons amis qui ne manquent jamais au besoin.

Or, ce soir-là, comme on venait de parler, dans le cercle du roi, de Swedenborg le grand docteur, on continua à ne s'occuper que de choses merveilleuses.

M. de Norberg, neveu d'un vieux capitaine qui avait fait la guerre avec Charles XII, croyait beaucoup aux illuminés, aux rose-croix, partant à Cagliostro et à ses adeptes. Il interrogea Monvel sur cet homme merveilleux; la lettre du comte de Mirabeau[22] venait de paraître; elle avait fait sensation. Cet autre professeur des sciences occultes, ce grand Albert des salons, ce comte de Fienix si diversement jugé, défraya la conversation au point qu'on ne fit guère attention à l'horloge du salon royal qui déjà sonnait minuit.

Minuit! ce nombre fatidique qui appelle les visions des fantômes; minuit! l'heure sacramentelle des amants, des romanciers et des voleurs! Le roi semblait absorbé, il n'écoutait guère qu'avec distraction et embarras.

—J'ai toujours cru aux choses surnaturelles, disait M. de Norberg. Me trouvant en 1791 à Berlin, j'y fus témoin des miracles d'un certain homme qu'on appelait le Docteur de la Lune. C'était un fabricant de bas de laine nommé Weisleder, qui guérissait toutes sortes de maux ostensibles en les présentant aux rayons de la lune, et en murmurant des prières. L'influence de cet astre me paraissait au moins douteuse; cependant ce nouveau docteur était si couru, que pendant les trois jours de la nouvelle lune de chaque mois (c'était à ce temps qu'il bornait ses prodiges), il recevait à peu près mille personnes par jour, depuis quatre heures après midi jusqu'à minuit. Les hommes et les femmes du premier rang ne dédaignaient pas de se trouver dans ces assemblées. Weisleder n'acceptait pas d'argent, mais sa femme, qui possédait son secret, et qui, à l'exemple de Serafina Feliciani (la femme de Cagliostro), guérissait les dames, n'en refusait pas; même à la fin on ne pouvait pénétrer chez le docteur qu'avec un billet contenant au moins deux gros (environ six sous de France).

—Voilà qui est merveilleusement imaginé, reprit Kellgren d'un air narquois; mais ce que vous ignorez peut-être, monsieur de Norberg, c'est que le collége supérieur de médecine de Berlin chargea le docteur de cette ville, M. Pyl, médecin très estimé, de faire des recherches sur les personnes qui prétendaient avoir été guéries par la lune. Le résultat fut que la plupart des gens qui avaient confié leurs fractures au docteur étaient mortes des suites de leur crédulité, et pour avoir négligé leur mal; ceux que M. Pyl trouva bien portants n'avaient jamais eu de vrais maux, et leur imagination seule avait été guérie. La police de Berlin eut la sagesse de ne rien faire pour empêcher les succès et les essais du Docteur de la Lune. Elle plaça seulement des sentinelles à la porte de sa maison, pour prévenir le désordre. Cette tolérance fit plus contre Weisleder que toutes les rigueurs possibles: on l'oublia.

—Et c'était prudemment vu, reprit Gustave; mais ne vous advint-il pas, à vous-même, Kellgren, quelque chose d'étrange avec ce docteur?

—Sans doute, et je crois avoir conté déjà une fois à Sa Majesté…

—Redites-moi cette histoire; elle a peut-être quelque analogie avec le rêve qui me préoccupe.

Chacun regarda Gustave d'un air étonné; Monvel surtout, qui était, on l'a pu voir, superstitieux à ses heures.

—Contez-nous d'abord votre histoire, mon cher, dit le roi à Kellgren.

—J'obéis à Votre Majesté, reprit celui-ci; je ne passe guère pour être ami des choses surnaturelles: Bellmann, qui m'écoute, peut l'attester; mais ce qui m'arriva à Berlin avec ce Weisleder surpasse toute croyance.

—Voyons cela, reprirent curieusement les familiers du cercle du roi.

—J'ai toujours été d'une constitution très faible, reprit Kellgren[23], et par cette raison je me suis toujours montré assez accessible aux médecins. L'existence, on l'a dit, est une pendule qu'ils avancent souvent, ne pouvant plus la retarder; malgré cet aphorisme dirigé contre Esculape, j'eus recours plus d'une fois à ses prescriptions. Je souffrais beaucoup d'une ancienne chute de cheval que je fis au retour de l'université d'Abo; on me persuada, comme je devais passer par Berlin, d'avoir recours à Weisleder. Je lui fus présenté à la nouvelle lune, en compagnie d'une foule de personnes. Le Docteur de la Lune murmura sur mon genou malade quelques paroles insignifiantes; j'étais resté le dernier avec Rosenstein, qui ne se gênait guère pour rire de Weisleder à deux pas de lui. Nous nous trouvions sur une plate-forme où tombaient alors d'aplomb les rayons de la lune. Tout d'un coup je vois Rosenstein fuir avec vitesse; un serpent énorme, sorti de la crevasse de cette tour en ruines, le poursuivait.

—Ne craignez rien, reprit tranquillement Weisleder, ce serpent est mon ami… À ce titre seulement, il a dû poursuivre cet incrédule visiteur qui vous accompagne.

Et, tirant de sa poche un petit sifflet d'ivoire, il modula bientôt sur lui un air bizarre, qui fit rebrousser chemin au reptile. Le serpent, sur un geste du docteur, se réfugia dans les pierres à demi croulées de la plate-forme; Weisleder apporta à l'entrée du trou un amas de briques, et nous pûmes causer plus tranquillement.

J'étais irrité de cette jonglerie, d'autant plus que j'entendais retentir encore dans la cour de ce manoir délabré le pas du pauvre Rosenstein.

Arrivé de la veille à Berlin, il me paraissait impossible que Weisleder pût savoir mon nom; il m'en régala pourtant tout au long, en me demandant des nouvelles de Sa Majesté Gustave III.

—Monsieur le secrétaire du roi, ajouta-t-il en me quittant, Dieu veuille que la Suède aille un jour aussi bien que votre jambe ira dans peu!

Et, comme je le regardais attentivement, il ajouta:

—Vous mourrez, monsieur Kellgren, trois ans avant Sa Majesté le roi
Gustave!

—Si l'on mesure l'étendue des jours réservés au roi sur son génie et sur ses bienfaits, répondis-je, je ne me plains pas, docteur: je vivrai longtemps!

Là-dessus je le quittai.

Malgré le trait courtisanesque lancé par Kellgren comme correctif à la fin de cette histoire, Gustave III était devenu soucieux, au point que chacun le remarqua. Ce qu'il y a de non moins étrange, c'est qu'à peu de chose près la prédiction de Weisleder reçut plus tard sa confirmation.

Sans tirer aucune induction de cette anecdote, celle qui suit, et qui fut contée à Monvel lui-même, qui se plaisait souvent à la répéter, prouverait que Gustave reçut, quelque temps avant sa mort, un avertissement non moins lugubre et aussi vrai.

L'armurier du palais était venu un matin, selon Monvel, trouver Gustave III dans son cabinet, au moment où le roi se faisait lire une tragédie par son lecteur ordinaire. Il lui avait apporté différentes armes; il allait sortir, quand le roi crut voir une boîte à pistolets sous son bras.

Gustave III demanda à qui l'armurier portait ces armes.

—À un gentilhomme suédois, enseigne des gardes de Sa Majesté, répondit l'armurier; son nom est Ankarstroem.

Le roi ouvrit sa boîte et toucha les pistolets.

—Mauvaises armes, reprit-il, canon trop court, gâchette rude. Et qui les a fabriquées?

L'armurier lut un nom allemand sur le canon.

Six jours avant ceci, un enseigne des gardes s'était tué volontairement. Gustave savait Ankarstroem d'un caractère ardent et presque sauvage, il manifesta quelque crainte au sujet de l'emploi qu'il pourrait faire de ces armes.

—Sire, c'est un cadeau, reprit l'armurier, un cadeau que votre enseigne fait à un de ses amis qui est à Gefle.

Le roi n'en demanda pas davantage, l'armurier sortit.

* * * * *

À quelque temps de là, le roi fit venir Monvel pour le consulter sur des vers français qu'il venait de faire. Monvel trouva Gustave III singulièrement pâle; il se contenta de répondre à son lecteur qui lui demandait des nouvelles de sa nuit:

—Ma nuit a été mauvaise.

Monvel n'osa demander le pourquoi; il examina les vers de Sa Majesté, le roi n'apportait à ses remarques qu'une attention distraite.

—J'ennuie, je le crains, Votre Majesté, dit Monvel timidement. Les lois du sévère Boileau n'ont rien de fort effrayant; si du moins elles avaient le pouvoir de vous endormir!

—Dormir! reprit le roi d'un air accablé, dormir! oh! je le vois bien, désormais c'est impossible!

—Impossible!

—Écoutez, Monvel, dit Gustave en lui prenant affectueusement la main, écoutez une chose que nul n'entendra, excepté vous.

Monvel se rapprocha du roi avec une émotion involontaire; les lèvres de Gustave étaient agitées par un mouvement fébrile, sa main tremblait dans la main de son lecteur, et des éclairs sombres jaillissaient de sa prunelle.

—C'est lui! c'est lui! s'écria-t-il tout à coup en ayant l'air de suivre alors dans l'espace, quelque fantôme invisible.

—Qui? lui! demanda Monvel effrayé et ne trouvant autour de lui que le vide.

—Lui, Monvel, répéta Gustave; lui que j'ai vu déjà une fois pendant la diète de 1778[24] au pied de mon lit. Vous ne le voyez pas? Tenez! il a un pistolet, et il tient un masque!

Et le doigt de Gustave, étendu vers la tapisserie du cabinet, suivait l'étrange vision.

—Cet homme continua-t-il, en retombant accablé sur un siége que Monvel lui présenta, cet homme m'a parlé deux fois à travers ce masque de velours… Est-ce Éric Wasa[25], massacré par Christian? est-ce l'assassin inconnu de Charles XII? Dieu seul le sait; mais il m'a, cette nuit encore, répété les mêmes paroles:

«Roi Gustave, songe à ton salut éternel; nous sommes trois!»

Et là dessus, il s'est abîmé dans la muraille, au son d'une bruyante musique!…

* * * * *

On lit, dans Charles Nodier[26], au sujet de Pichegru:

«La destinée que lui avait prédite Eisenberg, en allant à la mort, ne s'est que trop réalisée…

«Je donne, pour ce qu'elle vaut, l'historiette suivante avec toutes ses inductions; mais je crois qu'on ne s'étonnera pas que je m'en sois souvenu une dizaine d'années après. Puisse-t-elle absoudre la mémoire de Napoléon du plus lâche et du plus odieux des assassinats!

«Je portais ordinairement, comme Pichegru, une cravate noire serrée au cou de très près, par opposition aux merveilleux de la ville qui avaient adopté à l'envi, d'une manière toute courtisanesque, la cravate volumineuse du proconsul; et comme j'avais aussi un penchant naturel à la flatterie, car j'ai toujours volontiers flatté ceux que j'aime, je m'étais étudié à l'attacher comme lui d'un seul nœud sur la droite, méthode peu coquette, à la vérité, et que je conserve aujourd'hui sans la moindre prétention.

«Une nuit, comme je dormais péniblement, et tourmenté sans doute par quelque fâcheux cauchemar, je sentis tout d'un coup une main se glisser dans ce nœud, en relâcher le lien et relever ma tête qui s'était appuyée sur le plancher dans l'agitation de mon sommeil. J'étais éveillé. «C'est vous, général? m'écriai-je; avez-vous besoin de moi?—Non, répondit Pichegru, c'est toi qui avais besoin de moi. Tu souffrais et tu te plaignais, je n'ai pas eu de peine à en connaître le motif. Quand on porte comme nous une cravate serrée, il faut avoir soin de lui donner du jeu avant de s'endormir; je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli de cette précaution peut être suivi d'apoplexie et de mort subite.

«Je pressai sa noble main sur mes lèvres et je me rendormis.»

Ces quelques lignes donnent assez créance à cette singulière vision de Gustave III, dont Monvel ne crut devoir raconter les détails au foyer même de la Montansier qu'au moment où il apprit la mort de ce prince.

* * * * *

Le vaisseau qui rapportait en 1788 Monvel en France ramenait aussi sa nouvelle famille, sa femme avec ses parents, et les deux enfants qu'il avait eus en Suède.

Le fils de Monvel (Théodore) fut tué au siége de Sarragosse, et mademoiselle Joséphine Monvel, sa fille, devint en France l'épouse d'un médecin.

Cette personne charmante, pour laquelle Hippolyte Mars, dès l'âge de dix ans, se prit d'une tendre amitié, partagea jusqu'à sa mort l'intimité de la célèbre actrice.

Monvel avait été anobli en Suède par Gustave III.

En serrant la main de son lecteur bien-aimé, le roi de Suède ne pouvait guère prévoir l'horrible fin qui lui était réservée à lui-même quatre ans après! Il venait de retourner dans sa capitale après s'être transporté à Gothenbourg; sa rentrée dans ses États s'était vue marquée par des fêtes. Stockholm entière fut illuminée, plusieurs bourgeois s'attelèrent d'eux-mêmes à la voiture du monarque. Les odes de ses poètes favoris, l'élan du peuple, et surtout la conscience de ses bienfaits, tout devait rassurer Gustave III, tout lui présageait une longue durée de règne.

Mais s'il ne faut qu'une nuit pour dresser un échafaud, il n'en faut qu'une aussi pour élever le parquet d'une salle de bal; c'était le tumulte d'une fête qui devait couvrir le bruit du pistolet d'Ankarstroem!