La Voie Douloureuse
Pourquoi mon amour trop grand s’il ne doit être qu’un instrument de ruine ? Pourquoi ma volonté si elle est vaine ?
Un matin, Fafann la brodeuse arriva à la leçon avec une jupe de cheviotte rouge, une chemisette rose et ses gros pieds chaussés de souliers jaunes.
Elle avoua avoir tenté de mettre un corset ; mais étouffée, elle avait rendu son buste à sa liberté coutumière.
— Vois, dit-elle, à Mâlema, j’ai gardé l’argent que tu me donnes pour m’acheter ces choses. Je ne m’appelle plus Fafann, mais Fifine. Je resterai toujours ainsi et j’épouserai un Roumi.
— Ta grand’mère approuve Fifine ?
— Elle est un peu aveugle, tu sais bien. Elle n’a pas vu que j’avais quitté ma gandourah. Quand elle le saura, elle criera. Cela m’est égal. Je n’ai pas d’autre famille.
Puis, ce fut le tour de Helhala qui apparut en robe de batiste, un foulard éclatant noué à la créole sur ses cheveux fous. Ce que voyant, les parents de Helhala la marièrent huit jours après.
— Certes, je ne serai pas ainsi pour mes enfants, jura l’écureuil à la Mâlema. Ils seront libres comme des petits Français.
— C’est le commencement, songeait Noura joyeuse.
De nouveaux visages peuplèrent la salle d’étude et mirent à mal la patience de la sous-maîtresse. Parmi, il y eut Aïcha, l’enfant blessée rencontrée au temps des olives. Des remèdes bédouins l’avaient guérie autant qu’il se pouvait. Elle se refusait à lire et vouait son intelligence à la couture ou à saisir les causeries de la Mâlema. Il y eut Beïa, une gamine qui parlait déjà français pour avoir vendu des figues de Barbarie aux portes du marché et bataillé avec les petits porteurs kabyles. Elle était pleine de zèle ; mais dès que la Mâlema sortait, dès que se détournait l’oreille attentive de Mademoiselle Sarah, elle contait à ses compagnes des aventures d’amour.
Il y eut aussi Zleïra à la ronde figure, aux yeux dormants et câlins, aux tendresses profuses ou aux suprêmes indifférences. Sa famille était acquise à Noura. D’origine turque, elle était plus franchement expansive et susceptible d’adapter à sa manière de vivre les choses utiles ou agréables empruntées à un autre peuple. Chez elle, les femmes ne se dérobaient pas aux visiteurs avec la sévérité des autres musulmanes. Comme chez les Arabes, les hommes, maris, fils et parents se mêlaient volontiers aux bavardages du cercle féminin, mais n’affectaient pas de se retirer à l’arrivée d’une personne étrangère.
La famille de Richa, la première petite mariée n’avait pas cette tolérance. Noura avait dû cesser ses visites à son élève devant la froideur des gardiennes et des parentes et en observant la contrainte de la « petite plume ». Celle-ci ne regrettait rien d’ailleurs étant fort aimée de son mari et adulée par sa belle-mère. Elle n’utilisait rien de ce qu’elle avait appris, excepté les réminiscences du bon La Fontaine, qu’elle répétait à satiété sans que son auditoire témoignât la moindre lassitude.
Les jours coulaient lentement. Lentement Noura essayait d’élever le sens et la forme de ses leçons, de leur donner un tour plus exclusivement européen. Elle hésitait devant l’étonnement ou la subite obscurité des cerveaux ; puis tentait de passer outre pour faire franchir à ses enfants une sorte de frontière franco-arabe au-delà de laquelle elles semblaient ne pouvoir aller. Mais sans cesse elle était obligée de revenir en arrière pour recommencer l’élan qui échouait. Et elle s’obstinait, croyant que Mouni du moins avait franchi cette frontière et que les autres suivraient.
Lella Fatime se préparait à un nouveau séjour dans les Grandes Tentes. Le jeûne sacré du Rahmadan, — qu’elle avait accompli rituellement avec Mouni, — et la faiblesse qui en résultait lui avaient fait retarder son départ. Elle parlait d’emmener sa sœur ; mais celle-ci s’y refusait énergiquement.
— C’est assez d’avoir supporté le carême pour lui plaire, disait la petite à Noura. Je ne veux pas retourner là-bas. Mon père Bou-Halim pourrait me garder ou me donner à un sauvage de ses amis.
Quant à Lella Fatime, elle aimait partager sa vie entre sa nièce et sa tribu, la France et l’Islam intact. Elle jouissait profondément dans l’atmosphère ancestrale ; mais il ne lui déplaisait pas de prouver qu’elle savait vivre comme une civilisée.
Claude Hervis restait le commensal irrégulier de la maison. Il avait élu domicile hors la ville, dans une maisonnette de khammès[27] près des champs d’iris et des oliviers.
[27] Cultivateurs.
Dans cet isolement il travaillait peu, dissertait avec quelques porteurs de bernous et savourait sa chère indolence. D’esprit très oriental, avec une infinie patience, il attendait l’heure où, vaincue par l’œuvre impossible ou par l’amour, Noura dirait oui. Jusque-là, il ne permettrait plus à un mot ni à un geste de troubler la grave amitié.
Sa présence était précieuse à Noura ; elle surexcitait son courage pour la lutte. L’incessante contradiction de l’artiste alimentait l’obstination de la jeune fille et le duel les intéressait tous deux. Il leur était arrivé de s’arrêter ensemble au seuil d’un café maure où un lecteur laissait sa voix égale engourdir les auditeurs.
— Islam, vieil homme heureux ! s’écriait Claude. Oh ! bien heureux vraiment puisque en ce siècle il peut encore goûter une satisfaction profonde en écoutant la plus simple histoire. Oh ! le noble vieillard qui sommeille merveilleusement dans l’esprit d’autrefois ! Avons-nous le droit de le réveiller ? Ce n’est point ce réveil qu’attend son rêve. Et toutes nos générosités s’acharnent contre ce vieillard en proclamant que c’est pour son bien.
— Ah ! fit Noura, vous n’êtes pas, vous, parmi les généreux. Je vous préfère le Mahdi, cet autre prêcheur de croisade, qui veut qu’on cesse de regarder l’indigène comme une statue ou une bête. — « Qu’on le considère comme doué de l’ensemble des facultés humaines, dit-il. L’avoir traité autrement a tant retardé le contact utile de deux races en présence. » — J’ajoute : — « Bénis soient les arabophiles que guident non la sensiblerie ou un sentiment d’originale esthétique, — si ceci vous atteint un peu, pardonnez-moi, — mais la vraie sensibilité et la conscience du besoin d’égalité des hommes devant la vie.
— Ces arabophiles et vous, Noura, vous travaillez à une illusion. Vous faites des bulles de savon qui gonflent, paraissent vouloir monter dans les airs et éclatent sans qu’il en reste rien.
— Et cela vous réjouit, homme grave ?
— Cela m’amuse, tant que ce sont des jeux d’enfants. Quand vous voulez changer le jeu en œuvre d’homme, je proteste, sans m’effrayer, car si vous obtenez une victoire, ce n’est qu’une pauvre exception. Une désertion ne prouve pas l’indiscipline d’une armée. Un révolutionnaire n’incarne pas l’esprit d’une république.
Mellouk, le Constantinois, un chanteur et joueur de djouak[28] remplaçait le lecteur dans le café maure. Toute l’âme bédouine passionnée et mélancolique, sauvage et tendre, fantasque et violente, gémissait, criait et roucoulait dans le roseau. Le son s’élevait comme l’appel strident d’un oiseau du désert. Il descendait avec la douceur langoureuse d’une paupière qui se ferme sur des yeux d’amour.
[28] Courte flûte de roseau.
Et Mellouk chantait la ballade populaire de Salah-bey.
Les Arabes ont dit :
— « Nous ne donnerons ni Salah ni sa fortune,
« Dussions-nous être mis à mort ou tomber mortellement frappés.
« Haïhat ! (malheur !) Nous ne donnerons jamais la vie de Salah,
« Le bey préféré des beys. »
Les Arabes ont dit :
— « Avec de l’or nous rachèterons sa vie !
« Ce coup inévitable vient du destin du ciel.
« Et son cœur ignorait la trame ourdie contre lui.
« Allez chez lui, ô messagers ! »
La longue complainte se déroulait au battement cadencé des mains.
Il fut entouré par le peuple.
Haha ! Le seigneur des cavaliers n’était plus le même.
Il partit pour Alger où les beys changent.
Allez chez lui, ô messagers !
Salah a dit :
— « J’allais payer l’impôt et mes larmes coulaient
« Et mon cœur était dans l’ignorance.
« Ils me trahissent après m’avoir accordé l’aman[29] ;
« Mon linceul était préparé.
[29] Pardon.
« O Hammonda, fils chéri,
« Veille sur ceux que j’abandonne.
« Ne me blâmez pas, ô mes seigneurs !
« Telle est la volonté de Baba-Sar (le chef turc). »
Quand la ville a été cernée,
Salah s’est enfui tête nue à El Guerrah
Mais le Chaouch[30] l’a arrêté ; il a lié ses mains,
Il a mis le foulard à son cou pour l’étrangler…
[30] Sorte de sbire en la circonstance.
Salah a dit :
— « Laissez-moi voir mes enfants
« Et je ne fuirai plus.
« Ne vous épouvantez pas, ô fruit de mes entrailles !
« Tel est le dessein de Dieu le Clément. »
Ils pénétrèrent dans son palais,
Comme des voleurs maudits.
Ils le dépouillèrent de ses biens,
L’or, les perles fines, les nègres et les négresses.
Salah a dit :
— « Si j’avais su ce qui devait être
« Je n’aurais point habité la ville ;
« J’aurais donné une tente à mes enfants
« Et vécu avec les nomades aux longs troupeaux ! »
Il y eut des larmes dans beaucoup de regards vagues qui semblaient incompréhensifs et que la fumée du café, brûlant dans les petites tasses, embuait. La voix du chanteur s’altéra ; sa figure fut pathétique.
Que n’a pas fait la mère affligée !
Combien de fois ont retenti ses lamentations !
Et combien de fois elle a répandu ses larmes,
Près des tombeaux,
A cause de son fils, seigneur des cavaliers.
On m’a dit :
— « Salah est mort. »
Faites-moi voir son tombeau, ô mes seigneurs !
Pour le bénir et qu’il puisse reposer en paix.
Quel est celui qui le remplace ?
Nous n’aurons plus de seigneur comme lui !…
— Nous n’aurons plus de seigneur comme lui, répétait Claude Hervis. La hache de Charles Martel commença à les tuer dans les champs de France ; Noura Le Gall les achève sous le ciel africain. Je vous ai déjà dit que vous mériteriez un châtiment.
— Nous allons au pèlerinage de Lella Mora avec Sisann et Oureïda bent Derdour, dit Aziza Dherif. Donne-nous Mouni.
Mouni se plaignait d’une fièvre qui meurtrissait ses yeux et Noura retenue au logis permettait la promenade.
Un landau emmenait les jeunes filles et leur mentor vers la colline qu’avait sanctifiée Lella Mora la sainte.
Le mal de Mouni s’évaporait au premier souffle de vent, hors de la ville. Elle écartait la ferachïa qu’elle portait pour être semblable à ses compagnes et, la voyant drapée de ses plus fines mousselines, Sisann s’écriait :
— On dirait que tu vas chez un amoureux.
Les yeux étincelants de Mouni heurtaient les prunelles mélancoliques d’Oureïda et le noir regard malicieux de Sisann. Le petit genêt saharien songeait aux prunelles bleues d’un homme qui, pour elle, incarne l’idéal étant à la fois près de sa pensée franque et près de son cœur musulman ; il songeait à Claude Hervis. A un détour de la route on distinguait la maisonnette du sculpteur entre les oliviers.
Sur la colline consacrée où plusieurs femmes étaient déjà réunies, Aziza Dherif et sa fille allumèrent des cierges et commencèrent les prières.
Mouni serra étroitement son voile et sa ferachïa. Oureïda fermait les yeux, indifférente et pâle. Les autres s’absorbaient dans des bavardages ou des prosternations. Mouni s’écarta doucement, franchit un talus et se mit à courir…
Sous les oliviers, Claude Hervis fumait, mêlant à son rêve tranquille l’espoir de voir une âme virile et enthousiaste défaillir, glisser vers la sienne, une belle tête énergique s’appuyer sur son épaule et y demeurer longtemps.
Il avait été profondément conquis par la perfection physique de Noura. La volonté têtue de cette vaillante séduisit le contemplatif, ennemi de l’effort, et l’orgueil masculin trouvait son compte à prévoir qu’un jour cette volonté deviendrait une amoureuse soumission…
Les chiens des gourbis hargnent brusquement, mais sans la colère par quoi ils dénoncent un Européen… L’artiste ne prend pas garde à cette blancheur, une femme, cachée aux plis de la ferachïa…
Sous les oliviers où Claude rêve, la blancheur s’arrête, un voile se lève, Claude voit Mouni. Le visage doré est ardent comme si au lieu de sang une flamme courait sous l’épiderme. Les yeux ruissellent de clarté chaude.
— Que veut dire cela, petite fille ?
— La petite fille est grande.
— La petite fille est grande, mais s’est-elle échappée que je la voie seule ? Et Noura ?
— Elle n’est pas venue.
Mouni détache le voile qui glisse sur son front. Ses longues paupières se baissent sur l’éblouissement de ses prunelles.
— Je me suis échappée, oui, pendant qu’Aziza Dherif et sa fille brûlent des cierges là-haut. Je savais que tu devais être ici, ô frère de ma vie !
Elle parle en arabe avec sa voix passionnée.
La figure du sculpteur est sévère.
— Il faut rejoindre celles qui vous ont amenée, Mouni.
Il ne la tutoie plus et il a envie de la secouer et de la punir comme une enfant désobéissante.
Les longues paupières et les fines narines frémissent. Un murmure chante sur les lèvres :
Vraiment je mourrai et cela n’est rien
Près de l’amour dont ma poitrine est lourde,
Et dont mon cœur est haletant.
Vraiment je mourrai et cela n’est rien.
Connaissez-vous, ô ceux qui passent,
L’amour et la bouche que je veux !…
Et voici Mouni aux pieds de Claude, comme une petite chose blanche, vivante et dangereuse.
— Relève-toi, Mouni, enfant du démon, ô medjnouna ![31]
[31] Possédée des esprits.
Il se fait gravement paternel.
— Vous avez eu la fièvre et le vertige et cela n’est rien ; cela passera avec le soleil d’aujourd’hui. Allez-vous-en vite, petite fille. Aziza Dherif vous cherche et Noura serait inquiète si vous rentriez tard.
Mouni disparaît aux plis de sa ferachïa et s’éloigne, rapide, sans confusion ni rancune, confiante en ce qui doit « être écrit » et s’accomplira suivant le désir de son cœur et la volonté de Dieu.
Et le lendemain étant un vendredi, le jour de la visite des femmes au cimetière :
— O Noura, dit Mouni, laisse-moi aller avec elles.
— Je t’accompagnerai.
— Comme il te plaira.
Sur la pente de la colline qui confine à l’écume des vagues, le cimetière.
La songerie habite le jardin clos de la mort musulmane ; une songerie sans tristesse, plutôt une indéfinissable douceur mauve, presque une joie tranquille. De cet Islam en cendre une sérénité émane.
Là, le visage hypocrite de la mer trop bleue, l’impatience et la rage des houles. Ici, le beau repos de la terre, la vie muette et éloquente des plantes, le luxuriant accueil des treilles et des figuiers. Dans l’herbe il y a de rouges sourires et des regards dorés de fleurs sauvages près des petites têtes frisées des chardons ; tout un épanouissement né du retour de la chair à la poussière…
Oh ! l’angoisse des nécropoles chrétiennes avec leurs perles de clinquant, leurs amoncellements de pierres disparates sous le deuil des cyprès nombreux rigidement alignés, le luxe absurde et pitoyable des caveaux aux pharisiennes chapelles, près des croix effritées sur la fosse commune !
Dans le jardin d’Allah, c’est la rassurante égalité des tombes pareilles, figées dans la forme rituelle et les trois couleurs uniques ; blanc de marbre, azur de faïence, vert de badigeon. A peine, par la dimension des barrières réunissant plusieurs tombeaux d’une même famille, à peine peut-on conclure que tels morts furent plus riches que d’autres.
Et qui consolera mieux l’impuissance humaine que cette similitude des derniers logis parmi les herbes et les feuilles, dans l’enveloppement de la terre en fleur !
Une vivante lumière flambe sur les marjolaines fleuries au milieu des cippes et sur les coupes creusées à même le marbre ou figurées par une petite tasse enluminée prise dans le mortier. Et, peintes ou burinées aussi bien sur les sépultures féminines que sous le turban révélant le tombeau des hommes, ce sont des paroles de foi !
Louange à Dieu !
Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux.
Il n’y a de Dieu que Dieu !
Cela remplace le lugubre « hic jacet ».
Les vieux traducteurs ou copistes musulmans terminent ainsi leurs manuscrits : « … écrit pour l’oubli des temps par le serviteur de son Dieu, un tel… etc… » — Les noms des morts et les formules de foi sont « écrits pour l’oubli des temps. »
Les musulmanes processionnelles ou isolées en leurs mystérieux haïks blancs ou leurs draperies bleues erraient entre les cippes, s’asseyaient familièrement sur les marbres. Elles s’entretenaient des défunts, sans amertume, et de toutes les choses de la vie, sans pudeur. Des enfants épluchaient des arachides en écoutant ce que disaient les femmes. Et celles qui marchaient lentement dans la nécropole aux chemins herbeux évoquaient quelques théories d’antiques en Hellade, sorties du gynécée pour la visite aux tombeaux…
Mouni s’était tout à coup et si bien mêlée à la foule féminine que Noura ne la retrouvait plus ; car, ce jour-là encore elle avait mis ses voiles qui la confondaient avec les autres filles de sa race.
Et Mouni est à genoux sur une tombe abandonnée où des herbes profuses frissonnent. Entre les herbes, elle creuse un trou et enterre sept petites pierres…
C’est un sortilège des tentes. Mouni a pris ces sept pierres en prononçant le nom d’un homme qu’elle croit ou sait amoureux. Les pierres, chauffées au feu et précipitées dans l’eau froide, doivent être ensevelies près des os d’un mort, pour que le sort s’accomplisse. Le cœur de l’homme nommé, désormais sera glacé pour l’objet de son amour…
Noura a retrouvé sa petite fille, qui, la sorcellerie terminée joue avec les herbes qu’elle redresse et sourit à Noura.
Zorah, une autre des petites brebis, à dix ans fut donnée à un homme de cinquante.
Elle revint une fois voir la Mâlema, car son vieux mari était momentanément amoureux de ses caprices. Elle conta comment elle avait trouvé une co-épouse dans le gourbi montagnard que l’époux, gardien d’un domaine, préférait à la maison française construite auprès. Trois enfants infirmes y végétaient et la mère se mourait le corps et le visage dévorés par un mal semblable à la lèpre. Un cousin de la malheureuse était venu, avait voulu l’emmener ; mais le maître s’y était opposé disant cyniquement :
— Qu’elle crève ici.
Zorah et la victime sanglotaient d’épouvante et d’horreur.
— Tu comprends, ô Mâlema, il est fort dans le mal et l’injustice, parce que cette femme n’a ni père, ni frères pour la défendre, parce que le Cadi est loin, et qu’elle ne peut marcher pour aller demander le divorce, et que notre seigneur la tuerait avant qu’elle arrive peut-être. Mais je ne veux pas devenir comme elle. Je suis une enfant ; mais les enfants ont le droit de se défendre et les femmes les aident. Il y a le poison, ô Noura, il y a le poison !…
Noura restait terrifiée par l’exaltation de Zorah la douce.
— Tu ne feras pas cela, petite.
Zorah riait du bout des dents et murmurait :
— Il est assez vieux ; les années de sa vie peuvent finir.
— Tu ne feras pas cela…
— Pourquoi, Mâlema ? Tes leçons disent qu’on ne doit pas être des esclaves malheureuses pour la durée des temps et que la justice sans mensonge, c’est le bonheur pour toutes. Si un malheur empêche la joie, il faut détruire ce malheur.
Et elle suivait son mari qui venait la chercher…
Peu après cette visite, Noura apprit que l’écureuil Helhala avait divorcé, puis abandonné la maison paternelle, pour se joindre à une troupe de cabotins du plus bas étage.
Elle eut un chagrin profond qu’elle ne put cacher à Claude Hervis. Elle lui en révélait les causes tandis qu’il l’accompagnait avec Mouni à un village indigène où l’une des élèves, Beïa, était malade.
Le sculpteur martela :
— La souffrance et l’exaltation des unes, la révolte et la chute des autres, voilà l’aboutissement de vos leçons ! En voulant déchirer le voile, vous faites des victimes et des dévoilées professionnelles !
Mais Noura répliquait serrant la main de Mouni, les yeux brillants de larmes refoulées :
— Je vaincrai la stabilité, l’hostilité et l’excès des choses. Je mesure la beauté et la bonté au dur labeur nécessaire pour les obtenir. Les nouvelles vies s’achètent au prix des douleurs et des risques mortels de la maternité. Je fais une œuvre de mère ; des esprits nouveaux doivent naître de moi. Quelques-uns ne seront pas selon la pure raison et le bonheur pour quoi je les enfante ; grâce et pitié sur eux ! Que leurs frères soient leur rédemption.
Elle ajouta vibrante, douloureuse et virile :
— Je sacrifie sur l’autel de la Vie pour la perfection des êtres. Je vois plus loin, plus haut que l’holocauste et les premiers oracles ; j’attends la dernière réponse des dieux !
Au village indigène, les cactus ont fait charmants les creux sentiers, charmants et sauvages, invisibles à ceux qui passent sur les routes.
Coutumiers de détours illogiques pour le seul amour du bizarre et de l’imprévu, les sentiers aux ombres bleues, aux rayons fauves ont des fins subites dans les verts veloutés de lumière et la sanguine des argiles mouillées.
Et soudain, les feuilles charnues s’écrasent ou hérissent davantage les dards de leur lourde palette contre une étrange maison chaude et flambante. C’est une symphonie en rouge : carmin des abricotiers défeuillés, tordus sur le toit, flamme rouge des vieilles tôles rongées de rouille qui se mêlent au bois, au chaume, à la terre, vermillon des tuiles et pourpre fanées des loques arabes.
Parfois dans la haie des cactus hostiles, s’offre la douceur blonde d’une claie de roseau. Quel sanctuaire dévolu à la famille ou aux divinités cache-t-elle ? Au-delà, ce doit être le secret de quelque paillette annamite ou d’un pauvre temple de la jungle tonkinoise.
Mais des bracelets tintent ; c’est l’argentin cliquetis du bruit féminin de l’Islam.
La frêle barrière tombe.
— Le salut sur vous, ô femmes.
— Et sur toi le salut et sur tes compagnons.
Elles sourient, à peine étonnées de l’invasion qui viole l’ambiance de la cour close de murailles bleues, de verdures chaudes au regard. Elles ne se refusent pas à l’accueil, étant des Berbères-Kabyles avant d’être des musulmanes.
— Quel est celui-là qui t’accompagne ? Ton mari, ton frère ou ton ami ? Et celle-ci n’est-elle point ta sœur ?
— Voici mon ami et ma sœur Mouni, répond Noura. Je suis la Mâlema ; je viens voir Beïa.
On soulève un rideau au seuil d’un étroit logis. Des nattes sur les carreaux lavés, un kanoun avec des braises, une minuscule fenêtre aveuglée de mousseline raide, un chromo accroché à l’envers, ses personnages coloriés posés contre un plafond, comme des mouches.
Sur un étroit matelas et sous une couverture rouge la fièvre brûle Beïa.
Dans la cour Claude Hervis attend que Noura et Mouni aient fini leurs souhaits de guérison à la malade. Des viandes déchiquetées sèchent sur des ficelles tendues. Des enfants simulent des fuites et des apparitions. Des femmes s’immobilisent en des attitudes qui perpétuent tout le rythme, l’harmonie et l’antique idéal des modeleurs de Tanagra.
Celle-ci au profil d’Egypte, est miraculeusement ruisselante de soleil. Claude ne voudrait pas la voir marcher et il l’adore d’être, en cet instant, une lumineuse statue dans l’éblouissement du jour.
Cette autre, sous la treille séculaire penche une amphore avec le geste de Rebecca ; et celle qui revient de la fontaine chante comme la Samaritaine.
Il y a encore une vieille dont les yeux se meurent, un masque où s’est gravé l’ironie du temps. Le sculpteur Nature s’est amusé de cette figure où, jadis, il se plut à parfaire de la beauté. Son pouce a creusé les joues, plissé les paupières, meurtri les lèvres. En tous sens, ses ongles ont griffé ce visage. Et, comme Noura et Mouni reparaissent, la grimace de la bouche lippue raille :
— Oh ! les jeunes, les jeunes aux yeux clairs, aux lèvres fraîches. Voilà comme vous serez, comme vous serez bientôt !…
Mais cela paraît devoir être aussi lointain que la fin de toute lumière. Est-ce que ce jour abondant, vigoureux, aura un soir ?… La belle jeunesse lui ressemble.
Si tentants sont les sentiers dans cette clarté que les trois amis veulent atteindre le faîte de l’éminence où se posa le village.
Ils passent devant une koubba. Des drapeaux ondulent au seuil, des étendards sacrés dont le satin alourdi de franges dorées est toujours frissonnant de baisers innombrables, les baisers de la ferveur reconnaissante et des vœux de l’amour. Au-dessus de la koubba, un caroubier brun aux feuilles dures et métalliques.
Ils vont à travers le village berbère et bédouin. Ils atteignent le sommet où croule un autre sanctuaire, pareil à la maison d’un vivant parmi les cactus, et qui est la demeure d’un mort. Autour, des fleurs et des rayons dansent, des fillettes qui sont les suivantes d’une sultane des djenoun, parées à cause de ce vendredi, un dimanche en Islam. Elles marchent sans chaussures, avec des petits pieds couleur d’orange mûre ou sur des socques tunisiennes hautes, périlleuses incrustées de nacre. Elles ont des voiles prestigieux, des diadèmes de légende. Dans leurs yeux toute l’Afrique ; dans leur sourire, toute la femme ; et, dans leurs gestes, l’Orient souple et câlin…
Le mort qui habite le sanctuaire effrité est un saint du pays Kabyle. L’artiste et Noura qui porte un pain arabe don de Beïa, pénètrent le poudreux refuge de sa poussière. Et voici que quelque chose de vivant se meut dans la pénombre… Une face sans yeux se tourne vers les intrus ; une main s’éclaire, tendue à l’aumône…
— Qui es-tu, revenant ?
— Je suis celui qui n’a rien, le résigné de l’ombre éternelle. Je voudrais manger.
— O mon frère, prends ce pain des jours de fête dont la blanche farine est parfumée d’anis et de coriandre. Sur toi la bonté du Clément.
— Et sur toi ! Il est le plus grand…
Ils sont revenus à la lumière, parmi des narcisses pleins d’abeilles et des lavandes sauvages. La mer est loin, unie au large du ciel. La ville est loin dans la plaine. Les montagnes sont proches, leurs courbes molles offertes comme une couche immense à l’immense repos de la contemplation.
Là-bas, plus bas, tout près, dans la ville, la montagne et les cactus, il y a tant de lassitudes et de souffrances… La douleur de Noura envahit ses yeux, filtre au travers des cils, s’évapore dans la lumière. Une exaltation la possède.
— Oublions ! s’écrie-t-elle. Nous n’avons plus d’esprit ni de cœur. Que nos yeux vivent seulement !
— Que nos yeux vivent, dit Claude Hervis, et notre âme ouverte à la calme, l’indifférente beauté des choses. Souhaitons de réaliser peu à peu le vœu du philosophe :
« Devenir dur lentement, lentement, comme une pierre précieuse et finalement demeurer là, tranquillement, pour la joie de l’éternité. »[32]
[32] Nietzsche.
Mais déjà, du profond de l’âme active de Noura, un reproche monte. Elle se redresse.
— Claude, n’entendez-vous pas la voix koranique qui vous est chère ?
N’avons nous pas dilaté ton cœur ?
A côté de la peine est le plaisir.
A côté de l’infortune est le bonheur.
Vers Dieu, élève un cœur enflammé !
Et voici mon offrande, voici mon cœur gonflé de la joie forte et du renouveau de la terre, ivre des vents qui courent libres, et lourd, précieusement des parfums de la montagne et de mon amour…
Est-ce le souvenir de la beauté de Noura au village des cactus ? Est-ce un incoercible désir de la revoir ? L’absence de la jeune fille se prolonge pour un secours ou un conseil à donner à quelque femme solliciteuse qui s’attarde au seuil ; le crépuscule est devenu la nuit et le sculpteur ne se décide pas à partir. Il attend. Il est penché sur la terrasse pleine de lune émouvante de charme et de pureté. Ses mains et sa tête sont plus brûlantes qu’au grand soleil de l’après-midi…
Son regard plonge dans des cours intérieures de maisons arabes, se complaît à des étoffes luisantes, à des draperies voilant de féminines formes et ses doigts s’incrustent violemment dans ses paumes, parce que dans une des cours, à la lueur légère d’un cierge, un jeune homme caresse une jeune femme en robe dorée…
Un parfum mêlé d’essence de rose et de genévrier dilate les narines de Claude Hervis…
Il se détourne à peine…
Mouni est près de lui, tout contre, les mains croisées sur sa gorge battante, le visage haut, extasié sous le clair de lune, paupières closes, lèvres entrouvertes…
Brusquement, Claude saisit la tête passionnée et sous ses lèvres écrase la bouche de Mouni…
Quelqu’un surgit sur la terrasse, quelqu’un dont ils sentent l’immédiate présence qui les dégrise…
Et tandis que Mouni disparaît avec un regard de volupté et de défi, Noura très droite dit seulement :
— Allez-vous-en, Claude Hervis.
La Bent Fraîchichi parlait :
— Le pied du « mehari » a rencontré le sol qui lui était mauvais. Et le pied du coureur de race s’est usé jusqu’à devenir tendre, impuissant à la marche. La chair et le sang n’étaient plus recouverts que par une peau mince et fragile ; le telhas[33] avait couché celui qui dévorait l’espace sans sources, pendant des jours. Et les gens disaient : « Il ne se relèvera plus. Les sables ne connaîtront plus sa course. » — Mais le maître a voulu guérir le mehari. Il a pris son poignard ; il perce le pied infirme, il le perce là où il est le plus sensible et le plus usé. Le sang coule. Puis, la peau se dessèche et durcit. Le mehari ne sent plus la meurtrissure des pierres. Il marche encore aux chemins du désert… — C’est l’histoire de ton cœur, ma fille. Laisse-le saigner.
[33] Usure du pied des dromadaires qui marchent en terrain dur. Le remède est l’incision de la plante du pied.
Noura écoutait l’allégorie. Elle pleurait des larmes intérieures à cause de Claude Hervis qui était parti, chassé, sans qu’elle eût voulu l’entendre.
— Je sais, je voyais, continuait la vieille barde. Il baisait Mouni. Cela ne l’empêche pas de t’aimer ; mais tu ne l’aimes plus à cause de ce baiser. Alors donne-lui Mouni pour le consoler de l’amour perdu en toi.
Mais Noura renvoyait la bavarde et repassait dans son cœur les mots que Mouni avait prononcés devant le reproche muet de l’attitude.
— Noura, que signifie ce geste inattendu de Claude Hervis. Penses-tu qu’il m’aime et qu’il veuille m’épouser ?
— Non, certes.
— Alors il est fou et je déteste cette folie qui t’a fait de la peine.
Et comme la Mâlema interrogeait avec un sanglot dans la gorge :
— Tu ne l’aimes pas, toi au moins ?
— Oh ! non, par ta tête et mon cou !
La petite se détournait et furtivement pressait la paume de sa main sur ses lèvres, frissonnant d’allégresse au souvenir du baiser reçu.
Des jours ayant passé, Noura parut se réveiller d’un lourd sommeil. Ses paupières se rouvrirent sur son regard énergique. Sa raison était victorieuse de son amour et de son ressentiment. Elle pardonnait à cet homme, — que rapetissait ce pardon, — l’homme qu’elle jugeait désormais devoir toujours succomber à la langueur, à la faiblesse, au caprice impulsif des Orientaux. Cette faiblesse et ce caprice constatés portaient une telle atteinte à l’affection que Noura la forte avait donnée à son ami, qu’elle ne souffrait presque pas de vouloir oublier cette affection. Claude ne pouvait plus lui apparaître comme le dominateur qu’elle avait cru pressentir ; elle ne souhaitait pas le revoir.
Son nom ne fut plus prononcé dans la maison. Une seule fois, Mouni demanda :
— Il y a longtemps que nous n’avons vu ce fou. Reviendra-t-il ?
Noura déchira calmement une lettre timbrée de Biskra et répondit :
— Le pays des sables le prend. J’accepte son au-revoir comme un adieu… Travaillons, chère.
Quand Mouni fut libre, elle courut chez Aziza Dherif.
Celle-ci se lamentait près du lit de l’un de ses fils, un bel éphèbe qui crachait du sang depuis des jours. Au-dessus de la couche miroitait l’image sainte commune aux logis de l’Islam, la monture du Prophète, l’ange à tête de femme, à longue chevelure, aux ailes d’aigle, au corps de lion et aux sabots de chèvre, qui galope vers les mosquées de Médine. La voix dolente du malade gémissait contre Sisann, lui reprochait l’inefficacité d’un remède qu’elle avait offert comme infaillible. Pour le faire elle avait convoqué ses amies. Ensemble selon les formules transmises, elles avaient préparé un baume précieux avec des œufs, du corail pilé et de l’encens que les femmes arabes mâchent comme du bétel. Et le baume appliqué, augmenté de pointes de feu ne soulageait pas le patient.
Dans un recoin de l’antichambre, Sisann boudait contre les gémissements de son frère et l’inquiétude maternelle. Elle retint Mouni.
— Mon frère est malade, n’entre pas. Restons ici ; ma mère est dans la tristesse.
Elles bavardaient un moment, doucement, et Mouni disait enfin pourquoi elle était venue.
— O Sisann, je voudrais aller chez Si Rabah le derouïche. Je te dis ceci, et que ta bouche soit fermée : j’ai besoin de parler au derouïche pour mon cœur ; mais avant, je ferai une prière à Sidi Abd-el-Kader.
— Ah ! exclama Sisann, tu es amoureuse. Je sais cela. Nous irons où tu voudras et Fatma viendra avec nous, à cause des gens qui ne veulent pas qu’on marche dans la rue quand on n’est pas mariée. Quel est ton ami, ô Mouni ? Tu ne le dis pas ? Prends garde que Si Rabah nous raconte sa figure.
— Dépêche-toi, dit simplement Mouni.
Sisann se chaussa, prit son voile et son haïk, sans attirer l’attention de sa mère et invita Fatma à la suivre.
Elles sortirent toutes trois. Leurs fines silhouettes voilées glissèrent comme des ombres vives dans les ruelles. Sisann et Fatma, instruite à son tour du secret de Mouni, se réjouissaient de ce secret.
— La Mâlema le connaît-elle ? demandait la petite divorcée.
— Non, non, ne lui dites rien ! Noura ne comprend pas l’amour.
— C’est une Française ; les Français ne savent pas aimer comme les Arabes.
— Peut-être, murmurait mystérieusement l’enfant de Noura.
Elles étaient devant une porte que Sisann ouvrait sans heurter l’anneau. Dans une cour, sous l’ombre d’un pêcher, des femmes vaquaient à leur facile ouvrage. L’une cousait en forme de gandourah une pièce de soie, le tissu retenu entre ses orteils, l’aiguille dirigée comme une alène de savetier. Une autre appareillait des manches de mousseline et une fillette pétrissait la pâte blanche pour le pain du soir.
Au fond de la cour, le seuil de la mosquée cachée de Sidi Abd-el-Kader. A l’intérieur du sanctuaire, un clinquant de bazar européen s’harmonise naïvement avec une vague tentative d’art oriental. Dans le mystère d’une crypte basse gîte le tombeau du saint.
Mouni s’est prosternée et prie avec les paroles d’une sourate que Claude Hervis citait pour sa poétique perfection :
Je mets ma confiance dans le Dieu du matin,
Afin qu’il me délivre des maux qui assiègent l’Humanité,
Des influences de la lune couverte d’ombres,
Des maléfices de celles qui soufflent sur les nœuds
Et des noirs projets que l’envieux médite.
La prière finie, elles sortent, suivent de nouvelles ruelles et pénètrent dans une autre demeure dont la porte jamais n’est close. Au seuil elles croisent la Bent Fraîchichi.
— Ah ! Mouni, dit celle-ci, j’ai interrogé Si Rabah en prononçant le nom de la Mâlema. Voici sa réponse : « Celui qui l’aime n’aimera jamais une autre femme. Rien ne détachera son cœur de son souvenir. S’il s’est penché une fois sur une autre bouche, c’est comme le voyageur qui s’arrête un moment à l’ombre du jujubier sauvage en attendant celle du palmier. » — Répète cela à la Mâlema.
Elle les quitte en riant des yeux violents et de la pâleur de Mouni.
Dans l’antichambre obscure, une négresse en gandourah jaune est assise sur la margelle d’une citerne et, devant une logette s’étale une vieille courtisane aux traits rusés.
R’naïfa soulève un rideau blanc ; c’est l’ombre douce d’une cellule. Sur un lit de repos, près d’une table basse surchargée de fleurs, un homme est à demi couché, sa figure de Christ rêveur émergeant d’une djellaba marocaine. C’est Si Rabah le derouïche célèbre et souvent emprisonné, qui sait toute chose.
Sisann et Fatma baisent avec une tendre vénération la tête du jeune solitaire au sourire archangélique, au regard malicieux et trop noir.
D’un geste harmonieux et lent, parmi les fleurs, il prend une poudre odorante dont il parfume ses doigts.
— C’est pour celle-ci, dit Fatma montrant leur compagne.
Le devin se recueille, fixe Mouni et prononce :
— Tu n’es pas aimée, ô jeune fille. Tu ignores l’amour arabe et l’amour chrétien te méprise. O jeune fille, le temps de l’amour qui est celui de la beauté passe comme un reflet sur le visage des femmes.
— Quel est le Chrétien dont l’amour me méprise ? questionne Mouni haletante.
— Celui que tu voudrais. Cela est tout. Comprends avec un cœur clair. Ta beauté, ta jeunesse et la vie finiront ensemble.
De charmants baisers, Sisann et Fatma caressent encore le front du derouïche.
Elles emmènent Mouni à travers des groupes d’Européens des deux sexes et de ces Juives qui discrètement brûlent des cierges dans les koubbas.
Dehors, Sisann dit :
— Ton ami est un chrétien, Mouni. Est-ce l’homme aux yeux bleus, aux cheveux bientôt gris ? Que n’aimes-tu plutôt mon frère qui est jeune ? Et le Chrétien imbécile ne t’aime pas…
Les petites dents de Mouni grincent sous son voile.
— Dieu sait tout et Si Rabah n’a jamais menti, affirme Fatma.
Quand Mouni rentra, elle répondit aux questions de Noura :
— J’étais chez Aziza Dherif qui est triste à cause de son fils. Je suis restée avec Sisann.
Sa voix était très calme, ses paupières closes à demi.
— Je voudrais que tu ne sortes jamais sans moi, chérie.
— C’est bien, mais que crains-tu ? Si le mal doit nous atteindre, il se trouvera dans la maison comme dans la rue.
Elle attira Noura vers le piano.
— J’ai le cœur léger. Tu es belle et chère. Je suis heureuse. Chante pour moi.
Le lendemain.
Loin de la ville, aux environs de la koubba de Sidi-Brahim, Noura et Mouni suivent la route qui longe un oued au passé scintillant de paillettes d’or, au présent fétide de boues.
C’est vers le soir. Des souffles troublent les rameaux et plissent l’eau mate. Des parfums essaiment de la terre chaude, des prairies rousses. Un oiseau isolé jette un appel net et sec comme un bruit de taquet.
— Mouni, dit brusquement Noura, pourquoi ne pas m’avoir avoué que tu étais allée chez Si Rabah ?
Mouni tressaille imperceptiblement. La Bent Fraîchichi a parlé.
— Je ne l’ai pas avoué par crainte d’une réprimande. Sisann et Fatma m’ont entraînée. J’étais un peu curieuse du derouïche. Es-tu très fâchée ? Nous avons rencontré la Bent Fraîchichi. Elle a répété des paroles bizarres que Si Rabah aurait dites à ton intention. Il m’a semblé qu’il s’agissait de Claude, qu’il t’aimait… Alors, il était véritablement fou quand il s’est penché sur moi ! Et toi ?…
Une angoisse perce sous la volubilité fiévreuse de Mouni.
— Je ne l’aime plus, si un moment j’ai cru à l’amour qu’il m’offrait, répond lentement Noura. Si Rabah est un charlatan. Nous n’expliquerons pas les caprices de Claude ; nous les jugeons coupables, cela suffit. Mais, ma petite enfant, tu devrais ne rien me cacher de tes actes et de tes pensées.
— Qu’ai-je caché, excepté cette simple chose ?
Elle scande, et Noura s’étonne de sa véhémence : — Louange à Dieu puisque l’indigne que tu aurais pu choisir est loin de notre vie. Tous les Français sont-ils aussi stupides et misérables ? Qu’il soit oublié. Je suis honteuse à cause de mon amitié pour lui.
Elles sont près d’un groupe de gourbis parmi lesquels est celui de Djénèt qui se maria avec l’époux de Helhala la perdue.
Lorsque Djénèt arriva au gourbi, comme Richa était arrivée dans la maison fermée de Saïd ben Hamzi, les crépuscules du printemps étaient beaux de grandes lumières hâtives. Les lumières, plus intenses maintenant, magnifient la misère blonde des champs de l’été.
Dans le gourbi encombré de femmes de petite condition, car Djénèt et son mari étaient eux-mêmes de caste inférieure, muette selon la coutume, paupières closes, elle avait eu une figure si pâle, si différente de celle de Helhala qui l’avait précédée dans le même lieu. Helhala n’était pas restée enlinceuillée. Bravant la critique elle s’était assise près de sa mère ; elle ne parlait pas, mais ses paupières battaient malicieusement et ses lèvres gourmandes riaient.
Djénèt resta passive et immobile.
Durant la « hadjeba », la lune de miel, une tente blanche, abritant exactement la largeur du lit arabe, se dressait à l’écart du gourbi.
Djénèt y vécut ses huit jours d’inaction et ses huit nuits d’amour. Quand le soleil se levait, le mari s’en allait et la mère de l’épousée venait repeindre les lèvres, les joues blêmes, les yeux las, remettait le voile pailleté, renouait les foulards soyeux. Et Djénèt redevenait une idole assise sur le matelas qu’un tapis séparait de la terre, avec, autour d’elle, une cour de femmes et d’enfants.
Les huit jours écoulés, la mère était partie, la petite tente avait été rendue au loueur ; le jeune couple dormit dans le gourbi familial.
Et la belle-mère avait dit :
— Voici le temps de travailler, ma fille.
L’épousée plia sa robe brodée, son voile joli, les mit dans le sendouq[34] de ses noces dont la serrure faisait un bruit de grelot avertisseur chaque fois qu’on l’ouvrait ou le fermait. Elle lava ses mains peintes, s’agenouilla devant la guessâh[35] de bois d’olivier et pétrit la galette quotidienne. Cela fatiguait ses bras minces et elle n’aimait pas toucher la bouse sèche qui alimentait le feu.
[34] Coffre enluminé.
[35] Large plat.
Mais il advint que Djénèt ne sut pas garder le plaisir de son mari. Il se plaignit de la facilité du divorce, de la loi koranique trop favorable pour les femmes et qui lui avait fait perdre Helhala aux malices savoureuses. Il déserta le gourbi souvent. Djénèt fut en butte à l’animosité de ses beaux-parents qui déjà l’aimaient peu parce qu’elle savait des choses qu’eux ne savaient point.
— O Roumïa, disait la belle-mère, ta science française ne t’a pas rendue habile en amour.
Sous les ricanements, Djénèt travaillait davantage, comme possédée du désir de revenir entièrement à ceux de sa race, de racheter l’apostasie de son premier geste et de son intelligence qui s’appliqua hors l’Islam et les coutumes. Après l’amour bédouin, le labeur purifiait Djénèt de son péché…
Noura et Mouni saluent une vieille qui, devant un des gourbis formant le petit douar où vit Djénèt, tourne habilement et exactement l’argile pour en faire des poteries, le tadjin[36] à quatre cornes, le kanoun qui en a trois et la quedra[37] sans anses. Un chien aboie furieusement. Dans les jardins maraîchers s’égrène le tic-tac des norias. Deux jeunes femmes qui bêchent un champ se redressent, belles dans leurs haillons rouges, leurs bras de cuivre appuyés au manche des houes.
[36] Plat pour cuire les galettes.
[37] Marmite.
Djénèt est dans le petit enclos d’épines et de branches où sont parqués des veaux maigres.
Elle tend ses lèvres aux visiteuses.
— Soyez les bienvenues.
Elle étend une peau de mouton pour que la Mâlema et sa compagne puissent s’asseoir et elle reprend son ouvrage, une reprise au bernous de son mari. Suivant les paroles que Noura prononce elle jette un regard peureux vers le gourbi où sa belle-mère écrase des feuilles de henna sous une meule primitive.
— Tu es toujours adroite avec ton aiguille, Djénèt.
— Oui, je me souviens des leçons de Mademoiselle Sarah. Pour le reste j’ai oublié. On oublie ce dont on ne parle plus et je ne peux pas parler ici. Ils ne comprennent rien aux choses de l’Histoire.
— Ton mari me paraissait intelligent.
— L’intelligence des hommes n’aime pas celle des femmes.
Le bruit de la meule cesse et la belle-mère paraît, une cruche sur l’échine. Elle salue à peine, avec de mauvais yeux et va à la fontaine éloignée.
Alors Djénèt parle plus librement.
— Mon mari Touhami obéit à sa mère. Il me rudoie quand elle se plaint, pour rien. Hier j’ai dit : — « Me tueras-tu ? Je veux me sauver dans la montagne. » — Il a répondu : — « Sauve-toi. Quand tu seras au bout du champ, au bord du fossé, je prendrai mon fusil et je viserai bien. » — Tu comprends, Touhami ne craint pas la prison ; il sait qu’on y est nourri et habillé, à l’abri du vent et de la pluie ; il n’y manque que des femmes. — « Peut-être les bons Roumis finiront-ils par en donner aux prisonniers et la prison sera le paradis, dit-il. » —
— Tu n’es pas heureuse, ma Djénèt.
— Non. Je ne suis pas habile comme ma belle-sœur Afsïa qui obtient tout ce qu’elle veut, et son mari ne lui parle qu’avec une langue amoureuse. A quoi sert la science, ô Mâlema ? Elle ne m’a pas donné le bonheur et les gens d’ici affirment qu’elle donne le goût du mal parce que Bouba se prostitue à tous les hommes qui passent, chrétiens ou musulmans.
— Qui est Bouba ?
— Une fille du village de Beïa. Elle a été longtemps dans les écoles françaises et maintenant, elle fait des signes sur sa terrasse près de la koubba de Sidi-Brahim.
C’est la voix de Mouni :
— Djénèt a raison. La science ne donne pas le bonheur.
Comme une eau transparente laisse voir le fond des lacs, la voix transparente laisse voir une âme triste. Elle poursuit :
— Il n’y a qu’un bonheur, l’amour. La science ne donne pas l’amour. Et peut-être l’amour arabe vaut-il mieux que l’amour français. Peut-être les Musulmans mentent-ils moins souvent à leurs désirs que les Chrétiens.
— Mouni, Mouni… murmure Noura, saisie éblouie de certitude après un soupçon.
Mais Mouni se détourne et la mélancolique Djénèt reprend :
— On ne sait pas quand on se marie. C’est pour vous comme pour nous. Il faut patienter. Dieu est avec les patients et je ne divorcerai pas.
Noura prononça avec effort :
— Puissent des enfants te consoler.
— Je ne désire pas d’enfants. Je n’ai ni joie ni fortune, mais dix vaches maigres pour leur héritage. S’ils veulent naître qu’ils soient des fils.
— Des fils qui t’écouteront, que tu élèveras dans l’esprit que j’essayai de te donner, afin qu’ils deviennent les maris dignes des filles civilisées, de femmes telles que toi.
Et Djénèt répond évasivement :
— Je ne sais pas. Cela est loin. L’ignorance est bonne.
Les gourbis disparaissent à peine au détour de la route.
— Mouni, cria Noura, Mouni, je veux la vérité, toute la vérité !
Et dans le cœur de la jeune fille l’espoir et le désespoir se heurtaient, se brisaient misérablement. Elle demandait la vérité et cette vérité fulgurait en elle, poignante. Elle souffrait comme si cette petite créature impassible, immobilisée devant elle, eût agonisé dans les pires tortures.
— Mouni, Mouni, tu l’aimais !…
O figure dorée, chère petite figure de princesse sarrasine, visage muet de Mouni, voici se déchirer brusquement le masque d’orgueil ! Voici paraître l’aveu passionné de l’âme, une douleur exaltée et sauvage, la violence du désir et l’horreur de la déception. O petite idole, tu aimes un mortel et ton châtiment est venu ; mais les lèvres restent si fières dans leur frémissement tragique qu’elles ne profèrent pas un regret. Elles disent simplement :
— Noura, mon cœur me fait mal, mon cœur me blesse, ô Noura. Il est le maître et je ne peux pas le dominer ici. Pour moi, l’ombre même de la maison devient dure et méchante. Cela passera. Cela doit passer quand le souhait n’existe plus, quand la rancune n’a pas pu naître, mais seulement le mépris pour la faiblesse de ceux qu’on croyait forts. Laisse-moi partir, Noura ; Lella Fatime est encore à la zmala, laisse-moi la rejoindre.
Les traits de Mouni étaient plus expressifs que ses paroles, plus expressives la désolation de ses prunelles profondes et sa bouche hautaine douloureusement.
Des mots tremblèrent, arrachés aux entrailles de Noura.
— Si tu pars, tu ne reviendras plus.
— Je reviendrai guérie.
— Mouni bien-aimée, écoute. Attends quelques jours, je préparerai Sarah à me remplacer et je te conduirai là-bas. Il faut que la joie se retrouve…
Le visage doré exprima une déception nouvelle. Vaguement, Mouni avait espéré de Noura une parole qui fût comme une promesse de chercher à ramener Claude pour l’incliner vers Mouni… Et Noura préférait le sacrifice, — Mouni savait que c’était un sacrifice, — de la ramener à la zmala… Ce ne pouvait être par jalousie puisque Noura n’aimait plus… Elle n’aimait plus et si elle avait aimé, Mouni savait qu’elle aurait renoncé à son amour pour la joie de Mouni. La petite saharienne eût bénéficié de cette admirable générosité du caractère de son éducatrice, en ne l’admirant qu’à demi, car elle était incapable d’en réaliser une imitation. Elle avait acquis la faculté de trop de raisonnement et pas assez de froide raison pour admettre le renoncement et la fatalité. Elle souffrait et se révoltait contre l’injustice d’un homme et des choses. Elle haïssait tout l’horizon, toute l’atmosphère des lieux de sa déception. Son impuissance criait en elle, plus violente depuis que l’attitude de Noura lui était comme une preuve que le derouïche n’avait pas menti, que Claude Hervis, tenté un instant, la dédaignait. Du moins, si elle espérait dans l’avenir ! Mais en cette heure aiguë et trouble elle n’avait plus d’espérance…
— Il faut que je m’en aille, Noura, il le faut.
Et voici que la réflexion d’une minute fugace faisait que Noura s’épouvantait. Elle se remémorait le charme des Grandes Tentes ; trop merveilleusement peut-être, il guérirait son enfant.
Elle supplia :
— Ma petite fille, au nom de notre tendresse, je te demande ceci : supporte le chagrin pendant un mois encore, ici. Après, nous partirons. Et il peut advenir tant de choses dans le court espace d’un mois.
Presque inconsciemment la jeune fille dit ces imprudentes paroles dont Mouni s’empare et qui dicte la réponse :
— Je supporterai ces jours, pour toi.
… Il peut advenir tant de choses dans le court espace d’un mois…
Si-Rabah aurait pu mentir.
Et pourquoi Claude Hervis ne préférerait-il pas la frémissante Mouni à la calme Noura ?
Combien tu es retentissante sous la lune, ô ronde et blanche koubba !
Derrière la lourde porte close, comme en une nuit de sabbat, quelles mânes folles mènent leurs tympanons et leur sarabande ?
O mon seigneur Brahim sur qui reposent la bénédiction et le miracle, en ton sépulcre drapé d’étendards, voilà ta poussière émue au vacarme des litanies, au bruit des voix féminines.
Contre le mur arrondi où des niches protègent la clarté vacillante des cierges verts et rouges, voici, en double et triple rangs, toutes tes prêtresses plus belles et parées que les bayadères sacrées de Siva !…
Au dehors, par les chemins s’en vont des bandes faméliques, les pauvres de toutes races et de toutes religions auxquels la généreuse maîtresse de la fête donna la part du mendiant prescrite par la loi divine.
Dans la koubba, c’est un éblouissement de visages superbes, de joyaux, de soies et de velours rebrodés, effleurés de gestes tintants. Une élite féminine et musulmane est réunie. On reconnaît la veuve d’un ingénieur français, délicatement assimilée d’abord puis revenue à tout l’Islam de ses aïeules. Une grosse femme brune mariée à un Européen est venue sans le costume indigène et jure étrangement dans cette foule orientale. Il y a aussi un curieux petit bouffon femelle, commensal des cafés maures la nuit et des lieux mal famés le jour, traînant ses vices et sa difformité de bossue. En dépit de sa honteuse débauche, on invitait la bouffonne, parce qu’elle créait et mimait des danses lascives avec un réalisme audacieux, le langage éhonté de sa figure et de ses gestes.
Et toutes les femmes de tous les âges, les jeunes filles, les fillettes et les petits garçons se passionnaient pour ces danses. Après, ils essayaient de l’imiter.
Cette nuit-là, la fête était donnée par la tante d’Oureïda, pour qu’un miracle sauvât la « petite rose » dont le mal s’était subitement aggravé. Ainsi, la souffrance d’Oureïda se résolvait en joie pour les invitées nombreuses qui, après les condoléances et les souhaits d’usage, étaient tout au plaisir de se retrouver. Tel est l’avantage des fêtes au prétexte pieux : la réunion des amies proches ou lointaines. Là se rencontrent les affections, se font et se défont les mariages, s’édifient ou croulent les réputations.
La cuisine contiguë à la koubba était envahie de servantes. On emportait les plats de kouskous où chaque invitée avait puisé. On préparait les jattes d’eau fraîche et les plateaux de cuivre chargés de tasses de café.
Noura et Mouni conviées se mêlent à la foule d’où s’exhalent le parfum du jasmin, la senteur amère et prolongée de l’essence de rose. Elles s’entretiennent avec des jeunes femmes aux cheveux dénoués sous la tiare assyrienne où l’or des vieilles pièces romaines et arabes, des sultanis et des louis s’unit aux luisances des émeraudes, à la douceur des perles inégales. Sur les joues peintes, de multiples chaînettes tremblent, accrochent les voiles scintillants de fleurs d’argent. Les pieds et les mains sont zébrés de noir, par un raffinement de coquetterie dédaignant le henna commun, et ils se meuvent dans un cliquetis de choses précieuses.
Des fillettes félines et jolies, — plusieurs sont des élèves de Noura, — caressent un derouïche venu du Moghreb et qui fume du kif, béatement.
Noura cause avec Louïz et Merïem mariées comme Richa. Louïz rit et taquine son amie Merïem.
— O Mâlema, voici la plus paresseuse d’entre les femmes ; mais elle a su séduire sa belle-mère et son mari peut gronder en vain ; Merïem n’a jamais tort.
— Voici la plus avare, riposte Meriem. Louïz a hérité de la fortune de son père ; mais son pauvre mari ne connaît pas le poids de ses douros.
— Il m’a prise, à lui de m’entretenir, c’est la loi. Mâlema, pourquoi ne te maries-tu pas ? Tu connaîtrais le paradis avant la mort. Pourquoi n’épouses-tu pas un Musulman ? Plusieurs te veulent. Ils savent voir ta beauté, tandis que les Chrétiens sont aveugles. Si un seul de ces derniers avait des yeux, il viendrait un soir, à cheval, pour te prendre, même malgré toi et t’emporter ! Alors tu saurais comme nous le miel de la bouche, la brûlure bienheureuse d’un baiser.
Elle poursuivait répétant des cajoleries et de ces mots que toutes les femmes de tous les siècles ont aimé entendre aux lèvres des hommes. Naïvement et voluptueusement impudique, elle disait la joie des caresses.
— Avant de me marier, répond Noura, j’aurai peut-être le temps d’instruire tes filles.
— Si leur père veut…
— Et les tiennes, Merïem ?
— Cela m’est égal. Elles pourront apprendre à lire, peut-être, pour faire comme moi. Moi, je lis le journal à mon mari, c’est ennuyeux de lire ; mais mon mari s’amuse et dit que ton beylik est fou.
— Toi, Louïz, que fais-tu de ton instruction ?
C’est Merïem qui réplique :
— Elle s’en sert pour savoir la valeur de ses sultanis.
Contre la barrière qui entoure le sépulcre de Sidi Brahim, quatre êtres étaient accroupis, tassés par l’ahurissement de la misère, quatre êtres copiés sur les sinistres silhouettes que Loti peignit dans l’Inde.
Une larve humaine pendait à la mamelle vidée et flasque d’une femme de vingt ans. Entre les genoux de cette femme, un garçonnet aux admirables yeux de souffrance injuste, d’étonnement douloureux. La tuberculose et le rachitisme déformaient ses jointures, recroquevillaient ses membres où les chairs fondaient en plaies purulentes.
Une fille de quinze ans, sœur de la mère, et dont les bras étaient couturés de cicatrices blafardes, se leva après un long colloque.
La bouffonne venait de mimer avec une passion cynique l’éternelle aventure de deux amants, de la rencontre à l’étreinte. Les femmes surexcitées approuvaient par des applaudissements frénétiques.
Les musiciennes, — joueuses de bendir, de derbouka et de tambourins continuaient le refrain et le rythme sur lesquels la bouffonne avait dansé.
— Je te prie, dit la fille misérable à l’une des belles idoles de la fête, je te prie… Nous sommes entrées, ma sœur et moi, pour un vœu. Prête-moi un foulard ; il faut que je danse afin que Sidi Brahim accepte le vœu.
Le foulard flottant au bout de ses doigts, maladroitement, sans passion, ni grâce elle suivit le battement des musiques aux saccades de ses hanches maigres. Elle ignorait la danse maraboutique, sacrée, qui plaît aux saints. Comme Photine saluant le Messie avec un chant de courtisane, elle faisait ce qu’elle savait.
Noura s’était assise près de la misère de la femme et des petits. Elle apprenait que le mari était en prison, compromis dans une affaire de vol. Sous un gourbi croulant, les abandonnés vivaient d’aumônes.
— Il faut aller au dispensaire ; on soignera cet enfant, dit Noura.
— Je ne sais pas le chemin, répond la femme. Je ne suis jamais allée dans la ville.
Ainsi, hors les remparts à peine, des êtres vivaient et mouraient sans même avoir désiré connaître ce que cachaient ces murailles.
Une voix aiguë s’élève, une de ces voix de tête suprêmement appréciées par les Arabes. C’est celle d’une matrone presque aveugle, mais savante en l’art de chanter. Elle commence un solo dans le silence des instruments et de l’assistance.
J’ai crié que je t’aimais
Et qui m’a répondu,
O ma mère !
Si ce n’est le hennissement de mon cheval.
Les musiciennes heurtent les peaux sonores chauffées sur les kanouns. Elles reprennent avec une ardeur contenue :
J’ai crié que je t’aimais,
O toi l’œil de mon visage
Et la salive de ma bouche !
Dans un nouveau silence la soliste dit :
Si tu ne m’aimes pas,
Ote-toi de ma présence.
Si tu m’aimes, ne serait-ce qu’un peu,
Fais-le moi connaître.
Les tympanons et le chœur scandent le refrain.
J’ai crié que je t’aimais…
Noura écoutait maintenant une créature exquise de charme jeune et de malicieuse séduction qui lui racontait :
— J’ai été mariée une fois, pendant cinq jours, répudiée, remariée un mois après pour la joie. On m’avait donnée à un vieux cheikh et j’aimais mon cousin ; mais je n’osais pas refuser d’épouser le cheikh à cause des cadeaux qu’il m’avait faits. Seulement, pendant les cinq jours et les cinq nuits où je suis restée dans sa maison, je ne lui ai pas permis de me connaître. Dès le premier soir, je simulai la folie et chaque fois que le cheikh voulait me prendre, je devenais comme une panthère furieuse dans la forêt. Alors, le cheikh m’a rendue à mon père. Mon père était fâché à cause de ma réputation. Il criait : — « Que ferai-je de toi ? Qui te voudra désormais ? » — J’ai fait prévenir mon cousin. Il a dit : — « Elle est folle, à mon oncle. Tous les gens le savent. Qui la voudrait ? Donne-la moi, c’est pour te rendre service… » — Tu comprends, ô Mâlema, nous avons bien travaillé pour notre plaisir.
Elle s’éloigne, répondant à un appel des musiciennes qui l’adulent comme toute la féminine assemblée, car elle a la réputation d’être une superbe amoureuse et d’avoir autant d’esprit que d’amour.
Elle entonne une bizarre complainte devenue populaire. C’est l’œuvre d’une prostituée emprisonnée après de hideux scandales et qui rima un poétique plaidoyer de son innocence.
— La chanson de Yamina, murmure l’auditoire.
On chuchote les aventures de la belle, les révoltantes orgies qui furent dénoncées dans cette koubba de Sidi Brahim, les tombes violées par de macabres sorcelleries.
— Tout est vrai, affirme une vieille. Etant déjà menacée de la prison, Yamina a fait voler au cimetière l’œil, la main et un morceau de la cuisse d’une morte. Elle les a fait bouillir, sécher, piler, mélanger à du kouskous que son amant Ali porta comme un cadeau aux juges pour que, l’ayant mangé, ils fussent dans l’impuissance de condamner Yamina. On l’a mise en prison cependant, mais sa peine sera légère.
Enfin les musiciennes commencèrent les litanies saintes.
Le chapelet des noms et des vertus des merabtin s’égrèna.
Soudain, une jeune femme s’élança, — celle-là même qui se refusa au cheikh son époux. — Possédée d’un délire, debout devant l’orchestre, elle s’agitait en mouvements d’abord cadencés qui s’accéléraient jusqu’à la convulsion.
Elle n’avait pu résister à la sollicitation du nom de son saint de prédilection.
Elle dansait, silencieusement enviée par les jeunes filles qui n’ont pas le droit de participer à la danse pieuse. Ses talons nus rythmaient exactement le battement des tambourins, la mélopée des chanteuses. Son visage était nerveusement extatique. Toutes les prunelles s’attachaient à elle. Le derouïche ne fumait plus.
Suivant la cadence, le buste de la danseuse s’inclinait et se dressait. Le geste ailé de ses bras éployait la mousseline des manches larges. Puis, sa tête ballotta, foulards défaits, chaînettes pendantes contre les joues blêmes et mouillées. Un tremblement épileptique la saisit. Elle continua sa danse à genoux et, bientôt, se renversa avec un râle…
Celles qui avaient soutenu ses convulsions épuisées, frottèrent ses tempes avec de l’essence de rose. Elle but un peu d’eau, refit sa toilette avec un soin méticuleux, se pencha sur le kanoun où le benjoin brûlait et, le nom de son saint revenant dans les litanies, dansa encore…
O notre seigneur Brahim, dors d’un sommeil ivre, parmi le poison des parfums, l’ensorcellement du benjoin, le scintillement des joyaux, la litanie des chants et la folie des musiques !… Dors, ô notre seigneur Brahim !…
Les ferveurs trépident dans les fumées bleues… En quel temps et en quel pays cette nuit étrange ? A quels dieux sont dévouées ces vivantes adorations ? A ceux de l’Inde mystérieuse ou à ceux de Babylone et surtout à toi, peut-être, Vénus-Astarté, l’amour… A moins que le Prophète, sous les yeux extasiés du derouïche, ait convié les paradisiaques danseuses autour de ton sépulcre, ô notre seigneur Brahim !…
Le premier rai du soleil levant pénètre dans la koubba, réjouit au seuil de la porte, les deux hommes somnolents, gardiens de l’honneur, de la beauté et des richesses de plusieurs familles.
Le rayon détermine les formes des femmes aveulies dans l’hypnose après l’énervement, ou dans la béatitude du sommeil matinal. Quelques-unes se soulèvent, pâles, paupières épaisses. Des enfants geignent qui s’embrouillent des bras et des jambes, mêlant leurs nudités. Un fou entre, un garçon de seize ans, vêtu d’une seule gandourah déchirée, maculée d’excréments. Dans sa main, quatre brins d’herbes fatidiques. On se détourne de lui, mais nul ne le chasse ; sa disgrâce le fit sacré.
Noura est sortie. Depuis des heures elle étouffait dans l’atmosphère viciée. Elle est sortie le cœur lourd du secret de Mouni, le secret révélé dans le crépuscule de la veille. Et voici ce cœur si triste dans son amour, martyrisé dans ses tendresses, angoissé dans ses espérances, le voici plus pesant d’un poids nouveau, de ce qu’on apprit cette nuit.
Le mari de Zorah est mort, brusquement, sans causes apparentes. La femme qui raconta la chose dit aussi que les deux épouses du défunt avaient été emmenées, la première par ses parents, Zorah par un berger…
Et Noura sait que Zorah a empoisonné son mari…
Elle entend de vieilles paroles de Claude Hervis — « La souffrance et l’exaltation des unes, la révolte et la chute des autres, voilà l’aboutissement de vos leçons. » —
Mouni, Helhala, Djénèt, Zorah…
Ah ! la réalisation de son beau désir, que devient-elle ? Courbée sur la terre ingrate et dangereuse, elle laboure puis sème… Perdue au vent la semence ! Fleurie en floraison mauvaise ! Etouffée par la graine ancienne, germant et se développant malgré le passage du soc.
Richa est retournée aux traditions ancestrales, comme Djénèt, comme Louïz et Merïem qui ont dansé toute la nuit, furieusement, en l’honneur des saints.
Et Mouni voudrait revoir la zmala…
Noura jette un cri de détresse intérieure.
— A moi, Dieu du bien ! S’il est vrai qu’une vie plus parfaite doit nous posséder, si elle n’est pas le but illusoire des souhaits et du travail des êtres d’âge en âge, à moi ! Pourquoi mon amour trop grand, s’il ne doit être qu’un instrument de ruine ? Pourquoi ma volonté si elle est vaine ? O Créateur, détruis ta créature si tu la fis de telle sorte que ses énergies et ses aspirations ne concourent qu’à des douleurs et à des crimes !…
Elle s’est assise sur la margelle d’un abreuvoir, derrière la koubba. Des voitures vont venir qui la ramèneront en ville avec les femmes.
Une vie active s’éveille dans le carrefour où bifurquent cinq routes. Des chariots chargés de fourrage, qui sont comme des meules glissant et oscillant le long des chemins, s’arrêtent, leurs attelages de bœufs ruminant sous le joug.
Des charretiers jurent contre leurs mulets fatigués, arc-boutés sur leurs jambes fourbues, refusant un dernier effort.
Des moutons arrivent en troupeaux, le bouton de la clavelisation à l’oreille, destinés à l’embarquement. Museaux morveux, gris de poussière, au sifflement des bergers, ils bêlent la peur et la lassitude.
A l’ombre d’un frêne, un Kabyle vend des pastèques luisantes. Le soleil monte qui change l’ombre de l’arbre, brûle les pastèques. Alors, patiemment, le marchand prend ses fruits l’un après l’autre et les transporte dans l’ombre nouvelle.
Des vaches maigres, des juments étiques s’abreuvent dans le bassin de la fontaine, puis un poulain jaune, fantastique, bête bâtarde et affamée.
Oh ! puissant ressort d’une nature obstinée ! Avec la lumière croissante, il semble que le visage de Noura a perdu de son souci. La force de sa pensée répond à la muette supplique. Encore une fois, elle espère tout du temps et de la conviction immortelle. Ne subsisterait-il qu’un épi de froment parmi l’ivraie, que cet épi vaudrait l’effort du laboureur et le prix de la semence. La prière matinale de Noura, maintenant est une phrase de Job :
— « Mes espérances descendront jusqu’aux barrières du sépulcre et nous nous reposerons ensemble dans la poussière… »
Une caravane passa… Quelques dromadaires que poussaient des bédouins maigres, la peau tannée par le soleil du Sud et le vent de toutes les errances. Sur les marchés du littoral, les grands sacs de laine rudement tissée et teinte avaient laissé leurs charges de céréales pour se gonfler de produits hétéroclites, pour de nouveaux échanges avec les gens du pays des palmes, les Oasiens sédentaires. Au flanc des dromadaires, les outres d’eau et de semoule, les tamis de crin pris à Tunis, oscillaient. Sur le bât d’une chamelle suitée, un chat dormait blotti parmi des étoffes. Un autre dominait l’amas des piquets et des lambeaux de tentes nomades.
Mêlés aux pattes souples des animaux anciens, des chiens féroces cheminaient, tenus en laisse, et de petits ânes dont l’un portait un vieillard, l’autre un enfant nu, le troisième une femme drapée d’écarlate, allaitant un nouveau-né.
Des adolescents, et des femmes encore suivaient. La plus grande, en guenilles bleues, tête haute, profil puissant sous les tresses et les anneaux barbares, marchait dans la poussière comme Sémiramis, sur les terrasses d’onyx.
Un Bédouin, fils des guerriers numides, prononça une phrase d’amour murmuré et un nom : — « Rekeïa… » Les yeux de la femme altière étincelèrent sous l’orgueilleux abaissement des paupières et elle sourit.
La caravane passa… avec tous les hôtes familiers des logis mobiles, avec des reflets de l’immensité fauve et magnifique des horizons du désert, théorie biblique, comme à la recherche de terres cananéennes.
Heureux celui qui peut s’en aller ainsi, emportant son ciel et sa maison vers le lieu de son désir !…
Et dans ce carrefour, Noura symbolise la France enthousiaste et généreuse regardant vivre ses fils nord-africains, les charretiers de Malte et de Sicile, les Kabyles toucheurs de bœufs, les Bédouins instables et, derrière les murs de la koubba, sur le sol de la conquête, l’Islam virtuellement conquis…
La religieuse, — un parfait visage qui eût pu servir de modèle au Bernin pour sa sainte Thérèse, — la religieuse causait avec la petite Mâlema.
Noura l’avait connue en d’autres temps et l’accueillait, au hasard d’un voyage, avec une petite novice, Kabyle convertie.
— Ah ! disait sœur Bénigne, je suis heureuse de vous voir à la tête de cette mission de relèvement social. Vous souvient-il de la visite que nous fîmes ensemble chez les sœurs blanches de C…? — Vous vous réjouissiez de voir les petits enfants nègres, métis, Kabyles ou Arabes des deux sexes, ayant perdu toute trace d’origine barbare dans leur costume et même sur leur front devenu candide comme il sied à des agneaux de Dieu.
— Je regrettais leur petit nombre et je souhaitais réunir un troupeau considérable.
— Vous avez expérimenté vous-même ce que peut la parole civilisatrice étayée par le bon exemple. Vous avez réussi.
Et Noura répondit doucement :
— Non.
La religieuse sursauta.
— Non, reprit Noura. Avez-vous oublié, ma sœur, que je m’inquiétais d’une expression d’abêtissement et de volupté animale qui couvait dans le regard des jeunes négresses, de la lueur à peine perceptible, mais vivace, qui gîtait dans l’œil des petits musulmans convertis ? Vraiment ils ne chantaient pas les hymnes pieux et naïfs rien qu’avec des lèvres de petits chrétiens ! J’ai acquis cette expérience ; pour réduire à zéro ou à bien peu l’œuvre d’années dévouées et ferventes, pour rendre impuissant et infécond le geste salutaire, il suffit d’une circonstance, d’une influence ou d’un souvenir qui développe brusquement la lueur et l’expression. Savez-vous le formidable pouvoir de survivance de l’héritage des aïeux, de toute la race que chaque être porte en lui ?
— Mais, fit sœur Bénigne, en admettant que beaucoup ploient sous cet héritage, d’autres brisent le joug, se guérissent du mal de la perversité et du mensonge, l’éternel mensonge des musulmans…
— Ma sœur, ma sœur, vous exagérez. Est-ce bien un véritable mensonge ? Je crois plutôt à une dissimulation impassible ou souriante en la forme, dédaigneuse et vengeresse au fond. C’est une sorte d’orgueil dressé sous l’humiliation du vaincu ; une revanche qui consiste à égarer le vainqueur dans des sentiers hors de la vérité. Les Grecs firent d’Ulysse un héros parce qu’il avait le don de dissimulation. Cela n’empêchait pas le geste noble et chevaleresque. Les Arabes ressemblent aux Grecs par plus d’un côté.
— Je ne soutiens rien contre vos déductions et votre science, Noura Le Gall. Mais, pour revenir au premier chapitre de notre discussion, je constate combien fréquemment nos maisons religieuses recueillent d’êtres détachés du grand navire de l’atavisme, ce routinier, et livrés aux vagues du hasard.
— Ils ne se laissent recueillir que parce qu’ils sont des épaves. Un coup de mer, la fantaisie d’une tempête, les jetèrent étourdis hors du grand navire. Quand ils auront repris leurs sens ils rejoindront leur bord.
— Vous êtes fatiguée et triste, Noura. Nombre de ces épaves deviendront de chères petites élues comme sœur Cécile.
Elle se tournait vers la novice convertie qui souriait dévotement.
Sœur Bénigne reprit :
— Vous êtes une pessimiste, ma chère. Ce n’est pas en disant : — « La ville est imprenable. » — qu’on fait des brèches dans les murailles.
Poussée par la contradiction, Noura répliquai :
— J’ai vu ici, trois petites indigènes aller à l’école d’un couvent de votre ordre, trois filles d’un homme lettré, distingué, en apparence ennemi de la routine. Elles étaient vêtues comme des pensionnaires d’un tablier noir au col blanc ; mais elles restaient coiffées d’un petit fez rouge. Ce petit fez étant plus près du cerveau dominera toujours le tablier noir ; c’est le symbole de l’indestructible obstacle.
— A votre tour d’exagérer. Vous arrivez à conclure que nous semons parmi d’irrésistibles ronces. Le Seigneur ne le voudrait pas.
— Nous ignorons le dernier mot de la volonté de Dieu, ma sœur. Se rendre compte ne veut pas dire qu’on a perdu courage. Il faut semer quand même ; c’est l’universel et immémorial devoir des hommes : c’est le geste initial, — conscient ou inconscient, — de toutes les civilisations. Mais la moisson ne dépend pas de nous seuls ; elle est soumise au soleil et à la pluie, à la grêle et à la sécheresse ; elle dépend de Dieu. Semons, sœur Bénigne, semons puisque telle est notre mission terrestre : mais ne concluons pas du fruit des semailles. Nous ne le verrons probablement point. Et pas plus que moi vous ne savez s’il mûrira pour le bonheur humain d’un peuple.
— Bonheur humain ! Que faites-vous du salut des âmes ?
— L’affaire de Dieu.
— Et la nôtre, ma chère… Sœur Cécile, entendez-vous ? De belles conversions sincères et édifiantes ou le simple relèvement moral d’une foule prouveront la bonté de notre ouvrage.
— A mon tour je convertirai les autres, murmura la novice avec onction.
— O petite convertie, songeait Noura, les lumières, les ors, les chants et l’encens qui a l’odeur du benjoin t’exaltèrent ; d’autant mieux que tu avais souffert une enfance misérable. Mais es-tu prise au fond de ta conscience ? Tes sens furent réduits par une volupté mystique ; puis, tu n’es pas une Arabe au sang d’intraitable vagabond ; tu es une Berbère ayant peut-être un aïeul Gaulois. Sois libre quelque jour où un vent chaud soufflera du Sud, où tes yeux et ta peau brûleront… Si la voix d’une raïta sauvage ou de la ghesbâ langoureuse, — du hautbois fanatique et de la flûte pastorale, — se fait entendre qu’adviendra-t-il ?…
La novice au visage d’adoration avait des lèvres qu’on eût plus facilement vouées aux baisers qu’aux prières et ses mains faisaient mieux songer à de frémissantes caresses qu’à l’égrènement du rosaire.
— Ma chère Noura, dit affectueusement sœur Bénigne en quittant la Mâlema, vous êtes dans une période de lassitude. Je sais pour vous un exemple qui agira avec plus d’efficacité que mes paroles. Allez rendre visite à mon amie, la veuve du commandant Soer[38].
[38] Celle dont il s’agit est morte tandis que s’imprimait ce livre. L’auteur veut ici saluer son souvenir de l’expression d’un douloureux regret.
— La touchante héroïne des « Gens de Poudre » d’Hugues Le Roux ?
— Elle-même ; c’est-à-dire, non l’héroïne fantaisiste du romancier, mais une femme de race, simplement exquise.
— J’irai.
La petite gare esseulée au bord d’un lac, la carriole attelée d’une jument jaunâtre, la route qui conduit dans la brousse où vit madame Soer.
Noura, Mouni et un conducteur au parler provençal sont dans la carriole.
Des douars étalent le diss noirci de leurs gourbis. A l’écart d’un troupeau de chèvres, un mulet gris somnole ; de façon mélancolique et cordiale un chien à tous poils hurle contre son museau.
Les collines ont un maquis de lentisques pomponnés de baies rouges, et des lianes épineuses unissent un parfum âcre à l’esprit flottant et doux des narcisses pâles.
Des troncs de chênes-lièges brûlés jalonnent les croupes. Le conducteur conte comment il y avait là des forêts épaisses, vénérables, hantées par les fauves, riches d’écorces. Un jour cinq foyers d’incendie s’allumèrent à la frontière tunisienne. Les flammes chevauchèrent et bondirent avec le sirocco. Le soir, le feu avait dévoré le pays. La forêt est morte ; il reste le maquis repoussé que broutent les chèvres.
Mais, dans un paysage épargné, voici la grandeur des chênes géants aux rudes tuniques passementées de lichens.
Une maison esseulée s’ouvre.
— Je vous attendais, je vous souhaitais même depuis la lettre de sœur Bénigne. Soyez la très bienvenue. Ce n’est point ici un palais. Je ne peux pas vous offrir l’hospitalité ensoleillée de mon pays de palmes et de lumière, pas plus que je ne pourrais retrouver en moi la joie du temps passé, mais mon cœur vous accueille.
Ainsi parle la veuve du commandant Soer. Et Noura s’incline, et Mouni baise les mains de cette fille des Chorfa Fatimites, princesse musulmane sur qui passa le baptême chrétien.
Puis, sous les chênes, madame Soer serrant la main de Mouni et s’appuyant au bras de Noura, ce furent de longues paroles dans l’intimité d’une sympathie spontanée.
Le souvenir du commandant héroïque était évoqué avec le parfait amour des jours enfuis. La créature de rare et délicate exception qu’il avait prise à l’Islam avait su profondément et d’un cœur compréhensif être la femme et la fille qu’il initiait à un monde nouveau.
Mais le malheur était venu ; l’époux dormait dans cet oasis du territoire sahari qu’il créait au temps du bonheur et, après le cruel abandon des palmes chères, la noble veuve vivait en forêt près de sa fille mariée.
Elle avait des larmes et des sourires de réminiscences attendries. La figure brune sous la blancheur des cheveux crêpelés s’altérait ou se détendait. Et c’étaient des choses dites dans un parler pur de grande dame où l’accent arabe ne demeurait que comme une musique.
— Si vous saviez, enfant, combien j’ai étudié dès le premier maître que mon mari me donna ! Pendant que, toujours aux chemins d’avant-garde, il faisait de longues randonnées sahariennes, je m’efforçais d’apprendre vite et beaucoup. Le secret de mon ardeur était dans l’amour, cet amour nuancé de filiale gratitude qu’il avait su m’inspirer. J’ai connu sœur Bénigne. Avec elle je suis devenue chrétienne. C’était la religion qu’il me fallait et qui me rapprochait davantage du monde de mon compagnon… Et mon compagnon a fini son voyage… Il repose près de ma mère la bonne musulmane ; car il est de bons musulmans et, parmi eux, des mères pieuses et justes qui ne se bornent pas à répéter seulement les prières rituelles, mais qui savent instruire leurs filles pour tous les devoirs futurs. Elles savent leur montrer la vie et leur apprennent à y aplanir les routes par l’énergie ou la soumission.
Elle nomma la générale Marmier, — une Arabe aussi, conquise par l’amour, ce conquérant plus souvent victorieux que la simple tendresse ou la raison. Elle s’apitoya sur la misère des Bédouines, mais avec une pitié toute chrétienne et raffinée. Faire des femmes de ces femelles, quel beau, mais grand labeur !
— Je le sais, murmurait Noura.
— Sans doute, vous le savez, chère et courageuse enfant. Ne faiblissez pas. Le bien sera le fruit de votre effort. Nous savons tous ce que sont l’ingratitude et la déception ; pour quelques coupables on ne condamne pas un peuple.
— Et si ces coupables incarnaient l’esprit même du peuple ? Si, pour la cause du bien, on ne pouvait citer à la barre que quelques trop rarissimes exceptions ?
— Ce ne serait pas une raison de ne plus agir. Dans la masse obscure, des exceptions encore attendent la lumière.
Mouni n’avait écouté que les souvenirs de madame Soer. Elle avait découvert avec joie que le commandant avait l’âge de Claude Hervis quand il aima la petite Arabe… Le délai demandé par Noura n’était pas expiré ; Claude pouvait encore revenir… Mouni se pencherait sur la terrasse et guetterait dans les ruelles creuses l’écho des pas reconnus…
Pour Noura, elle emporta de la maison forestière une âme vivifiée. Elle se fit un nouveau serment.
— Je ne veux plus que rien chancelle en moi. Que ma foi dans le bel aboutissement reste entière ! Il se peut que ma vie ne soit pas assez longue pour parvenir ; mais je laisserai le flambeau de mon expérience pour guider ceux qui viendront après moi, avec la possibilité d’appliquer un système plus vaste et plus efficace, dérivé du mien, peut-être. J’accomplis dans les limites de mon champ d’action, de la volonté et de la résistance humaine, mon travail de précurseur et d’annonciatrice. A d’autres appartiendra le soin d’affirmer et de généraliser la doctrine.
Le dispensaire… Une vieille koubba désaffectée, dortoir militaire au temps de la conquête, bien communal et infirmerie aujourd’hui. Une doctoresse y dirige une clinique et donne ses soins aux femmes et aux enfants indigènes.
Noura est allé chercher la malheureuse mère et les petits vus le soir de la fête à Sidi Brahim. Elle les amène à la consultation.
Des clientes et leur glapissante progéniture envahissent la cour.
Par les escaliers accédant à une coupole où s’accroche une vigne séculaire, la Mâlema voit descendre la bouffonne habile en l’art de mimer le poème de la vie. La bouffonne bavarde avec les habituées, très petites bourgeoises, femmes du peuple ou prostituées ; car les filles de bonne maison ne vont point au dispensaire. Avec un esprit aiguisé la bouffonne déchire des réputations.
Noura a présenté ses protégés à la doctoresse et la félicite de l’installation de son infirmerie.
— Ah ! mademoiselle, il y aurait mieux à faire, mais l’argent manque. Enfin, c’est un commencement. Je n’ai que trois malades pour le moment. Le danger c’est que, guéries, elles ne veulent pas partir, étant pour la plupart des abandonnées. Et, puisque j’ai cette occasion de vous entretenir, que je vous dise ; en faisant la leçon aux futures mères de famille que sont vos élèves, persuadez-les de ne pas tuer leurs enfants avec de l’opium. Regardez.
Elle montre un nourrisson comateux étendu sur les genoux de sa mère et dont les yeux ouverts ne voient point.
— Voilà ! s’écrie la doctoresse. Pour que l’enfant ne trouble pas le sommeil maternel on lui donne des décoctions de pavot et, celui-ci devenant insuffisant à la longue, on use de l’opium. Cela d’ailleurs sans la moindre intention mauvaise. Je m’insurge et prêche contre la dangereuse pratique, faisant son procès devant les intéressées, mes confrères et tous ceux dont la bonne volonté veut l’amélioration des musulmans. Le procès ne doit-il pas être gagné ?
— Certes, répond Noura ; mais vous savez combien sont longues les généreuses campagnes.
Elle tressaille. Des mots saisis dans un bavardage la font pâlir. — Oureïda bent Derdour va mourir. —
Elle sort. La maison des Derdour est voisine. Elle heurte à peine, pousse la porte brusquement… L’amertume et l’ombre du deuil anticipé sont déjà dans ce logis.
Dès le seuil de l’appartement où la douleur des femmes est encore silencieuse, Noura ne voit que la marmoréenne figure d’Oureïda.
O « petite rose », pourquoi les jeunes corps sont-ils si débiles qu’ils ne peuvent porter longtemps le poids des âmes lourdes, trop lourdes de sucs nombreux, de parfums essentiels et graves ?
O « petite rose », si tu devais mourir parce que ton âme était comme une aile qui s’ouvre et s’élargit, prête à l’envol sacré, immense ; comme une large fleur épanouie dont les pétales vont essaimer ; comme le fruit mûr et savoureux qui se détache de l’arbre ; ô « petite rose », si tu devais en mourir, pourquoi n’avons-nous su te faire une âme légère, tranquille comme une aile fermée, fraîche comme une fleur à peine entr’ouverte, attachée à l’arbre comme le fruit vert ? Pourquoi n’as-tu pas possédé seulement l’âme de tes aïeules ?
Nous entendons un chant terrible et doux, le chant de la Mort en marche. Elle a préparé les sombres noces de ton printemps. Hélas ! hélas ! hélas ! qu’une saison est courte !… Si un monde s’évanouissait après une seule saison, l’Univers se révolterait. L’Univers se révolterait et les Dieux repentants, devant la juste colère des hommes, ranimeraient le monde.
O Dieux ! ceci est inique ; la fin d’un enfant. Pour nous, la vie de cet être était aussi vaste et précieuse que celle d’un monde : ranimez-le !…
Les Dieux sont sourds. L’Humanité le sait. Elle ne dénombre plus les planètes mortes, les soleils éteints, les âmes enfuies, les corps dissous. La voix de la révolte, la clameur désolée ne couvre pas le chant terrible et doux de la Mort en marche… Elle vient au printemps sans que l’émeuvent les promesses de l’été. Elle vient en été sans entendre les désirs de l’automne.
Elle vient…
Oureïda dormait… Dans ce sommeil elle commençait à mourir.
Noura se pencha, cherchant avec angoisse le souffle léger, puis elle s’assit au bord des tapis sur lesquels reposait son amie et des larmes creusèrent ses joues.
Mais Oureïda ouvrit les yeux. Elle ouvrit les yeux, vit le muet désespoir des femmes de sa maison, l’angoisse de sa mère. Elle sentit les pleurs de Noura sur ses mains… Elle eut cet intraduisible sourire de ceux qui savent et qui acceptent.
— Tu es venue, ô Mâlema, et tu pleures. A quoi cela servira-t-il, je te prie ?… — Elle ébauchait un geste de lassitude. — A quoi sert la science puisqu’elle n’empêche pas de mourir ?…
Elle reprit lentement :
— Le ver qui me rongeait la poitrine a fini… Vous fermerez mes yeux avec des caresses… Vous me laverez doucement. Mes longs, longs cheveux, vous les dénouerez et vous les laisserez dénoués pour qu’ils m’enveloppent dans le tombeau. Vous me mettrez les bijoux des jeunes épousées, la robe neuve de brocart mauve et, sur ma tête un seul foulard aux franges d’argent…
Elle attira Noura contre sa bouche et murmura à la faveur des sanglots :
— Je ne crois plus au Koran, je ne crois pas à l’immortalité ; je n’ai pas voulu d’autre croyance parce que, avant tout j’étais une Arabe fidèle à sa race. Il y avait trop de choses dans mon cœur et dans ma tête ; elles m’ont tuée…
Elle dit encore, et l’effroi fluait dans ses larges prunelles.
— Je n’ai pas peur de la mort ; mais c’est la première nuit dans l’ombre du tombeau qui m’épouvante… Elle doit être si longue et personne ne sera près de moi ! Fait-il froid dans la terre ?… Je m’habituerai…
Oureïda est morte.
Déjà la nouvelle bondit de terrasse en terrasse. Les pleureuses et les ensevelisseuses accourent. Elles accourent pareilles aux corbeaux qu’un cadavre fait voler des quatre horizons…
Elles sont si habiles que prompte est la funèbre toilette. Et voici Oureïda, ses ultimes désirs accomplis, échappant à l’horreur étroite du suaire, enlinceulée d’une robe de brocart et de sa chevelure fabuleuse…
Oh ! la beauté suprême de la plus belle des Endormies pour l’éternité !…
Maintenant, criez, ô pleureuses ! Vous toutes, femmes qui l’aimiez, déchirez vos visages avec frénésie ! Que les pleurs se mêlent au sang des joues lacérées ; qu’ils deviennent des larmes rouges, brûlante offrande à la morte blanche au tendre linceul. Que les déchirures soient profondes, qu’elles flétrissent longtemps votre charme, ô vous qui vivez encore !
Toi, la Bent Fraîchichi, chante selon l’usage, un chant digne d’Oureïda.
O infidèle sorti du tombeau, que vois-tu ?
Le monstre au souffle pourri te frappe
Avec des paroles obscènes.
Tu demandes son nom, il répond :
— « Je suis ton ouvrage,
« Le mal que tu as commis.
« Je l’ai porté durant ta vie ;
« Toi, désormais, porte-moi !… »
O croyant levé d’entre les morts, que vois-tu ?
— « Je vois les vierges qui n’enfanteront point,
« Celles qui ne savent rien de la terre,
« Si ce n’est l’amour.
« Je vois ma mère, mes femmes et mes filles ;
« Elles vont, rassasiées de bonheur,
« Aux sources de lait et de miel,
« Par des chemins de diamant… »
La Bent Fraîchichi se livra toute à son inspiration.
Oureïda, ô Oureïda !…
Nous nous souviendrons de tes yeux,
Tes yeux plus noirs que le herkous[39].
Quand tes yeux s’ouvraient,
Le soleil fuyait ta maison, pâle de jalousie,
Oureïda !…
[39] Fard noir pour les sourcils.
Oureïda, ô Oureïda !…
Nous avons bu à la fontaine de ton cœur ;
Nous nous souviendrons du parfum de l’eau,
Plus doux que celui de la fleur d’oranger…
Et nous ne boirons plus à la fontaine de ton cœur,
Allah !…
Par Dieu ! Oureïda, la source est-elle tarie,
Que ton cœur ne souffre plus quand nous pleurons ?
Tes yeux sont-ils rongés par l’ophtalmie
Qu’ils se cachent sous tes paupières quand nous les demandons ?
Ma petite colombe, ô ma petite colombe,
Le pigeon amoureux voulait venir vers toi ;
Ma petite colombe.
Tu ne sais pas comme il chante bien !…
Oureïda…
Oureïda, ô Oureïda !…
Le pigeon ne veut pas chanter ;
Avec nous il pleure ;
Il pleure Oureïda…
La colombe et la petite rose.
Tous les gens savaient qu’elle était belle comme la pleine lune,
Odorante et douce comme l’anis,
Tous les gens le savaient…
Tous les gens le savaient qu’elle était grande comme le palmier
Et souple comme la vigne enroulée aux colonnes de la maison.
O hommes, lequel d’entre vous pourrait dire :
— J’ai fait rougir la « petite rose ». —
Son front était comme la neige du Djurdjura,
Sa pensée claire comme l’eau des nuages.
Oureïda, ô Oureïda !…
Deux palmes sèches virent au vent sur un tumulus de terre rouge, au cimetière musulman.
Le monument rituel n’est pas encore édifié sur la sépulture d’Oureïda bent Derdour ; mais la morte a déjà passé sa première nuit redoutée dans le tombeau.
Balancée au pas des porteurs, sur la civière recouverte d’un voile vert que soulevait un cercle de bois, afin de cacher aux regards les formes féminines, on l’a portée accompagnée par une multitude. Une multitude, car sa réputation de beauté, de bonté, de grâce et de sagesse était connue et louée par toute la ville arabe. Les jeunes gens pleuraient de songer qu’elle n’était plus.
Sur le cadavre sans cercueil, suivant la coutume, on a posé deux planches. L’argile a comblé la fosse et les imans ont dit les prières.
Tous les jours, pendant longtemps, à des heures différentes, le père avec ses amis et la mère avec les parentes et les intimes, viendront prier et visiter la tombe d’Oureïda. Ils parleront d’elle et l’oubli n’atteindra pas leur mémoire.
Ce matin, comme Noura Le Gall vêtue de noir franchissait la porte du logis en deuil, un homme l’a croisée dans la pénombre de l’antichambre, un homme au visage pâle et douloureux. Elle a reconnu le père. Il ne l’a pas saluée. Le mari de Lalià, la petite Française, — qui redouble d’amour et d’attentions pour sa femme afin de la consoler un peu, — répondit comme à regret aux paroles de la Mâlema. Ils la jugent coupable.
Et Noura est venue au cimetière, douloureusement.
Elle est seule dans du soleil. L’odeur de la terre fraîchement remuée lui fait mal. L’esprit d’Oureïda entend-il la pensée triste comme un remords ?
— Si je fus pour une part dans ton trouble, dans ton inquiétude et ton incrédulité, pardon « petite rose ». C’est une chose cruelle en vérité que de faire du mal en souhaitant le bien. Claude Hervis, pourquoi n’ai-je pas pris garde à l’avertissement de ce philosophe ? — « Ménagez-le. Laissez-le dans sa solitude. Voulez-vous le briser entièrement ? Il s’est fêlé comme un verre où l’on verse un liquide trop chaud, — et il était d’une matière si précieuse ![40] » —
[40] Nietzsche.
La fêlure s’est élargie jusqu’à la mort… Ah ! le châtiment n’est-il pas plus grand que la faute !…
Avant la leçon, Noura compta ses petites brebis. Il manquait Mimi.
Les leçons étaient plus simples et plus brèves depuis la mort d’Oureïda. Dès la fin de celle de ce jour, Noura fut chez les parents de Mimi.
L’enfant avait un peu de fièvre ; mais elle courut vers la Mâlema.
— Emmène-moi promener. O ma mère, laisse-moi aller avec elle ; je guérirai.
Elles sortaient et rencontraient le père. C’était un lettré. Il tenait un journal et donnait à Noura les dernières nouvelles d’un Maroc sanglant. Après les Beni-Snassen révoltés, les charges de Casablanca qui avaient fait tant de victimes et de héros, les harkas fanatiques des Berabers montaient du Touat et du Tafilalet. Encore une fois le Sud Oranais sentait la poudre et le massacre.
Claude Hervis, dès le début des hostilités avait énoncé son opinion. — « Le premier geste sanglant fut provoqué par la peur, disait-il. Depuis longtemps, la pensée islamique de ceux du Maghreb s’inquiétait de l’envahissement de l’Europe. Elle préconçut l’extermination sous le talon du progrès. Des voix chuchotèrent, un regard provoqua, des voleurs surgirent en quête de rapines. Une heure écrite était là. Le vent des nefras[41], des razzias, le goût du sang et des luttes incessamment renouvelées de sultan à partisan, de maghzen à tribus, grisèrent le peuple et réveillèrent d’autres appétits. Puis, le Maroc moyen-âgeux se méfiait d’un souverain faible et trop moderne ; les grands brigands et les prétendant soufflaient la guerre, promettaient la victoire, l’honneur et le butin. » —
[41] Émeutes.
Devant la lenteur des premières représailles et aux discours de certains quotidiens, souvent, Noura s’était exaspérée dans une belle exaltation chauvine. Elle rêvait insensément d’une chevauchée victorieuse, d’un splendide galop épique de nos cavaliers, avec des armes luisantes, des drapeaux claquants ; un galop qui dispersait les rebelles, les terrifiait et les éblouissait jusqu’à la soumission spontanée, au vertige qui ralliait tous les cavaliers ennemis sous le drapeau tricolore de cette guerrière fantasia.
Noura était trop Française et indépendante pour admettre volontiers les concessions de bon voisinage, l’imbroglio des considérations et des susceptibilités internationales. Les récentes opérations plus libres et les engagements fougueux la rassérénaient. Mais, pour un petit soldat rencontré dans la rue, pensant que demain peut-être il serait là-bas, râlant, poitrine trouée pour avoir obéi au devoir et à l’élan de sa bravoure, une sensation violente et douce étreignait son cœur. Elle vouait une admiration émue, une fraternelle et fière tendresse à ce soldat qui souriait si simple, sans arrière-pensée parmi le va et vient des civils dont il défendait la quiétude. Et elle détestait ces civils de n’être pas soldats et de commenter sans passion les événements meurtriers.
Le père de Mimi, Si Lakhdar parlait avec un accent impersonnel.
— Ah ! ces Berabers, ce sont des lions qui montent du désert.
— Tu te trompes, répliqua la Mâlema, ce ne sont que des chats sauvages.
— Les chats sauvages sont mauvais quand ils sont nombreux.
— S’ils sont las de vivre, les légionnaires, les spahis et les goumiers les attendent.
— Ceux-ci voudront-ils toujours se battre contre des musulmans ?
— Ils se battront parce que leur mère ordonne, la France, dont ils sont devenus les fils.
Les yeux de l’Arabe se firent plus vagues, mais Noura les sentait brûler.
— Les Berabers ne veulent pas la France. Ils préfèrent rester semblables à leurs pères et à leurs mères. Qui a raison ?… Regarde-nous.
La petite Mâlema se redressa.
— Je regarde. Vous êtes heureux. Vous le serez davantage en vous rapprochant encore de nous. Nous vous avons délivrés et consolés de vos chefs turcs. Nous avons dit : — « Vous êtes nos frères. » — Et nous avons agi. Notre Gouvernement a pris souci de vous comme un général de ses soldats favoris. Il savait que vous aviez souffert, il voulait vous faire oublier la souffrance, vous traiter comme des égaux. Le nierez-vous ? Quiconque ne se souvient pas d’un bienfait est indigne de sa religion.
Si Lakhdar eut un sourire ambigu.
— Dieu connaît tout. Il juge et il est miséricordieux. Il en existe comme le Gouverneur de ce temps, comme toi et quelques autres qui sont pour le bien et la justice, — sur eux la bénédiction ! — Ces justes pensent : — « Les musulmans sont des hommes et ils étaient des seigneurs. » — Mais combien hurlent : — « Ce sont des chiens qu’il faut abattre, des serpents qu’on doit écraser. » — Que répondrons-nous à ces chiens d’un autre pays qui sont venus aboyer sur nos terres ?
— Vos terres sont à eux, à nous, comme elles furent à vous ; par droit de conquête. Mais fermez l’oreille aux hurlements stupides et pardonnez, n’y aurait-il qu’un seul juste.
Le père de Mimi avait encore des griefs.
— Vos colons ont pris les pâturages de nos tribus. Les gardes forestiers défendent l’inutile broussaille des forêts. Le procès-verbal étrangle le fellah et les troupeaux ont faim.
Noura savait bien cette plainte quelque peu justifiée, cependant elle répondit :
— C’était le droit du vainqueur de disposer à son gré de la terre conquise. D’ailleurs nous n’avons pas réduit votre bétail à la famine ; il reste des prairies et des maquis. Si nous défendons la forêt, c’est que vous êtes de grands destructeurs contre lesquels on doit sévir. Il suffit du moindre besoin de pâturage nouveau ou d’une rancune pour qu’un incendie s’allume dans une boule de mousseline, arrachée au turban d’un berger, cachée sous des feuilles sèches ; dix mille hectares de forêt flambent et une fortune s’en va en cendre et en fumée.
— Mais tu sais bien qu’il y a des têtes vertes[42] qui mesurent l’avancement au nombre des procès infligés ; mérités ou non, que leur fait cela !
[42] Gardes forestiers.
— S’il y en a, je les déteste et ce ne sont pas des Français.
Si Lakhdar, sa petite fille et la Mâlema avaient gagné la rue haute qui domine la ville et s’achève en route sous des caroubiers.
L’Arabe passait sa main fine sur son visage de citadin dont les traits s’épaississaient. Il caressa sa barbe noire et luisante, examina attentivement une sardoine gravée de son nom et qui formait le chaton d’une bague à son petit doigt.
Il se remit à parler.
— Je te dirai une histoire. Nous avions un champ où pâturaient les troupeaux de mon grand-père et du grand-père de celui-ci. Des hommes vinrent dont les concessions entourèrent nos terres. Peu à peu leurs labours s’étendirent, entamèrent notre domaine. Un jour d’entre les jours, ils eurent envie du domaine entier, — un de ces Roumis était puissant près du beylik, — et le beylik nous dit : — « Allez-vous-en. Vous serez payés. ». — Des années, nous avons attendu l’argent. Les troupeaux sont partis, vendus. Déjà l’usurier avait mangé le poil et la viande ; il a rongé les os. Quand l’argent est arrivé, il était à peine la valeur d’un olivier. Il y avait si longtemps ; le beylik avait oublié le chiffre de sa dette. — Et cette histoire est celle de plusieurs. Ah ! si quand un Gouverneur est bon, il pouvait tout voir lui-même, cela n’arriverait pas. Mais on lui cache la vérité, puis on l’accuse alors qu’il n’est coupable de rien…
Sa voix devint mélancolique.
— Notre noblesse est finie. Mon père qui pouvait avoir des cavaliers est devenu maquignon. Moi je suis taleb. Mes cousins font du commerce avec les chrétiens et les trompent parce qu’ils ont été trompés. Ils n’avaient plus d’argent ; ils se sont faits marchands comme on se fait voleur ; ils sont au rang d’un M’zabi.
Il poursuivit fortement :
— Il y a beaucoup de marchands parmi les chrétiens. Et la France n’a-t-elle pas assez de princes et de soldats que ce sont des marchands qui la gouvernent ? Mais je m’en irai ! Je m’en irai dans le Sud, loin, là où sont les aghas ou des Bureaux arabes avec des chefs qui n’ont peur ni d’un cheval ni de la poudre, des chefs selon nos cœurs. Je préfère obéir au sabre qu’à la balance. Je préfère le salut d’un officier à celui de ton Président de la République. Un officier n’a pas peur de se battre, tandis que ton président se cache dans Paris.
— Si Lakhdar, tu m’offenses, dit froidement Noura.
Il ferma ses paupières à demi. Il eut un accent très doux.
— Je t’ai dit ma pensée comme à un ami. Pardonne-moi de t’avoir offensée.
— Je te dirai aussi ma pensée, reprit Noura. La misère ou la déchéance ne sont pas la faute d’un seul. Il y a trop de paresse et d’ignorance parmi vous ; et pour être belle et riche, la vie exige le travail des hommes.
— Le travail ! Considère les fellahs aux pieds crevassés comme l’argile sèche, aux membres maigres, griffés par les épines du labour.
— Le labour qui ne donne pas de peine et peu de moisson, à fleur de terre, autour des jujubiers sauvages ? Même ils hésitent à user de la charrue française ; il faut plus d’entretien et elle creuse plus profond. Cela changera quand ils auront tous compris et voulu.
— Ecoute, ô Mâlema. J’en connais qui prirent la charrue française. Elle obéissait mal aux mains arabes. Elle coûtait cher de réparations et d’entretien, de harnais pour les bêtes. Le surplus de la récolte était mangé deux fois. Alors, ils revinrent au bois dur ferré d’un peu d’acier, au joug fait d’une branche qui se fixe au garrot des bœufs où sous le ventre des mulets, avec un harnachement qui est un morceau de sac, une corde de laine, des ficelles d’aloès. La charrue cassée, on la répare avec le bois de la broussaille et rien ne mange la récolte en herbe. Et je connais un gros propriétaire arabe, — de ceux qui restent ou qui peuvent racheter des champs ; — il pense comme le fellah.
— Ah ! ton fellah n’est pas qu’un laboureur paisible. Il est pillard et quelquefois assassin.
— Par vengeance. Tous les hommes ont connu la vengeance depuis les premiers fils d’Adam.
— Je vois en tout et surtout le mal de l’ignorance. Le fellah n’a qu’un pauvre labour à cause de l’ignorance ; et il vole et se venge parce que c’est un barbare qui ne sait pas discerner le geste défendu du geste permis.
Il y eut un silence, puis les gazouillements de Mimi qui sautillait dans le bruit fin de ses khelkhal.
Si Lakhdar dit encore :
— Mieux vaudrait apprendre la justice que la science aux hommes.
Ils revenaient vers la ville. Deux tirailleurs les heurtèrent qui parlaient de femmes et empestaient l’alcool.
— Ils sont ivres, s’écria le père de Mimi. Voilà la caserne ! On y oublie les paroles du Livre… Ils sont ivres… Et vous voulez avec le service obligatoire rendre tous nos fils pareils à ceux-là ? Malheur ! N’avez-vous pas peur de la révolte ? Prenez les portefaix, les sans-famille, les Kabyles et les vauriens qui traînent ; faites-en des soldats qui se battront contre le Prophète même ; mais ne touchez pas à nos fils ! Ils demeureront soumis, s’ils l’ont promis ; mais ne comptez pas les obliger à renier la face de leur père ni à tuer celui qui lève le drapeau des batailles d’autrefois. Aaâ ! Puisse la France être forte…
Et Noura les yeux en flamme, une belle colère au visage :
— La France sera toujours assez forte pour écraser tous les étendards verts qui claqueront !…
Ils se séparaient désormais hostiles l’un à l’autre.
Et jamais Noura ne devait revoir Mimi…
« De la part de notre seigneur, le généreux agha Bou-Halim — que Dieu le protège ! — à Noura Le Gall, la Mâlema, — que le salut soit sur elle ! —
« Et ensuite, apprends notre douleur et la volonté de Dieu.
« La volonté de Dieu est prompte comme l’éclair, forte comme le tonnerre et terrible comme la foudre. La volonté de Dieu nous a abattu.
« Notre douleur est comme un précipice d’où notre esprit ne peut remonter. Nos larmes ont formé un lac d’eaux amères. Cependant nous avons accepté la volonté de Dieu, car Dieu aime la résignation.
« Et apprends le deuil et le malheur. Notre fille Fatime, — sur elle la miséricorde et la récompense ! — notre fille chérie a laissé « monter son âme », il y a maintenant trois jours, au coucher du soleil, après la prière du Maghreb.
« Elle voulait repartir pour retourner chez toi et chez notre fille Mouni. Après avoir habité notre maison, elle voulait encore habiter la tienne. Mais Dieu en avait décidé autrement.
« Elle est morte à cause d’une mauvaise fièvre. Le soleil a touché sa tête, son sang s’est empoisonné, son esprit s’est égaré. Elle a parlé à son mari mort et à toi, ô Noura. Elle est ensevelie dans le sépulcre de ses pères, les saints merabtine et les anges l’ont récompensée.
« Et maintenant, il n’est pas une femme dont le visage ne saigne à cause du deuil qui est pour tout le peuple. Et notre cœur ne se consolera pas.
« Elle était pieuse, son conseil était droit, et son rang près de Dieu et des gens magnifiques. Elle était la dame des dames et le flambeau des ténèbres…
« Et ensuite, apprends que tu recevras la visite de notre fils Si Laïd, — que Dieu le protège ! — Son message est de te donner les bracelets de Lella Fatime, pour la mémoire de ton cœur et de tes yeux, — et ensuite de te dire notre affection et notre désir.
« Et le salut sur toi, ô la nièce de notre fille préférée, à Noura Le Gall, la Mâlema, et le salut sur Mouni dans notre cœur.
« Salut. »
Au heurt précis de l’anneau de cuivre, Doudouh la servante ouvre, introduit le visiteur.
Et voici paraître Noura, pâle, si pâle de tant de larmes répandues pour la mort plus cruelle par l’éloignement, pour la brutale épreuve inattendue et pour l’angoisse de ce qui peut advenir encore.
En cet instant surtout, elle donnerait tout au monde pour retrouver, même fugitive, la présence de Lella Fatime, de cette âme si différente de la sienne, mais qui pourtant était son seul refuge familial.
L’expression de Si Laïd est bizarre et ses yeux ne fixent pas Noura. Des reflets troubles passent sur sa figure qu’il voudrait immobile, empreinte de la seule tristesse qui convient à un messager de deuil.
Il a posé sur le piano le paquet qui contient les bracelets de Lella Fatime, ces anneaux d’une chaîne rompue.
La voix de Noura s’élève, frissonnante.
— Si Laïd, parle, fais-moi la grâce de ne pas attendre pour me dire… Quel est le désir de Bou-Halim ?
— Bien. Qu’il soit fait selon votre volonté. Mon père Bou-Halim est vieux. Ses jours sont comptés. Il est malade et gangrené ; sa fin peut venir bientôt. Moi, j’ai levé un goum ; les chevaux reniflaient à l’odeur des batailles marocaines. Un chef n’est vraiment chef que là où on se bat. Je pars. Mon nom sera dans les bulletins de victoire et partout où l’on aura galopé et versé du sang. Mais je peux mourir aussi. Lella Fatime n’est plus. Vous n’êtes pas de notre famille, Noura ; vous avez refusé d’en être. Mon père et moi, nous avons songé au sort de Mouni. Mouni est une femme ; il est temps qu’elle commence sa vie de femme et connaisse un mari ; car il n’est pas bon pour les jeunes filles de demeurer seules et ce n’est pas l’usage en Islam…
Il ajoute doucement :
— Je suis venu chercher Mouni. Mon père l’a promise en mariage à notre parent Cherïef-Soltann.
Noura chancelle. Elle a pressenti le coup terrible ; mais cela n’empêche point qu’elle en soit assommée.
Puis, elle crie désespérément :
— C’est impossible !
Si Laïd raille, conscient de l’étendue de sa revanche.
— Qu’est-ce qui est impossible ?
Les prunelles de la petite Mâlema s’égarent et s’affolent sur une vision lointaine… Les Grandes Tentes, les vieilles et les jeunes épouses, les négresses, les Amourïat, les concubines, les antiques et révoltantes promiscuités… Et Mouni sera là-bas, la proie d’un Bédouin !
— C’est impossible ! Mouni ne voudra pas.
C’est l’ultime espérance.
Une colère marbre la face de Si Laïd.
— Elle voudra. Pourquoi préférerait-elle l’amour de l’un des vôtres à celui d’un homme de sa race ? Je sais qu’on objecte notre polygamie. Mais nous n’avons pas dix maîtresses cachées, et tous nos bâtards sont légitimés, et la négresse fécondée par notre amour ne reste pas une servante ; elle prend rang parmi les épouses ; elle est la « mère de l’enfant ». C’est ce qu’on appelle un exemple de moralité, je crois. Puisse-t-il servir au monde chrétien, ce dépravé hypocrite dont les pères renient les enfants de l’amour.
— Ah ! fait Noura, tu ne me prendras pas Mouni. Elle souffrirait. Je ne veux pas…
Et c’est la voix de Mouni :
— J’ai souffert ici… J’ai tout entendu. Salut à toi, mon frère. Noura, par ton cœur, laisse-moi partir ou je finirai par mourir comme Oureïda.
Mouni est lasse d’avoir vainement espéré, de s’être vainement penchée sur l’ombre des ruelles pour guetter la silhouette attendue. Elle est lasse du vœu stérile qui souhaitait tant de choses dans le court espace d’un mois… Et il n’est advenu que des épreuves.
Elle s’adresse à Si Laïd.
— Je n’épouserai pas Cherïef-Soltann ; mais je veux bien revoir mon père et prier au tombeau de ma sœur.
Sur son petit visage décidé, au souvenir de Lella Fatime les larmes coulent, sans contracter les traits ravissants.
Une folie s’empare de Noura. Elle voudrait se rapprocher de Si Laïd, détruire un peu de la vengeance et de la fatalité en prononçant des mots qui la livreraient au jeune homme. Ainsi, elle ne quitterait pas Mouni… Mais elle se raidit, dans une révolte et une tension éperdue de toutes ses fibres. Elle sent à peine les bras tendres et rebelles qui l’enlacent. Elle entend à peine l’accent caressant et obstiné qui murmure :
— Je reviendrai, mais laisse-moi partir maintenant ou je mourrai à cause du chagrin…
Noura imagine un monstrueux oiseau, un oiseau de proie, envolé, ayant dans ses serres prudentes une palombe grise. Et la palombe est ivre d’espace et ne sait pas quel sera son martyre dans l’aire du ravisseur…
Et puisque Noura ne peut tuer l’oiseau ni retenir la palombe, elle voudrait que la porte soit déjà refermée sur Si Laïd, que déjà Mouni soit livrée à cette revanche du destin arabe…
La colline dont la terre est rouge, dont les roches se creusent et se déforment sous les pluies et les grandes rafales levées sur la mer. La colline où les bleus iris fragiles affrontent le hérissement sauvage des palmiers nains, des lentisques amers.
Près d’une grotte naturelle aux tons d’ocre et de sienne, un sanctuaire sans coupole, badigeonné d’un bleu intense. Au seuil, la tombe d’un saint.
Dans un gourbi de diss et d’épaves jetées à la côte, un Arabe solitaire soupire ou chante des fragments de mélopées qui ne veulent rien dire et n’ont ni commencement ni fin.
Des femmes pieuses donnent une fête au sanctuaire, isolé dans le vacarme des houles ou le silence des rochers. Elles donnent une fête pour le souvenir d’Oureïda bent Derdour auquel s’unit celui de Lella Fatime.
Noura est avec les femmes que sa douloureuse expression rend graves. Elles savent mal la véritable raison de la douleur. La Bent Fraîchichi allégua que ce pouvait être un chagrin d’amour et les autres ne comprennent point qu’on soit amoureuse jusqu’à la souffrance. Elles ne le comprennent point, elles qui subissent ou excitent les passions des hommes, en toute force de malice et de liberté de cœur, ne se donnent pas le souci d’aimer.
Au faîte de la colline, les bras noirs d’un sémaphore rayent un ciel de soie tendre, à la vastité sereine. Une vache brame dans le jour tombant ; des chèvres se poursuivent, troupeau qui regagne un bercail éloigné. Un petit berger achève la chanson de l’Arabe mélancolique.
Noura rêve, assise sur le tombeau du saint merabet. Elle se sent la proie du pire découragement, celui que l’esprit fatigué approuve et justifie.
Elle rêve de vous, ô féminines créatures du suprême Islam. Elle est celle qui, tout éveillée et sans pouvoir magique a pénétré dans votre royaume plein de sortilèges. Elle vous a connues, ô les Enchantées, les Endormies au bercement de la coutume. Elle a vu votre quiétude en le nonchaloir voulu de l’ancestrale tradition qui vous asservit doucement, mollement, par la lente pression de l’habitude séculaire. Et vous êtes depuis des ans si longs dans la perdurée d’anciens parfums, de liens indestructibles ou dont le brisement est dangereux !
Elle a été punie, — savez-vous combien rigoureusement ? — d’avoir osé toucher vos hiératiques et séduisants visages, des visages d’idoles dont on verrait l’âme illusoire à travers les prunelles d’émail… L’âme illusoire ou l’âme dormante… O idoles, chères idoles de jadis et d’à présent, quand on veut vous réveiller cette âme frémit, se dérobe, rétractile, ou se débat et souffre jusqu’à mourir d’avoir essayé de trop vivre. Souvent, elle double son instinct primordial d’une intelligence trouble, d’un mauvais désir, et la petite idole arrachée à la sérénité du temple roule dans la fange…
Et il se peut que le seul salut, ô profanées, soit le retour au sanctuaire, dans l’ombre chaude, le doux clair-obscur musulman parmi les encens attardés…
Mouni est partie hier. Noura partira demain. Mais elle n’ira pas vers les Grandes Tentes hostiles ; elle demeurera dans la ville de ses amitiés, près d’une affection qui sache apaiser son mal et défendre son courage contre l’anéantissement qui le guette après ces heures où elle le sent crouler.
Et elle sera plus près de Mouni quand Mouni voudra revenir vers elle, si Mouni revient…
Si Mouni revient… Oh ! puisse la voix franque, la chanson apprise parler en elle plus haut que la mélopée des champs d’alfa ! Puissent Mouni résister au vœu de son père, repousser l’union projetée et Cherïef-Soltann, qu’on dit d’esprit noble et généreux, admettre la résistance de cet enfant.
La Mâlema parle aux femmes :
— Je suis avec vous pour le souvenir et pour vous dire adieu. Je m’en vais, pour un temps. Je ne sais pas la date de mon retour ; ce sera celle du retour de Mouni. Ma maison est vide depuis son départ et je souffre de ne plus voir le visage de « mon enfant » parmi ceux de vos filles. Les mères doivent me comprendre. Je désire que mes leçons ne soient pas toutes oubliées et que vous me gardiez votre pensée. La distance n’y fait rien ; je serai toujours votre sœur. Vous êtes mes amies et vous savez que je vous aime. Longue vie sur vous ! Soyez récompensées par le bien ; car vous avez pleuré à cause de Lella Fatime et de ma douleur. S’il plaît à Dieu l’absence sera brève et prochain le jour de la réunion.
Et toutes s’écrient :
— S’il plaît à Dieu !…