Sous le Voile
— Avez-vous en soulevant le voile, trouvé le mot de l’énigme qu’il cache ?
— Le mot est au-delà du visage obstiné.
La salle claire et bleue ouverte sur la terrasse. Et, dispersées au hasard des petites tables, des coussins ou des banquettes basses suivant leurs occupations, des fillettes arabes.
Voici Mimi, dont l’intelligence est un fruit doux et transparent ; Mimi aux yeux verts, aux sourcils roux, aux joues roses.
Voilà Fafann, semblable à une grosse citadine tunisienne, et, près d’elle, Helhala qui a le nom de la lavande sauvage, la mine d’un écureuil sous la broussaille de ses cheveux teints, échappés d’un petit hennin violet enturbanné d’un rouge foulard.
Cette autre au long visage de cire avec le bleu réseau des veines, c’est Djénèt. Puis, Sadïa à l’honnête figure, aux mouvements paresseux ; Louïz, fille d’un riche colporteur assassiné en Europe ; Fatma, Leïla, R’naïfa, Yamine, les toutes petites ; et Merïem la taciturne au front étroit : et Zorah la douce ; et Richa dont la légèreté porte un nom de plume[16], Richa qui fut un enfant abandonné au seuil d’une koubba et qu’un vieux couple méditatif et heureux adopta. Zoubéïda la blonde est son amie.
[16] Le mot « richa » désigne une plume.
Il manque Borneïa qui a des lèvres épaisses et des prunelles dormantes.
En la présence de ces enfants, qui ont de sept à quatorze années, se résume le premier effort de Noura Le Gall.
Helhala, Merïem et Fafann ont quitté l’école communale pour venir chez la jeune Mâlema.
Fafann disait :
— La salle d’école était noire. Elle sentait le tombeau. On s’asseyait sur des bancs étroits et, souvent, nous cousions des morceaux de chiffon, bons à rien. Nous n’avons pas besoin de savoir coudre comme pour les choses françaises. On aurait mieux fait de nous apprendre à broder des voiles, comme les femmes de Constantine. Maintenant, ma grand-mère m’a appris. Que me font les livres ? Laissez-moi broder des voiles ; les voiles sont beaux !
Et Noura devait se borner à lui montrer le jeu de broderies nouvelles, à développer son goût en lui indiquant comment se compose ou se transforme un dessin.
Helhala ne se rappelait que les punitions encourues de la part des maîtresses qui ne savaient pas parler l’arabe, alors qu’elle, Helhala, ignorait le français.
Mimi la benjamine s’écriait :
— Il n’y a que les enfants sales des gens pauvres qui sont dans l’école ; moi je n’irai jamais !
Richa et Zoubeïda avaient pris leur certificat d’études, brillamment, grâce à cet esprit d’à-propos et cette imperturbable mémoire momentanée qui tient lieu de compréhension à la généralité des enfants de leur race. Aujourd’hui, elles ne se souvenaient de rien. Un rideau était retombé sur leur cerveau du moment où elles avaient quitté l’école pour prendre le voile.
Quant à Djénèt, le visage pâle, elle possédait une mémoire spéciale et passait pour savante parmi ses compagnes. D’avoir suivi quelques leçons de religieuses dans un faubourg, elle conservait des souvenirs d’histoire comme les petits enfants conservent des réminiscences de Peau-d’Ane. Mais la façon dont elle les répétait était celle d’un conteur d’Orient, imaginatif et invraisemblable.
Avant la leçon, une sous-maîtresse installait les enfants, une Israélite très jeune et active que Noura avait choisie pour sa connaissance du parler arabe.
Ce matin-là, Fafann commence la broderie d’un bonnet de bain. Zoubeïda et Sadïa se préparent à reproduire et à enjoliver un dessin d’arabesques que Merïem et Helhala enlumineront. Djénèt, Louïz et Richa étudient un récit à la morale évidente et dont elles devront rendre compte à leur Mâlema. Les trois têtes semblent également absorbées, mais les yeux ne voient rien de la lecture, parce que tout bas Djénèt conte la bravoure des grands-pères des Français, qui s’habillaient avec la peau des ours pour épouvanter les taureaux enragés, et la fabuleuse aventure de Jeanne d’Arc, une géante dont les serviteurs étaient rois et qui avait changé en armée de démons et d’hommes de fer un troupeau de moutons qu’elle conduisait…
Les plus petites et Zorah la douce s’appliquent à des pages d’écriture tandis que l’attention de Mimi suit le doigt de Sarah la sous-maîtresse et les paroles qui l’aident à démêler les mystères de l’alphabet.
— La lettre qui ressemble à une échelle s’appelle H, explique Sarah, et celle qui a la forme du croissant se nomme C.
Peut-être la création et l’organisation de Noura ne sont-elles pas l’idéal de l’enseignement tel que l’entend le progrès. Mais la jeune fille a vite constaté que c’était la seule manière qui ne rebuterait aucun des êtres de caprice et de libre fantaisie qu’elle veut capter.
Il ne s’agit pas d’aller, par doubles étapes à la conquête de brevets qui ne prouvent rien. Le but est meilleur qui consiste à préparer ces enfants à une vie nouvelle et plus large, lentement, en prenant le temps nécessaire.
Noura conçoit plusieurs sentiers dans la plaine, au flanc des montagnes, tous aboutissant à une belle cité. De ceux qui cheminent par ces sentiers, quelques-uns ont le pas vif et léger ; d’autres sont paresseux, trébuchent souvent, mais toutes leurs caravanes doivent entrer dans la cité.
Une saillie de Helhala au visage d’écureuil fait se dresser les têtes et rire les jeunes bouches.
— Ya Sidna Mohammed ![17] encore un jour qui me noircit ! Mes bras sont déjà comme la nuit qui commence. J’étais si blanche quand je tétais ma mère ; j’étais blanche de lait. Maintenant un nègre a pleuré sur moi ou bien c’est le café que je bois. Ya sidna Mohammed ! je ne boirai plus de café.
[17] O notre seigneur Mohammed.
Et la coquette hypocrite lève ses bras très blancs de petite rousse, qui font la jalousie de ses compagnes.
Fafann pose sa broderie pour consulter un morceau d’étamine, vieille et fragile, où sont des modèles de toutes les broderies connues en Orient. Un hasard fit que Noura le découvrit parmi des hardes, chez une femme indigène qui ignorait la valeur de ce chiffon vénérable. Des soies ont conservé l’éclat de leurs couleurs. Elles se serrent brunes et bleues, pour former le dessin qui s’appelle « la citerne de la maison ». Elles s’élargissent en pétales pour ceux qui ont nom « la ceinture du roi » et « le jardin des roses ». D’autres sont « le vol des papillons » ou soulignent des palmiers roides, des mains fatidiques, des cyprès élancés comme des langues de flammes jaunes, vertes ou rouges. Des fils légers forment une sorte de grecque « le dessin de Tunis » pour les brodeuses. Et cette guenille est tout imprégnée des parfums d’un ancien harem…
Noura entra avec Mouni.
Mouni était plus jolie de toute la supériorité qu’exprimait son attitude, supériorité de rang sur ces filles de petite bourgeoisie, et supériorité de science, car il n’était pas une heure où Noura ne fût penchée avec amour sur la culture de sa fleur favorite. Le petit genêt gardait sa parure primitive, les draperies, les anneaux tintants, mais son jardinier se flattait déjà d’avoir changé le goût de son parfum.
Le parler français de Mouni était comme une chanson au rythme parfait. L’ardeur de son sang ne vibrait que dans les mots arabes. Même on eût dit que, finement, au contact de la modération franque, qui dénonçait comme laids et répréhensibles le pur instinct animal, la fougue naturelle d’un tempérament passionné, on eût dit qu’elle dissimulait cette ardeur et les bondissements d’une nature héritée de ses aïeules, les vagabondes et les belliqueuses aux déserts du Hedjaz.
Elle aimait Noura, mais son affection, si tendre qu’elle fût, ne comportait pas de dévouement.
Elle s’écriait parfois, sous une caresse :
— O Noura, ta maison est bonne, ta bouche et ton cœur sont bons. Je suis dans le bonheur. Je t’aime plus que mon âme, ô Noura !
Et pour lui épargner une douleur mortelle, elle n’aurait pas sacrifié ses cheveux. De cela, en dépit de sa sensibilité aiguë, de son pressentiment raffiné, de sa clairvoyance rare, l’éducatrice ne s’apercevait point. A l’égard de la petite créature dont elle faisait son enfant, la tendresse absolue annihilait les facultés d’observation de Noura. Elle ne voyait que la câline souplesse, les yeux purs et le visage heureux de Mouni. La douceur de la voix qui répondait à la sienne suffisait à la persuader des perfections de sa première conquête.
La Mâlema sourit à Sarah et va de l’une à l’autre des élèves. Elle appesantit sa main ferme sur la tête folle de Helhala, redresse l’aiguille de Fafann, clos d’une réprimande les lèvres de Djénèt et vient au secours du crayon de Sadïa.
Puis, prenant un exemplaire du Koran et puisant à la fois dans son esprit et dans des passages du Livre, elle parle pour les âmes attentives. Elle s’exprime en Arabe, résume en Français et interroge dans les deux langues. C’est l’une de ces leçons-causeries durant lesquelles, à la moindre question inquiète révélant quelque obscurité de compréhension, elle s’attarde en explications logiques pouvant pénétrer les pensées enfantines.
Dans les paroles égrenées, la vérité des sourates se mêle à l’expression personnelle de Noura.
« … C’est Dieu qui nous a donné la terre pour premier lit, le ciel pour toiture. Il a fait descendre la pluie des cieux pour produire les fruits dont nous nous nourrissons. Il a mis en nous un cœur, afin que nous aimions les autres créatures et un cerveau qui doit posséder la science ordonnée aux hommes, pour la joie et l’embellissement de la vie. La science est un flambeau qui brille dans l’ombre de la route et de la maison.
— Les ignorants sont-ils toujours sans lumière, ô Mâlema ? interroge Djénèt.
— Ils sont comme des aveugles dont les yeux sont ouverts et ne voient pas. Ils sont comme Zidann le pauvre qui a de grandes prunelles noires et tombe dans la rivière parce qu’il ne peut distinguer la rivière du bon chemin. Ils font le mal parce qu’ils ne savent pas que c’est mal. Ils méconnaissent le bien. Ils se croient de bons musulmans dignes des récompenses d’Allah et ils ne savent même pas toute la loi d’Allah.
— Ils font donc des choses défendues ?
— Certes.
— Et tous les enfants du péché sont punis ?
— Ils sont punis pour avoir négligé de connaître les bienfaits de Dieu et n’avoir pas voulu s’instruire quand ils le pouvaient. Vous qui apprenez à discerner le mal du bien, soyez reconnaissantes à cause de l’intelligence que vous avez reçue. Que ferez-vous en échange ?
— Je donnerais des fêtes pour les pauvres au tombeau de Sidi Ben Drahm ; mais je ne suis pas assez riche, dit Helhala.
— Point n’est besoin d’être riche, petite fille. Vous obéirez à toute la sagesse et cela suffira. Vous pratiquerez la vérité ; vous haïrez le mensonge. Celle qui commet une faute, grave ou légère, est une enfant du péché. Mais pourquoi se tairait-elle et cacherait-elle sa faute ? Dieu la voit et le visage de la coupable l’accuse. Veut-elle garder la faute comme une éternelle brûlure à son front et dans sa mémoire ? Elle avouera ; — le courage et la sincérité rachètent tout. Elle se repentira ; il lui sera pardonné ; elle retrouvera le bonheur.
« Mes petites filles, appliquez-vous à devenir des femmes de bien pour mériter et augmenter la tendresse de vos pères, le respect et le sûr amour de vos maris, la vénération et l’obéissance de vos fils. Devant une femme de bien, les vieillards s’inclinent, le Prophète sourit, les jeunes hommes disent : — « Hamed-ou-Allah[18] si nos épouses et nos filles lui ressemblent. » — La femme de bien est pure d’hypocrisie, de mauvais penchants, de haine, de colère et de médisance. Elle ne dit ni ne fait rien qui ne puisse être révélé. Il n’en résulte jamais pour elle la rougeur de la honte et le mépris des gens honnêtes. Mais toutes ses actions et ses paroles doivent concourir à la paix de son foyer et à sa bonne renommée.
[18] Louange à Dieu.
« Soyez persévérantes dans le travail, patientes dans le chagrin, humbles et généreuses dans l’abondance, afin que le pauvre et le malade se réjouissent par vous. Si la paresse se mêle à l’écheveau de la broderie, au dessin du crayon, aux signes de la plume, la paresse qui a le visage stupide et l’impatience à la bouche grimaçante, nous les chasserons pour ne pas devenir pareilles à elles.
« Surtout, vous connaîtrez l’obéissance aux bonnes paroles. Mes petites filles, que l’obéissance vous soit sacrée. Il est écrit que si vous refusez d’obéir, Dieu vous punira en vous faisant la guerre. Au jour de la résurrection, heureux ceux qui auront obéi !
« Saluez et considérez la vieillesse avec respect. Saluez et considérez tous ceux qui sont plus âgés que vous avec déférence.
« Ne dites pas : — « Nous nous inclinons et nous obéissons devant ceux-là ; mais derrière eux nous aurons le rire méchant, le cœur rebelle. » — Dieu sait et juge ; il voit et entend tout.
« Vous donc, grandissez dans la sagesse qui est une beauté, pour devenir de ces femmes nobles, pures et fidèles qui sont bénies. »
La leçon finie, Noura demandait :
— Pourquoi Borneïa n’est-elle pas venue ?
— Doudouh doit le savoir, répond Mouni. Je l’ai vue parler à la mère de Borneïa.
Du haut de l’escalier blanc, elle se penche sur la cour intérieure, appelant la servante.
— O Mâlema, la mère de Borneïa ne veut plus t’envoyer sa fille. Elle raconte que tes leçons avec le Koran cachent ton désir qui est de convertir les musulmanes à ta religion.
Noura descend l’escalier de faïences vertes, traverse la cour dallée de blanc et noir où s’élargit l’ombre d’une vigne et d’un figuier. Elle franchit l’antichambre obscure où d’épaisses nattes de drinnu sont fraîches aux pieds nus. La voici hors de sa maison mauresque, dans les rues capricieuses de la ville arabe.
Au fond d’une impasse, elle pousse une porte vermoulue.
— Borneïa ! Ya Borneïa !
— Qui es-tu ? gronde une voix mécontente.
— La Mâlema.
— Entre.
Noura est près d’une vieille femme qui lave du linge dans le plat de bois où l’on pétrit la galette et roule le kouskous. La mère de Borneïa se montre, sa fille accrochée à sa gandourah.
— Pourquoi n’est-elle pas venue ce matin ? questionne sévèrement Noura.
— Elle ne voulait pas. Elle a peur de toi.
— Comment n’a-t-elle pas eu peur le premier jour ?
— Elle ira demain.
Noura fixe la mère et dit :
— Borneïa, t’ai-je jamais parlé de ma religion ?
L’enfant secoue négativement la tête. La mère semble ne pas comprendre, bien qu’elle saisisse parfaitement l’allusion.
— Je ne permets point qu’on manque ma leçon suivant son caprice, reprend la Mâlema. Tu sais qu’à moins d’une raison grave on est privé de récompense. En voulant s’instruire, Borneïa m’a fait des promesses d’obéissance et d’assiduité ; les miennes étaient de l’aimer et de la conduire vers le bien. Je les ai tenues ; qu’elle accomplisse les siennes ou je cesserai de la connaître.
— Tu as raison, dit la mère subitement conquise par cette fermeté. Pardonne-lui.
Le lendemain, Borneïa vint à la leçon avec un cadeau de galettes chaudes et une exagération de caresses pour sa maîtresse. Mais les jours suivants on ne la revit plus…
A la faveur de ce petit événement, Noura revécut ses premiers combats et quelques instables victoires.
Les brebis de son troupeau avaient été gagnées une à une, grâce à un tact infini. Il avait fallu s’insinuer dans les familles dont la plupart défendaient jalousement leur intimité. Mais Mouni avait été un heureux prétexte, puis la présence de Lella Fatime revenue du Djebel-Amour. Alors l’accueil s’était fait sans défiance, d’abord par un instinct de race, plus tard par sympathie. Enfin, Noura avait su se faire aimer autant que possible, en aimant beaucoup, sans mièvrerie, en ne dérogeant jamais à la droiture et à la clarté de sa logique.
Cependant, le grand nombre des enfants ne venait à elle que pour obtenir les menus présents dont la Mâlema récompensait leur zèle et leur exactitude. Plusieurs voulaient apprendre par un esprit d’orgueil et d’ambition, pour dominer l’ignorance des autres ; mais ce sentiment même ne persévérait pas et celles qui le conservaient assez longtemps, dès qu’elles avaient atteint une petite moyenne, demeuraient stationnaires, invinciblement aheurtées, ne souhaitant pas acquérir davantage…
Si la Mâlema avait pu donner de l’argent, elle aurait provoqué de nouveaux élans, mais éphémères aussi. Elle comptait quatre exceptions ; Helhala, d’intelligence vive sous sa frivolité, Djénèt, Mouni et une adorable fille de seize ans, Oureïda que les parents empêchaient de suivre les leçons et qu’elle visitait fréquemment. Grâce à ces exceptions, Noura augurait superbement de l’avenir et consolait ses déceptions.
Elle s’attachait à laisser absorber toute sa vie par son troupeau, tous les chers visages dont elle déchirait lentement le voile et qu’elle voyait s’éclairer par son labeur. L’Islam parmi lequel elle évoluait ne la comprenait pas toujours, mais approuvait hautement, sa bonté, son esprit et la pureté de sa vie. C’était beaucoup.
Comme Noura passait devant la porte d’Aziza Dherif, sa voisine, elle la vit s’ouvrir pour une m’lahïa bleu foncé, — cette cotonnade qui est le haïk des femmes ordinaires. La m’lahïa devait envelopper une géante dont la main musculeuse et très blanche, aux doigts peints referma le battant.
Noura poussa la porte à son tour et pénétra dans la cour intérieure. Elle vit la géante aux prises avec Aziza Dherif, Sisann sa fille, et Fatma, une jeune divorcée qui habitait avec elles. Les trois femmes multipliaient les caresses et les agaceries. La m’lahïa tomba laissant voir la somptueuse tunique et les joyaux tapageurs d’une prostituée. Dans la géante, Noura reconnut Sadek, un eunuque familier des logis arabes. On le disait de mœurs infâmes, et les convenances orientales acceptaient sa présence dans la maison des gens de bien comme dans celle d’Aziza Dherif, la digne et la vertueuse.
Sisann et Fatma complimentaient le personnage sur sa parure féminine. Elles se mirent à chanter et il mima la danse des Naïlat, mousmés d’Afrique, courtisanes du désert et des Ziban.
Aziza Dherif accueillait Noura affectueusement. Elle lui présentait une femme que la jeune fille n’avait pas aperçue d’abord, une femme de bonne famille, séduisante en son sourire très doux, en son beau regard intelligent. C’était une sœur de Sliman le spahi qui avait été l’époux d’Isabelle Eberhardt, de Si Mahmoud Saâdi, meddah roumi du Sahara.
La voix du meddah s’était tue. Plus ne galopait son libre cheval dans les sables d’El-Oued la fanatique, aux confins des Chotts ou par la hamada pierreuse, écrasée de soleil, et sur les pistes brûlantes du Figuig. Isabelle était morte, roulée parmi les cailloux du torrent d’Aïn-Sefra.
En apprenant la catastrophe, Mouni avait frappé des mains, joyeuse et vindicative à cause de sa méprise d’enfant. Puis, tendrement triste et pieuse, elle avait jeté vers l’horizon le baiser grave qu’on donne aux tombes musulmanes, un baiser à cause de Si Mahmoud qui aurait pu n’être vraiment que le petit cavalier imberbe qu’elle avait désiré de son premier désir.
La sœur de Sliman parla d’Isabelle.
— Son nom, chez nous était Merïem. Son cheval s’appelait Souf. Elle était savante et de bonne volonté, mais ne savait rien du travail des femmes et préférait bêcher un champ que préparer la nourriture. Voici la bague de mariage que mon frère Sliman lui acheta.
Elle montrait à son doigt un rubis minuscule serti de petites perles.
Et Sliman était mort aussi, récemment, chez sa sœur dont le visage labouré d’égratignures, la gandourah noire, le foulard sombre ajusté comme un béguin de religieuse attestaient le deuil.
Noura conta l’histoire de Borneïa.
Aziza Dherif expliqua :
— On a tort de douter de toi ; mais il faut comprendre. On a peur de voir les enfants devenir tout à fait Français ou un peu chrétiens. Les souris sont tranquilles, elles ne craignent pas ta présence puisque tu as dit : — « Je suis votre amie. » — Mais une planche craque ; elles croient voir le chat derrière toi ; elles rentrent dans leurs trous : tu ne les revois plus.
Elles causèrent encore, à l’écart des rires et des déhanchements de Sadek.
— Tu sais que Fatma est restée quinze jours chez son mari, fit Aziza.
Noura s’étonnait, sachant l’aventure de Fatma. — Citadine, mariée à un homme des champs, quand celui-ci eut la prétention de mettre sous son toit deux co-épouses, elle déclara simplement qu’un fellah n’était qu’un taureau sauvage et qu’elle ne consentirait pas à la polygamie que les gens des villes commençaient à ne plus connaître.
Et Noura avait pensé :
— Sa jeune morale, inconsciemment évoluée, diffère de celle de ses philosophes grand’mères qui disaient : — « Pourquoi celle qui eut son temps d’amour avec son mari ou ses amants se courroucerait-elle de ce que son temps est passé pour eux et que le temps d’une autre est venu ? Elle ne répéterait pas le geste de cette vieille épouse heureuse qui, choisissant pour son propre époux la plus belle jeune fille de la cité, affirmait avec amour : — « Il est le meilleur ; elle est la plus belle ; elle ne devait appartenir qu’à lui. » —
Fatma mélancolique énonçait :
— Tous les hommes sont mauvais.
— Voici, songeait alors Noura, ces citadines commencent vraiment à se rapprocher de notre Europe. Leur mentalité s’avive. Elles sont capables d’éprouver un désenchantement. Il y a perfectionnement du moment que la délicatesse est froissée, le cœur atteint par une déception.
Mais les paroles d’Aziza Dherif renversent l’échafaudage des subtiles déductions. Elles surprennent la jeune fille. Fatma est allée vivre quinze jours chez son mari, pourquoi ? A-t-il répudié ses autres femmes et veut-il se remarier avec la première ?
Elle écoute Aziza dont l’accent fait entendre que toutes les femmes en somme peuvent partager les sentiments de Fatma.
— Maintenant que la loi l’a rendue maîtresse de son corps en supprimant les droits de son mari, Fatma trouve agréable l’amour de ce mari. C’est parce qu’elle le choisit quand il lui plaît, et c’est parce que cela met en fureur les deux épouses légitimes, témoins des prédilections de leur maître pour l’amoureuse libre, qui part ou revient à sa fantaisie.
Les leçons suivies de Noura n’avaient lieu que le matin. L’après-midi, les enfants étaient libres de venir ou de rester chez leurs parents suivant leurs goûts et leurs occupations. Parfois, les mères les accompagnaient. La maison de la Mâlema devenait un lieu de réunion.
Noura disait en arabe des fables de La Fontaine que les petites filles répétaient avec Mouni. Ou bien Lella Fatime étant au piano, Noura entraînait ses ouailles en chantant une ronde populaire du pays français, et les petites voix gazouillaient :
Il pleut, il pleut berzère…
La mélodie facile apprivoisait les oreilles à d’autres sons que ceux des sauvages tympanons.
Un après-midi, la mère adoptive de Richa amena une nouvelle visiteuse.
— C’est ma sœur de Constantine. Son nom est Lella Guemara.
— Tu es la bienvenue dans mon cœur, prononça Noura avec la gravité islamique.
Elle baisait Lella Guemara de trois baisers sur la bouche.
Madame Le Gall survint. La mère de Richa s’écria :
— O Lella Fatime, voici ma sœur Guemara qui est de race noble et qui a la « connaissance des Ecritures » comme un taleb.
Avant la naissance de Guemara, sa mère, veuve et riche, épouse un prince réfugié à Constantine. Guemara était l’enfant de cette union et, pour ne point déroger en la maison de son père, avait épousé un cousin, noble aussi.
Elle laissa tomber sa ferachïa, le haïk de souple lainage blanc qui enveloppe les femmes de qualité, comme la m’lahïa bleue enveloppe les femmes de moindre condition. Elle apparut vêtue de velours violet sur quoi luisaient les bijoux que cisèlent les orfèvres juifs de Constantine. Elle s’incarnait dans une évocation d’un autre âge. Sa figure souveraine était celle d’une impératrice de Byzance. Ses mouvements avaient une ampleur orgueilleuse. Elle s’assit sur les coussins d’un divan très bas. Ses yeux calmes approuvaient les choses orientales qui se joignaient à l’ameublement confortable de la pièce ; les nattes fines, les tentures tissées par des mains bédouines, les aiguières de cuivre, les satins filigranés, les tables basses incrustées de nacre et les grandes amphores kabyles, inspirées de celles de Rhodes ou de Cnide, tandis que des poteries tunisiennes perpétuent la tradition des potiers puniques.
Elle sourit à Noura.
— Ta science et ta beauté sont deux sœurs jumelles.
— Ta beauté est plus grande et ton savoir égale le mien sans doute, répond la jeune fille.
— J’ai étudié sur la planche peinte des tolba[19] et je me souviens de ce que beaucoup ont oublié.
[19] Pluriel de taleb.
La mémoire de Noura confrontait Lella Guemara avec d’autres figures, des figures d’héroïnes anciennes.
La visiteuse parlait avec la calme autorité de ceux qu’on écoute. Elle dit la noble austérité de sa famille constantinoise et comment il avait fallu le mariage de Richa, pour qu’elle pût venir accompagnée de son mari et d’une servante.
Le mariage de Richa, la « petite plume !… »
— Oui, dit la mère adoptive, nous voici pour te l’apprendre. Richa épouse Saïd ben Hamzi.
— Ah ! fait la Mâlema, je ne la verrai plus.
Elle savait la sévérité des coutumes dans l’aristocratique famille des Hamzi ; et que les femmes y naissaient et y mouraient sans avoir franchi le seuil, excepté pour aller au bain, en voiture fermée, glaces dépolies, voilées de doubles haïks. Et ce jour-là le hammam était loué pour elles seules et le personnel composé de leurs domestiques. Même elles n’assistaient à aucune fête féminine dans les koubbas sacrées. Mais jamais elles ne se plaignaient de l’absolue réclusion, la trouvant digne de leur rang. Orgueilleuses, elles défendaient la vieille demeure contre la visite des Roumïas.
— Je ne la reverrai plus… Richa est jeune pour se marier.
— Saïd aussi est jeune et sa mère est mon amie.
Noura appela la « petite plume ».
— Longue et heureuse vie sur toi, aïni[20]. Prends mon présent.
[20] « Mes yeux », terme de tendresse.
Elle mit au bras de la fiancée de treize ans l’anneau d’or qui cerclait le sien.
— Tu ne connais pas celui qui te veut pour femme ?
— C’est défendu.
Mais les yeux de la « petite plume » pétillaient malicieusement. Les moucharabiehs ne sont pas si hermétiquement clos qu’on ne puisse voir à travers. Les voiles ne sont pas si épais qu’on ne puisse, entre les fils de la trame, considérer le visage du jeune homme qui passe.
— Va jouer, Richa, et tâche plus tard, de ne pas oublier tout ce que je t’ai appris.
— Dieu lui accorde un bien pareil au mien ! s’écrie la mère adoptive ; — cinquante années de vie douce avec le même époux !
Lella Guemara reprit la parole.
— Je sais ton œuvre et que tu travailles pour le bien, dans ta pensée, ô Mâlema. La science est bonne ; c’est par la science que je règne dans ma maison ; mais c’est une science selon l’Islam.
— La suprématie sera plus grande encore quand au savoir islamique s’unira la connaissance des choses d’Europe. Les musulmanes de demain ne seront plus des esclaves, des humiliées ou des endormies derrière les murailles et les lourdes portes. Elles auront le droit d’élever la voix pour exprimer leur volonté, toutes, sans exception.
Le sourire de Lella Guemara se fit mince et froid. Sous la politesse exquise, on sentit sourdre l’hostilité.
Elle prononça une phrase du Koran :
— « Le salut de la femme est dans l’humilité aux pieds de son mari. »
— Tu domines le tien, — je le devine. Pourquoi ?
— C’était écrit.
— Ce sera écrit pour toutes. Toutes deviendront les égales du maître d’aujourd’hui.
Lella Fatime intervint :
— L’égalité sera plus difficile à obtenir que la supériorité.
Et Lella Guemara exprima la grande objection, la crainte latente qui faisaient adverses celles qui auraient pu aider à l’évolution morale.
— Quand nous serons toutes savantes, plus de supériorité ; nos maris et nos pères ne préféreront plus l’avis de l’une à l’avis de l’autre. Si mon époux a trois épouses, je serai confondue avec elles, et si pas une tête ne veut se courber la guerre sera dans la maison.
Dans sa maison sévère, elle n’était prépondérante et écoutée qu’en vertu de l’exception. Plusieurs régnaient par leur science amoureuse ; elle était des très rares qui dominaient par le savoir.
Noura répondit :
— Avant longtemps, l’égalité s’imposera comme une loi.
— La loi persuade mal, répliqua la mère de Richa. — Et son sourire se nuançait sur celui de sa sœur. — Nous avons mieux que la justice et que les lois pour obtenir ; nous avons la ruse, l’amour et la vénération de nos fils.
Lella Fatime donna son avis :
— Les bonnes mœurs françaises sont belles et sûres. Elles m’ont assuré un bonheur que la mort seule a pu finir.
— Tous les Roumis ne sont pas le colonel Le Gall.
Lella Guemara parla sentencieuse :
— Le mal est dans tous les peuples ; il est dans le monde depuis les premiers fils d’Adam. Comptez les plaies du cœur musulman et comptez les plaies du cœur chrétien. Dieu est juste ; il n’a pas blessé l’un plus que l’autre. Quel bien résultera-t-il pour nous de ressembler aux Françaises ? Sont-elles parfaites que nous cherchions à les imiter ? Ont-elles moins de péché et moins de mensonge ? Toi, Mâlema, tu pourrais être une merabta[21] si tu devenais musulmane ; tu possèdes la science et un cœur clair. Mais tes sœurs sont-elles tes pareilles ?
[21] Maraboute.
— Beaucoup. Et beaucoup sont meilleures que moi.
— Ne le crois pas ! Elles sont troupeau comme nous, bonnes et mauvaises, et nous savons leur chemin caché dans les rues sombres, les maisons où ne les attendent pas leurs époux.
— Soit. Laissons le péché. Mais, insista la petite Mâlema, il y a parmi vous des femmes de bien qui ont besoin de soleil et d’indépendance, qui souffrent du voile et du logis fermé telle une prison. Elles désirent la liberté.
La voix absolue de l’Arabe certifia :
— Elles désirent avec la bouche seulement. Elles sont comme les enfants qui veulent ce qu’ils n’ont pas, tout ce qui leur serait fatal. Mais on pense et la sagesse revient. L’anneau fut préparé pour le doigt qui le porte ; le doigt était destiné au poids et aux ciselures de l’anneau. Les bijoux arabes vont mal aux Roumïas et les bijoux des Roumïas ne sont pas beaux pour nous.
Des rires enfantins fusèrent dans la cour.
Le front de Lella Guemara devint gravement doux et sombre.
— Il se peut aussi, Mâlema, que tes discours troublent celles qui ignorent la vie et qui n’ont pas assez la conscience ou l’amour de leur race. Tes paroles leur sont pleines de ténèbres ou d’une lumière éblouissante. La science que tu veux pour elles doit être comme un mets pimenté ; la langue le trouve d’abord agréable, mais il la laisse brûlante et altérée. Cependant, s’il en est qui te suivent là où tu veux les emmener, déjà nous leur pardonnons, parce qu’elles reviendront…
— Oui, elles reviendront, dit Lella Fatime sourdement.
Et Noura à la mère de la « petite plume » :
— Maintenant, je sais que si Richa avait été la fille de ton sang, tu ne me l’aurais pas confiée.
« Une brebis de moins encore, dans mon troupeau ; Richa qui va se marier. Elle ne vient plus. Son union étant décidée, virtuellement elle appartient à sa nouvelle famille, et celle-ci, plus traditionnaliste que les parents d’adoption, entend qu’elle renonce complètement au contact de l’infidèle. La petite n’a qu’un gentil regret à mon égard ; elle est contente de devenir femme. Pour moi le regret est plus grand.
« Voilà l’écueil, Amie ; le mariage ; charmant s’il s’accomplissait entre deux êtres également évolués ; triste, dangereux peut-être quand il remet dans la vieille cage l’oiseau qui commençait à voler dans un jardin ouvert. Ce danger n’existera plus dans l’Avenir pour lequel le Présent travaille.
« La jeunesse et la beauté de ma « petite plume » me rassurent un peu sur son sort. Ce qu’elle sait est déjà suffisant pour la préserver de l’ennui et peut-être pourra-t-elle mettre une clarté dans l’ombre de la maison retardataire.
« Ce mariage est très envié dans le monde musulman. L’enfant adoptée a été choisie par la plus noble famille. Et cela ne surprend point puisque, en Islam la femme n’a besoin ni d’argent ni de naissance, mais de charme et de séduction pour espérer une union royale. Les pays de Mahomet ignorent le mélange de l’intérêt, du sot orgueil et de l’amour. Un titre de plus à leur supériorité dans l’esprit du Mahdi et de Claude Hervis.
« Où donc est-il notre Mahdi ? En Egypte ? J’ai reçu des journaux du Caire qui me paraissent avoir été soulignés par sa main. Je vous transcris les paragraphes qu’il impose à mon attention.
« Sans le relèvement moral et intellectuel des populations, le défrichement de l’Afrique n’est pas possible.
« Toutes les dépenses et tous les efforts séculaires auront été faits en pure perte. Sans la sympathie sincère des Musulmans d’Afrique, on n’a devant soi que l’anarchie et la stagnation. Ainsi, que de temps la généreuse France a perdu dans sa marche sur cette voie de paix et de liberté ! Elle n’a fait jusqu’ici que tâtonner et les Algériens sont plus ignorants que jamais.
« Supposons une population africaine reconnaissante et éclairée de la manière que permettent et son génie et ses aptitudes. La France aurait une influence salutaire immense sur l’Islam entier, au lieu de patauger dans les marais pestilentiels de l’assimilation à outrance[22].
[22] Arafate. Le Caire.
« C’est violent, n’est-ce pas ? Tenons compte de l’exagération orientale.
« Notre assimilation n’est pas un marais, mais le lac merveilleux, où doit se plonger notre conquête algérienne et d’où elle sortira semblable à nous.
« J’ai lu encore :
« Plusieurs renaissances partielles se font déjà remarquer. Les idées se purifient peu à peu. Là est la vie ! Si les petits ruisseaux se rencontrent, ils formeront un fleuve splendide et la science Islamique sera ressuscitée. »
« Le Mahdi veut faire couler l’un de ces petits ruisseaux. Mais que pensez-vous de tout cet Islam redressé, formidable dans l’immense Afrique et dans les cinq parties du monde ; car il a des adhérents partout. Ce ne sera plus la France qui le dominera, mais lui qui dominera la France et l’Europe. Les Français qui travaillent à cette résurrection jouent avec le feu ; ils se brûleront les premiers ; ils seront convertis par l’Islam renaissant comme Claude Hervis l’est par l’Islam décrépi.
« Je suis animée d’un chauvinisme trop profond pour prêter mon concours à cette renaissance. Je ne veux pas que ma France éblouie, submergée par la grande marée de l’Orient sur l’Occident, finisse comme une algue saisie par le remous des vagues ou comme un papillon tenté par la flamme. Je ne veux pas qu’on lui prenne ses fils et ses filles ; je prétends au contraire lui donner d’autres enfants.
« Certes la tâche est longue et ardue. Si je n’ai pas le temps de la finir, d’autres l’achèveront. J’aurai préparé la voie, vaincu les premières difficultés. Et les années de contact agissent peu à peu. L’Islam des villes n’est plus l’inviolé, dans la bourgeoisie surtout. Les hommes, employés d’administrations, avides de gains et de faveurs honorifiques, les fils au collège, font que des égratignures atteignent le masque impassible et séculaire incrusté dans la chair musulmane. — Cette classe moyenne est moins aheurtée aux superstitions, aux préjugés de caste et de race que la plèbe ignorante, le sang bleu orgueilleux. Celles qui résistent davantage, ce sont les femmes, en raison même de la facilité relative avec laquelle l’élément masculin accepte l’Europe. Elles se constituent les gardiennes vigilantes de la tradition au foyer.
« A l’exception de quelques portefaix Kabyles et de tirailleurs désapprouvés par leurs parents, le peuple reste intact parce que sans désir, capable d’exister en dépit des plus mauvaises, des plus absurdes conditions d’existence.
« Et l’aristocratie n’est pas atteinte parce que sans vouloir rien expliquer ni discuter, elle se mure dans sa fierté féodale. Elle juge de son devoir et considère comme une question vitale de perpétuer les choses anciennes. Elle se méfie et dissimule, évitant la moindre atteinte à l’immémoriale coutume. Si par nécessité matérielle, un de ses membres entretient quelque commerce avec les Roumis, à cause de cette concession faite au besoin d’argent pour pouvoir un peu des gestes fastueux des ancêtres, les lois d’austère observance redoublent en ce qui concerne le gynécée.
« Puis, je le vois aussi, il y a la peur très grande du « qu’en dira-t-on ». Beaucoup de mes petites enfants se troublent si je leur parle ma langue dans une réunion toute musulmane. Elles supplient : — « Tais-toi, tais-toi. Celles qui nous écoutent ne comprennent pas le français ; elles croiraient que nous disons des choses défendues et cela nous ferait tort. » — Et cette crainte est la barrière dressée contre la liberté de toute innovation, de toute atteinte aux choses admises depuis toujours. Les esprits sont imbus des règles d’une bienséance ancestrale. Le « ce qui se fait » et « ce qui ne se fait pas » sont épluchés, commentés sans répit. On reçoit un eunuque de mœurs dissolues ; on n’autorise pas sa fille à converser publiquement dans une langue étrangère. Cette forme des convenances diffère essentiellement de celle qui nous fut indiquée ; et c’est l’invisible main qui, après un mouvement confiant pour le soulever, serre plus étroitement le voile sur un visage obstiné.
« Mais j’élargirai tant la déchirure commencée que le voile tombera… »
Les portes du gynécée aveuglées d’épais haïks, et, dans l’atrium mauresque, des musiciens menant leur vacarme en l’honneur des mariés, des parents et des hôtes.
Des flambeaux de cire fondent sur les palmes et les fleurs.
Quelques élégantes et les hauts fonctionnaires de la ville, conviés à ce dernier jour des noces de Richa et de Saïd ben Hamzi, sont confinés dans le patio où fleurissent des jasmins et des orangers. Là, les lumières sont plus vives et des lanternes vénitiennes s’accrochent aux branches. Un buffet abondant étale, près des pâtisseries orientales, des confitures et des bonbons turcs, les capuchons dorés des crus mousseux.
Des invitées officielles ont pénétré dans l’atrium. Elles voudraient voir les yeux qu’on sent briller derrière le haïk des portes. Une main indiscrète soulève le rideau ; mais il est brusquement refermé et, sans formules, un gardien éloigne l’audacieuse qui n’a droit ni à l’amitié, ni à l’intimité du harem.
Dans les salles défendues, si nombreuses sont les musulmanes qu’elles s’entassent, confondant leurs brocarts et leurs parures dans une splendide débauche d’étoffes précieuses et de joyaux. Les bougies perdent leur fragile clarté parmi tant d’étincellements.
Lella Fatime est en costume indigène pour flatter ses hôtes. Noura porte une simple robe blanche et Mouni est différente de toutes les jeunes filles aux hennins pointus, de toutes les jeunes femmes coiffées de tiares assyriennes, les corps gaînés de gandourahs longues. Elle n’a qu’une tunique vert pâle et une mousseline soyeuse drapée à la manière du Sud, qui rappelle celle de la Grèce, agrafée aux épaules de fibules berbères, ceinturée d’une écharpe légère. Sous la coiffure basse aux foulards lamés d’argent, son visage doré sourit entre deux lourdes tresses brunes.
Il y a des bavardages puérils et des paroles véhémentes.
Une femme s’écrie :
— Vraiment, je me dispute avec mon mari. Je me disputerai longtemps et mon fils n’ira pas au collège comme son père le désire. Les hommes sont lâches ! Le mien veut cette chose pour flatter ses chefs. Vraiment, il les flatte pour obtenir ce qu’ils ont promis, un petit ruban comme celui que le cadhi met sur son burnous. Par Dieu ! mon fils n’ira pas avec les chrétiens pour apprendre l’ivrognerie et l’oubli de sa religion !
— Moi, avoue une autre, mon mari a tant crié et frappé que j’ai consenti, pour la paix.
Et la première dédaigneuse :
— Tu es de celles qui se laissent battre.
Une jeune fille babilla :
— Il passait sur le cheval de Bakir le M’zabi ; moi, je revenais du bain avec ma dada[23]. Elle n’a pas vu que je regardais, et j’ai su qu’il me voulait.
[23] Nourrice.
Noura intervient.
— Fille de la ruse ! Certes, c’est bien cette marchandise qu’Iblis vend le plus aux femmes. Toutes, vous êtes honnêtement voilées, mais quand un cavalier passe…
— Que dirons-nous de la ruse des chrétiennes ? riposte la malicieuse. Elles portent aussi des voiles ; mais pourquoi commettraient-elles le péché de les soulever au passage d’un amoureux ; les voiles sont transparents et les rendent plus jolies.
Et voici ce que content deux vieilles :
— Elle est divorcée. Son père l’a reprise chez lui parce que son mari la tuait avec le chagrin.
— La folle ! Tout est de sa faute. Quand même un chacal aurait dévoré son cœur elle devait appeler son mari avec une chanson. Elle devait savoir que les hommes aiment l’eau des fontaines et qu’ils haïssent celle qui coule des yeux d’une femme.
Elles se rapprochent d’une fenêtre à croisillons donnant sur le patio, écartent le rideau et regardent la foule européenne.
Noura les rejoint, fixe à son tour ses frères de race et de nom, rués à l’assaut du buffet.
— Comme les Roumis ont faim ce soir…
La petite Mâlema eut à souffrir de l’esprit mesquin, de la turpitude de certaines gens qui sont là, de ceux qui font la vie sottement orgueilleuse, déprimante et disqualifiée, pharisienne ou cyniquement hypocrite.
Dès les premières démarches de Noura, une société peu intelligente, étroite de cœur, non sans reproche mais sans scrupules en beaucoup de gestes répréhensibles, avait aiguisé bec et ongles sur la nouvelle venue. La plupart glosaient sans bien savoir pourquoi. Le reste désapprouvait et condamnait sans comprendre. Les cervelles féminines ne concevaient pas le vœu de cette créature indépendante qui n’avait pas vingt-cinq ans et vouait sa jeunesse à un apostolat imprévu. Les cerveaux masculins en mal de renommée et de jalousie l’accusaient de vouloir faire parler d’elle. D’abord, Noura les crut foncièrement méchants, puis, chez le grand nombre des deux sexes, elle constata surtout beaucoup de vanité stupide, l’absence de toute distinction naturelle et de bonne éducation. Cela fit qu’elle eut de la pitié sans rancune envers ses commentateurs. Seulement, elle défendit sa porte contre les insidieuses curiosités. Cette réserve fut blâmée, soupçonnée. Elle ne s’en soucia point, étant de ces superbes imprudentes qui joignent à la raideur des jeunes et absolues loyautés, l’indifférence pour tout ce qui n’est pas leur beau rêve, leur vibrant enthousiasme et la joie de leur effort. Elle pardonna la calomnie parce que quelques justes compréhensifs la dédommagèrent par de discrets hommages de sympathie et d’estime, et elle dédaigna la sottise.
Parmi des facies équivoques, ce soir, Noura reconnaît encore le citoyen-poète Literas, un journaleux jadis journaliste. Sur l’œuvre de Noura Le Gall, il s’était permis de jouer lourdement, dans les colonnes de sa feuille absurde. A le voir de si près, la Mâlema trouvait la figure blonde, antipathique et vulgaire de ce petit homme comme prédestinée à la gifle et à la cravache qui châtient. Le citoyen-poète Literas était une sorte de vulgaire insolent et de raté fielleux.
Des propos s’échangent entre les vieilles qui connaissent la chronique scandaleuse de la cité chrétienne et musulmane et sont friandes d’aventures.
— Vois cette gazelle, ô Khoudja, ses enfants ne sont pas de la couleur de son mari.
— Et son amie, je sais où elle va pour l’argent dont le sien profite.
Une petite voix au charme inexprimable parle à Noura tandis que le geste de Mouni désigne tour à tour les Arabes et la foule du patio.
— O Noura, combien tu es rare ! Tu ne ressembles pas à ces femmes et tu ne ressembles pas à celles-là. C’est à toi que je veux ressembler, ô Noura.
La Mâlema étreint sa petite conquête ne supposant pas qu’une adorable bouche encore enfantine puisse ne pas dire toute la vérité. Un désir trouble possède Mouni ; elle voudrait ce soir le sort de Richa, et pour échapper au blâme intérieur de son éducation nouvelle, — dont elle exagère l’expression en proportion de son désir, — elle joue ingénuement avec les mots menteurs qui enlacent et dissimulent.
Les musiciens se sont éloignés. On étend un épais tapis dans l’atrium. Des flambeaux brûlent aux quatre coins. Autour, en triple et quadruple rang se placent les femmes plus scintillantes que des idoles hindoues.
La mariée va venir. En cette dernière nuit de fête, elle quitte définitivement la maison paternelle pour celle de son époux.
Il est minuit…
On entend battre la porte de fer de l’entrée, repoussée contre le flot des curieux de la rue… Et voici la stridulation suraiguë du you-you d’allégresse, l’oscillation des flambeaux dans l’antichambre, la houle bruissante, tintante et rutilante des maîtresses de la maison accueillant leur future compagne…
Deux matrones portent un fantôme blanc, si strictement plié dans les haïks qu’on ne saurait préciser sa forme. Il est posé sur le tapis. Les yous-yous se taisent.
C’est fini… La mariée est arrivée.
… O lugubre petit corps sous la pure étoffe plaquée maintenant comme un suaire, petit corps frissonnant et raide, à cause de la volupté préconnue ou à cause de la terreur !… Es-tu la morte blanche que ne pourront plus émouvoir les bonheurs juvéniles ? Es-tu celle qui sortira de ses voiles avec le triomphant visage de l’amour heureux ou celle qui dans l’impuissance et l’horreur souffrira par toute sa chair condamnée ?…
Mais quel étrange souci que le nôtre, ô petite mariée ! Si tu devines ce souci souris sous ton suaire. Souris car tu n’es pas une victime, car tu ignores les raffinements nébuleux de nos sentimentalités et tu ne seras jamais une incomprise, ô petite animale, gourmande des plaisirs de l’instinct !…
Pourtant Noura souffrait et souhaitait pleurer sur Richa…
Les femmes chantèrent, improvisant à leur fantaisie. Elles se répondaient et leur refrain avait des réminiscences de flûte bédouine au large des champs ou de tourterelles sauvages en forêt.
Qui possèdera les beaux jeunes hommes ?
Qui possèdera les filles aux yeux bavards ?…
Ma lèvre a soif et l’eau des torrents
Est impuissante à calmer sa brûlure !…
Je connais la rivière profonde
Où la soif s’apaise,
Et renaît,
Et s’apaise encore…
Par intervalles un frisson plus long agitait le corps de la mariée. Alors la mère se penchait, soulevait à peine un coin du linceul et, de bouche à oreille, parlait à la « petite plume ».
L’atmosphère se saturait de parfums. L’atrium brasillait de bijoux et de regards.
Le moment vint où l’on emporta de nouveau Richa pour la dépouiller du suaire. Durant son désespoir simulé selon le rite, on fit sa toilette de noces. On la vêtit de tous les dons du fiancé. Elle fut prestigieuse comme une légende et livrée ainsi à son destin.
Noura qui cache des larmes est revenue près de l’étroite fenêtre à croisillons. Soudain, elle gagne le patio, un cri de bienvenue et d’amitié aux lèvres en cette heure triste.
— Claude Hervis !
Et Claude Hervis abandonne ceux qui l’entouraient pour n’être plus qu’avec le regard, le geste et la voix de Noura.
Noura, Claude et Mouni bavardaient dans du soleil, sur la terrasse.
L’artiste constatait la transformation du petit genêt saharien, écoutait les réflexions pondérées et justes que Mouni mêlait à la causerie. Il finit par dire :
— Noura est un merveilleux jardinier. Je ne reconnais plus la fleur des champs d’alfa. Mais tu es trop française, aujourd’hui, Mouni, ta melahfa ne te va plus.
Mouni se leva silencieusement et descendit près de Lella Fatime.
— Vous lui avez fait de la peine, reprocha Noura.
— Croyez-vous ?… Quel âge a-t-elle ?
— Quatorze ans à peu près.
— C’est une femme pour l’Orient.
— Oui.
— Ne redoutez-vous pas qu’on vous la reprenne, pour la marier ?
— Taisez-vous ! Je ne veux pas songer à cela. Mouni m’aime et la présence de ma tante nous préserve d’un danger immédiat. Le vieux Bou-Halim n’est pas immortel. Lui disparu, les autres ne revendiqueront pas la possession de Mouni.
Des craintes vinrent à l’esprit de Claude Hervis. Il ne les formula pas, ému de la pâleur de la petite Mâlema. Il reprit le sujet qui les passionnait tous deux.
— Avez-vous vraiment commencé à modifier le sens de la vie musulmane ? Avez-vous, en soulevant le voile, trouvé le mot de l’énigme qu’il cache ?
— Le mot est au-delà du visage obstiné. C’est au-delà que je le chercherai.
— Prenez garde ! J’imagine ce visage décevant et plus décevant l’au-delà.
— Ami, quelle chose est plus décevante et périlleuse que la mer ? Et la mer a été conquise et vaincue par le sûr voyage des navires.
— Au prix de combien de naufrages ?
— Qu’importe ! Deux bateaux sombrent ; un troisième reprend la route et arrive au port. Tout s’achète. Il faut savoir payer largement. Il faut savoir mourir pour assurer une conquête et c’est lâcheté que reculer devant le prix qu’il faut y mettre, le sang ou les larmes.
Elle s’animait, la discussion exaltant l’amour de l’œuvre entreprise. La contradiction multipliait son zèle, le rendait triomphant dans une ferveur de volonté.
— Claude, mes petites sœurs musulmanes sont de beaux oiseaux en cage, des oiseaux des tropiques qui paraissent n’avoir d’abord que leurs plumes et qui ont une chanson, expression spéciale de leur pensée. Pour nous, cette pensée est lointaine à l’égal de la poésie primitive et souvent brutale des livres de Moïse. Je me rapproche de la pensée des oiseaux ; je l’admets avec indulgence pour ne la point effaroucher et la connaissant, voir comme on peut la transformer.
— Noura, Noura, vers quelle perfection conventionnelle la conduisez-vous !
— En admettant ; à la seconde génération le conventionnel sera du naturel. Nierez-vous toujours le progrès lent, mais sûr des âges après les âges ? Réfutez l’utilité du raffinement matériel, ô nomade, mais ne refusez pas à notre temps le perfectionnement moral.
Le sculpteur fut ironique. Il cita Nietzsche :
— Le grand résultat que l’humanité a obtenu jusqu’à présent, c’est que nous n’avons plus besoin d’être dans une crainte continuelle des bêtes sauvages, des barbares et de nos rêves.
Il y a un progrès dans un autre sens encore. Nous avons cette supériorité sur les Garamantes que, virtuellement, nos femmes n’appartiennent pas à nos voisins. Cependant, nous aurions des raisons d’être portés à rechercher comme eux la certitude de nos paternités. Nous avons cette supériorité sur les Angiles que notre épousée ne se prostitue pas aux passants la nuit de ses noces ; mais après, pouvons-nous affirmer qu’elle soit, à l’exemple de ces premières aïeules un modèle de sagesse et de pudeur ? Certes, il y a progrès ; nous sommes plus hypocrites.
Mais la jeune fille conseille :
— Laissez donc au mal et au bien, en toutes choses leurs parts respectives. La nature sait les équilibrer. La loi du bien est de progresser sans cesse, de tendre vers le mieux. Même si le mal grandit en proportion, le contraste est utile à la bonne cause. Il me plaît de mesurer la lumière et l’ombre et de trouver si souvent le jour plus long et plus magnifique que la nuit.
— Noura, vous êtes une grande exaltée de la poésie du devoir.
Tout le soleil d’une fin de jour flamba prodigieusement sur l’amphithéâtre des maisons arabes étagées, des verdures de la ville basse et sur les montagnes bleuies ; puis, il décrut. On sentit venir le soir rapide.
Claude Hervis reprenait en arpentant la terrasse :
— Vous comparez les Musulmanes à des oiseaux ; Je les vois mieux dans la souplesse et la beauté des chats depuis que je suis les lignes et les interlignes de vos lettres à notre amie commune. Elles sont des chats qui s’étirent dans la tiédeur des tapis, dorment ou caressent leur fourrure. Se soucient-elles du secret des rayons, des conditions de leur existence et de l’explication des choses ? Elles ne souhaitent que vivre dans leur ignorance, aussi longtemps qu’il se pourra, instinctivement heureuses du bonheur animal qui ne trompe point.
— Les chats et les oiseaux perdent l’instinct des bêtes pour acquérir l’intelligence des hommes. Seulement, ils ont des maîtres geôliers. Beaucoup d’enfants seraient mes élèves sans les pères opposés à l’instruction des filles comme les mères à celle des fils.
— Les pères sont de l’avis du Grec qui disait : — Que savait ma femme quand je l’épousai ? Elle n’avait pas quinze ans et l’on s’était surtout appliqué à tenir ses yeux et ses oreilles dans l’ignorance et à ne pas exciter sa curiosité. N’était-ce point assez qu’elle sût faire un manteau avec de la laine qu’on lui donnait ou distribuer la tâche aux fileuses ses servantes ? —
— Très bien, mais il y a une lacune chez nos Arabes. Leur éducation ne comporte pas ce souci de préserver les yeux et les oreilles des enfants.
Noura avait jugé de la perversité précoce contre quoi elle devait lutter. Fillettes, jeunes filles ou femmes considéraient leur féminité comme un bien utilisable en toute circonstance et qui rapportait de l’argent, des bijoux et du plaisir. Des bouches balbutiantes encore prononçaient des paroles scandaleuses. Un jour Helhala s’était écriée : — « Combien ta taille est mince, ô Mâlema ! Compare-la à la mienne. Certainement, j’ai un enfant. Mais qui dira le nom de son père ? Il y en a tant qui m’ont baisée ! » — Sous la réprimande de sa maîtresse elle éclatait de rire, puis demandait pardon en murmurant : — « Pourquoi me gronder ? Tu sais bien que ce n’est pas vrai. Mais j’aime les hommes, vraiment, Mâlema, je te jure que je les aime ! » —
Noura répondait à Claude :
— Je lutte contre un cynisme naïf. J’en connais qui se donnent pour un rang de perles fausses. Quand je les blâme, elles s’étonnent et les rares sages m’approuvent superficiellement.
— Elles sont nées uniquement pour l’amour charnel, rituel presque en son inconsciente impudeur, dit l’artiste. Elles vivent suivant une conception antique de la femme.
— C’est la faute du maître qui en fait des ilotes. Si le maître voulait et si elles étaient libres…
— Ce serait pire et le maître ne voudra pas.
Il répéta la raison qu’un indigène lui avait donnée : — « Nous ne pouvons pas lâcher nos femmes comme les vôtres. Elles ont trop de soleil dans le sang. Elles ne deviendront libres que le jour où nous cesserons d’aimer leur beauté et notre honneur. » —
— La cage s’ouvrira, affirme l’apôtre de l’émancipation.
— Et après ?… Vous verrez les prisonnières échappées réclamer leur prison. Plusieurs se seront perdues. Celles qui reviendront refermeront elles-mêmes la porte avec la violence de la terreur, de l’impuissance et de la déception. Elles reviendront toujours, à cause d’un mystère de sang et de race et parce que l’esprit des générations d’aïeules revendiquera la paisible réclusion dans la mentalité nouvelle des petites filles.
— Vous parlez comme Lella Guemara, fait Noura : mais cela ne saurait empêcher l’envol, au grand battement des ailes déliées. Pas une nation n’a le droit de garder la femme en éternel état d’infériorité et dans la misère du geste et de l’intelligence. Après l’Europe, l’Orient annihilera la loi de séculaire injustice qui, de la mère des hommes, fait une créature opprimée. Et pourquoi ?
Claude Hervis, avec ce premier historien que fut Moïse, trouvait l’explication dans le crime biblique, le péché de l’Eden.
Noura sourit.
— Soit. Il est temps d’absoudre la coupable. Voici l’heure de la miséricorde et du rachat ; la souffrance a tout expié.
Est-ce Mouni qui vient à table, ses cheveux casquant haut sa tête, un défi et une inquiétude dans les yeux, vêtue d’une robe blanche de Noura, une robe ajustée à sa taille par l’aiguille de Lella Fatime ?
Ainsi, avec son teint doré, elle ressemble à quelque élégante Espagnole de Paris.
— Tu es parfaite ! s’écrie la petite Mâlema.
— O fille de Noura, dit Claude Hervis, vous êtes très belle.
Mouni rayonne, son inquiétude dissipée.
— Désormais, comme Lella Fatime, je porterai tour à tour ma melahfa et des robes pareilles aux tiennes, Noura.
— C’est la réflexion de notre ami Claude qui provoqua cette décision ?
— Oh ! non, répond Mouni, ses longs cils caressant ses joues. Je le désirais depuis longtemps, seulement, je craignais d’être laide et ridicule.
Mais plus tard, à la faveur d’un instant de solitude à deux, elle saisit les mains du sculpteur, comme elle l’avait fait en Alger tandis que sa voix ardente redit :
— C’est à cause de toi.
Pensif, Claude Hervis quitte la maison.
— … Noura, Noura, ma très chère vaillante, vous souffrirez ; c’est une cruelle certitude. Le genêt saharien a gardé son premier parfum, un parfum violent. Il le dissimule sous la senteur douce empruntée aux roses que vous cultivez… Mouni peut porter sa melahfa, car elle n’a pas renié ni perdu l’âme cachée dans ses plis. Et c’est tout l’Orient féminin à l’indestructible survivance qui s’est incarné dans cette enfant, ardent et méfiant, instinctif, secret, logique et impérieux dans ses caprices.
Noura songeait près du calme sommeil de Mouni… La nuit muette l’enveloppait. Des étoiles froides tremblaient dans le ciel uni, que découpait la fenêtre ouverte. Noura songeait…
Des phrases de Claude Hervis et de Lella Guemara lui étaient une obsession. Elles la faisaient triste, tandis que le souvenir du geste de Mouni rejetant ses draperies la rendait joyeuse. Et tout cela mettait dans son esprit le bruit des pensées qui effarouchent le repos.
Noura songeait aux destinées faites d’atavisme.
Elle se penchait sur le sommeil de l’enfant qui était le fruit de son cœur et de son cerveau. Dans l’ombre elle recomposait le charmant visage. Tant de germes de bonne semence avorteraient-ils sous ce front ? Cette argile humaine, ce vase primitif modelé de nouveau avec une idéale conviction reprendrait-il invariablement sa forme barbare ?
Et les autres,… Djénèt, Helhala, Fafann ?…
En vérité, ces retours aux ténèbres ne pouvaient être, pas plus que l’obstination en la forme immuable. Tout se transforme, concourt à une autre œuvre ou se perfectionne. Les dieux s’en vont, les sanctuaires croulent. Les superstitions, les traditions, les croyances merveilleuses se dissolvent dans l’esprit humain. On érige de modernes sanctuaires ; des vérités neuves et des ferveurs récentes s’imposent.
Et si lente ou inconsciente que soit son évolution, aucune génération d’aucun peuple ne peut faillir à l’universel devoir de la marche en avant et de la marche ascendante.
Pascal considérant la suite des hommes pendant des siècles écoulés, conclut bien à un même individu qui subsiste toujours, mais apprend continuellement.
Or, d’avoir seulement effleuré la science, l’esprit perd l’intégrité de sa première expression. Ses manifestations changent. Il provoque de nouveaux gestes et de nouvelles pensées. Il y a là un fait imprescriptible.
Et les plantes qui, parmi d’autres végétations, ne luttent pas pour trouver le soleil, pour croître du côté d’où viennent l’air et la lumière, ces plantes s’atrophient. Elles deviennent blafardes et molles, leur sève endormie de la racine aux rameaux. Les belles brûlures de l’été les épargnent ; les froids de l’hiver les atteignent peu ; elles n’ont ni l’émoi ni l’admirable bondissement de l’avril. Leur somnolence est sans réveil. La fragile vigueur du moindre brin d’herbe écrase leur longue et maladive faiblesse. Elles végètent et meurent en sentant à peine qu’elles cessent de vivre.
Les formes de la vie, — en tenant compte d’une différence de quantité dans les manifestations extérieures visibles, — les formes de la vie sont les mêmes pour les êtres et pour les plantes.
Si le premier apôtre mesurait le chemin parcouru depuis la première doctrine humaine, s’il comptait le nombre des maîtres et des disciples, il aurait un éblouissement…
Ainsi Noura parle aux doutes qui l’effleurent. Ainsi, au bord d’un découragement, comme prête à se perdre, elle se ressaisit fortement et ranime le pouvoir du viatique qu’elle porte : la certitude que nul effort n’est sans cause et sans récompense équitable, sinon dans le présent, du moins dans l’avenir immesuré.
— Venez aux champs d’iris, Noura, venez avec Mouni, dit Claude Hervis.
Le sculpteur s’attardait dans la ville dont le seul charme pour lui était la présence de la petite Mâlema. Même il travaillait un peu, modelant dans l’argile blonde des figures qui ressemblaient à Noura ou à Mouni et qu’il offrait à Lella Fatime.
— Venez aux champs d’iris…
Les champs d’iris sauvages s’étendent au bord du chemin. Et ce sont des champs de lumière où se multipliaient les fleurs mauves et violettes. Leur parfum a le goût des herbes neuves issues de la terre à la première pluie d’automne.
Des bœufs paissent avec des chèvres folles et des agneaux bêlant leur plainte enfantine, troupeaux maigres de l’été aride et des pâturages mouillés.
Mouni marche silencieuse, mince, comme fragile dans son costume roumi. Depuis les noces de Richa, elle a des expressions de petit sphinx qui s’aggravent par instants d’un voluptueux frémissement des lèvres et des narines et de la pesanteur du regard qui flambe.
Devant ce visage, un souci mal défini saisissait Noura. Elle enlaçait la petite.
— Parle, Mouni, je veux toute ta pensée.
— Lis sur ma figure, répondait doucement Mouni.
Et la figure apparaissait toute pure.
Noura insistait :
— Si ton cœur rêve, confie-le moi. Je le préserverai du mauvais désir. Je l’aiderai à réaliser le beau souhait.
— N’as-tu point de souhait toi-même que tu ne vives que pour réaliser le bonheur des autres ?
— Ma petite fille, c’est là la réalisation du mien.
— Tu n’aimes personne ? — La voix tintait différant de l’accent coutumier.
— Es-tu jalouse, Mouni ? J’aime une multitude. Quant à toi, il faut que tu sois la plus heureuse.
— Je le suis.
— Te souviens-tu que tu avais peur de me suivre, là-bas, à la zmala, peur de ne pouvoir voler avec moi ? Je promis de te ramener au premier appel…
— Puisse cet appel ne jamais retentir ! Je n’obéirai pas, Noura ; je préfère la mort ! Mon destin n’appartiendra pas à un Arabe, mais à un Français dont l’amour seul vaudra mon amour.
— Nous chercherons ce Français-là, chérie.
Le chemin s’enfonce parmi des oliviers. Leurs fruits tombent sous le bâton des fellahs. Des femmes, des enfants les recueillent. Entre les racines d’un arbre est couchée une fillette chétive, aux membres raides, la jambe enveloppée de linges blancs où se voit un chiffre d’hôpital.
Noura s’arrête.
— Que lui est-il arrivé ?
C’est le récit de la mère, une grande paysanne sèche, tannée par la misère et le travail.
— Elle jouait avec d’autres enfants. Elle est tombée sous un chariot ; la roue a passé sur sa jambe. On l’a portée à l’hôpital. On m’a renvoyée. Quand elle a été seule, elle a crié. Quelqu’un l’a battue pour la faire taire. Alors elle a eu peur jusqu’à mourir et elle est devenue raide avec les dents serrées. On a vu qu’elle allait laisser « monter son âme » et on me l’a rendue.
— Porte-la au dispensaire, la doctoresse la guérira.
Mais, farouche, la femme déclare :
— Non, je n’irai pas à Sidi-Mansour. Je ne crois plus aux remèdes des chrétiens.
— Voilà le résultat de la nervosité d’une infirmière, souligne Claude Hervis.
Noura caresse l’estropiée.
— Ah ! les femmes des fellahs, murmure-t-elle. Pauvres êtres voués à la longue souffrance, à la misère sans fin. Elles sont telles les animaux qui broutent sous le soleil ou l’ouragan, travaillent, se reproduisent, tombent et crèvent.
— Ce n’est qu’une matérielle souffrance, ô Noura.
— Que fait la qualité de la souffrance si on la souffre avec toute sa faculté de sentir ?
— Il y a bien des heureuses et des soumises sans effort dans le gourbi du fellah.
— Si rares !
— Pas plus que chez nos paysannes ou la femme de nos faubourgs. Combien travaillent autant que vos Bédouines en supportant les mauvais traitements du mari et des fils, sans parler de l’inconduite des filles. Et elles n’ont pas toujours le secours de la passivité fataliste. Messieurs les assimilateurs auraient mieux fait d’entreprendre le relèvement de leurs compatriotes, même au nom d’un socialisme illusoire, avant de vouloir le réveil de l’Islam somnolent.
— Claude, nous savons que l’inégalité des sorts sera difficilement abolie de l’histoire humaine ; mais notre rôle est d’atténuer l’injustice dans toute la mesure d’un devoir fraternel.
Des petits ânes vinrent, bâtés de zenabil[24], pour emporter les olives. Plusieurs avaient le bout des oreilles coupé, dernier vestige peut-être d’une superstition des Mekkois d’avant l’Islam qui, supprimant l’extrémité des oreilles du dixième faon d’une chamelle en faisaient un animal sacré. Il se peut aussi que ce soit une dérision envers les ânes chétifs et méprisés.
[24] Pluriel de zembil, double couffin.
Le chemin qui sinuait sous les oliviers monta au flanc d’une colline. Sous le soleil, des touffes de diss exhalaient un parfum âpre et chaud. Des myrtes, broutés pendant la disette d’août et de septembre, rampaient, fleurissant tout près du sol rouge d’argile éboulée. Aux endroits brûlés par les bergers en quête de pâturages, se convulsaient des buissons de zenboudj, l’olivier sauvage, noircis.
Au sommet, c’était un vieux verger de figuiers stériles. Rome y avait laissé des débris de marbre et des chapiteaux brisés.
Le paysage était la plaine striée de labours récents entre des orges déjà vertes, des coteaux de vignes et de broussailles ; l’Atlas bleu et des montagnes proches, aux cimes frisées poudrées de lumière ; une ville étagée ; la mer mythologique, et dans le creux d’une vallée, bordé de collines pâles, l’argyrose d’un lac.
Des rivières glissaient vers la mer. Des troupeaux cheminaient sur les routes. Des fellahs allaient au marché en carrioles cahotantes, sur des ânes trottinant menu, des mules vives et jeunes entravées pour marcher l’amble, jarrets saignants, et sur des juments maigres à la croupe basse, queue traînante, pâturons fléchissants et sabots sans fers.
Au bord de la plaine deux palmiers esseulés pointaient. On devinait leurs palmes balancées par le jeu des souffles de la terre et de la mer. On devinait l’adorable bruissement qui fit dire aux rêveurs des oasis : — « Les palmes profèrent un soupir d’admiration et de louange à Dieu. »
— J’aimerais une hutte sur ce sommet, dit Claude Hervis, je regarderais la vie face à face, sans crainte. Dans cette solitude et ce silence, j’entendrais bien battre son cœur infini. Le soleil me serait plus cher que la fortune et les myrtes plus doux que les lauriers.
Mouni qui serrait des myrtes dans ses bras jette les fleurs aux mains de l’artiste…
Une chanson s’élève d’entre les oliviers féconds, au pied de la colline. Claude Hervis repousse les fleurs de Mouni.
— Vous gémissez, Noura, sur la misère de la paysanne arabe, vous vous dévouez à l’éducation des recluses musulmanes, et, si vous vouliez faire une confrontation générale de ces orientales et des Européennes prises dans toutes les classes de la société, vous verriez que les plus à plaindre ne sont pas celles vers lesquelles semble devoir aller spontanément la pitié. La femme d’Islam n’est pas une victime ; elle croira l’être quand elle possèdera notre science. Pour elle comme pour nous, ce ne sont pas les coutumes qui blessent, c’est le hasard de la vie. Même notre sœur musulmane a une douleur de moins, celle de l’esprit cultivé jusqu’au dégoût, du cœur raffiné jusqu’au désenchantement. Etant encore à l’abri d’une instruction obligatoire et perfectionnée, elle ne risque pas de devenir une déclassée, une anarchiste, une rebelle qui se brisera contre le mur des traditions long à crouler. Elle ignore l’exaspération cérébrale et l’ivresse de la volonté qui aboutissent au suicide. Or, ces choses fatales résulteront de son assimilation complète, de ce que vous appelez son perfectionnement moral.
— Vous trouvez qu’il vaudrait mieux se borner à une amélioration matérielle, riposte la petite Mâlema. Celle-ci est dépendante de celui-là. De notre raffinement il résulte sans doute une perception plus nette de la souffrance, mais mille manières d’y remédier et le privilège de jouir en proportion. Que craignez-vous donc tant ?
— Je crains que soit douloureux pour la chère Barbare l’apprentissage d’une civilisation qui est le fruit des siècles et de cerveaux innombrables. Elle développe l’individualité jusqu’à la sécheresse et à l’égoïsme. Elle veut tout expliquer et mène au raisonnement ; on discute, on se refuse à l’acceptation de ce que l’on aurait supporté naguère et la nature se venge. Notre perfectionnement s’achève par l’écrasement ou par la chute.
— Alors, selon vous ?…
— Selon moi, le vrai, le seul qui vaille la peine, c’est celui d’où jaillira la précieuse compréhension que la vie et le bonheur peuvent tenir dans l’ombre bleue du gynécée, l’ombre chaude d’une tente au désert, parmi les jardins de palmes et de cactus, sous la melahfa des femmes passives et le bernous du pâtre qui erre une flûte aux lèvres.
Un silence suit les paroles véhémentes.
Puis Noura demande :
— Mouni, que penses-tu de l’idéal de Claude ?
Le plus fin, le plus clair des sourires est aux lèvres de la petite.
— Je pense avec ta pensée, ma Noura.
Et telle est l’expression que l’artiste lui-même n’en peut douter.
O précieux petit sphinx, héritier de toute l’âme antique, des larges yeux muets et de la lèvre énigmatique des belles figures de la vieille Egypte !…
Ma pensée se débat dans les tourments de l’amour.
Je ne puis oublier la bien-aimée issue de race noble.
Mon cœur est meurtri par l’amour,
Et mon mal vient de Yamina dont les khelkhale tintent.
Où est ton remède, ô Taleb ?
Ce remède a-t-il disparu ?
Par grâce, fais-moi connaître le remède pour guérir l’amour !
Ma science est vaine, tout mon savoir est impuissant.
Je pourrai mourir de cette passion.
Lève-toi donc, ô Taleb, ami de mon cœur !
Un feu ardent dévore mes entrailles ;
Ouvre tes livres et trouve ce qui guérit.
Où donc est ton remède, ô Taleb ?
Ce remède a-t-il disparu ?
La Bent Fraîchichi, la vieille barde qui a le don d’improvisation et le don de la longue mémoire, chante l’amoureuse complainte. C’est dans la maison de Derdour le généreux.
Noura est assise dans l’auditoire près de la blonde petite épouse du fils aîné, Lalià. Il n’y a pas de très longs mois, Lalià était une jolie Française qu’assiégeaient les danseurs et les prétendants. Une de ses aïeules était Arabe. Une goutte de sang de cette aïeule suscita le dégoût anticipé de la vie d’Occident, eut raison de trois générations de sang gaulois et chrétien et donna la jeune fille à l’amour d’un cousin et à la réclusion joyeusement acceptée. Lalià était heureuse, ne regrettait rien et berçait un enfant musulman contre sa blanche poitrine.
Noura ne pouvait aimer la conversion de la jeune femme. Elle ne l’avait pas révélée à Claude Hervis sachant trop les mots qu’il eût prononcés : — « Nous ne parachèverons jamais une conquête en Islam, car c’est au tour de l’Islam de nous conquérir. »
En revanche, la Mâlema répondait à cet Islam dangereux : — « Pour une que tu m’as prise, je t’en prendrai mille ! » —
Et, dans cette maison même, la conversion de Lalià était rachetée par celle inverse d’Oureïda, sa belle-sœur, qui souhaitait ardemment posséder l’enseignement de Noura.
Oureïda…[25] la rose dont le parfum caché a la vertu d’un philtre rare, Oureïda dont chacun sait le charme et la beauté et que personne n’effleure. Heureux, trois fois heureux l’époux d’Oureïda !
[25] Ce nom de femme est celui d’une rose.
Mais Oureïda ne désire pas d’époux et c’est chose inouïe pour le monde musulman où cette belle fille demain sera considérée comme vieille. Elle redoute des mensonges dans l’amour. Sa pensée profonde se double d’étranges pressentiments. Elle a voulu connaître le français, s’exprime aussi délicatement que Mouni et voudrait apprendre davantage.
Son père s’oppose à ce désir trouvant la science mauvaise pour les femmes. En secret, Noura répond à des questions avides. Oureïda réfléchit beaucoup, avec une obstination maladive et vengeante dont ceux de sa famille ne s’aperçoivent pas. Elle tousse, et dans son regard il y a comme une certitude que sa jeunesse brève s’achèvera dans la mort avant d’avoir connu les joies et les douleurs des autres femmes.
Les charlatans arabes et les docteurs roumis consultés n’ont qu’un geste impuissant.
— « La phtisie. Rien à faire. Les deux tiers des indigènes sont tuberculeux. » — Et Oureïda murmure avec une souriante résignation :
— Je sais bien qu’un ver mange mes poumons. Quand il aura fini, je mourrai.
Elle aggrave son mal en voulant trop apprendre.
La vieille barde continuait sa chanson d’amour.
Peut-être guériras-tu le mal de mon cœur.
Si tu y parviens tous mes biens sont à toi !
Je serai ton esclave et tu pourras me vendre,
Tu pourras me vendre par les soins du dellal[26].
Où est ton remède ô Taleb ?…
[26] Crieur public.
C’est la voix d’Oureïda qui répond suivant la chanson.
Le Taleb a consulté ses livres ; il dit :
« Je suis ton soutien, ô amoureux.
« Patiente, c’est le seul remède.
« Tu obtiendras l’amour et la destinée s’accomplira.
« Prie Dieu le Magnanime et invoque sa grâce.
« Patiente comme le dromadaire qui attend d’être déchargé. »
Bent Fraîchichi :
Mon malheur s’est prolongé, je ne patienterai plus.
Oureïda :
Calme-toi et ne songe plus à elle.
Oublie-la ; elle t’a oublié.
Bent Fraîchichi :
O Taleb accepte ma plainte et défends ma cause.
Tes paroles n’ont pas de sens pour moi.
Ma vie se consume par l’amour de la bien-aimée.
Je servirai comme esclave pourvu qu’elle se rapproche de moi.
Où est ton remède, ô Taleb ?
Ce remède a-t-il disparu ?
Si je me plaignais aux sommets des montagnes,
Ils tomberaient en poudre par pitié pour mon malheur !
Si je le contais aux sauvages, ils pleureraient du sang !
Mon nom est Ben Salah… La passion mange mon cœur,
Et ma vie s’écoule et la mort est proche.
Mon amie a trop tardé pour revenir vers moi…
Noura quitte la maison de Derdour avec la Bent Fraîchichi et Khadoudja, une humble et maigre créature dont la bonne humeur constante fait la joie des logis où elle fréquente. Si quelqu’un s’étonne de son invariable et joyeuse philosophie, elle dit :
— Je suis vieille, laide et pauvre, mais je possède un trésor, ma gaîté, Dieu soit loué.
Quant à la Bent Fraîchichi, ayant été un jour convaincue de mensonge par Noura, pour lui avoir donné un faux nom, elle avait répondu habilement :
— Tu dis qu’on m’appelle Cherifa bent Fraîchichi et tu m’accuses parce que je t’ai juré me nommer Zoubeïda. Au temps de ma jeunesse, on m’appelait « beurre frais » (Zoubeïda), tant j’étais fraîche et douce. Maintenant, mon nom est « la vieille », (Cherifa). Pardonne-moi d’avoir voulu te dire seulement le nom de ma jeunesse. C’était à cause du beau souvenir.
Brusquement, Khadoudja prit le bras de la petite Mâlema.
— O perle de mon collier, est-il vrai que ton cœur est trouble et gonflé d’amour ?
— Je ne comprends pas cela.
— C’est la Bent Fraîchichi qui parle et elle sait lire entre les hommes et les femmes. Celui qui vient chez toi sera ton amant ou ton époux. La Bent Fraîchichi voit le Roumi sur la terrasse. Elle devine son cœur.
— Vous êtes folles ! Le Roumi est mon ami…
— Folles ? C’est vous les Français qui êtes fous puisque chez vous les hommes et les femmes de bien ne se marient pas. Un jour, les enfants du diable mangeront la France !
— Ce jour-là, nous serons morts depuis longtemps, ô Khadoudja.
— Les enfants du diable s’assiéront sur vos tombeaux.
— Nous ne sentirons pas l’injure.
— Puisqu’elle peut être, vous devriez la sentir dès à présent.
Devant sa maison, la jeune fille croisait Claude Hervis qui en sortait.
— Les premiers asphodèles sont fleuris, Noura. Je viens de saluer Lella Fatime et Mouni en vous apportant des fleurs.
Noura est seule sur sa terrasse… La douceur de ce soir d’automne trop pur l’enivre d’une belle ivresse tendre, forte et sereine.
Et voici qu’elle élève des fleurs vers les étoiles, des fleurs qui reposaient au creux de ses mains…
— … de vous je fais un doux sacrifice aux pensées qui volent, aux désirs qui sont d’une heure, qu’on n’écoute pas, qui s’en vont. Le vent passe… Ah ! le désir, le beau désir, chassé !… Le vent emporte les fleurs de mon offrande vers le lieu de leur destin…
— C’est moi, je reviens, un instant, Noura… sans le vouloir… Une magie est dans l’atmosphère de ce soir. Nous paraissons agir sans causes… Mais les causes ne sont rien… pourquoi jetez-vous mes fleurs ?
Noura tourne son calme et parfait visage vers Claude Hervis. Un sourire de charme exquis entr’ouvre sa bouche volontaire. Il atténue la rude franchise de sa réponse.
— Je ne peux pas les garder, Claude. Elles sont trop éloquentes et je ne dois pas les écouter.
— Pourquoi ? redit-il.
Elle saisit la main de son ami. Son accent est plein du bondissement de son cœur féminin, de son inévitable rêve de jeunesse, de la ferveur de son apostolat et de la certitude du but. Les sentiments impérieux vibrent à travers ses mots.
— Comment cela est-il advenu, ami ? Nous nous aimions de bonne amitié à cause de notre loyauté et, soudain, nos artères battent trop fort. Où chercherons-nous le secret de notre amour ? Dans la contradiction même de nos deux rêves ? Et pourquoi l’expliquer ! Vous m’entendez, Claude, je n’use point des détours vulgaires indignes de notre pensée. Mais, tout apôtre fait à son œuvre le don absolu de son être. J’ai besoin de toutes mes énergies pour atteindre jusqu’à la dernière étape. Je me suis donnée, je n’ai pas le droit de me reprendre pour aller à vous.
Elle poursuit, puisque le sculpteur demeure muet et immobile.
— Je ne saurais point mener ces deux choses de front, en toute intégrité : mon devoir social et mon amour, — dans l’intégrité qui les fait grandes et les justifie envers et contre tout. — Ce ne sont pas là des mots d’un moment. Je pressentais cette minute et j’avais décidé de sa durée. Une femme qui, consciente de sa force et l’utilisant, s’unit à un homme dont l’esprit a des volontés différentes, subit une diminution ou une transformation.
— L’amour ne peut-il remporter cette éclatante victoire, faire librement consentir à cette diminution ou à cette transformation ?
— Non, non, ce serait sacrifier mon œuvre à votre doctrine. Plus une femme semble indépendante et pouvoir dominer, plus elle sera intimement soumise et modifiée par les moindres pensées du bien-aimé.
— Si l’amour était le devoir initial.
— Ah ! comment prétendrait-il être généreusement et loyalement obéi avant tout autre ? Il est le devoir égoïste qui réalise uniquement la joie escomptée par deux êtres et, souvent, il est impuissant pour cette réalisation même. J’obéirai à ses aînés avant de me livrer à lui. Il attendra son heure, s’il croit que son heure puisse sonner après l’accomplissement d’un plus grand devoir.
— Il y a de longs devoirs qui n’ont pas de terme.
— Il y en a…
Et après un silence :
— Vous étiez revenu…
— Pour ce que nous venons de dire, Noura.
Il part, sans qu’elle sache très bien s’il est navré sans espérance, fataliste sans regret ou dans l’attente de l’heure possible.
Et Noura se sent lasse, un peu meurtrie de cette énergie spontanée qui tout à l’heure affermit sa pensée et ses paroles, meurtrie par un voluptueux regret et par son sacrifice voulu.
Mais dans l’intimité de son être bruit une imprécise et tendre espérance.