PREMIÈRE PARTIE
… Née au temps où les oliviers kabyles fleurissent les pentes montagnardes et les sentiers pierreux entre les vergers, Mâadith devait être belle. Les vieilles reconnurent cela dès sa naissance et ses parents se réjouirent dans leur pauvreté laborieuse, car la beauté est la puissance divine et singulière qui enchante à jamais les hommes et les femmes.
Dix années passèrent, marquées aux retours des rafales de neige dans les cèdres du Djurdjura et du bourdonnement des guêpes dans les oliviers refleuris. Parmi la brousse et les gneiss grisâtres, Mâadith gardait les chèvres du village d’Ighli, dont quelques-unes étaient le bien paternel.
Le front étroit et bombé sous des cheveux touffus, le corps mince dans un lambeau de draperie bleue, Mâadith était aussi bondissante que son troupeau. Ses yeux éblouissaient son visage de statuette brune. D’humeur orgueilleuse et sauvage plus qu’aucune de ses pareilles, elle jouait parfois avec les autres bergers, mais préférait la solitude, habile à se parer de colliers de baies de myrte, à défier les singes aventureux descendus des cèdres et à disputer aux chevreaux le lait des chèvres. Elle n’aimait pas son frère Ouali, mais elle l’admirait pour sa taille élevée au-dessus de celle des autres gamins et parce que, fort de sa qualité de mâle et d’aîné, il la battait si brutalement que chaque fois elle croyait en mourir.
Ouali allait à l’école que dirigeaient un instituteur français et sa femme, — de braves gens aux traits et au caractère imprécis, cultivant des fleurs et des légumes, ne sachant de leurs élèves que le nom et qu’ils étaient tous sales et faisaient étalage de pauvreté. Si Mâadith accompagnait son frère, la femme de l’instituteur l’accueillait d’abord, à cause de sa grâce et de son charmant visage, puis, après quelque sottise vite accomplie, la chassait en l’appelant « fille de sorcière ». L’école se trouvait à plus d’une heure de marche du village accroché comme un nid de pigeon sauvage à la montagne. L’hiver, les écoliers enfonçaient jusqu’au ventre dans l’épaisseur de la neige. Ils partaient dans le matin où persistait la nuit ; ils revenaient dans le soir où régnait déjà l’ombre hâtive. Ils auraient voulu éviter le rude et quotidien pèlerinage : mais les pères, prudents et avertis, chétifs et sages, craignaient le mécontentement de l’administration.
Le foyer de Ouali et de Mâadith était si humble qu’il arrivait au garçon d’avoir faim. Lorsque la femme du maître d’école préparait le repas, Ouali ramassait les épluchures, livrait bataille aux autres affamés qui voulaient les lui prendre, et mangeait en pleurant de colère et de satisfaction.
Le père des enfants se tua. Avec deux maîtresses branches d’un vieil olivier, dont les autres appartenaient à ses cousins, il possédait un morceau de terre cultivable, oublié par l’ancienne fureur d’un torrent, à mi-hauteur d’une paroi de roche entre un ravin profond et le rebord d’un sentier. Chaque jour, ceinturé par une corde fixée à un arbre, il se laissait glisser au-dessus de l’abîme jusqu’à son jardin qu’il cultivait âprement. Mais la destinée rompit la corde tandis qu’il était encore suspendu dans le vide et les chacals purent seuls découvrir son corps. Alors, quand le menu bétail, les deux branches d’olivier et le jardin furent revenus au prêteur, qui est le grand fléau des montagnards, quand la mère fut morte à son tour de misère et de maladie dans la hutte des cousins, les deux enfants se sentirent aussi libres et aussi isolés que des chèvres perdues dans la broussaille.
— Viens, ô Mâadith, je sais le chemin du grand village où sont des maisons comme pour les géants et les colons riches, dit subitement Ouali.
— Certes, je viendrai, mon frère.
C’est le marché du grand village. Mâadith est ahurie, joyeuse et apeurée, devant une cohue d’hommes et de bêtes. Entre les burnous jaunâtres, effilochés, les feutres ou les casques des colons circulent. A l’écart des groupes qui trafiquent, un vieux Kabyle vend de la neige, prise aux grottes du Djurdjura, pour rafraîchir l’eau ou le petit-lait dont se désaltèrent les clients d’un café maure. Il y a des gens qui discutent ou se battent et d’autres qui échangent les saluts ou le baiser du respect, les lèvres effleurant l’épaule.
— O ma sœur, dit Ouali, attends-moi ici, je te prie.
Mâadith obéit. Tranquille, presque rassurée, elle le regarde s’éloigner dans la foule où il glisse et s’insinue comme un vif lézard parmi les pierres. Elle attend. N’ayant jamais compté les heures, elle ne sait pas que le temps passe. Peu à peu, la place du marché s’élargit et se vide. Des chapelets d’hommes s’égrènent le long des chemins. Le bruit du sabot des mules s’éteint dans la poussière et l’éloignement. Les petits ânes, lourdement chargés de cavaliers aux longues jambes nues, au large chapeau de palmier-doum tressé, disparaissent derrière les lauriers-roses de la vallée. Dans la plainte des essieux violentés par la traversée des thalwegs, au trot des chevaux ébouriffés, les carrioles des colons regagnent les fermes. A son tour, le vendeur de neige s’en est allé. La place du marché est déserte.
Assise sur la terre, Mâadith pleure tout doucement. Elle ne pense à rien, elle n’a pas peur, mais son isolement et son immobilité la déconcertent. Elle n’ose pas se mouvoir dans ce lieu si différent du haut-plateau familier où broutaient les chèvres. La nuit vient et se prolonge comme l’absence de Ouali. Mâadith s’endort…
— Réveille-toi, fille, réveille-toi !
L’enfant ouvrit ses yeux troubles. Une face de vieille femme, égratignée de rides terreuses, se penchait sur son petit visage étonné. L’aube dégageait à peine de l’ombre la silhouette des eucalyptus et des maisons.
— Fille, lève-toi.
Mâadith, examinant l’inconnue, demanda :
— O vieille, est-ce Ouali mon frère qui t’envoie ?
— Ton frère Ouali ? Je ne sais rien sur lui.
— Il est grand. Il se bat fort ; il s’est battu même avec des singes dans la forêt de cèdres, et les singes font peur à beaucoup d’hommes. Il m’avait dit de l’attendre…
— Il est parti ! Le prophète sait s’il reviendra. Ton père et ta mère que sont-ils ?
— Ils sont morts.
— Où est ton village ?
— Dans la montagne.
— O la montagnarde tombée sur la plaine, te voici pareille à une graine jetée dans les champs ! Qui saura où tu te trouves, ô la toute petite ? Quel jour d’entre les jours reviendra ton frère ? Mais viens chez moi attendre son retour ; tu conduiras mon fils, l’aveugle Amar, et je te nourrirai.
Mâadith suivit cette femme qui lui fit place dans une cellule étroite, formée par un lambeau de toile, au fond d’un caravansérail où deux chiens maigres hurlaient à tout venant, où quelques dromadaires étiraient leurs fantastiques formes. Les chameliers trouvèrent la petite jolie et le dirent à la vieille qui riposta par des injures, mais sans colère…
Les jours suivants, Mâadith errait de marché en marché, de village en village, au hasard des routes, à travers un monde inconnu. La main lourde de l’aveugle Amar pesait sur son épaule. Il mendiait, invoquant Sidi Abd-el-Kader-Djilani d’une voix rude et livrant au soleil et aux mouches sa face trouée de petite vérole où roulaient inlassablement des yeux sans regard.
Mâadith vécut entre ces deux êtres, la mère et le fils. Elle vécut comme ils le voulurent, ne réfléchissant pas et n’ayant point de révoltes. Elle ne souffrait que d’une souffrance animale : quelque douleur physique, la fatigue, la soif ou la faim. Elle n’avait pas appris à jouir et se contentait d’exister passivement, soumise à des gestes de la vie qui n’étaient plus un mystère pour les petits bergers des hauts pâturages et qu’elle acceptait, semblable à ses sœurs de race, fleurs humaines qui croissent vite, devenant femme avant d’avoir cessé d’être enfant.
Il advint à Mâadith de rencontrer des gens du village d’Ighli. Ils se souciaient peu d’elle ; mais, par eux, elle apprit que son frère Ouali était parti pour les villes du littoral, avec d’autres gamins qui émigraient vers les ports ou les grandes cultures du Tell, allant gagner leur vie hors de la sévère et âpre montagne.
Un jour, la destinée de Mâadith choisit la route remontant du lit de l’oued jusqu’au seuil de l’hôpital et du couvent des religieuses qui vont, vêtues de laine blanche, une croix d’argent sur la poitrine, soigner les musulmans malades et parler de choses douces en langue arabe ou berbère. Et la destinée fit que Amar s’endormit au revers du talus…
Entre les longs cils courbes, les yeux de Mâadith luisaient d’un regard net et noir. Ils fixaient l’aveugle avec un désir vague de le vouer à un sommeil éternel. Deux ou trois petits, qui veillaient sur le bétail des pâtures environnantes, se rapprochèrent. Ils parlèrent de leurs querelles et de leurs maux. L’un, guéri d’une blessure par les soins des religieuses blanches, raconta de tentantes et fabuleuses choses sur les secrets de la vie heureuse, derrière les murs neigeux et ensoleillés de l’hôpital. La chaude atmosphère vibrait de l’appel grelottant d’une chèvre. Un vol d’oiseaux migrateurs, suspendu dans la clarté, fit entendre un cri bref comme un avertissement. Sous un olivier, des loques multicolores, ex-voto des femmes pieuses, palpitaient au-dessus de l’amas de pierres recouvrant la sépulture d’un saint homme d’Islam…
Amar l’aveugle reste plongé dans son sommeil. Les petits gardiens du bétail se sont dispersés dans les champs. Mâadith est droite et frémissante sous l’arbre-tabou. Elle a déchiré une lanière de sa gandourah ; elle l’attache à une branche.
— O saint, murmure-t-elle, je te prie, que l’aveugle et la vieille perdent la mémoire de Mâadith !
Et la voici courant vers les murailles blanches, hautes et paisibles sous le soleil…
C’est ainsi que Mâadith expliqua sa jeune vie et sa triste aventure à celles qui lui donnèrent asile.
Quelques années après, Mère Augusta, supérieure d’une autre congrégation, venait de me redire ces choses.
Nous sortions du jardin du couvent et nous marchions dans l’ombre de la basilique de couleur fauve sur la colline nord-africaine, au bord de la mer. La coupole byzantine et les deux tours, aux réminiscences de minarets, dominent un cimetière où scintillent surtout des verroteries blanches, puis les villas et les petites maisons de plaisance de Saint-Eugène, banlieue d’Alger accablée par la fantaisie baroque et le goût redoutable des architectures individuelles. En opposition, sur l’autre flanc de la cité, d’autres hauteurs portent les lignes pures de la simple maison arabe, blanche et bleue, et les arabesques des logis, imités d’un art oriental, qui traduisent le luxe des hiverneurs. Par les yeux chatoyants de ses vitraux, la basilique regarde la courbe vaste de l’horizon sur le profond azur méditerranéen.
Mère Augusta poursuivait son récit :
— Dès l’instant où la porte de l’hôpital se fut refermée sur Mâadith, protégeant sa fuite et sa détresse, du moment où des mains douces et sûres caressèrent maternellement son être misérable, où des voix décisives répondirent « non » aux revendications d’Amar et de la vieille, cette petite créature humaine, qui n’avait été qu’un animal dans la broussaille, une esclave entre deux malheureux, se trouva libérée de son court passé et prête à toutes les renaissances. Cependant, les religieuses ne firent pas spontanément la conquête de son esprit. Elles lui parlaient couramment sa langue et commencèrent à l’initier au français ; mais l’enfant s’attachait peu au sens des paroles. Elle en appréciait surtout la musique et préférait les sœurs dont la voix était agréable à entendre. Le bien-être et la douceur avaient immédiatement réalisé la conquête physique. Mâadith éprouvait le repos et le rassasiement de son corps, comme une âme civilisée éprouve le bonheur. La conquête morale, plus lente, devait s’accomplir peu à peu et s’achever près de moi…
Mère Augusta s’interrompit pour saluer l’aumônier de la basilique qui s’avançait vers nous. Je devinais, mieux qu’elle ne me l’exprimerait peut-être, les raisons de la conversion morale de la petite chevrière kabyle. Je connais les esprits neufs et riches de ces primitifs où germe, spontanée et vigoureuse, toute graine jetée pourvu que l’atmosphère soit favorable. Je sais comment, si le hasard les libère un instant de la tradition, ils se donnent à d’autres choses avec une passion mystérieuse et une sorte de frénésie sensuelle. Mais ils ne se donnent que momentanément. Mâadith sans doute fut séduite et grisée par une ambiance mystique, en respirant un air saturé de piété, peuplé des formes et des expressions du culte divin, dans un lieu où toutes les attitudes et tous les mots concouraient à l’enveloppement spirituel. Elle s’enivra d’un autre encens que le benjoin musulman : mais elle fut ivre. Je suis curieuse de savoir combien de temps a duré cet enivrement.
Le Père André, aumônier de Notre-Dame d’Afrique, est un de ces missionnaires africains qui parcoururent les brousses et tous les saharas. La demi-solitude de son bel ermitage convient à son caractère indépendant et large. Mère Augusta l’a mis au courant de notre causerie et je constate qu’il ne professe pas pour Mâadith des sentiments aussi crédules et aussi chaleureux que ceux de la généreuse supérieure.
— Ah ! la conversion de Mâadith ! dit-il en hochant la tête. En êtes-vous si sûre pour le présent et que vaut-elle pour l’avenir ?
— Monsieur l’aumônier…
— Je suis rude, n’est-ce pas ? Mais j’ai éprouvé, de déception en déception, les forces rétractiles de nos races indigènes et je me méfie.
— Notre petite conquête a été baptisée. Ce n’est pas une Arabe ; c’est une Berbère dont les ancêtres furent chrétiens.
— Oui, oui, ils furent chrétiens, après avoir été idolâtres et revinrent aux idoles avant de se faire musulmans. Quel crédit voulez-vous que j’accorde aux ferveurs religieuses transmises à leurs descendants ? Je ne vous convaincrai pas ; mais vous ne me persuaderez pas non plus. Cette Mâadith, ou Cécile, puisque tel est le nom de son baptême, a pour habitude d’être la gloire et l’édification des communautés. Est-ce à cause de son charme sauvage ou de sa souplesse d’instinct, qui l’adapte sans effort à vos us et coutumes en vous émouvant d’une pieuse surprise et dans la tendre bonté de votre cœur ?
— Ses actes sont exemplaires, sa piété édifiante.
— Elle apporte trop de passion en toutes choses. On dirait qu’elle recherche et éprouve de la volupté même dans la prière.
— C’est une nature excessive, mais d’une pureté absolue. Lavée de son misérable passé, elle s’est appliquée à l’abolir dans sa mémoire et n’en conserve pas une ombre.
— Je veux vous croire, je veux vous croire.
— Elle n’a jamais témoigné le moindre regret de sa vie primitive ni manifesté le désir de nous quitter quelque jour.
Le Père André sourit avec une incrédulité plus grande contre laquelle Mère Augusta me semblait accoutumée à rompre des lances.
— Cet argument ne vaut rien, réplique-t-il. L’âne battu et affamé reste volontiers dans la fraîcheur de l’écurie imprévue et devant la crèche où il rencontra bonne provende, même si, la porte ouverte, le soleil et la poussière le sollicitent de revenir au dehors.
J’écoutais la discussion, plus tentée d’adopter l’opinion de l’aumônier que les certitudes de la supérieure. Celle-ci reprit pour moi la suite de l’histoire de Mâadith-Cécile.
— Nous avions demandé aux sœurs de Kabylie une de leurs orphelines, indigène et convertie si possible, pour servir chez nous, assurer de menues besognes, surveiller parfois les trop petits enfants que de pauvres femmes du peuple nous confient. Dès son arrivée dans notre maison, Cécile nous a plu. Elle était touchante et délicieuse, timide sans gaucherie, avec de beaux yeux livrant toute la gratitude affectueuse de son cœur. On ne pouvait pas ne pas l’aimer. Elle ressemblait à des figures d’anges de vitrail et elle se révélait d’une douceur infinie. Mais on discernait en elle une intelligence des plus vives et une ardeur profonde pour apprendre tout ce qu’elle ne savait pas encore. Nous avons bien vu qu’elle serait peu faite pour une besogne ordinaire. Elle possédait assez le français et pouvait lire et écrire. Je me suis attachée à son instruction. Vous connaissez le curieux pouvoir d’application à l’étude de la plupart des petites musulmanes ; Cécile a dépassé toutes les prévisions, comblé toutes les espérances. Son regard, qui ne se détachait pas de mon visage pendant nos leçons, me donnait l’impression qu’elle devinait les choses avant que mes paroles les lui eussent expliquées. Je la conduisis jusqu’au brevet élémentaire qu’elle obtint facilement. Sa mémoire possédait imperturbablement le programme.
— Et maintenant ? risqua malicieusement le Père André.
— Maintenant… La supérieure hésita, puis elle sourit à son tour avec bonne humeur : — Maintenant, je suis obligée de convenir qu’il s’est opéré, à son insu, — car elle reste toute étonnée si je le lui fais remarquer, — un travail bizarre dans son cerveau. Elle a oublié les choses les plus simples pour se remémorer parfois les plus inattendues, celles-là mêmes qu’avec elle j’effleurais à peine, les considérant comme moins utiles ou trop compliquées. Non seulement elle se les rappelle : mais il lui arrive de les amplifier ou de les interpréter dans un sens qui lui est personnel.
Cela ne me surprenait point ; les écolières indigènes sont coutumières de ces particularités.
L’enfant arabe qui s’instruit en dehors de son milieu, tend toujours à dépasser le domaine de l’enseignement primaire qu’on lui offre. Il parcourt vite le cycle de celui-ci et s’intéresse davantage à des notions d’ordre plus complexe : ce sont celles qu’il s’assimilera le mieux ou retiendra le plus longtemps ; car la surprenante mémoire et la facilité prompte dans l’étude disparaissent presque infailliblement au moment où l’élève passe de l’enfance à l’adolescence.
— Et maintenant, conclut la supérieure non sans un léger accent de triomphe, maintenant, Cécile se transforme en sœur Cécile, une chère novice qui ne tardera pas à prononcer ses vœux.
Le Père André parla, comme répondant à des réflexions silencieusement poursuivies :
— Ses gestes et ses sentiments, depuis son adoption, furent toujours à l’imitation de ceux de son entourage ; continue-t-elle simplement à imiter ?
— N’avez-vous pas causé ou discuté avec elle, mon Père, cherché à éprouver la valeur de ses convictions ? demandai-je.
— Plusieurs fois. Je n’ai pu la trouver en défaut. A peine lui reprocherai-je l’excès même de ses affirmations et un orgueil, très musulman, de sa foi chrétienne ; — car, vous le savez, nul disciple d’aucune religion ne met dans le titre et la qualité de « croyant » plus d’irréductible fierté que les adeptes de Mahomet. Disciple de Jésus, Mâadith est superbement orgueilleuse de son Maître. Au début de sa vie nouvelle, son cerveau logique de primitive, mais ignorant de l’analyse, n’évoquant pas les jouissances nombreuses, participant peu aux satisfactions physiques, eut moins d’émerveillement que de contentement naïf, dans une engourdissante béatitude. L’exaltation vint plus tard, quand Cécile eut appris à réfléchir, — et encore, je ne sais si elle réfléchit beaucoup.
— Ne serait-il pas prudent d’insister, pour la mettre en garde contre son inexpérience des sentiments nécessaires à la vocation qu’elle choisit ?
— Inutile. Elle veut être religieuse comme elle a voulu quitter l’aveugle Amar, définitivement, avec une volonté de chèvre têtue. — Et il conclut, parce que Mère Augusta courbait un front affligé : — Je veux croire que la grâce de Dieu et la main de sa Providence veillent sur le choix de cette vie ardente, énigmatique encore pour moi.
— Vous verrez sœur Cécile et vous jugerez, me dit doucement la supérieure.
C’était l’heure de la troisième prière islamique. Dans la tiédeur rayonnante de cet après-midi d’automne, les chemins conduisant à la basilique furent émus de formes, de voix et de parfums. Des femmes indigènes les envahissaient par groupes ou processionnaires. Elles s’égaillaient entre les haies d’agaves, au hasard des buissons fleurissant les talus et que ravageaient leurs souples mains peintes. Elles montaient vers la basilique, temple d’un culte étranger, mais temple. A la Vierge Mère, — qui avait son nom et son rôle dans la théologie musulmane, et qui se trouvait être ici la Vierge Noire, Notre-Dame d’Afrique, — les épouses stériles apportaient le vœu profond, le regret et l’espérance de leur instinct maternel. A la beauté de Mériem femme choisie entre toutes les femmes, des courtisanes, soumises à une immémoriale tradition plus qu’au péché de lucre et de luxure, venaient remettre les souhaits de leurs amours. Et, près de la divinité reconnue et adorée par tant de peuples puissants, les vieilles, les aïeules, voulaient consacrer les préliminaires ou le dénouement de quelque occulte sorcellerie. Toutes échangeaient des mots ironiques, des propos crus et légers, puis, brusquement, leurs voix sombraient en de troubles silences dont un roucoulement de chanson subite rompait le lourd enchantement. Dans l’âme de ces filles, berbères ou arabes, persiste un fond de superstition mystique que certaines manifestations du culte chrétien catholique apprivoise et enchante. Elles accouraient des hauts quartiers de la ville ou des humbles abris des champs, bourgeoises ou femmes de mauvaise vie, pour, entre deux prières koraniques, tourner autour de l’autel de la Vierge, y brûler du benjoin, y suspendre des guirlandes de jasmin et de géranium rose. Le Père André les tolérait, ne se reconnaissant pas le droit de juger de la qualité ni des mobiles de leur piété. Il lui suffisait que ces pèlerines aux tuniques embaumées ou aux haillons terreux, aux visages fauves ou voilés, aux pensées secrètes, fussent silencieuses et pleines de respect pour le saint lieu.
Elles montaient comme une marée blanche et dorée, chaude et vivante, aux pentes des routes poudreuses. Elles montaient invinciblement. Dans l’ombre sévère et pure de la basilique, les bras du crucifix élargissaient leur geste de rédemption et d’appel ; les saints et les saintes avaient un plus suave sourire. Et cette foule féminine, humanité plus légère et plus sensible que celle des hommes, montait moins vers la croix que vers le sourire. Ce n’était pas un raisonnement, mais une impulsion qui la conduisait au sommet de la colline. Elle n’obéissait pas à la foi dans un divin miracle, mais au désir de pénétrer une atmosphère de merveilleux. Après avoir inconsciemment goûté le miel ou le fiel de la terre, elle effleurait le sel et respirait les aromates d’un monde idéal qu’elle ne déterminait point. Comme Marthe offrait son labeur fidèle, Marie son esprit attentif et la Magdaléenne son repentir, ces femmes d’un autre peuple et d’un autre temps donnaient, en instinctive offrande, les plus précieux de leurs désirs et de leurs soucis.
J’évoquai Mâadith la Kabyle, qui eût pu se trouver parmi ces femmes, et qui, baptisée et initiée aux mystères d’une autre foi, priait sous la coiffe blanche et le voile noir de sœur Cécile.
— C’est elle.
Mère Augusta s’éloigna discrètement, ne voulant pas que sa présence me parût pouvoir influencer la petite convertie.
Les roses d’automne et les chrysanthèmes déroulaient des écharpes de couleur aux deux bords de l’allée de cyprès. Le jardin descendait vers la mer avec toutes ses floraisons et ses verdures, comme attiré par l’aimant scintillant des vagues. Entre les arbres alignés tels des cierges, Mâadith-Cécile venait à moi avec ce rythme qui enchante l’allure des femmes d’Orient et dont les Occidentales ne possèderont jamais le secret. Et ce rythme me semblait surprendre et modifier la rigidité des plis de la robe noire de la novice. Mais les mains brunes aux ongles bombés étaient dévotement jointes, les longues paupières baissées, le visage étroit penché et comme retiré dans l’encadrement profond, roide et blanc, de la coiffe monacale.
Mâadith releva la tête et souleva ses paupières en me saluant. Dans ce jardin de cyprès et de roses, où chaque bosquet renfermait un autel chastement fleuri, comment oublier jamais la vision de ce visage d’amour, de ces yeux intenses brûlant de langueur mystique, éblouissants dans leur indéfinissable regard ! Cette étrange et adorable figure était celle de quelque prêtresse, ressuscitée sous les arbres d’un décor archaïque, dans le puissant parfum de myrrhe et d’aromates qu’ils distillaient pour le mêler au subtil encens évaporé des roses. Mâadith, Mâadith, vous dormiez depuis plus de deux mille ans dans un sarcophage de pierre grise, aux sépulcres de la ville de Didon. Et vous voici réveillée, ô Mâadith, immobile et droite, toute embaumée de cire et de résine. Votre belle bouche a gardé son sourire énigmatique et inspiré. Si nous écartions ce voile, qui vous enveloppe d’un nuage obscur, vous vous érigeriez, fine et superbe, dans la tunique ailée aux couleurs de Tanit !
Mais sœur Cécile parla et j’en voulus un peu à Mâadith des pensées que son apparition m’inspirait. Sœur Cécile parla et si, sous la coiffe enserrant le front charmant, je n’avais aperçu le tatouage primitif, — la petite croix sarrasine, marque indélébile que l’ouchem, avec la pointe d’un couteau trempé dans du noir de fumée, mit au front de l’enfant kabyle, — j’aurais cru que jamais sœur Cécile n’avait été Mâadith.
— Je suis heureuse de vous connaître, Madame. Notre chère supérieure vous aime et vous devez l’aimer aussi. Elle est tellement admirable ! Ses traits me rappellent ceux de sainte Thérèse ou de sainte Cécile, ma patronne. Elle possède toutes les vertus du Ciel. Elle est parmi nous comme une lumière. Je n’aspire qu’à lui ressembler ; — mais deviendrai-je un jour digne d’atteindre à une telle perfection ?…
La voix chantait, émue et émouvante ; l’accent était délicat et sincère.
— Vous ne pourriez penser d’elle plus de bien que ce que j’en pense, ô sœur Cécile. N’est-ce pas surtout son influence qui vous fit apprécier et vous incline à choisir la vie religieuse de préférence à toute autre ?
— Son exemple spirituel, oui, et l’exemple, matériel puis-je dire, de sœur Bénigne.
Ah ! sœur Bénigne, dont la ronde silhouette, alerte et sautillante, parcourt les allées du jardin, enjambe les bordures, attaque les massifs d’un sécateur vigoureux et impitoyable, se penche sur un semis d’un geste attendri qui couve, relève les tiges d’une main qui semble soutenir un front affligé, sœur Bénigne, chef jardinier, guide aussi la convertie !
Je sais qu’elle remplit encore le rôle de médecin et d’infirmière de la communauté. Sa large figure, fraîche et à peine ridée, ses bons yeux toujours humides, son caractère plein de bonhomie et de gaîté, sont une panacée universelle près des malades.
— Vous lui vouez une affection particulière ?
— Je lui suis reconnaissante de ses soins pour moi ; mais j’aime également toutes nos sœurs, comme il convient selon notre règle et comme elles en sont dignes.
Cela est dit d’un ton légèrement affecté, les paupières closes sur le regard éblouissant. Nous faisons quelques pas en silence. Je voudrais interroger la novice, la harceler de questions auxquelles elle ne pourrait se soustraire, escalader un mur mystérieux que je sens dressé, impénétrable, entre la vérité nue de son âme et la conscience que l’ambiance lui fit, son langage naturel et l’expression mesurée, non sans préciosité, qu’elle me livre. Je suis depuis trop longtemps familiarisée avec l’esprit secret de sa race pour subir candidement le charme à la manière des religieuses : mais je doute d’instinct et j’hésite par scrupule. Je risque de me tromper. Sœur Cécile est infiniment déconcertante dans sa grâce évangélique, sa beauté rayonnante et quelque chose de violent et de concentré à la fois, de passionné et de tendre, qui émane de ses gestes lents, de ses regards prompts, de sa voix précieuse et modulée.
C’est elle qui me questionne :
— Mère Augusta appartient à l’une des grandes familles de l’aristocratie française, n’est-ce pas ?
— Oui. Comment le savez-vous ? Car je ne suppose pas que ce soit elle qui vous l’ait dit.
— Non, certes ! Elle est trop modeste et trop délicatement simple pour révéler cette supériorité. Mais je le pressentais à la perfection de son caractère et à sa rare distinction. Nos autres sœurs, pas plus que moi-même, ne saurions prétendre à l’égaler.
— Ah ! petite aristocrate, vous gardez des influences musulmanes qui environnèrent votre berceau la prédilection et le respect des castes !
Les yeux de la novice flambent soudain de mécontentement et son visage exprime la fierté blessée. Ce n’est qu’un reflet fugace. Je devine que l’orgueil de Mâadith serait prêt à me répondre, avec une hauteur dédaigneuse, sur un sujet qui lui convient ; mais la prudence et les leçons d’humilité de Cécile s’imposent. La lutte est brève. La petite novice change de conversation.
— Quelle sérénité il y a dans ce jardin. L’éprouvez-vous aussi ? On dirait que ce sont les prières envolées de notre modeste chapelle qui le fleurissent de toutes ces fleurs comme elles fleurissent nos cœurs des grâces du Saint-Esprit. Aimez-vous la musique religieuse ? Quand Mère Augusta se met à jouer sur le petit harmonium du parloir, une force sacrée et toute puissante m’arrache à la terre et m’emporte au ciel. J’entends chanter les anges et je chante avec eux. Je vois leurs splendides visages et mes yeux en restent tellement éblouis que, longtemps après, mes paupières brûlent comme il arrive quand on a fixé le soleil couchant ou contemplé la flamme. Et quand Mère Augusta joue dans la chapelle, pendant les offices, je crois devenir folle d’extase. Je comprends ce que sera la félicité des bienheureux en écoutant les divins concerts. Dans ces moments-là, vous pourriez vainement torturer mon corps ; je ne sentirais pas la souffrance. Oh ! la musique, un accord, même le plus chétif, c’est radieux comme la lumière, magnifique comme la mer, immense comme le firmament ! C’est presque aussi beau que la prière et c’est la seule chose qui, avec l’élévation de nos âmes à Dieu, puisse nous enlever à notre misérable vie humaine pour nous faire goûter par avance les joies ineffables de la céleste existence, celle que nous nous efforçons de mériter par l’indulgence de Notre Seigneur Jésus-Christ !…
La poitrine de sœur Cécile bat très vite sous ses deux fines mains croisées. Ses traits irradient une allégresse indescriptible. Subitement, elle s’apaise, se courbe sur un massif de chrysanthèmes dorés et rouges, les cueille à brassée, en charge ses bras, les presse contre son sein, enfouit son visage dans leur touffe d’où s’exhale une amère et pénétrante senteur et, longuement, longuement, elle respire.
Quand elle relève la tête, sa figure est idéalement souriante et paisible, ses yeux sont telles deux larges coupes pleines de ciel nocturne, avec un lointain, très lointain scintillement d’étoile et qui m’apparaît inexpressif, comme si la révélation dont il était chargé se diluait dans la distance. Elle s’est remise à marcher. J’écoute sa voix, devenue précise et posée, qui prononce des paroles d’érudition gracieuse, autour de l’une de ces réminiscences qui surprennent Mère Augusta :
— Tout à l’heure vous parliez des influences et vous songiez sans doute aux origines de mon berceau. J’en ai perdu le souvenir ; mais je crois que ces origines relèvent bien moins de l’Islam, dernier conquérant politique et religieux de mes ancêtres berbères, que des envahisseurs romains ou vandales et de leurs mercenaires. Vous devez savoir qu’il y a, parmi les tribus, des hommes blonds aux yeux bleus tels des Gaulois, des adolescents roux et des femmes brunes au profil pareil à celui des médailles anciennes. La montagne berbère connut à peu près tous les dieux et toutes les idolâtries : mais mes aïeux furent certainement chrétiens et, par la miséricorde de Dieu et la grâce du Saint-Esprit, je n’ai fait que me restituer à la Vérité.
Je ne retrouve pas ses yeux, réfugiés sous les longues paupières ambrées. Elle s’exprime avec une lenteur discrète et sûre, une conviction définitive, où passent de brusques frémissements. Et cette conviction, qui cherche à s’affirmer en elle et qu’elle affirme, me laisse incrédule et vaguement inquiète comme le Père André, avec une impression de malaise, peut-être de regret. Si elle ne me parlait plus français, il me semble que je déchiffrerais mieux l’énigme. Je la sollicite affectueusement :
— Sœur Cécile, je voudrais que Mâadith me dise quelques mots dans sa langue maternelle ou dans ce parler arabe que je préfère à tous les autres et que vous connaissez.
Je revois les yeux merveilleux. Ils posent sur moi leur noirceur, opaque et dure tout à coup. Un souffle de vent ramène sur eux le voile de la novice.
— Il n’y a plus de Mâadith et j’ai oublié son langage, répond doucement cette élue d’entre toutes les converties.
J’ai quitté sœur Cécile au bout de l’allée, face à la mer immense. L’âme odorante des cyprès et des roses s’exaltait sous les rayons obliques du couchant. Une cloche tintait au couvent et des sons d’harmonium jaillirent de la chapelle, idéalisés, élargis vers l’infini avec le bruit des vagues. Une flamme chaude comme une bouffée de plaisir illumina le visage de la prêtresse à guimpe de nonne. Elle eut hâte de me fuir pour retrouver le sanctuaire harmonieux, clos aux échos du monde réel, asile d’extase, illuminé, fleuri, embaumé d’encens, enivré de prières.
— Eh bien ! me demanda le Père André, qu’en pensez-vous ?
— Je ne sais pas et je ne prévois rien de ce que pourra faire l’avenir.
Il fixa longuement la baie débordante de calme azur sous lequel tanguait la houle profonde. Les reflets du crépuscule durcissaient sa face vigoureuse et franche. Son regard était triste et grave, tel que je l’avais rarement vu.
— Voilà, dit-il, cette mer a roulé le flot des siècles, nourri les mythologies et porté l’élan de plusieurs humanités. Elle n’a rien ignoré des temps les plus beaux et les plus atroces et rien n’en reste écrit sur sa face. Nous ne savons d’elle que ce qu’elle veut bien nous livrer ou plutôt ce que notre intelligence limitée peut en comprendre. Elle nous attire et elle nous fait peur. Nous ne cessons pas de la considérer avec autant d’amour que de crainte. Notre prédilection pour elle vient de ce qu’elle nous est mystérieuse. Je lui compare l’âme de Mâadith, car cette âme porte, inconsciemment je le crois, un mystère qui, peut-être, ne nous sera point révélé.
Il ajouta, après un silence :
— Pour les civilisés et les possesseurs de vérité que nous sommes, cette conversion d’une religion à la nôtre, d’une tradition à notre idéal si différent, d’un état primitif à notre civilisation, implique une immense responsabilité.
— Que craignez-vous ? Sœur Cécile est à l’abri des tentations et l’accoutumance à la règle la défendra contre le danger de lassitude.
— Je crains les à-coups de la vie, dont aucune retraite ne préserve aucune créature. Le salut serait dans la paix absolue et la paix n’est pas de ce monde.
Sœur Bénigne et sœur Cécile, quittèrent la maison-mère l’hiver suivant. On les envoyait dans une ville de l’intérieur diriger un ouvroir de fillettes indigènes et s’occuper d’un petit dispensaire où les pauvres étaient soignés momentanément, les infirmes recueillis.
La supérieure, peut-être sous la suggestion de l’aumônier, n’hésitait pas à soumettre la novice à l’épreuve de demi-liberté, de discipline moins stricte, d’une vie nécessairement plus indépendante hors du couvent. Ce serait la pierre de touche avant la consécration des vœux. D’abord muette et sérieuse, puis ayant témoigné de façon touchante son regret de se séparer de Mère Augusta et accepté, dans une ferveur de renoncement, le nouveau devoir à accomplir, sœur Cécile souriait maintenant à la tâche qui la possédait corps et âme.
— Reposez-vous, reposez-vous donc, grondait parfois sœur Bénigne. Le bon Dieu ne veut pas nous faire mourir à son service, mais vivre pour le mieux servir. Ah ! remuante jeunesse, quand vous aurez mon âge et mon poids, vous mesurerez davantage votre effort !
— Mais, ma sœur, je ne vous vois jamais vous arrêter.
— J’ai les forces de l’habitude, moi, tandis que vous ressemblez à ces fleurs trop fines qu’il me faut abriter sous des paillassons !
Et les deux religieuses dissemblables riaient ensemble dans un même sentiment naïvement heureux.
Peu à peu sœur Cécile s’enthousiasma, exaltant, en elle et autour d’elle, la bonté et le dévouement de l’œuvre quotidienne.
Après avoir beaucoup aimé l’ouvroir, les laines épaisses des tapis dont les arabesques naissaient sous de petits doigts vifs et instinctivement habiles, le jeu et la soie des broderies, la grâce câline des ouvrières auxquelles elle s’appliquait à parler français plutôt qu’arabe, elle préférait le dispensaire, y supplantait sœur Bénigne, la renvoyait à l’atelier.
— Ma sœur, ma sœur, les malades sont plus faciles à surveiller que les enfants. Il faut moins d’autorité : c’est vraiment mon affaire. Et je suis moins fatiguée par plusieurs pansements que par le montage de la trame d’un tapis sur le métier. Je serai bientôt presque aussi bonne infirmière que vous.
— Bien, bien ; mais votre place est plutôt près des fillettes qu’au contact de ces femmes pleurardes et de ces vieux vagabonds.
— Ma sœur Bénigne, ma chère sœur…
On ne résistait pas aux yeux ni à la voix de Mâadith-Cécile. La vieille religieuse cédait en murmurant :
— Ma petite sœur deviendra une grande sainte.
Parmi les maux du dispensaire, sœur Cécile paraissait vouloir expier le plaisir pris aux choses douces et belles, l’allégresse de sa jeunesse dans le jardin des cyprès et des roses, le ravissement de ses sens dans la chapelle du couvent où tous les autels scintillants et purs étaient fleuris par ses mains. Elle se penchait avec une ardente insistance sur des êtres ravagés de tares et de misère physiologique. Elle souriait humblement aux injures arrachées par la souffrance et s’excusait avec des paroles suaves. Elle rougissait en corrigeant d’un reproche léger les phrases grossières. Elle se trouvait heureuse, mesurait le bonheur dont elle jouissait depuis sa nouvelle incarnation, souhaitait la douleur et le sacrifice comme un rachat. Elle savourait et refoulait pieusement ses répugnances, ses révoltes et ses dégoûts. Du jour où elle fut fidèlement au dispensaire, les malades affluèrent plus nombreux. Certains soirs, excédée, le cœur sur les lèvres, elle ne prenait aucune nourriture et vacillait de fatigue et de sommeil pendant la prière. Mais son visage s’imprégnait d’une telle splendeur de renoncement que sœur Bénigne ne faisait plus entendre que de timides protestations. Elle finit par vivre et par agir dans une telle ivresse de zèle et de sainteté sans répit que sa vieille compagne, subjuguée, n’osa plus élever aucune observation.
Un jour, dans la petite salle où la novice accomplissait sa tâche parmi les implorations et les gémissements, un homme entra, face pâle et burnous sanglant. Il était chaussé des sandales des Nomades, coiffé du turban des Sahariens et portait un sautoir de cuir filali soutenant l’étui d’un djaouak, le court flageolet de roseau.
— Mon nom est Kralouk, le goual. Je suis celui qui conte toutes les belles histoires, dit-il en découvrant sa poitrine maigre labourée de coups de couteau.
Et, montrant le tatouage de sœur Cécile, la petite croix sarrasine entre les deux sourcils, il ajouta :
— Que la guérison me vienne de ta main, à cause du signe de ton front ; car tu es marquée.
Sœur Bénigne apparut par hasard. Désignant la vieille religieuse, le blessé loquace dit encore à sœur Cécile :
— Toi qui es marquée, tu n’es pas de la moelle de celle-ci et tu marches à son côté gauche.
Secouée d’une brusque superstition atavique, la novice toucha son chapelet. Elle entendait ces mots comme un mauvais présage ainsi que le conçoivent les indigènes. Le côté gauche s’appelle aussi le côté sauvage, celui de la solitude, celui où marchent les égarés, les réprouvés, les maudits.
D’un effort, elle s’approcha de l’homme et rapide, en arabe, l’interrogea sur sa blessure.
— Elle appartient à l’amour, répondit-il hardiment. Je me suis battu pour ma maîtresse qui n’est pas belle comme toi.
— O possédé ! tais-toi ou va-t-en ! cria sœur Bénigne, qui comprenait suffisamment les dialectes du pays.
Le blessé fit un mouvement de retraite. Sœur Cécile le retint.
— Ma sœur, ma sœur que faites-vous de ce bavard malhonnête ?
— Je dois le panser, ma sœur.
Ce soir-là, passant devant une image du Sacré-Cœur, la novice eut le geste du signe de croix accoutumé. Mais son doigt s’arrêta sur la croix sarrasine tatouée à son front, la marque, et n’acheva pas le geste. Elle entendit dans sa mémoire la voix de Kralouk, le goual :
— « Tu es marquée. »
Dits en français, les mots l’eussent fait sourire ou se redresser avec certitude et dédain ; en arabe, ils empruntaient une force singulière, un sens redoutable qui, soudain, la courbaient sous une terreur imprécise. Le doigt tremblant de sœur Cécile restait posé sur le signe crucial indélébile, perpétué par une tradition aux origines ténébreuses, ce signe, négation d’une autre Croix à laquelle le baptême consenti et la vocation choisie vouaient la convertie.
Alors, elle se souvint de son passé, de la terre kabyle aux durs plateaux animés de chèvres noires, de l’ouchem qui l’avait marquée au couteau, et elle sut que Mâadith existait encore.