DEUXIÈME PARTIE
C’est l’intérieur d’une maison juive, perdue dans le dédale des ruelles du quartier indigène, à Constantine. On n’y entend pas battre le cœur de la ville européenne. Aux ruelles sombres, entre les murs bleus de badigeon, verts de moisissures, commence la suprématie des gardiens d’un rite inflexible et d’une immuable tradition.
Dans la salle haute et nue, mais compliquée de retraits, de colonnes, de cintres et d’arabesques, le repas du soir a pris fin. Les convives s’allongent sur les tapis. Les plus civilisés, assis sur des chaises pendant le repas, bannissent ces sièges de la pièce qui reprend tout son caractère d’un autre temps. Les petites servantes aux longs yeux emportent l’aiguière des ablutions. Une femme somnole, appuyée contre les faïences du revêtement des murailles. Les cercles d’or de ses chevilles mettent des reflets fauves à ses pieds blancs. Hors de la clarté des bougies fondant sur les hauts candélabres de cuivre, sa pâle figure s’enlève comme une autre clarté dans la pénombre. La fille du patriarche, maître du logis, a pris un bendir, le tambourin arabe. Elle le heurte d’un battement des doigts et de la paume de la main, suivant le rythme d’une ballade populaire qu’elle chante. Les attitudes de ceux qui écoutent témoignent d’une jouissance infinie. La voix de la chanteuse gémit et, tout à coup, prise à son chant même, elle se tait dans un sanglot en rejetant le tambourin sonore. Son visage ruisselle de larmes, larmes voluptueuses dont luisent les regards mats de ses auditeurs.
Du fond de la cour où le clair de lune pénètre brillant de poussière d’étoiles, éblouissant la flamme fragile et persévérante des veilleuses, bruissent les voix des petites servantes. Pleines d’admiration, elles formulent un nom :
— Kralouk, voici Kralouk.
C’est lui, l’Homme au djaouak, l’inimitable musicien qui sait le mieux faire roucouler et sangloter l’âme secrète du flageolet de roseau, peint d’arabesques rouges ! C’est lui Kralouk, le goual, le précieux conteur dont le génie spécial, l’inspiration et la mémoire intarissables, la philosophie tour à tour gouailleuse et dominatrice, fanatisent le peuple d’Iaveh et celui d’Allah. Il entre avec une désinvolture d’artiste. On le salue en soupirant d’aise, comme on accueille un plaisir de prédilection longtemps attendu. Il ne sourcille pas, accoutumé. Rien n’est plus sensible que sa bouche entre la moustache mince et la courte barbe grisonnantes. Rien n’est plus jeune, plus malicieux et plus déconcertant que le regard de ses yeux verdâtres. Rien n’est plus vif que son geste, plus leste et plus souple que son corps maigre et musclé.
— Joue, Kralouk !
Il s’accroupit dans sa gandourah de cotonnade très blanche balafrée par le sautoir de cuir filali de son djaouak. Lentement, avec une sorte d’enivrement précurseur, il sort l’instrument de son étui, il le porte à ses lèvres et la sorcellerie commence. Car c’est un sortilège qui émeut cet humble roseau et lui confère la puissance d’émouvoir ainsi ceux qui l’entendent ! Son chant voltige, à travers l’inspiration dans l’enchantement mesuré et la perfection du rythme. Il possède le nombre de voix d’une nuée d’oiseaux. Il crée l’illusion des rumeurs fortes, puis des murmures insaisissables et des frémissements ténus. Il est le rugissement de la forêt et le roucoulement de l’oasis, le psaume de la steppe et le bavardage du sentier. Il est l’esprit même de toute la poésie bucolique et il est toute l’expression sensuelle de la passion humaine. Appel du désir, cri de l’extase, lamento du désespoir, hosanna de l’allégresse, cela tient dans ce court roseau, multiple et un, magique et réel. La voix de Kralouk, une pénétrante voix de tête, modulée, s’élève alternant avec les sons du djaouak. Et ce sont des improvisations et des réminiscences :
Gloire à Dieu seul !
O toi qui prends la défense de l’habitant des villes
et qui condamnes l’amour du Bédouin pour ses horizons infinis,
est-ce la légèreté que tu reproches à nos tentes ?
N’as-tu d’éloges que pour les maisons de pierre et de boue ?
Tu ignores, et l’ignorance est la mère du mal.
Femme, ô l’anémone sauvage et le genêt odorant !
je t’ai vue marcher entre les femmes
et cela suffisait pour révéler ta jeunesse et ta beauté.
Comment n’entends-tu pas mon cœur secoué au balancement de ta marche ?
Mais tu n’entends même pas le soupir d’amour de la terre que tu foules !
O l’anémone sauvage et le genêt odorant !
Les cigognes sont venues,
écoute-les, écoute-les !
Les cigognes sont venues à cause de ton printemps.
La neige est sur la montagne ;
Comme elle est venue lentement !
La neige est sur la montagne pour le temps de ma douleur.
Vraiment !
Le rugissement de la panthère ne m’a pas fait peur ;
c’est ton rire qui m’épouvante.
Vraiment !
La nuit dans la forêt ne m’a pas fait peur ;
c’est ton regard qui m’épouvante.
Vraiment !
Les combats sanglants m’ont laissé la vie ;
mais c’est mon amour qui me fera mourir.
Quand il se tait, des hululements féminins l’applaudissent frénétiquement. Les hommes lui adressent des paroles de gratitude et de bénédiction. On jette dans sa gandourah de tintantes pièces d’argent.
Il a chanté et joué toute la nuit, s’interrompant à peine pour savourer une tasse de café ou rouler entre ses doigts prestes une cigarette de tabac du Souf mélangé de genévrier. L’aube rend le ciel laiteux au-dessus de la cour. Les bougies, plusieurs fois remplacées, s’éteignent dans les hauts candélabres de cuivre. Kralouk se lève. Il va partir. Et moi, venue dans cette maison pour l’entendre, je suis intriguée du regard insistant dont il m’a fixée constamment.
Voici qu’il me parle :
— Je connaissais déjà ton nom, mais je t’ai déjà vue dans une ville. Tu étais l’hôte d’une sœur chrétienne et d’une sœur marquée. Interroge ta mémoire.
— Je me souviens, ô Kralouk. Tu avais été blessé ; sœur Cécile te soignait et c’est moi qui lui ai dit que tu enchantais les esprits, des limites du Tell à celles du Sahara.
— Et tu as bien dit, certes ! J’habite cette ville pour un temps. Je te prie de monter demain jusqu’à mon palais ; c’est un nid d’épervier sur le Rhumel et j’y garde une femme qui veut te voir.
— S’il plaît à Dieu, j’irai vers cette femme, ô Kralouk.
Le printemps d’Afrique régnait dans la chaleur et la lumière. L’atmosphère vibrait de vigueur sauvage et de violence primitive. Il n’y avait point de douceur dans le jeu des souffles errants et de tout ce qu’exhalait la terre, mais une force neuve et exubérante, des respirations de fauves et de Barbares, des ardeurs indisciplinées, de franches volontés de vivre et des énergies bondissantes. Cette atmosphère émanant de la cité et des grands paysages environnants dominait la contrée.
Dès les premières heures matinales, le soleil criblait de rayons les carrefours et les places. Des rumeurs de populace en liesse roulaient, traversées comme d’un éclair par les hennissements des chevaux des chasseurs ou des spahis et le braîment des mules des maraîchers indigènes. Les étalons échevelés affrontaient la foule et s’y engouffraient trépidants, excités, souples et adroits. Les couffes débordant du trésor des vergers, tanguaient à travers le flot humain, oscillaient sur l’échine ployée, chétive et pourtant robuste, des ânes résignés. Et les petits cireurs, migration enfantine descendue des montagnes kabyles, bourdonnaient comme des guêpes entre les jambes des flâneurs, sous le ventre des chevaux, offraient leurs services d’une voix chantante et aiguë ou, superbement indifférents au labeur et au gain, battaient le rythme de la dernière chanson de Kralouk, avec une brosse, contre leur boîte à cirer.
Peuple étrange et séduisant que celui des grands centres du Tell ou du rivage de notre domaine algérien ! C’est le peuple transméditerranéen aux agitations et à la verbosité latines, confiant en soi, d’un abord facile et d’une surprenante versatilité, d’enthousiasmes prompts, de passions vives et de jugements arbitraires. Peuple métissé par excellence, il grouille, grandit, augmente, coudoyant le provincial français aux allures d’exilé et qui reste traditionaliste et inchangé après deux générations, conservant des instincts brutaux où prédominent les influences de caractères étrangers parallèlement aux accoutumances locales, sans fusion, mais sans heurts, dans un curieux sentiment de tolérance inconsciente et absolue que l’échange d’injures, de blasphèmes, de criailleries et de revendications électorales n’atteint pas.
Le peuple envahisseur se juxtapose au peuple indigène. Ils admettent à peu près tout l’un de l’autre. Ils s’associent parfois et ne se confondent jamais. Leurs dissemblances ne s’accusent et leurs gestes ne s’enveniment que lorsque quelque formule sentimentale, quelque excès de revendications écouté par la Métropole, quelque erreur d’interprétation, provoque des remaniements de régime. Ils créent cette foule colorée, ensoleillée, laborieuse avec plaisir, inactive sans remords, qui donne l’impression de vivre dans une allégresse enfantine, une archaïque insouciance, un mouvement de séculaire et incoercible indépendance de clans. Elle évoque les rassemblements de Babel, les marchés carthaginois, le pullulement des ports phéniciens. Elle impose des réminiscences de Rome et de Byzance ; le cavalier numide y coudoie le Maure citadin : le montagnard berbère y discute avec le mercenaire aux cheveux roux, des profils syriaques et des faces éburnéennes de mages, de marchands turcs, m’zabites, tunisiens, songent ou guettent près de têtes maltaises, crêpelées, à l’expression obtuse et persévérante ; les noires et musculeuses statures soudanaises, les hautaines silhouettes nomades, les traditions sémites, la grâce tolérante du christianisme français, s’y affrontent sans conflits.
Comme les coloris intenses, les ors et les blancs purs des costumes, étalés en valeurs réciproques dans la généreuse clarté, la mine sauvage et pensive des paysans sardes, la désinvolture des Calabrais, la faconde des Siciliens, la rudesse corse, la lourdeur maquignonne d’un certain Midi français, l’ambition juive et la duplicité arabe se frôlent avec aisance et trouvent chacune leur place dans une ambiance favorable. Et, prêt et apte à dominer tous ces éléments, le contingent franco-algérien marque sa manière audacieuse et persévérante. Il apparaît assez semblable à ces adolescents de croissance rapide, d’éducation incomplète, mais qui ont une telle surabondance de vie et éprouvent si bien le désir de vivre qu’ils ne sauraient attendre la fin de l’entraînement pour se précipiter dans la lice, y courir, tomber, se relever toujours, poursuivre la lutte sans répit et sans même avoir songé à déterminer le but de la course.
Dans cette jeune société, vigoureusement agissante, se trouvent en germe toutes les ressources humaines susceptibles de développement, une vitalité souple et durable, un esprit d’entreprise dont la hardiesse gagnerait à prévoir et à se fixer, le sens précoce de l’utilisation des facultés individuelles et des faiblesses d’autrui. Peuple de la nouvelle France, profus, riche et broussailleux comme le maquis ; mais qui s’affinera aisément, se disciplinera jusqu’à se rapprocher de l’harmonie du noble et beau jardin à la française !
J’ai traversé la place pour gagner les ruelles des quartiers indigènes.
Je vais au rendez-vous de Kralouk.
La partie de la cité qui compose la ville arabe n’a point d’obscurité. Les maisons vétustes, les moucharabiehs de briques et de pierres, les poutres de vieux bois se revêtent de clair badigeon. Au seuil des portes vertes, sur lesquelles s’élargit l’empreinte de la main préservatrice de couleur rouge ou de henné, des vieilles s’accroupissent dans leurs draperies pluricolores, des enfants, nuancés et bourdonnants comme des frelons et des scarabées, se rassemblent, des hommes s’allongent et dorment aux plis nombreux de leurs burnous, des éventaires s’étalent, lourds de pains ronds, chauds et dorés, cloutés d’épices. Des fruits frais et luisants répandent leur parfum de verger mûr. Sur la banalité des légumes, des touffes d’anémones écarlates mettent une note d’un goût spécial et joyeux. Rien n’est vulgaire : tout est charme et naïveté. Dans des cages de roseaux, les rossignols, chanteurs de nuit chers aux langoureuses paresses des citadins musulmans, écoutent, muets, les trilles éperdus des canaris sollicités par la lumière du jour. Nulle échoppe n’est assez profonde pour que la lumière n’y puisse pénétrer. Sauf la voix des oiseaux et le cri d’un marchand à longs intervalles, on n’entend là ni bruit ni rumeurs.
Je suis arrivée au bout d’une impasse, devant une porte ouverte sous un pesant moucharabieh. Kralouk m’accueille :
— Bienvenue sur toi, ô la visiteuse ! Les habitants de cette maison sont tes esclaves.
— Sur toi le salut, ô l’inspiré ! Et la bénédiction sur la maison.
Par l’escalier en spirale, tel celui d’un minaret, j’atteins l’éblouissement du soleil sur une terrasse étroite et haute. Elle domine les vols noirs et gris, bleuâtres et cendrés, des corbeaux et des palombes qui habitent les rochers du torrent, le Rhumel aux profondeurs vertigineuses, ceinture de la cité.
— Le djaouak de Kralouk chante plus haut que le cri du corbeau ; son chant vole au-dessus des pigeons bleus, dit le musicien avec emphase. Et, regarde, il n’y a qu’un aigle planant sur nous.
L’oiseau de proie étend ses ailes comme l’arc de deux sourcils contre la face du ciel.
D’une pièce donnant sur la terrasse, un appel vient à ma rencontre :
— Entre ici, ma fille.
Je soulève un rideau de cotonnade rayée. Une femme, toute bruissante de bijoux, quitte la natte où elle était assise pour me donner le baiser ami. C’est la femme de l’Homme au djaouak.
— Mon nom est Louinissa, dit-elle.
— Tu es avec la beauté.
— Non, mais plutôt avec la vieillesse.
— Pas encore. Tu n’as que l’âge de la paix ; celui du renoncement est loin.
Elle sourit, gracieuse et touchée. Elle a le type berbère souligné de muscles fins, réguliers, mais moins distingué et sans les lignes voluptueuses et hautaines qui caractérisent la beauté arabe plus saisissante, moins familière. Les yeux sont gris sous l’arcade accusée des sourcils épais. Sa lourde coiffure en forme de turban, les larges plaques d’argent ciselées, émaillées, incrustées de corail et de verroteries de ses parures, indiquent sa nationalité kabyle. Elle est affectueuse et pondérée, immédiatement confiante en gestes et en paroles spontanés qui la font plus proche de ma qualité de Française, mais plus inaccessible aux nuances subtiles et nombreuses que j’apporte dans mes relations musulmanes, même avec mes plus anciens amis d’Islam. Obtiendrai-je d’elle quelque rapide éclaircissement ?
— O Louinissa, quelle femme désirait me voir dans cette maison ? Serait-ce toi ?
— Non ; elle sera bientôt ici.
— Qui est-elle ?
— Une renégate ; mais nous l’aimons et c’est une abandonnée qui était de ma famille.
Louinissa se préoccupe de faire du café. Sur les braises du kanoun, le précieux vase d’argile, elle fait bouillir la liqueur odorante et savoureuse. Kralouk raconte un épisode de sa vie, accroupi en face de nous dans l’embrasure de la porte où flotte le rideau rayé :
— Un jour d’entre les jours, je remontais vers le Djurdjura en compagnie de marchands du M’zab qui voulaient vendre et faire aussi métier d’usuriers en Kabylie. Les Kabyles sont bêtes comme des moutons et têtus comme les fourmis : il faut les bousculer et les tondre. Moi, je suis du Sahara ; mais tous les pays m’appartiennent. Les Kabyles n’ont pas beaucoup d’argent : cependant ils aiment les récits et leurs montagnes sont bonnes pour y accrocher le nid d’une maison. Leurs femmes sont fidèles plus que celles des Arabes. J’ai vu Louinissa dans les jardins de Tessala. Elle ne voilait pas son visage et n’avait point l’impudeur d’une courtisane. Je l’ai voulue à cause de la couleur de ses yeux.
Il se tait soudain et se penche, l’oreille attentive à un pas léger, presque imperceptible, qui gravit les marches.
— Hada hîa, — c’est elle, murmure Louinissa.
D’un souple bond de chat, Kralouk s’est éloigné de la porte. Le rideau s’écarte lentement. Un corps féminin, raide et sombre, se découpe dans la lumière. Voici celle que nous attendions.
Elle ne m’est pas étrangère. Je la connais. Je l’ai vue dans un jardin de cyprès et de roses. Je l’ai revue dans l’ouvroir et dans le petit dispensaire d’une cité modeste où toutes les bouches redisaient le nom de sœur Cécile avec amour. Il n’y a pas une année de tout cela : mais tant d’événements se sont écoulés dans ce bref espace de temps que je suis moins surprise qu’il ne conviendrait, peut-être, en retrouvant sœur Cécile dans la maison de l’Homme au djaouak.
Le Père André est mort, dont le geste largement humain, divinement indulgent, régnait sur la colline où la basilique demeure, mais vide, me semble-t-il, du meilleur de ses saints. Comme en France, la laïcisation a frappé à leur tour les couvents et les communautés nord-africaines. Les religieuses ont essaimé tels des vols troublés d’abeilles diligentes chassées hors des ruches. Les plus âgées se sont réfugiées dans quelques maisons-mères tolérées ; les plus actives se sont expatriées. Mère Augusta est en Italie. Je comprends maintenant pourquoi ses lettres n’ont jamais répondu à mes questions concernant la petite novice qui tenait une si large place dans son affection et sa pieuse fierté. Qu’est-il arrivé ? A la suite de quelles péripéties, connues ou inconnues de la supérieure que sœur Cécile faisait profession de tant admirer et aimer, la convertie est-elle dans ce logis si peu canonique et si essentiellement musulman ?
Oui, je vous reconnais bien, Mâadith-Cécile. Vous êtes encore très monastique sous un chapeau de paille noire, votre passionné visage auréolé de floconnants cheveux mordorés, votre corps mince pris implacablement dans une robe de drap brun, très laïque. Et vous êtes toujours étrangement, presque amoureusement jolie.
Elle ne me tend pas la main. Elle me regarde à peine, et, d’une voix impersonnelle, prononce, en ce français correct, avec cet accent précieux qui détonnent dans ce cadre et cette atmosphère :
— Je vous remercie d’être venue. Je savais par les Arabes que vous étiez à Constantine. Hier matin vous m’avez dépassée dans la rue sans prendre garde à moi. J’ai pensé que vous agissiez de la sorte par intention. Mon cousin Kralouk se trouvait là. Je l’ai prié de se mettre à votre recherche et d’obtenir que je puisse vous voir et vous parler. Je vous remercie…
— Ma sœur Cécile… — J’ai hésité un instant ; mais, comprenant, elle fait un signe d’acquiescement pour cette appellation. — Ma sœur Cécile, je n’ai pas souvenir de notre fortuite rencontre. Si je vous avais reconnue, je n’aurais pas différé de vous entretenir… du passé et… de votre présent. Vous fûtes donc bien inspirée en me dépêchant Kralouk. J’ignorais votre parenté…
— Louinissa est une Kabyle du village d’Ighli, le village de Mâadith. Sa famille était alliée à ma famille disparue, de là notre cousinage et, par extension, ma parenté avec Kralouk.
Elle a repris, en dépit du costume, les attitudes de la novice au jardin des cyprès et, comme là-bas, j’ai l’impression d’un manque de sincérité.
Elle s’assied sur la natte, le buste rigide gêné par le corsage sévèrement baleiné de sa robe. Entre les boucles de ses cheveux, la petite croix sarrasine tatouée ressemble à une bizarre ferronnerie. Elle prend une tasse de café, s’assure que je suis servie et hume le fin breuvage maure, les yeux mi-clos, les narines voluptueuses, puis son visage revêt l’expression voulue, grave et factice. Elle parle :
— J’aurais beaucoup à vous dire. Vous saurez comment la Providence me fit découvrir ces braves gens. Ils sont tolérants et bons, déférents et affectueux, prodigues pour moi dans leur médiocrité. Cependant je vis des heures de profondes peines. J’ai gardé la foi ; mais le milieu indigène, invariablement soupçonneux contre tout ce qui n’est pas lui-même, me rend difficile une existence toute selon Jésus. D’autre part je me sens en butte à la méfiance chrétienne à cause de mon origine et de mon entourage immédiat.
— Êtes-vous restée en communications avec Mère Augusta, sœur Cécile ?
— Non. — Et elle détourne la tête.
— Oh ! pourquoi ?
— Il y a des choses que Mère Augusta ne pourrait concevoir, affirme-t-elle le visage subitement durci.
— Elle avait une grande intelligence et vous aimait infiniment. Certes, elle était capable de tout comprendre de ce qui vous concernait.
Le visage étroit reste dur et incrédule, empourpré d’une rougeur fugace à cause de mon accent de reproche. J’insiste :
— Ne lui avez-vous jamais écrit ?
— Non.
— Savez-vous où elle est ?
— Non.
L’intonation, plus encore que le mot bref, témoigne nettement d’une parfaite indifférence. Le règne de la supérieure est aboli dans son cœur. Je l’attaque sur un autre terrain :
— Le Père André vous eût été d’un bon conseil et d’un grand secours.
— Il est mort.
Elle jette cela les yeux clos, avec le même visage de volupté qu’elle avait tout à l’heure en buvant son café. Un instant, j’éprouve le vertige d’entrevoir un abîme qui est l’âme de Mâadith, ou de sœur Cécile, ou de leur double et nouvelle incarnation, la cousine de Kralouk et de Louinissa. Évidemment, la convertie garde rancune à l’aumônier des doutes qu’il nourrissait. D’une voix unie, elle ajoute :
— Il est mort pendant que je m’occupais encore du dispensaire, quelques mois avant l’époque où je devais prononcer mes vœux définitifs. La laïcisation survenue, empêcha cet aboutissement de ma conversion. En ce moment, je gagne ma vie par des leçons de broderie aux filles des riches musulmans. Je suis aussi appelée parfois comme garde-malade, la nuit.
Je la devine pleine de restrictions et du désir de se raconter davantage.
— Je reviendrai vous voir, sœur Cécile, à moins que vous préfériez affronter mon hôtel.
— Demain, si vous le permettez.
— Je vous attendrai. — Et, en arabe : — Louinissa, s’il te plaît d’accompagner Mâadith, tu seras la bienvenue.
La femme de Kralouk est sensible à l’attention, mais elle répond négativement :
— Dieu te le rende ! Je ne pourrai pas ; j’ai promis de « passer le henné » aux filles de Bouhadad ; leur frère se marie dans six jours.
Elle ne saurait, en effet, manquer à la délicate opération, comme à la manipulation des fards, pour lesquelles son habileté doit être avérée. Dans six jours, les filles de Bouhadad pourront montrer aux coquettes invitées des noces de leur frère, les belles mains de fête, les fines mains peintes couleur de cuir filali et de corail. Sœur Cécile a baissé ses larges yeux, trop brillants de satisfaction devant la réponse de sa cousine. Que me dira-t-elle demain ? Toute la vérité selon sa conscience religieuse ou quelque aventure alambiquée selon sa race, quelque conte où ne seront que reflets et apparences ?
Je me lève pour partir ; sœur Cécile me suit et Kralouk, qui n’a pas cessé de nous observer en silence, dit alors :
— Mâadith est mal habillée. Son vêtement est comme la peau d’un être difforme qui s’attache à son corps par maléfice. C’est parce que la robe européenne n’aime pas le corps de Mâadith la Kabyle. Regardez la différence entre elle et les autres femmes chrétiennes ! Quand leurs époux les promènent ainsi, ils semblent crier à tous les hommes : — « Celle-ci est à moi ; mais vos yeux peuvent la posséder comme si elle était dévêtue ; cependant, n’y touchez pas autrement. » — Imbéciles ! C’est avec les yeux qu’on commence à prendre.
Sœur Cécile fronce les sourcils.
— Ma petite sœur, j’ai l’intention d’écrire à Mère Augusta. Je lui dirai notre rencontre inattendue. Son grand cœur sensible en sera touché.
— Comme il vous plaira.
L’indifférence absolue s’accuse plus encore. Qu’importe qu’on écrive à la supérieure ; ce n’est pas Mâadith qui écrira. Comme autrefois la novice ayant tout oublié de la petite chevrière, il y a là un chapitre du passé dont elle n’éprouve aucun besoin de se souvenir.
Le lendemain, dans ma chambre d’hôtel, elle me parut avoir l’allure plus ferme et le geste moins ambigu. Elle commença sans préambule :
— N’étiez-vous pas en visite chez nous, lorsque, pour la première fois, je vis et je soignai Kralouk au dispensaire, sans savoir quel rôle ma destinée lui réservait près de moi ?
— Oui, et je me rappelle que, dans un besoin de confidence qui ne vous était pas habituel, vous m’avez un peu parlé de ce conteur blessé, des scrupules exagérés et des réminiscences provoqués en vous par son audacieux langage.
— Depuis ce temps, j’avais toujours eu de ses nouvelles, témoignage de reconnaissance pour mes soins, je suppose. Entre indigènes, les messages sont aisés et rapides. Il me faisait savoir par les uns ou par les autres quelles étaient ses aventures et ses lieux de résidence.
Un jour, j’appris qu’il était passé chez les Sœurs Blanches dont l’hôpital fut mon premier refuge. Ce chanteur errant avait facilement découvert toutes mes humbles traces. Une autre fois, il me fit demander le nom de mon village. Je répondis à son émissaire que c’était Ighli et que je souhaitais qu’il retrouvât les traces de mon frère Ouali.
— Ah ! sœur Cécile, vous qui ne vouliez plus vous souvenir du passé !…
— Mon intention était louable ; ses recherches, sa curiosité, la Providence, pouvaient lui fournir quelque indice. Si cruel qu’ait été mon frère, je lui pardonne, car les premiers enseignements de notre vie ne nous apprirent pas à discerner le mal du bien, et j’aurais aimé savoir ce que ce fils de mon père et de ma mère était devenu. Kralouk ne me transmit rien le concernant ; mais bientôt, il m’annonça qu’il épousait une femme originaire d’Ighli et qui se trouvait être ma parente.
A ce moment du récit de sœur Cécile, la physionomie du musicien s’est imposée à mes yeux, avec une bizarre expression de victorieuse malice, puissante, obstinée, fanatique un peu…
— Ah ! s’écrie la convertie, pourquoi ai-je dû quitter le dispensaire, ma compagne, notre chapelle ! Pourquoi ?… La loi nous a frappées comme un châtiment immérité. Que de larmes le jour où nous nous sommes séparées de nos enfants et de nos malades ! Des tentatives en notre faveur, il ne m’est resté que cette copie de la pétition adressée au Ministre et au Gouverneur Général de l’Algérie par les notables indigènes de notre petite ville désolée. Lisez-la.
« Louange au Dieu unique.
« C’est de lui que nous implorons le secours.
« Nous adressons le salut, depuis le commencement jusqu’à la fin, à celui qui occupe une très haute situation, l’excellent, l’honoré, l’illustre, le pur, le parfait, le protégé de Dieu, le respecté, le glorieux, le puissant, — que son élévation et sa puissance soient durables !
« Nous, habitants indigènes de …, nous avons appris avec joie que dans le discours prononcé à Alger le 30 mai 1908, Monsieur le Gouverneur Général s’est exprimé en ces termes :
« — Nos populations indigènes savent que notre ambition est de les rapprocher de plus en plus de la grande famille française, de les élever jusqu’à elle par le progrès de leur bien-être, par les bienfaits de l’enseignement et de l’assistance.
« Ces paroles ont fait épanouir nos cœurs. Nous avons constaté que la France n’a jamais failli aux engagements qu’elle a pris, aussi est-ce avec confiance que nous vous adressons la présente supplique.
« Il existe à …, au quartier des Oulad-Seultan, hors la porte Bab-es-Sebt, un établissement pour le bien du pauvre et du malade. Depuis longtemps, des religieuses s’y dévouent sans espoir d’autre rémunération que celle de Dieu.
« La fermeture de cet établissement nous plongerait dans la douleur : les enfants qui y trouvent un travail honorable retourneraient à la misère, les malades à tous leurs maux. Qu’il soit épargné ! — Cette maison a aussi toute notre confiance parce que notre religion y est respectée.
« Nous avons révélé ce que recélaient nos cœurs, car nous avons un ferme espoir dans votre bonté.
« Puisse Dieu prolonger votre existence et vous prodiguer ses faveurs. »
Plus de deux cents noms arabes signaient la supplique.
— Et après cela, ma sœur Cécile ?
Elle hésita longuement. Ses doigts s’allongeaient, puis se rétractaient sur ses genoux ; ses ongles bombés griffaient la laine de sa robe.
— Après cela…, nous sommes revenues à la maison-mère, sœur Bénigne et moi. Quand notre supérieure a décidé de se réfugier en Italie, sœur Bénigne, malgré son âge, a voulu la suivre. Moi, je les suivais toutes les deux…
— De votre plein gré, n’est-ce pas ?
Elle eut un sourire équivalant à un haussement d’épaules :
— Mâadith n’était qu’une chèvre perdue et sœur Cécile appartenait à la communauté…
Le jour se retirait de la chambre. Au dehors régnait déjà l’apaisement du crépuscule.
— Il faut que je m’en aille, dit brusquement la petite religieuse sans voile.
— Je vous accompagne. Nous rejoindrons Louinissa chez Bouhadad.
Je craignais, si je la rendais à elle-même et à son nouveau milieu, si une nuit et une journée peut-être nous séparaient, je craignais que ne s’émoussât son désir de se raconter à moi, et je n’apprendrais jamais la suite de son récit. Elle accepta ma proposition.
Nous descendîmes dans la rue étroite aux maisons hautes. Un minaret pointait vers un croissant de lune. Au seuil des cafés maures, les pots de basilics exhalaient leur senteur fraîche et amère. Sur les nattes et les bancs larges, des burnous drapaient des silhouettes affaissées et somnolentes ; des faces extasiées de fumeurs de kif trouaient la pénombre ; point de bavardages, mais les petits bruits réguliers des joueurs de dames et de dominos. Suivant le rythme de quelque mélopée, la tête des Arabes citadins dodelinait près de la raideur hiératique des nomades aux profils secs. A l’intérieur de ces lieux de réunion et de songeries tranquilles, toute une floraison naïve décorait les murs : fleurs rigides, imprévues et impossibles, parmi lesquelles s’ébattaient d’invraisemblables oiseaux. En caractères koraniques, peints de vermillon et alternant avec la main protectrice, les mots sacrés flamboyaient :
« Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux. »
— Sœur Cécile, dites-moi comment vous êtes partie avec vos deux mères, et comment vous êtes restée seule.
Elle se troubla infiniment, mais ce ne fut qu’une surprise ; elle répondit d’un ton posé :
— J’ai manqué le bateau.
— Ah !…
Le voilà donc le mensonge, ou, tout au moins, voici qui n’est pas toute la vérité ! Sous mon regard incrédule, elle garde des paupières closes dans un visage figé.
— J’ai quitté nos sœurs au moment où elles s’engageaient sur la passerelle du paquebot. C’était pour une commission oubliée. Je pensais avoir le temps ; mais un incident m’a attardée. Quand je suis revenue sur les quais, le navire se trouvait déjà au milieu du port.
— Sœur Cécile, quel désespoir pour Mère Augusta, les autres !…
— Elles ne durent pas avoir tant d’inquiétudes sachant que je regagnerais le couvent avec les sœurs qui les avaient escortées.
— C’est ce que vous avez fait ?
— Oui ; mais je ne pouvais y demeurer toujours.
— Vous pouviez prendre le courrier suivant.
— Seule, je n’en ai pas eu le courage.
— Et maintenant, comment vous ai-je trouvé à Constantine ?
Je la sens se cabrer tout à coup devant ma curiosité. Elle se détourne légèrement, sourit ; l’Homme au djaouak nous rejoint. C’est fini, sœur Cécile ne parlera plus… Chez Bouhadad peut-être, si l’atmosphère ne l’influence pas.
— Tu nous suivais, Kralouk ?
— Vous êtes passées devant le café où je jouais pour des gens de Sétif. Je leur ai dit : — « La ghesba d’un berger tellien peut vous suffire. Mes frères, vous avez assez entendu le djaouak de Kralouk. » — Ils m’ont jeté beaucoup d’argent. J’en ai laissé un peu à terre et j’ai suivi une double piste de gazelles pour vous rejoindre. Louange à Dieu !
Dans le logis de Bouhadad, une voix hargneuse répondit au coup du heurtoir de bronze :
— Qui est-ce ?
— Une amie, puis Mâadith.
Un guichet s’ouvrit dans la porte épaisse et basse sous la voûte sculptée au couteau.
— Quel homme vous accompagne ?
— L’homme s’en va.
— Entrez avec la santé.
La porte entrebâillée se referma vite, poussée par les lourdes mains de la négresse gardienne du seuil. La cour intérieure était éclairée de cierges. Des jasmins s’enroulaient autour des colonnes ; légers et nombreux de fleurs et de feuilles délicates, ils montaient éperdûment vers les galeries et les terrasses, cherchant un espace plus bleu que la maison bleue. Et c’était la maison strictement close, jalouse de son paradis intérieur, la maison où l’art précieux des faïences s’offre en harmonie colorée, où la fraîcheur et la lumière exultent aux blancheurs azurées des murailles, où l’on ne souhaite rien sinon vivre tel ce citadin aux doigts bagués de diamants et de cornaline qui existe si lentement, parmi la grâce et les parfums des femmes, dans une béatitude enchantée.
Bouhadad l’heureux, gras et paisible, fumait allongé sur un tapis syrien. Par intervalles, il échangeait quelques mots avec les groupes féminins de ses deux épouses, de ses filles et de leurs servantes. Une aïeule sévère, assise près de lui, égrenait un chapelet, ayant sur les genoux son petit-fils, le dernier-né. Entre des cassolettes d’argent, des coupes de bois et des bassins de cuivre, des mortiers pleins de poudre de henné et de poussière de kehoul, des buires et des flacons d’essences, Louinissa officiait.
On nous accueillit avec la jolie affabilité de certains milieux indigènes des villes, d’hospitalité moins large, mais plus gracieuse que celle des gens de la steppe, nobles, hautains et volontiers silencieux. Cependant, cette affabilité se nuançait de restrictions à l’égard de sœur Cécile. La convertie, — dans ce lieu, il convenait de dire : la renégate, — le sentait ; ses joues étaient enflammées, ses yeux plus noirs et plus éclatants. Elle souffrait, d’une souffrance qui n’attendrissait pas ses sensibilités intuitives, mais les révoltait un peu ; elle souffrait dans un orgueil incoercible, trop fier pour abdiquer, trop vaniteux pour se modifier ou s’assouplir aux raisons d’autrui. Mâadith, qui dissimulait si bien tant de choses, ne dissimulait pas cette souffrance-là. Son regard, sous l’onction voulue des paroles de la religieuse, laissait percer l’esprit rebelle et combatif de la Berbère. Elle serrait ses lèvres amincies jusqu’à ressembler à une égratignure pourpre dans sa figure.
Elle me présenta deux adolescentes, ses élèves, qui m’assaillirent de questions :
— Pourquoi venir avec elle ? Est-ce à cause de la nuit prochaine ? Ne sais-tu pas qu’elle marche toujours seule dans la rue comme les pauvres et comme les Françaises ? Où étiez-vous ensemble et qu’avez-vous dit ?
— Des choses nombreuses que nous n’avons pas le temps de répéter.
— Cela est bien, remarque d’une voix sèche Lella Rouhoum, l’aïeule. Cela est bien si ce sont des choses dont on a déjà trop parlé ici.
Le visage de sœur Cécile flambe comme un feu de palmes sèches et ces deux femmes échangent un regard aigu. A mi-voix je demande à la petite nonne si elle n’a pas risqué quelque tentative de prosélytisme, s’aliénant ainsi les sympathies de la grand’mère traditionaliste.
— Non, mais elle m’en veut, et d’autres m’en veulent, de ne pas être revenue à l’Islam. Je me suis bornée parfois, sans faire de zèle, à parler au nom de la morale religieuse et d’un idéal à mettre dans la vie inférieure qu’elles vivent.
Lella Rouhoum échange un nouveau regard avec mon interlocutrice et, s’adressant à moi :
— Nous savons que l’esprit chrétien tourmente Mâadith. Pour moi, sa pensée m’est indifférente, car je suis vieille ; mais son haleine est désagréable à cette maison. Elle parle et la tête des jeunes filles tremble sur leur cou mince ; elles l’inclinent à gauche ou à droite, les yeux fermés par sortilège et ignorance ; quand leurs yeux s’ouvrent, ils voient le chemin quitté et ils pleurent.
Ce n’est pas ici que sœur Cécile achèvera ses confidences ni rachètera ses péchés en sauvant des âmes.
Nous avons attendu que Louinissa eût terminé son importante besogne. Nous buvions du café et goûtions à des confitures de cerises parfumées au girofle et au jasmin. Bouhadad s’était inconsciemment endormi et, comme le petit enfant dormait aussi sur les genoux de l’aïeule, celle-ci le posa à côté du père. Attentive à tous les gestes et à toutes les paroles, elle acheva son chapelet ; puis, s’isolant dans la pensée unique et rituelle, debout, agenouillée ou baisant le sol, elle pria, grave, inflexible et pieuse.
Il est tard. Bouhadad réveillé nous offre l’un de ses serviteurs pour nous ramener chacune jusqu’à notre logis. Nous sommes de nouveau dans les ruelles, éclairées surtout par les lampes brûlant au fond des échoppes. Le serviteur de Bouhadad, armé d’un lourd bâton qui signale son rôle et son importance, nous précède de quelques pas. J’ai désiré qu’on allât d’abord chez Louinissa. Je ralentis volontairement notre marche. J’hésite à interroger sœur Cécile pour reprendre notre conversation de l’après-midi ; je redoute le sursaut rétractile et méfiant de Mâadith. Mais voici que sa petite main prend mon bras ; elle paraît vouloir poursuivre son récit sous le charme d’un sincère abandon.
— A la suite de ma triste aventure du paquebot manqué, j’eus beaucoup de peine à reconquérir ma vaillance accoutumée, la sérénité dont sœur Bénigne m’avait donné l’exemple, la paix du cœur que Mère Augusta possédait à un si haut degré. La communauté me sembla vide de tout esprit fraternel et le couvent lugubre comme un désert. Je pleurais en parcourant les allées, entre les plates-bandes si tendrement cultivées jadis par ma vieille compagne. Je m’abstenais de porter des fleurs à la chapelle, me souvenant que le Père André m’avait dit que ce n’était pas un geste méritoire, parce que j’y prenais trop de plaisir. Je demeurais fervente, mais troublée ; active, mais avec effort ; dépaysée et possédée d’une vague détresse. Ardente à mes prières ; mais accoutumée à surveiller scrupuleusement ma conscience, j’étais effrayée de me découvrir moins de résignation qu’un esprit de vindicative rancune contre la nouvelle destinée que me créaient les lois des hommes et que permettait la volonté de Dieu. Surtout, après la liberté du dispensaire et d’une vie monastique vécue seulement à deux, je souffrais de la vie en nombre, sous une discipline sévère, séparée des saintes femmes qui m’avaient appris à tout supporter et à tout aimer. Il y eut un nouveau départ de quelques-unes d’entre nous pour la Hollande et pour l’Italie. Le couvent ne devait abriter que de vieilles, de très vieilles religieuses, impotentes pour la plupart, et l’on ignorait combien de temps il leur serait permis d’y rester. Un instant, je fus tentée de rejoindre Mère Augusta ; mais j’éprouvai une indomptable épouvante à la perspective de l’exil en pays inconnu. Certainement la Providence me réservait une autre mission…
Elle s’interrompt. Je risque discrètement :
— Comment avez-vous quitté le couvent ?
Nous avons atteint la maison de l’Homme au djaouak. Sœur Cécile dit très vite, avec une attitude déjà différente et en s’éloignant de moi :
— Une ancienne élève de nos sœurs s’occupait de procurer des situations honorables aux religieuses laïcisées. Elle m’en offrit une ici. Il s’agissait de l’éducation de deux enfants dans une famille d’officier. J’acceptai… L’officier a changé de garnison… Il voulait m’emmener… — Elle sourit, d’un sourire énigmatique et délicieux. — J’ai refusé, car ce n’était pas une maison suffisamment chrétienne. Alors, dans la rue, j’ai rencontré Kralouk et Louinissa.
— Vous vous êtes reconnus ?
— Le musicien et moi, oui. — « C’est toi qui m’as guéri ! s’est-il écrié. C’est toi, Mâadith du village d’Ighli. » — Louinissa a écarté son voile et m’a saisie dans ses bras : — « O fille du fils de mon oncle, c’est toi que Ouali perdit, c’est toi que les chrétiens ont prise et que nul n’a réclamée ; la maison de mon seigneur est à toi. » — C’était le refuge matériel ; je me suis restituée en partie à ma famille musulmane. Il se peut que je l’amène à la connaissance du vrai Dieu.
De ce long récit, tout est vraisemblable et cependant… Qui me dira quelles sont les parts du mensonge et de la vérité dans les paroles de sœur Cécile ? Je sonde ses admirables yeux posés sur moi comme pour deviner mon impression. Je vois uniquement leur beauté, rien au delà.
— Tu reviendras, un jour d’entre les jours, s’il plaît à Dieu, me dit affectueusement Louinissa. Tu reviendras et la maison sera heureuse.
Sœur Cécile guette ma réponse. Peut-être son orgueil inquiet l’appréhende-t-il un peu. Et je la laisse, doucement souriante et rassurée, parce que j’ai promis de revenir.
« Ma chère enfant,
« En réponse aux questions de votre lettre, je ne peux vous dire que ce que nous avons vu. A l’heure actuelle, vous en savez plus que nous touchant notre petite brebis égarée, sinon perdue.
« Lorsque nous accompagnâmes notre bonne Mère Augusta et nos vaillantes sœurs sur le quai d’embarquement, Cécile était au nombre de ces dernières. Nous remarquions son air préoccupé. Elle sursautait quand on lui adressait la parole. Elle pleura, puis son visage revêtit une expression dure que nous ne lui connaissions pas. Nous attribuâmes tout cela au chagrin causé par nos différentes épreuves et à l’émotion du départ. Il y avait foule, beaucoup de personnes ayant tenu à manifester leurs sentiments et leurs sympathies. Lorsque les religieuses montèrent à bord, Cécile n’était pas à côté de sœur Bénigne comme elle en avait l’habitude. Celle-ci s’aperçut de son absence et en fit part à Mère Augusta qui la crut attardée avec nous ; mais nous la cherchâmes en vain. Le départ était imminent ; le commandant accorda quelques minutes, puis le bateau s’éloigna sans que Cécile eût reparu. Nous la cherchâmes encore sans succès et nous reprîmes le chemin du couvent sans nous expliquer la conduite de cette enfant qui s’était toujours montrée parfaite. Nous la trouvâmes enfin dans la grande allée de cyprès du jardin. Elle considérait la mer avec cette expression hostile que nous devions lui revoir souvent. Pressée de questions, elle ne témoigna d’aucun regret, prit un air inspiré, croisa les mains sur sa poitrine de la même façon que la sainte Jeanne d’Arc de notre chapelle et nous répondit qu’un pressentiment, auquel elle ne pouvait pas ne pas obéir, l’avait avertie qu’elle ne devait pas partir. C’est pour éviter de céder à la tentation de suivre malgré tout celles qu’elle aimait d’une tendre affection qu’elle s’était, en hâte, éloignée du port. A partir de ce moment elle changea. Son esprit n’était plus parmi nous et son cœur se détacha de la communauté. Plusieurs fois, nous la découvrîmes causant avec un indigène dans les jardins, un homme d’un certain âge, dont la figure nous déplut. Elle nous dit que c’était un ancien malade du dispensaire qui avait voulu venir la voir. Elle devint péniblement indépendante, ne demandant ni ordres ni conseils à personne. Enfin, elle nous prévint brusquement que Madame S… lui proposait une situation et qu’elle voulait gagner sa vie en attendant des temps meilleurs. Nous ne pouvions pas la retenir. Nous n’avons plus jamais eu de ses nouvelles. Mère Augusta et sœur Bénigne lui ont écrit une fois, mais nous croyons savoir qu’elle ne leur a jamais répondu. Nous prions pour elle. »
Tels furent les renseignements que me fournit l’une des vieilles religieuses du couvent de sœur Cécile.
A l’heure où je savais celle-ci occupée hors du logis, j’allai voir Louinissa. Elle était sans défiance et accueillit facilement mes questions qui affectaient un air indifférent.
— « Une nuit, m’apprit-elle, Kralouk est rentré avec Mâadith. Elle était semblable à une morte ressuscitée. Kralouk m’avait révélé, avant cela, que ma cousine, Mâadith la renégate, travaillait ici chez un officier : mais je ne l’avais pas encore vue. — « Regarde bien cette fille, dit Kralouk : elle voulait mourir. Je lui enseignerai à attendre la permission du Prophète. Et comme c’est ta cousine, donne-lui la part de l’hôte dans la maison. » — J’ai obéi parce que je pensais que Kralouk la désirait et qu’elle deviendrait la seconde ; mais il ne s’est pas approché d’elle ; le cadi n’a point eu cette affaire à conclure et je n’ai point préparé de henné de noces. Mâadith ne peut songer à aucun homme, puisqu’elle affirme que devenir comme les autres femmes la précipiterait dans la géhenne. »
Et je voulais encore un dernier témoignage, le plus difficile à obtenir, mais le plus probant s’il consentait à me le donner, celui de Kralouk.
Dans un carrefour, il y a une mosquée toute petite, près d’un caravansérail modeste. La mosquée est peu fréquentée et le caravansérail n’abrite que deux dromadaires galeux dont on ne voit jamais les maîtres et quelques-uns de ces petits ânes exquis et pitoyables, aux croupes osseuses, cuisses pelées, épaules saignantes, naseaux fendus, queue rase s’agitant contre des essaims de mouches. La porte de la mosquée s’embellit d’une couleur d’émeraude ; son encadrement simule des pierres taillées peintes de brun et de vermillon. Dans la clarté bleuâtre de son patio, tranchent crûment des colonnes vertes et rouges. C’est là que l’Homme au djaouak vient prier, de préférence à tout autre lieu. C’est sur le banc de maçonnerie au seuil de ce sanctuaire que je l’attendis.
En m’apercevant, il s’écria :
— Es-tu la gardienne de la mosquée, ô toi notre sœur ? Parce que je te rencontre, ma prière sera courte, et longue sera la chanson qui dira le bien venu de toi.
Le rusé musicien, subtil comme les gens du Sahara, devinait-il ma préoccupation ? Il parla le premier, prolixe selon son habitude :
— Le dromadaire et l’âne tranquilles sont plus intelligents que l’homme agité et la femme soucieuse. Vois Mâadith ; elle travaille de son cœur et de sa tête comme elle travaillerait de ses pieds et de ses mains si elle devait porter les montagnes dans la mer. Elle est parfois semblable à un mauvais esprit qui prêcherait pour le compte du Lapidé : mais ceux qu’elle prêche ne l’écoutent pas. Il n’y a que trois choses à écouter : la parole du Koran, le djaouak de Kralouk et le cri du printemps. Si Mâadith comprend cela, elle deviendra heureuse. Et ne peut-elle conduire l’aiguille des brodeuses sans tourmenter leur pensée ? Pourquoi se préoccuper du voisin ? Voici des pierres et du soleil ; que chacun s’asseye ou dorme sur sa pierre et soit couché dessous après la mort sans chercher lequel a la plus fraîche ou la plus chaude : elles sont égales de poids sur le tombeau et toutes se soulèveront au jour du jugement. Comment prouver qu’une pierre est préférable à l’autre ? Et il ne faut pas changer de pierre si tu veux continuer à bien dormir. La nuit, Mâadith rêve ; ce sont des songes tristes qui la font pleurer. Je lui ai déjà dit ces choses de la sagesse dans un jardin qui parfumait sa beauté. Elle était vêtue de noir. Un voile s’ouvrait et battait derrière elle comme des ailes de pigeon.
J’insinuai avec négligence :
— C’est à cause de cela qu’elle t’a suivi jusqu’ici, ô le sorcier ?
Il haussa les épaules, puis, avec malice :
— Tu sais qu’elle ne m’a pas suivi : mais sa destinée l’a conduite. Je lui avais dit que je m’en irais à travers la Kabylie, que je retrouverais Louinissa chez son beau-frère, dans les vergers de Tessala, et que nous habiterions Constantine du printemps à l’hiver. Une fois, ici, je l’ai vue dans les pins de Mansourah. Elle conduisait deux enfants ; un officier, le père de ces enfants, regardait la beauté de Mâadith. J’ai guetté jusqu’à ce que je l’aie rencontrée seule et je lui ait dit : — « O Mâadith, sois pour cet homme ou bien reviens parmi ceux de ta race et de ta religion et prends le voile des femmes de bien afin que ce chien ne te regarde plus. » — Elle a tremblé comme les arbres sous le sirocco. Elle s’est enfuie de moi ; mais je suis resté près de la maison à cause de la destinée. Et, dans la nuit, elle est sortie. Elle était pareille à quelqu’un qui va partir en voyage. Je lui ai parlé encore. Elle me considérait avec une grande terreur : même elle me demanda si j’étais un prophète ou un démon. Je lui conseillai de venir dans ma demeure et d’y reposer en paix sur la natte aux côtés de Louinissa ; mais sa terreur fut plus grande et elle courut vers le ravin pour mourir. Je l’ai saisie et jetée à terre : — « Folle qui quitte un péché pour choisir le péché pire ! » — Elle s’est relevée et elle a touché son front. J’ai pris sa main ; alors, elle m’a suivi.
— Dieu te récompense, ô Kralouk.
En l’écoutant, j’avais, avec lui, parcouru plusieurs ruelles. Au détour de l’une d’elles, sœur Cécile s’avança vers nous.
— Veux-tu de la beauté, voici Mâadith, murmura l’Homme au djaouak.
Les yeux de Mâadith-Cécile m’épièrent comme si, à son tour, elle eût pu deviner mon enquête et ses résultats. Je compris qu’elle était en garde, le bouclier de son orgueil levé, prête à l’attaque. Allais-je lui reprocher de ne pas m’avoir avoué la vérité exacte ? Non, pas plus que je n’écrirais à Mère Augusta. Le moment n’était pas venu. J’avais encore trop à apprendre.
Et, dissimulant à mon tour, je m’informai banalement :
— Ma petite sœur, vos élèves vous furent-elles douces aujourd’hui ?