TROISIÈME PARTIE
Certaines conversions sont définitives. Elles naissent d’une vision sur le chemin de Damas ou d’une lente évolution personnelle dans une volonté plénière et libre. Elles peuvent procéder de convictions indépendantes, s’accomplir et persister hors du temple ; mais il leur faut une rare qualité de certitude et de résistance.
D’autres sont une moisson, en terre souple et propice, ensemencée par l’exemple. Elles sont plus consenties que voulues, ce qui ne les empêche pas d’être bonnes et de rendre un grain de froment multiplié. Mais elles sont inaptes à vivre d’elles-mêmes et d’elles seules. Elles naissent dans des atmosphères égales et sûres ou possédées de prosélytisme. Elles n’éprouvent ni le désir de réflexion ni le besoin de discussion. Elles croissent à l’abri des vents contraires, sans la nécessité d’acquérir des vertus de combat. Elles représentent un chiffre dont la valeur dépend des autres chiffres constituant le nombre. Si l’atmosphère change, si l’isolement se fait, la conviction vacille puis s’exaspère, se désespère ensuite, hésite enfin, doute parfois, succombe souvent. De telles conversions doivent tout à l’ambiance et ne résistent pas à la solitude.
Hors du couvent, séparée et détachée de ses compagnes, privée d’exemples, influencée par sa race et le nouveau milieu, sœur Cécile était à la dérive. Cependant, elle luttait contre le courant, soit qu’il fût celui d’un torrent hostile et sans merci, soit qu’il coulât imperceptiblement, avec une onde enlaçante, dans la voluptueuse facilité de la vie musulmane. Mais les croyances, dont elle se nourrissait jadis dans une ferveur passionnée, perdaient leur pouvoir absolu. Elle devint moins mystique, puis moins affirmative. Elle renonçait à un apostolat religieux dont elle ne trouvait plus en elle tous éléments de force et de persuasion. Elle avait toujours évité de me parler arabe comme si les précisions ou les métaphores de cette langue, qui peut être la plus concise et la plus enguirlandée, contenaient quelque occulte puissance ennemie de son repos moral : elle s’obstinait à employer le moins possible le langage de ses élèves et à leur faire entendre le français : grief de plus contre elle dans les foyers traditionalistes où on la tolérait par égard pour le talent de Kralouk et à cause du prestige dont il jouissait. Depuis son entrée à l’hôpital des Sœurs Blanches, elle n’avait jamais prononcé un mot de kabyle. Mais le lent travail d’oubli et de recul s’accomplissait insensiblement et invinciblement en elle. Elle n’écrivait pas et ne lisait plus. Un jour, voulant tracer l’adresse d’une lettre pour le musicien, elle ressentit une difficulté à rassembler dans sa mémoire les caractères qui devaient former les noms et à les coordonner sous sa plume. Vers la même époque, jetant les yeux sur un journal, au sujet duquel Kralouk l’interrogeait, elle crut voir des lettres inconnues et ne comprit pas le sens des phrases. Et l’Homme au djaouak se mit à rire silencieusement un soir où, rentrant dans la petite maison, il surprit Mâadith et Louinissa se querellant dans le parler de la montagne.
Les ambitions et les idées de la convertie changèrent d’orientation. Elle venait de découvrir qu’elle deviendrait une personnalité indépendante et vénérée à l’égal d’une sainte si, au lieu de chercher à l’insinuer par la douceur, elle imposait sa doctrine par la violence et les éclats d’une parole enflammée ; mais déjà elle ne déterminait plus si cette doctrine relèverait strictement de la morale et de la foi chrétienne ou serait une manière d’évangile nouveau selon Mâadith-Cécile. Elle savait seulement, dans un orgueil grandissant en proportion de l’adversité, qu’elle voulait être écoutée, dominer ce peuple vers lequel elle se sentait revenir, modifier une ambiance dont elle avait peur encore et dans laquelle elle glissait sans recours. Alors, elle parla arabe pour se faire plus nettement entendre.
Elle entra résolument dans les maisons ; mais le plus souvent, et sans raison apparente, elle garda le silence et ne dit rien du virulent discours dont elle avait rêvé. Elle n’eût pu expliquer pourquoi. Ses plus grandes hardiesses furent de condamner les vieilles coutumes. Cependant, elle ne savait exactement lesquelles proposer pour les remplacer. Elle vécut des heures inactives sur la haute terrasse au-dessus du Rhumel. Kralouk s’attardait près d’elle sous les yeux sans jalousie de Louinissa. Il l’ensorcelait de son djaouak ; celle qui tremblait d’enthousiasme aux sons de l’harmonium de Mère Augusta restait d’une sensibilité profonde et frémissante à toute musique. Il l’enveloppait du réseau de ses contes et de ses bavardages.
— Mâadith, cervelle confuse et visage de lune, écoute ceci. Lorsque je suis né, mon père m’a fait namil en me plaçant une fourmi dans la main. Les gens affirment que cela rend avisé ; mais cela n’est rien pour la félicité. Dans le Sahara, je fus un moula drâa (un homme d’action) ; mais cela n’est rien pour la félicité. Vois cet oiseau noir dont s’écartent les vols de pigeons ; c’est un descendant de Sidi Mohammed le Corbeau. Tu ne connais pas l’histoire de ce saint ? Salah-bey, seigneur de Constantine, le condamna comme imposteur. Le sabre du nègre bourreau trancha sa tête. La tête rebondit, vint se recoller sur le cou et le cadavre, devenant corbeau par miracle et témoignage, s’envola. Il se posa au faîte du palais du bey et les gens ouirent cette malédiction : — « Dieu taille la part du bey dans les supplices ! Que la terre soit rendue égale sur lui ! » — C’est pourquoi Salah-bey mourut étranglé. Mais être bey ou saint ne vaut rien pour la félicité. Pour la félicité, il n’y a que l’amour avec la beauté des femmes. L’amour est pour la perfection de la femme ce que la prière est pour la perfection du croyant. Il faut prier, il faut prier beaucoup.
Mâadith-Cécile ne fronçait plus les sourcils aux allusions hardies de Kralouk. Elle s’efforçait de manifester une suprême indifférence. Elle s’accoudait au mur bas, le regard perdu dans l’abîme, ne pensant à rien ou à des choses encore confuses qui émouvaient l’hérédité de sa chair plus que son esprit dépaysé. Vides de volonté, ses yeux s’en allaient, errant sur la double cité européenne et indigène qui juxtapose les uns aux autres leurs idéals et leurs industries sans les confondre. Cela avait été un bourg antique avant de devenir la ville de Constantin : ville capitale d’un riche et laborieux pays, citadelle imprenable que les zouaves de La Moricière prirent cependant, aire d’aigle ou repaire de petits rapaces, rassemblement dense et actif de toutes les traditions et de tous les sentiments précurseurs, caravansérail de races et d’individus. Au-delà s’étendait en âpres paysages la Numidie montagneuse, dont la pierre et le roc portaient la cité vers le ciel, dont le torrent formidable la défendait contre le viol de l’étranger. Pour la faire accessible, les Français, amis de tous les hommes, avaient jeté des ponts sur l’abîme, comme des bras tendus d’un élan de bienvenue. Là était passé Massinissa, le roi Berbère qui montait les étalons sans selle et qui, mourant à quatre-vingt-dix ans, réjouissait ses derniers instants aux balbutiements de son fils dernier-né. Là, Jugurtha avait assassiné son compétiteur et cousin et tenu victorieusement campagne contre les Romains desquels il apprenait l’art de résister et de vaincre. Là, l’empereur Constantin apporta l’Évangile et la Croix. Des Byzantins, des Arabes, des Turcs, avaient respiré cette atmosphère que respirait la Kabyle et songé devant les pentes nobles du djebel Ouach, le moutonnement des collines lourdes de céréales, les lignes bleuissantes des sommets lointains. Mais les grands maîtres et les plus anciens possesseurs de ces roches grises et de ces terres rouges avaient été les Berbères, ancêtres de Mâadith. Venus dans un exode initial dont on fixait mal le point de départ et les causes, ils régnèrent les premiers d’entre tous, orgueilleux, têtus et pourtant versatiles suivant ce qui pouvait servir leur orgueil, race dure, audacieuse et fière !…
Est-ce à cause de la douceur de la lumière sur la haute terrasse, à cause des contes ou du djaouak de Kralouk ? Mâadith-Cécile ressent avec joie la jeunesse et la vigoureuse santé de son corps. Après avoir vécu pieusement contemplative ou exaltée de forces qui ne se définissaient point, elle prend conscience de ces forces dans leur énergique simplicité ; la vie lui apparaît meilleure, plus tangible et plus vaste. Elle a la confuse impression d’un seul geste à faire pour saisir un univers délicieux et se reposer sur son cœur. Une route s’ouvre devant elle, merveilleusement envahie de sensations et de bonheurs inconnus. Elle s’élance comme sur une voie triomphale. Elle prend ces bonheurs comme des visages entre les paumes de ses petites mains et baise leur bouche de douleur ou de plaisir…
Elle haletait, sans discerner de quel émoi profond, et elle disait :
— Je te prie, ô mon cousin, cesse de parler et de jouer. Il y a un sortilège entre nous.
Et l’Homme au djaouak répliquait, dans un sourire de sa bouche spirituelle et sensible :
— Il n’y a que la sagesse et la vérité, ô Mâadith.
L’allégresse du matin chantait dans les herbes vivaces. Les fleurs des asphodèles s’élançaient en gestes d’offrande. Les cris des femmes glissant sur les pierres du sentier abrupt avaient des chants d’oiseaux pour réplique. Les anneaux des chevilles tintaient fort sur les cailloux. Les voiles sentaient bon l’anis, la rose et la cannelle.
Mâadith-Cécile, Louinissa, les filles de Bouhadad et d’autres, descendaient vers les piscines et les eaux chaudes de M’cid. Au bas de la pente raide, le sentier cessa sous des arbres poudrés de rosée par le tiède rejaillissement des eaux. D’un pli de la « ferachia » blanche, qui enveloppait et voilait son vieux corps aussi jalousement que celui d’une jeune femme, Lella Rouhoum tira une poule noire. Louinissa effila un couteau sur une pierre. La poule criait dans un battement éperdu de ses ailes aux reflets bleuâtres. Louinissa lui trancha la gorge. C’était un sacrifice pour préserver les femmes des esprits qui les rendent inquiètes, et Louinissa, complice bénévole des vieilles coutumes conservatrices, le consacrait surtout à Mâadith.
— Comme elles croient à ces sorcelleries ! songeait la convertie. — Mais ces sortes de gestes de Lella Rouhoum, qui se posaient en adversaires méprisants et sûrs de son influence chrétienne, ne l’humiliaient plus comme auparavant.
Elle se mit à comparer. Les musulmanes croyaient aux poules noires comme les catholiques aux cierges allumés sur les tombes ou devant les chapelles. Le sacrifice pouvait avoir la valeur d’un ex-voto. Les scapulaires islamiques ne différaient des scapulaires chrétiens que par la formule : le principe restait le même.
Une phrase de Kralouk chanta dans la tête de Mâadith : « — Qu’elles jaillissent de l’argile ou du rocher, toutes les sources appartiennent à la terre et Dieu l’Unique peut seul les rendre abondantes ou les tarir. » — « Mais certaines se perdent stérilement dans le sable, alléguait sœur Cécile : tandis que la véritable source de foi et de vie féconde et vivifie les vergers. » — « Ignorante et obstinée ! là où tu penses que l’eau se perd stérile, elle est secrètement laborieuse sous le sol et c’est par elle que les miraculeux pâturages sahariens, les « djelfs », verdissent pour les troupeaux nomades. »
Elle se détacha des femmes, qu’elle suivait pour éviter le tête-à-tête avec Kralouk dont elle subissait de plus en plus le pouvoir de domination étrange et volontaire. Dans l’influence du musicien sur elle, la façon dont son esprit se préoccupait de lui depuis leur première rencontre, il y avait de l’envoûtement. Elle chemina le long du sentier qui surplombait le vallon creux aux fraîcheurs nuancées où se décomposaient tous les tons de l’émeraude. Entre les jardins des maraîchers indigènes, le cours du torrent sinuait. Les roches déclives se veloutaient d’une végétation fragile. Le soleil s’élevait parmi l’encens des lavandes sauvages.
Elle atteignit la cascade et s’assit face aux voûtes du ravin, ce Rhumel magnifique. Hors de sa vue, dans la tiède piscine et sous les frênes pleureurs, retentissaient les bruits joyeux des femmes au bain, des rires puérils et des mots de courroux enfantin mêlés au clapotis des mains sur l’eau souple. Elles se baignaient nues, simples et licencieuses, avec des gestes et des sentiments hérités des antiques. Un reflet de l’éducation du couvent empêchait Cécile de se joindre à elles. Elle avait souhaité leur apprendre la pudeur ; mais elle n’était pas écoutée. Ce peuple féminin l’effrayait. Elle sentait ce qu’il puisait de force dans l’habitude et sa soumission indéfectible à la coutume ancestrale. Elle ne s’avouait pas encore que l’ambiance agissait sur elle en menace et en tentation. Sœur Cécile luttait encore contre ce que Mâadith portait de mémoire et de désirs ataviques. Elle savait qu’en cessant de se présenter sous les espèces de sa conversion elle abolirait la défiance dressée contre ses actions et ses paroles ; mais cette nouvelle apostasie n’empêcherait pas le dédain inévitable des citadines et des filles de race arabe pour la Berbère, la « djebelia », — la montagnarde, qui, même en agissant et en croyant comme elles, serait toujours considérée tel un être d’essence grossière, fait pour la lutte et les travaux, non pour l’influence et la souveraineté. Cécile, qui avait plus d’orgueil religieux que d’humilité, puis Mâadith et sa fierté kabyle, souffraient de cela, tandis que Louinissa souriait, indifférente et accoutumée aux rôles subalternes.
— Certainement, Louinissa descend de quelque mercenaire ; mais moi, je descends des rois, concluait Mâadith.
En visage de roc à chevelure d’herbes rares, le Rhumel offrait sa morne beauté. Des arcades massives s’ouvraient dans sa face aride, bouches obscures où passe le grondement des échos. Les souffles, qui circulaient dans leur ombre humide et chaude, avaient le goût du sommeil et de la mort. La rivière, qui éventra la montagne dans un torrentueux élan, en changeant brusquement de niveau créait les cascades de M’cid. Les battements d’ailes et le roucoulement des pigeons sauvages s’unissaient au bruit de la chute des eaux, s’amplifiaient en rumeur digne du formidable décor.
Sœur Cécile eut un frisson intérieur dans sa solitude. Oppressée par la grandeur des choses environnantes, elle se souvint du tendre refuge que lui avaient été sœur Bénigne et Mère Augusta.
Soudain, avec intensité, elle se remémorait toute cette phase de sa vie durant laquelle elle s’était montrée, pour les yeux purs et inquiets qui l’environnaient, si illogique, incohérente, avec d’inattendus sursauts de bête mal apprivoisée qui veut se reprendre, s’arracher, s’enfuir n’importe où. La surprise de la laïcisation l’avait d’abord accablée ; puis elle avait retrouvé une sorte d’inconsciente sérénité parce que ce n’était pas à elle de prévoir, de chercher à parer à la détresse immédiate ni de prendre aucune décision. Elle se fiait aux supérieures desquelles le mot d’ordre viendrait ; elle n’aurait plus qu’à obéir simplement selon la règle… Sœur Cécile revivait des impressions d’alors qu’elle retrouvait endormies dans sa mémoire… C’étaient les jours pleins de l’appréhension et de la perspective d’un départ en exil avec la plupart des membres de la communauté… Mais c’était surtout cette heure matinale, qu’elle avait choisie pour dire adieu aux roses du jardin, au parfum des cyprès, à la courbe bleue de l’horizon marin qui virent grandir et s’exalter sa foi, qui enchantèrent le mysticisme et la chasteté de sa vie rachetée… Et, dans ce lieu même, Kralouk surgissait brusquement devant elle. Lui, le porteur et le chercheur de nouvelles, savait quel jour devait être celui du départ des religieuses, sœurs et gardiennes de Mâadith-Cécile. Il prononça des mots, lentement. A l’oreille et dans la mémoire réveillée de celle qui les entendit comme malgré elle, ces mots retentirent à la manière des appels de bergers dans la brousse :
— « O Mâadith, tu ne partiras pas. Tu ne partiras pas, car tu es marquée pour ce pays-ci. Les gens des contrées d’au-delà la mer, en regardant ton front, s’écrieraient : — « Quelle est donc cette créature que nous ne pouvons reconnaître ? » — Ils se détourneraient de toi et tu marcherais au côté gauche jusqu’à la mort, et ton agonie serait semblable à dix-mille supplices, car les esprits de ta terre natale n’aideraient pas ton âme à te quitter sans te faire de mal. »
Elle avait pâli, elle s’était défendue par un grand signe de croix, afin d’échapper au maléfice des images évoquées… Subitement, Kralouk disparut, bondissant par-dessus la muraille basse, clôture du pieux jardin ; mais son djaouak se mit à roucouler avec un gémissement qui priait et qui ordonnait, qui menaçait et qui appelait, un gémissement qui avait envahi les buissons de roses, le dur et austère feuillage des cyprès et qui semblait venir de partout à la fois.
D’une allure hésitante et cassée, les jambes molles, la tête lourde et les yeux troubles, la petite novice était rentrée dans le couvent. Oh ! le sortilège ! elle avait eu l’impression de ne plus discerner les images, les êtres ni les lieux familiers. Son cœur tremblait dans sa poitrine. Elle n’entendait plus les voix des religieuses ; elle entendait l’inoubliable accent de Kralouk…
Elle se réfugia dans la chapelle. C’était un sanctuaire d’adoration toute féminine et de culte aux expressions candides jusqu’à redevenir ou paraître enfantines. Les petits autels s’encombraient de dentelles médiocres et de nappes naïvement brodées, de fleurs artificielles et de guirlandes. Une infinité de cierges, pleurant de lourdes larmes blanches, ce jour-là étoilaient le clair-obscur. Une foi intime et victorieuse, une crédulité sans prix, habitaient la douceur de cette retraite. Sœur Cécile avait prié, agenouillée sur le sol, prosternée de tout son être. Elle formulait tour à tour les paroles de chaque prière : mais elle les découvrait vides de sens et ce fut comme si elle les prononçait dans une langue étrangère qu’elle ne comprenait pas. Elle les redit à voix haute pour que ce bruit étouffât le murmure imprévu qui montait contre elles des profondeurs de son cœur humain ; mais elle perçut le roucoulement obsédant du djaouak de Kralouk et elle n’entendit plus que cela…
Elle sortit de la chapelle, pleine d’épouvante, enveloppée de ténèbres et d’un mystère dont elle ne pressentait pas encore le pouvoir ; mais elle savait déjà, dans son âme, qu’elle ne consentait plus à partir et qu’elle ne partirait pas…
Elle revoyait le commencement de l’exode de ses compagnes, les adieux au couvent, à quelques vieilles religieuses qui pouvaient y demeurer, les voitures de louage dévalant les routes et les boulevards en pente jusqu’au môle où s’amarrait le paquebot… Il y avait une foule, des amis, des curieux, des désœuvrés, des habitués du départ des navires. Sœur Cécile, tout à coup, se détourna du groupe des partantes, glissa dans la houle vivante des quais, prit la fuite, se retrouva miraculeusement dans le jardin des cyprès… Et Kralouk fut encore devant elle. Alors, elle se fit hautaine et le chassa, un peu surprise qu’il obéît. Cependant, il lui avait dit ce qu’il comptait faire dans le temps qui devait suivre et quelle serait la ville qu’il habiterait. Elle croyait ne pas l’avoir écouté, mais elle se rappela plus tard toutes ses paroles…
Seule, elle avait fixé la mer, avidement. Elle vit le paquebot disparaître au large de la baie, et, spontanément, elle sentit qu’elle était une créature nouvelle. Un esprit de souveraineté balayait les derniers vestiges de son esprit de zèle et d’obéissance. Elle releva sa tête si doucement inclinée, si passionnément soumise. Mère Augusta disparue, toute loi disparaissait avec elle et les visages de vieillesse et d’austérité qui restaient dans la communauté faisaient s’évanouir ce charme qui captait la sensibilité de Mâadith-Cécile. Elle ne vit plus que laideur et rêva l’évasion…
Elle avait sollicité de Madame S… un moyen de vivre à Constantine. Elle ne savait pas bien si c’était parce que ce Kralouk, mari de sa cousine Louinissa, lui avait dit qu’il y habiterait…
Le soleil éclaira une paroi de rocher et encadra de lumière l’ouverture d’une grotte, celle qu’on disait avoir été le gîte de l’Homme sauvage, un être dont nul n’avait su le véritable nom, qui ne parlait jamais, se nourrissait d’herbes, et, aux heures consacrées, priait tourné vers la Mekke ; c’est ce qu’affirmaient les gens. Un hiver, les eaux du torrent l’avaient noyé.
Au fond de la caverne, une voix connue chanta et le djaouak de Kralouk sollicita les échos du Rhumel. Mâadith-Cécile tressaillit en joignant les mains. Bientôt, le musicien apparut, sortant de la grotte. Il tenait à la main ses sandales jaunes et venait droit à la solitaire, de pierre en pierre, traversant le courant au bord de la cascade. Il mouillait à peine ses pieds nus. Dans la vive lumière, il semblait marcher miraculeusement sur les eaux. Il aborda sur le sentier.
— Tu n’es pas avec les femmes, ô Mâadith la tourmentée ? Je voulais leur faire entendre de loin la chanson du djaouak, mais je préfère rester près de toi et je te conterai l’histoire de Lella Cheurfa. Écoute : — « A la saison où les cigognes cherchent des grenouilles dans les marais, Lella Cheurfa, la vieille derouïcha, allait de campements en campements. Dans la forêt, elle cueillit du chèvrefeuille blanc, jaune et rouge, des arbouses et des baies de myrte. Elle enfila les baies sur un brin d’alfa et en fit un collier. Elle donna le chèvrefeuille à un aveugle rencontré sur sa route : — « Échange ces fleurs contre du pain et nourris-toi, dit-elle. » — « Elle donna les arbouses à un enfant en répétant : « — Nourris-toi. » — Elle traversa un champ où une jeune fille gardait des chèvres et lui donna le collier : — « Nourris-toi. » — Et la jeune fille devint folle à cause de l’odeur du myrte. Un homme qui passa ne continua pas son chemin… » — Mâadith, quelle derouïcha te donnera le collier de myrte ?
— Tais-toi, mon cousin, tu m’offenses et c’est mal agir.
— Tu as raison. Ne prétendrais-tu pas devenir « derouïcha » toi-même ?
Devenir derouïcha ? En vérité, c’était une autre manière de dominer la foule ; mais au sein de l’indigence et d’une foi purement islamique. Mâadith-Cécile éprouvait un vertige à cause de ses souvenirs et de la présence de Kralouk. Il lui sembla que l’eau du torrent entraînait tout son être à la suite de son regard et la précipitait avec la cascade. Elle se releva et s’enfuit pareille à une bête épouvantée. Le long du sentier, le djaouak roucoulait éperdument.
Il y avait autrefois, dans Constantine arabe et turque, une mosquée parfaitement belle, somptueuse de couleur et de sculptures, riche de marbres et de bois précieux. Son sanctuaire, embaumé de benjoin, abritait une foi farouche et une poésie magnifique. Des nattes blondes s’étendaient sur la fraîcheur des faïences du sol. La chaire se profilait dans le clair-obscur avec élégance, piédestal pour ceux dont la parole éloquente exaltait le théisme de l’Islam. Le cintre du mihrab encadrait souverainement le geste rituel des mains ouvertes pour la prière koranique.
La France conquérante, afin de châtier le peuple et la ville sanglante d’alors, prit la mosquée, la désaffecta, en fit une cathédrale. Dans ce sanctuaire, le passé et le présent se combattent, avec l’hostilité flagrante et implacable des choses. Les statues des saints sont mal à l’aise contre les murailles faites pour rester vides. Les ex-voto offensent les colonnes. Le mihrab inutilisé défie l’encombrement des autels. Les délicates faïences s’émiettent au heurt des chaises et des bancs. Les prières latines s’accrochent aux arabesques du stuc. Cela rend cette église déconcertante, et lui compose une atmosphère qui trouble et inquiète plus qu’elle ne rassure et apaise.
Mâadith-Cécile allait souvent à la cathédrale. Elle appréhendait, puis elle redouta, la double impression qui s’en dégageait, les comparaisons qui s’y imposaient à son esprit ne sachant plus où se fixer et dont les réflexes violents la poussaient vers l’excès des conclusions. Les premiers temps, elle suivait les offices par pieuse fidélité à son devoir religieux. Elle y conduisait les deux enfants dont elle était la gouvernante. Lorsqu’elle devint la commensale du logis de Kralouk et de Louinissa, elle fréquenta l’église davantage encore. C’était pour échapper à l’influence dissolvante du logis, hospitalier, mais bizarre, où Louinissa régnait comme une figure de la Tradition, dans l’heureux et inconscient esclavage, la perpétuation du rite primitif. C’était pour s’arracher à l’ambiance et se purifier des parfums de la cité arabe où l’Homme au djaouak s’offrait tel un prêtre de la Volupté, du seul plaisir humain, qu’il chantait et exaltait sous toutes ses formes. C’était aussi par orgueil, pour s’affirmer et témoigner à autrui qu’elle ne cessait pas de posséder la vérité, pour défier l’hostilité de Lella Rouhoum et de ses pareilles. Alors, sous les gestes de l’officiant, prosternée sur les carreaux de faïence, sœur Cécile s’écrasait repentante, s’humiliait frénétiquement, croyait raffermir ainsi ce qui vacillait en elle au souffle de l’Islam charnel.
Brusquement, elle renonça à la confession, dont elle avait usé de plus en plus rarement. Elle ressentit la fatigue et l’impuissance de s’analyser pour pouvoir décharger toute sa conscience ; et ses demi-aveux, ses confidences sans sincérité, où le confesseur discernait les réticences, ne lui valaient pas l’allègement de l’absolution. Son éloignement du confessionnal devint une sorte de répulsion.
Aujourd’hui, Mâadith-Cécile s’est précipitée dans la cathédrale, comme se jette dans un port une barque lassée de tempêtes. Elle ne prie point ; elle se repose et elle échappe à Kralouk qui la hante à la manière d’un mauvais génie. Elle se sent une proie qu’il guette avec une redoutable patience, et elle dépend de lui matériellement. Où irait-elle pour trouver le pain quotidien ? Chez des Européens ? Elle sait déjà qu’elle fut obligée de s’en séparer. Elle sait qu’elle inspirait aux uns de la méfiance parce que religieuse laïcisée, aux autres un peu de mépris à cause de son origine. Que croiraient-ils et que penseraient-ils maintenant de ce qu’elle pourrait leur livrer concernant son étrange et complexe histoire depuis l’abandon du couvent ? Implorerait-elle le pardon de Mère Augusta et tenterait-elle de la rejoindre ? Il déplaisait à sa fierté de jouer ce rôle d’enfant prodigue. En réalité, il lui semblait que la supérieure avait disparu de ce monde et elle n’en éprouvait pas de regret. Ce qu’elle a essayé d’un vague apostolat et comme moyen de salut a épuisé la tolérance des foyers arabes qui l’accueillaient. Et voici qu’aujourd’hui, ayant frappé selon sa coutume à la porte de Bouhadad, la négresse portière lui a dit qu’il était inutile d’entrer, que les femmes se trouvaient au hammam. Elle insistait, surprise, lorsque la voix de l’aïeule cria, du fond de la cour inviolable : — « Empoisonneuse et folle, cache ta face ! La mouche qui harcelait les brebis ne rencontrera plus le troupeau et les oreilles seront à l’abri de la langue dangereuse ! » — Dans un autre logis, son élève implora : « — Par Allah ! ne reviens plus. Je ne sais quelles choses ont rendu mon mari fou à cause de toi ; il ne peut même supporter d’entendre ton nom et s’il te savait encore ici, il me frapperait jusqu’à la mort. » — Enfin, tout à l’heure, le visage sombre, la voix confuse, Louinissa a balbutié : — « O Mâadith, les filles de Lafsi ne veulent plus broder avec toi. Pour les femmes des Smadja, leurs pères et leurs maris ont fait des échanges de blé et d’argent avec les gens du Sud : ils deviennent riches, les femmes ne doivent pas travailler. » — « Est-ce toute la raison ? » interrogeait la missionnaire. Louinissa hésitait, puis, bravement : — « Tu parles trop, ma fille, tu parles trop sur des choses inutiles ou défendues ! »
Il a suffi d’une seule famille musulmane, décidée à la bannir, pour que l’exemple soit immédiatement suivi, sans aucune exception, dans la ville indigène : cela d’autant mieux que Mâadith-Cécile représente un élément d’inquiétude contre lequel l’inimitié va grandissant. On la châtie, par cette sorte d’excommunication, d’avoir troublé l’eau où s’abreuve le cœur islamique. Dans la citerne des maisons fermées, elle essaya de projeter un rayon de lumière qui surprenait fâcheusement la somnolence satisfaite de l’inertie, et, jaloux de leur repos, les maîtres de la citerne disent : — « Assez. Nous ne permettrons point que tu changes le goût de notre breuvage. »
Sœur Cécile s’enfonçait dans la déception : mais elle oublia de se signer quand Kralouk, mystérieusement joyeux, prononça :
— Vraiment, il est bon que Mâadith devienne enfin une femme, maîtresse de la paresse comme de la beauté. Puisse bientôt l’amour mettre des colliers autour de son cou !
Que fera-t-elle maintenant ? Elle peut être garde-malade encore, passer des nuits au chevet de gens difficiles ou moribonds : mais pour cela aussi, on se fie moins à elle qu’à une infirmière européenne ou à quelque religieuse de saint Vincent de Paul. On hésite à aller la chercher au fond de la cité indigène. On lui demande si rarement ses services, la rémunération est si minime, et sa jeunesse, et la séduction de son visage lui créent tant de difficultés et d’ennuis, de suspicion ou d’offenses, que ce dévouement-là ne lui permettra pas de vivre.
— Je suis à la merci de Kralouk et de Louinissa, murmure-t-elle. S’ils me chassaient de leur maison ou si je les quittais, je devrais mourir.
Mais elle sait qu’elle n’aura ni le courage ni le désir de se donner la mort.
Mâadith-Cécile se rappelle qu’elle est dans le temple du Dieu de toutes les miséricordes, de tous les secours et de toutes les pitiés. Dans une silhouette inclinée devant l’autel de la Vierge, elle retrouve une ressemblance de sœur Bénigne. Mais un sortilège est dans son esprit qui transpose sa vision ; la ressemblance de la religieuse semble se préciser soudain avec les contours de Louinissa priant sur la haute terrasse de sa petite maison, au tintement barbare de ses lourds bijoux.
Sœur Cécile veut se défendre. Elle fixe la statue sainte ; elle l’adjure de la délivrer d’un envoûtement maudit. Elle formule les mots touchants et sacrés des litanies à l’Immaculée, et, dans sa tête, ce sont les litanies de Kralouk à la beauté qui chantent :
Les roses s’épanouissent sur ses joues,
ses lèvres sourient.
Salut, bonheur des bonheurs !
que ta joie soit éternelle !
Nulle splendeur ne t’égale, ô âme des âmes,
toi dont le nom est illustre,
étoile du matin !
Ton visage est semblable à la pleine lune resplendissante.
Je n’ai pas vu ton égale dans la création,
ô rameau tendre !
Salut, bonheur des bonheurs !
que ta joie soit éternelle !
Un grain de beauté est sur ta joue,
Tes cils sont comme la nuit ourdissant ses ténèbres.
Tu fais rompre le jeûne et la trêve du plaisir.
Salut, bonheur des bonheurs !
que ta joie soit éternelle !
Sœur Cécile sortit de l’église aussi hâtivement qu’elle y était entrée. Elle ne réagissait plus. Elle allait sans réfléchir, puisque ses misérables réflexions ne résolvaient rien, vers des lendemains dont elle ne prévoyait ni la valeur des maux ni la qualité des bienfaits. Si elle avait pu se dispenser d’accepter l’hospitalité de ses hôtes, peut-être se serait-elle exorcisée de Kralouk et de l’obsédante tentation de goûter la vie, comme les autres. Mais, échappée à la communauté, elle se sentait incapable d’exister seule ; la petite chèvre, créée pour le troupeau, redoutait la solitude à l’égal de la mort.
Elle suivit une rue encombrée, traversa le Rhumel sur la passerelle de Sidi-Rached et s’assit sous les pins du Mansourah. Une lassitude sans amertume, étrangement langoureuse, l’envahissait. Elle s’abandonnait. Qu’elle était donc différente de cette sœur Cécile qui, il y avait peu de mois encore, s’asseyait à cette même place avec deux enfants français auxquels elle faisait réciter leur catéchisme. Pourquoi restait-elle si jolie dans sa rigide robe brune, sous son chapeau de pensionnaire ?…
Entre les pins, elle apercevait une grille où croulaient des cascades de roses et les murs blancs de la villa qu’elle avait habitée. Elle y arriva un soir, ahurie du long voyage, apeurée par l’inconnu, troublée de souvenirs et d’appréhensions, gênée par ce costume inaccoutumé que la prévoyante Madame S… lui avait fait endosser. L’ordonnance l’introduisait dans le salon, une pièce charmante et familière où les enfants s’ébattaient autour des parents, la mère, gracieuse et fragile devant le piano, dont ses doigts caressaient le clavier, le père fumant une cigarette, étendu sur un divan. Il prenait une pose correcte et saluait l’arrivante, tandis que la jeune femme, déconcertée par la jeunesse et la tenue de la novice, disait d’un peu loin :
— C’est vous, ma sœ…, Mademoiselle ?
Il avait été convenu qu’on l’appellerait mademoiselle Cécile. Et, dès le premier instant, elle fut offensée par le regard de suspicion et de déception que la femme attacha sur elle et par le regard de surprise séduite dont l’homme la suivait. Les enfants étaient câlins et doux, mais espiègles. Ils répétaient des mots surpris entre leurs parents ou exprimaient des idées personnelles. Le tatouage de leur gouvernante les déconcertait.
— Si vous vous laviez bien fort, est-ce que cela ne partirait pas, mademoiselle ?
— Les Arabes ne sont jamais chrétiens ; si vous êtes arabe pourquoi venez-vous à l’église ?
— Mademoiselle, puisque vous étiez religieuse, c’est pour pouvoir vous marier que vous ne l’êtes plus ? On a dit que vous finiriez avec un Bédouin ? Qu’est-ce que c’est, « finir avec un Bédouin ? »
Propos d’enfant qui avaient d’abord indigné plus que peiné sœur Cécile, qu’elle s’efforçait d’expliquer pour en combattre sinon en détruire les tendances, puis qui l’obsédèrent et épuisèrent sa bonne volonté. Elle le sentait trop ; elle était en marge et resterait en marge, paria de deux races, la sienne à cause de son reniement, et celle de l’adoption à cause de son origine. Ses gestes inspiraient l’étonnement et la défiance. Kralouk l’avait prophétisé ; elle marchait au côté gauche, dans le malheur et dans l’isolement. Alors, elle éprouva un ressentiment profond contre Mère Augusta, sœur Bénigne et toutes les religieuses ; puis elle les effaça de sa mémoire, mieux que sœur Cécile ne l’avait fait de Mâadith. Elle se rendait compte qu’on était bon et correct vis-à-vis d’elle ; mais qu’on ne l’adoptait pas parce qu’elle n’appartenait pas à la même espèce humaine. On la blessait constamment. Devant les expressions de ferveur et de piété qu’elle conservait, on ne raillait pas, mais on souriait avec indulgence, trouvant la chose jolie sans lui faire crédit de gravité ni de profondeur. Pourquoi était-elle une si particulière exception ? Pourquoi était-elle une indigène marquée d’un tatouage au front, dont on ne prenait guère la conversion au sérieux, dont on supputait toutes les chances de retour aux sentiments héréditaires ? Et c’est de tout cela que provenait l’attitude presque involontaire, irréfléchie plus que coupable, de l’homme qui, père et mari parfait selon la morale mondaine, se permettait d’exprimer des yeux et de la voix le désir que provoquait en lui la beauté de Mâadith-Cécile.
Kralouk s’en était aperçu quand elle-même éprouvait déjà une révolte sauvage, suivie d’une impression de malaise et de faiblesse désespérée. Le reproche de Kralouk l’atteignit comme un avertissement. Elle ne put que s’enfuir dans la nuit, sans savoir où, possédée d’épouvante. Kralouk était encore là… Elle voulait le fuir lui aussi et, tout à coup, elle comprenait qu’elle était perdue sur la vaste terre, qu’il n’y avait point de salut possible puisque son couvent n’existait plus pour elle, puisque les situations honorables qu’on lui procurerait de nouveau ressembleraient à celle dont elle se sauvait…
Le torrent roulait en sanglotant sur les rochers au fond des abîmes du Rhumel… Elle s’élança pour arracher sœur Cécile à la perdition terrestre en la précipitant dans l’anéantissement…
Soudain, Mâadith-Cécile s’attendrissait. C’étaient la voix et la main de Kralouk qui l’empêchèrent de commettre l’impardonnable faute. Alors, elle l’avait suivi, se laissant emporter plutôt, la tête vide et les jambes fauchées, accrochée comme à une épave à cette figure de sa destinée. Louinissa accueillait tendrement la naufragée… Et Mâadith découvre qu’elle doit à ce couple plus de gratitude qu’à nul autre en ce monde, sauf, peut-être aux Sœurs Blanches qui la délivrèrent du servage et de l’aveugle Amar.
Des gens passent, des Arabes. Ils regardent cette créature solitaire au vêtement trop modeste, au visage d’amour. Ils échangent des paroles hardies, des réflexions audacieuses, dans une langue qu’elle comprend. Une flamme court sur sa face, ses paupières se ferment. Elle ne répond pas : elle reste immobile, mais son cœur palpite et ce n’est pas que de crainte ou d’indignation. Les passants s’éloignent indécis.
Des gamins vagabonds se sont approchés. Parce qu’elle ne les chasse point, ils se couchent à ses pieds. Ils la contemplent, car les enfants d’Allah sont les plus sensibles à la beauté des femmes. Ils distinguent le signe tatoué sur le front lisse et étroit. Ils s’exclament, joyeux, l’appelant leur sœur. Et elle leur sourit, et elle bavarde comme le fit autrefois Mâadith, l’enfant kabyle. Avec des joncs cueillis près des eaux du torrent, ils tressent une ceinture et exigent que leur nouvelle amie en ceigne sa taille dont la raideur gauche les amuse.
— Pourquoi portes-tu le corset des Françaises ? demandent-ils. Cela n’est bon que pour les grosses Juives ; mais toi, tu serais comme les roseaux de M’cid si tu enlevais cette chose. Et mets un foulard en soie sur tes cheveux. En te voyant, les gens diront : « Voici la lune qui marche sur la terre. »
Mâadith songe que son frère Ouali dut être comme ces gamins dont quelques-uns, fils de Kabyles pauvres et industrieux, portent la boîte à cirer et guettent les chaussures ayant besoin de leurs brosses. Qu’est devenu Ouali ? Est-il riche, marié, dans la montagne, dans le Tell ou près des côtes ? Mais nul ne l’a revu de ceux qui le connurent. Sans doute s’est-il engagé comme tant d’autres dans la troupe des tirailleurs presque anonymes…
Les paroles des enfants sont comme un présage ; Mâadith entrevoit la couleur du foulard de soie qu’elle mettra sur ses cheveux. Tout à coup son cœur crève de douleur, un frisson d’angoisse la secoue encore : les larmes jaillissent de ses yeux terrifiés. Elle regarde droit devant elle, hallucinée, et elle voit un fantôme, sœur Cécile, qui, du haut de la passerelle de Sidi-Rached, se précipite dans l’abîme. Elle voit nettement ce double d’elle-même, cette forme qui lui est si familière et qui tournoie lamentablement avant de disparaître. Elle n’a pas un geste pour la retenir. Cela aussi, ce soir, est une chose écrite parmi les décrets du destin. Sœur Cécile ne reparaîtra plus jamais.
Et Mâadith pleure parce que sœur Cécile vient de mourir…
Ses larmes cessent. Un grand apaisement et un vivifiant orgueil leur succèdent, épanouis telles des fleurs à la faveur d’un orage.
Mâadith regarde la ville avec un cœur paisible et la tête libre. Elle se sent comme libérée d’une présence réprobatrice, qui était l’ombre même de son corps et l’éternel écho de sa pensée. Elle monte allègrement l’escalier de la maison de Kralouk.
Sur l’étroite terrasse où il pleut déjà des étoiles, où, tout à l’heure, l’Homme au djaouak étendra sa natte pour dormir la nuit d’été sous le ciel libre, on attend le retour de Mâadith. Le kanoun d’argile, plein de braises, réchauffe la marmite pansue où la plus savante alchimie culinaire confond pour des fins savoureuses les verts poivrons et le rouge piment, la viande de mouton, les communs légumes et les abricots secs. Louinissa, la pacifique et l’heureuse, surveille le mets substantiel du repas. La galette, patiemment pétrie par les mains adroites de la bonne hôtesse et cuite à la flamme, reste fumante aux plis d’un châle de laine rouge, sur le large plat creusé dans un tronc d’olivier. Nerveusement, sifflotant un refrain favori ou le fredonnant d’une voix de tête qui traîne en plainte éloignée et douce, le musicien guette le rythme des pas et l’apparition de l’attendue. La voici.
— Bienvenue, ô lune tardive, dit Kralouk. Tu as tort d’être dehors à cette heure. Allah permet aux djenoun de la mauvaise aventure d’errer dans les rues et dans les chemins dès le coucher du soleil.
Il l’observe, le front plissé, le regard glissant.
— Tu as raison, mon cousin, répond-elle ; mais j’ai voulu promener loin ma tristesse et mon tourment afin de les perdre et de ne pas les ramener dans ta maison.
Il tressaille imperceptiblement ; ses yeux verdâtres luisent aigus entre les paupières mi-closes.
— As-tu réussi, ô fille de bonne volonté ? Et qu’en as-tu fait pour être certaine de ne pas les retrouver ?
— Je les ai jetés dans le Rhumel !
Elle crie cela d’un accent de délivrance. Ses narines frémissent, les boucles de ses cheveux tremblent au souffle du soir et son visage est resplendissant.
Les traits de Kralouk s’altèrent. Il exhale un soupir profond. Il enveloppe Mâadith d’un regard infini, puis ferme les yeux. Et la chèvre kabyle assise tout contre Louinissa se laisse bercer par les tendres bras et caresser par les doigts bagués d’argent…
Cette nuit-là le djaouak de Kralouk ne dormit point dans sa gaine de cuir filali. Il tint les pigeons sauvages réveillés aux creux des roches. Il enchanta les rudes échos du gouffre, qui gardait l’ombre de sœur Cécile sacrifiée pour délivrer Mâadith des tristes pensers. Les gens qui l’entendirent affirmèrent qu’il était possédé d’un esprit divin.
Kralouk ne s’endormit qu’après la prière de l’aube et s’éveilla pour saluer le soleil matinal en même temps qu’une autre merveille. Le voile de la porte soulevé laissait apercevoir Mâadith debout, les lèvres entr’ouvertes d’un sourire à la fois timide et hardi.
Elle avait quitté sa robe de bure baleinée et sombre, qui lui faisait un corps de poupée rigide. Elle était vêtue d’une seule gandourah, couleur de safran, empruntée à sa cousine. Un foulard de soie rose lamé d’argent retenait ses cheveux floconnant autour de son visage avec des reflets d’acajou. La gandourah de couleur brûlante, une couleur qui appartenait au soleil et au feu, exaltait la beauté de Mâadith, révélait ses seins jeunes et durs de fille berbère, suivait la ligne de la taille ferme, des hanches étroites et des jambes minces, s’arrêtait à la perfection des pieds nus.
Mâadith semblait avoir profité de cette nuit pour dépouiller sa chrysalide. Elle apparaissait telle une nouvelle créature n’ayant rien conservé des pensées ni des expressions de celle de la veille. Ses yeux s’emplissaient mystérieusement de réminiscences profondes, resurgies du fond des temps et de longues hérédités. Sur le front ambré bleuissait le tatouage de la croix sarrasine. En revêtant la robe de flamme et de soleil, Mâadith retrouvait l’âme et les traits de ses aïeules.
Sur la terrasse, Kralouk frémissait dans sa chair et dans son esprit. La beauté de Mâadith dépassait les prévisions de son imagination ardente et de sa prédilection d’artiste. Dans l’humble chambre, où les nattes et les coussins posaient sur le sol leur note archaïque, elle s’érigeait avec la splendeur d’une idole. Et Louinissa, sanglotante de plaisir, comme prosternée, lubrifiait d’essence de rose les pieds nus de la Kabyle reconquise.
La robe brune gisait dans un angle, ployée, pareille à un linceul jeté sur le seuil d’un tombeau.
— Et maintenant, il faut que les autres, toutes les autres, te reconnaissent, décréta Louinissa.
Elle n’avait jamais apporté tant de soins précieux à parer une fiancée qu’elle en mit à embaumer et à vêtir Mâadith. Elle l’enveloppa jalousement dans une large pièce de haïk de soie blanche, qui devint la ferachia de la nouvelle voilée, et elle l’emmena doucement au dédale des ruelles.
Mâadith respirait la tiédeur et les parfums de ses tuniques. Elle se laissait conduire comme un enfant, se réjouissant de passer inviolable à travers la foule, forme anonyme, visage inconnu.
La maison de Bouhadad s’est ouverte toute grande. Bienvenue à celle qui en fut bannie hier ; bienvenue à celle qui revient après le temps de la folie et de l’erreur ; bienvenue pour la paix et pour la joie ! Cela frissonne dans le clapotis du jet d’eau, l’odeur des jasmins, le reflet des faïences et des marbres, les radieux sourires des femmes. Lella Rouhoum baisa Mâadith sur la bouche, trois fois, sans aucune réflexion indiscrète, mais en prononçant seulement :
— Sois reçue avec un cœur clair dans la demeure des vrais croyants, ô fille selon ma tête et selon mon âme.
Les servantes poussaient des hululements d’allégresse et Louinissa exultait.
Mâadith défit lentement sa ferachia et dénoua le voile de lin blanc qui dérobait son visage. Elle reparut dans sa jaune et lumineuse tunique à laquelle s’ajoutaient les larges manches en tulle brodé de ses vêtements de dessous.
— Oh ! tu es belle ! proclama l’aréopage féminin avec ce sentiment, survivance d’un rite antique et d’un culte immortel, qui émeut de sensuelle extase et d’admiration absolue toutes les femmes musulmanes devant la beauté de l’une des leurs ; car cette beauté qu’elles discernent, leur assure la seule domination possible sur ceux qui sont les seigneurs suivant la nature et la loi : c’est la certitude du pouvoir de l’esclave sur le maître, ambition d’orgueil que la perfection du corps réalise autant que l’habileté de l’esprit.
Les jeunes filles accablaient leur visiteuse de caresses :
— Tu n’es pas une Kabyle, s’écriaient-elles. Tu es la maîtresse de la beauté ! Quelles chansons Kralouk fera-t-il sur toi ? Nous demanderons à notre père de le payer cher pour qu’il vienne les chanter ici devant le rideau qui nous cachera. Tu seras avec nous ; il n’en saura rien ; tu jugeras alors de sa sincérité. O Mâadith, deviendras-tu la seconde épouse du goual ? On dit que c’est un grand amoureux et il est généreux aussi puisque tu as déjà tant de bijoux. Mais plusieurs te désireront et garde-toi plutôt pour un agha. Demain, de Constantine à la mer et du Tell au Sahara, tous les gens parleront de ta beauté.
Tu n’es pas une Kabyle !… Ce cri des vaniteuses citadines déterminait le prestige de cette beauté, qui plaçait Mâadith au-dessus d’elles et l’égalait aux filles des nobles et des princes.
Sous le petit cône de velours et de broderies dorées, coiffure des Constantinoises, Mâadith incline sa fine tête de statuette aux yeux éblouissants… Elle revoit Kralouk, quelques heures après l’événement de sa réincarnation, surgissant sur la terrasse, haletant avec un soupir de triomphe. D’un petit coffre enluminé, dont la serrure faisait entendre une sonnerie argentine à chaque tour de clef, il tirait une paire d’anneaux de chevilles, non les « khelkhal » berbères hauts et lourds, mais deux cercles en forme de serpents tels que les portent les filles nobles des Nomades et qui tintent divinement sur leurs talons. Il y joignait deux paires de « m’saïs » d’or pur, ciselés par les Juifs orfèvres, et qui sont légers aux bras délicats. Il les répandait sur les genoux de Mâadith avec quelques bagues, deux larges boucles d’oreilles, un collier de sultanis, une double chaîne pour maintenir la coiffure.
— Mon cousin, mon cousin, quel trésor de sultan as-tu pillé !
— Le coffre des marchands est toujours ouvert pour l’Homme au djaouak. O Mâadith, si tu sortais avec Louinissa sans que le bruit de tes parures accompagnât ta marche, ce serait en vérité comme si tu n’étais point vêtue.
A se parer ainsi pour la première fois de sa vie, elle avait éprouvé le plaisir puéril de toutes les femmes de sa race, comme elle avait spontanément retrouvé les gestes eurythmiques et les nonchalantes attitudes de ses grand’mères au temps de la jeunesse. Et quand elle disparut sous son voile et les plis de la ferachia, le regard inquiet de Kralouk s’éclaircit, puisqu’il était impossible aux yeux étrangers de distinguer sa silhouette. Dehors, au long de ces voies étroites et populeuses où elle avait dû si souvent passer en rasant les murs, le cou dans les épaules, la sueur aux tempes, offensée par les sourires et les paroles équivoques, se défilant semblable à une bête traquée, elle sentit son cœur se dilater, son corps s’épanouir dans la sécurité sous le voile parfumé de jasmin et de girofle, qui la défendait contre toutes les curiosités et devant lequel le respect des convenances musulmanes faisait s’écarter tous les hommes, de l’ânier au cadi.
Quand Louinissa, sachant quelle considération en rejaillirait sur elle, lui proposa de renouer avec les riches familles en allant simplement visiter, dans son nouveau costume, ses anciennes élèves, Mâadith ne fit point d’objection. Elle embrassa calmement celle qui lui était une mère adoptive :
— Conduis-moi selon ta sagesse et ta volonté.
Elle abdiquait toute initiative personnelle.
Elle confiait à Kralouk et à Louinissa le soin de penser désormais pour elle et d’inspirer ses actions. Elle commençait à savourer le suprême repos de l’inertie volontaire. Elle éprouvait la béatitude de la plus facile soumission telle qu’elle ne l’avait plus ressentie depuis son départ du couvent. Fataliste maintenant et superstitieuse comme toujours, il ne lui déplaisait pas d’affronter le nouvel accueil de ces maisons de sévère tradition qui, si férocement, s’étaient fermées pour sœur Cécile, la disparue, et pour l’indépendante missionnaire dont le règne et la personnalité se trouvèrent abolis du même coup.
— Si quelqu’un osait t’offenser, dis-le-moi, conseilla Kralouk, retroussant des lèvres de félin sur ses dents blanches.
Louinissa sourit. Elle ne redoutait pas d’incident, car, en femme avisée, sachant que la rentrée en grâce ne s’accomplirait que par une grande victoire de Mâadith, elle avait préparé le terrain en faisant annoncer, dès le matin, que sa cousine était délivrée des djenoun. Cependant elle ignorait si Mâadith cesserait d’invoquer le Dieu des chrétiens pour revenir aux cinq prières rituelles d’Allah : mais le miracle était déjà si éclatant qu’il ne pourrait rester incomplet.
Au moment où les deux cousines vont quitter la maison de Bouhadad, Lella Rouhoum retient Mâadith. Elle a donné un ordre à une petite servante qui revient portant un coffret de santal.
— Tu connais la coutume, dit-elle. Quiconque entre pour la première fois dans une maison musulmane, ne doit pas en sortir sans avoir reçu un cadeau. Nous considérons que c’est vraiment la première fois que tu entres ici, ô Mâadith.
Elle ouvre le coffret dans lequel reposent, enveloppés de soie, un précieux chapelet de grains d’ambre et un collier de perles. Un instant, elle hésite entre les deux objets : ses doigts effleurent d’abord le chapelet, puis elle secoue la tête, sourit d’un sourire discret plein de finesse, tel que Cécile n’en vit jamais passer sur ces lèvres grondeuses, et elle choisit le collier qu’elle agrafe au cou de Mâadith.
C’est le même accueil chez Lafsi, chez les Smadja, dédaigneux et enrichis, et dans tous les autres logis. Nul ne se soucie de discuter la sincérité ou les mobiles de ce retour de la petite chèvre au bercail ; il suffit de savoir que, non seulement elle a cessé d’être un danger moral, mais qu’elle est redevenue semblable aux autres femmes, ses sœurs de race ou de cité. Et le charme et la séduction de cette montagnarde sont tels que nul ne songe à la considérer comme étant d’une essence inférieure, puisque ses avantages physiques lui confèrent l’unique supériorité et que, demain, si le choix d’un homme en décide ainsi, elle deviendra reine d’un harem arabe.
— Ah ! gazouillent les femmes des Smadja, écrasées sous le poids de bijoux innombrables, aveugle celui qui ne te choisira pas !
Elles chuchotent déjà les noms de certains membres masculins de leur famille.
— Il faut te hâter, insistent-elles, mi-graves, mi-rieuses ; car maintenant, chaque heure de ta vie qui passe est une heure de perdue pour l’amour.
Mâadith se défend un peu et se trouble. Elle réplique aux femmes joyeuses ; elle réplique, en vérité, comme si jamais elle n’avait vécu d’une autre vie que celle de la brousse ou du harem. Et Louinissa s’abandonne à un rêve ambitieux : Mâadith mariée dans une abondante et riche demeure, Kralouk vagabondant à son ordinaire et elle, Louinissa, jouant un rôle d’aïeule, veillant sur les fils de sa fille d’adoption et commandant aux servantes. Sans doute, Kralouk désire Mâadith et depuis longtemps ; mais comment ne lui a-t-il pas encore exprimé ce désir ? Attendait-il qu’elle redevînt musulmane ? Sait-on ce qui naît et disparaît dans la pensée active du goual ! Mais Mâadith se donnera-t-elle à lui ?… Louinissa poursuit son rêve.
— Je voudrais la voiture et aller avec Mâadith jusqu’au djebel Ouach, dit soudain l’une des Smadja, avec un clignement d’yeux à ses sœurs et belles-sœurs.
Elles chuchotent entre elles : elles rient en caressant leur ancien petit professeur devenu spontanément l’amie favorite. Et les voici allant demander l’autorisation et l’escorte de la vieille mère, du chef de la famille, tandis que les servantes courent, affairées, à la recherche des serviteurs chargés de l’équipage.
Les deux chevaux traînent lentement le vaste break, aux rideaux baissés, où les femmes s’entassent échangeant des rires et des plaisanteries. La voiture roule vers le sommet du djebel Ouach, — la montagne sauvage. La route domine le paysage, les larges ondulations des coteaux se succédant jusqu’aux horizons. Sur leurs flancs de terre noire et grasse, d’argile rouge ou ocreuse, les labours mettent des traînées de velours sombre ou des égratignures sanglantes, — labours profonds de colons aux charrues luisantes, labours effleurant le sol des fellahin à l’araire primitive et émoussée. On distingue l’effort des attelages de bœufs, qui comptent plusieurs couples, et celui des mules maigres, les muscles tendus à rompre pour remonter les pentes. La route s’élève et le paysage livre un plus vaste espace aux couleurs chaudes et nettes. Les sommets chevauchent vers d’autres sommets jusqu’aux limites où la vue peut atteindre dans une sensation de vertige.
A la cime du djebel Ouach, sous des frênes et des bouleaux légers, des étangs étalent leurs eaux douces et mates. Dans la solitude du lieu, les femmes s’ébattent un moment.
Mâadith souhaiterait là le djaouak de Kralouk, être ensorcelée à la fois de son roucoulement et des parfums qui imprègnent la blanche ferachia. Elle se sent un peu ivre, la tête pleine de fumée odorante. Elle rit, d’un rire aussi naïf, avec un esprit aussi enfantin que celui de ses compagnes. Elle jouit infiniment de cette idolâtrie féminine qui environne sa beauté. Elle songe à l’amour : seule préoccupation de ces femmes. Le sentiment charnel, qui fut la joie de ses grand’mères, prend possession de son être délivré. Elle se sent une puissance de plaisir et de domination ; elle règne, elle dont l’orgueil souhaitait de régner, elle règne en dehors de tout renoncement douloureux, de toute énergie vainement dépensée. Elle se laisse aller dans les bras de la tradition avec un grand soupir heureux…
— Mâadith, tes petits pieds nus sont deux pigeons au nid de tes babouches ! Mets-les un instant dans l’eau de l’étang, ma petite beauté ; les djenoun viendront chercher leur trace cette nuit.
Mâadith obéit à la fantaisie de la coquette. Ses pieds sont charmants et leurs ongles teints de henné brillent comme des pierres polies.
— Qui prendra ces deux oiseaux dans ses mains, contre son cœur, contre sa bouche ? Qui donnera sa tente et son troupeau, sa paix et sa maison, pour posséder ces deux oiseaux de l’amour ? rythment les femmes joyeuses, au battement cadencé de leurs mains.
Tendrement, en des gestes qui sont des caresses admiratives, Louinissa essuie les pieds de la petite beauté. Et celle-ci sourit, abandonnée, l’esprit et le corps flottant au sein d’une voluptueuse béatitude…
La voiture rentrait en ville et suivait au pas l’une des grandes rues montantes. Les jeunes femmes, écartant d’un doigt les rideaux après avoir plus étroitement serré les voiles de leur visage, guettaient la foule mêlée cherchant à y reconnaître les silhouettes des hommes de leur maison. Tout à coup, Mâadith fut prévenue par sa voisine :
— Regarde, vite, vite, ce café, devant la porte, l’homme qui est assis à côté de mon mari !
Mâadith vit un djïied du Sud, un Nomade noble, d’un port hautain et de figure nostalgique, drapé aux plis de triples burnous. Son turban élevé, ses mains de race et son menton sans graisse, ses traits secs et bronzés, la majesté de son attitude et la fierté de son regard le signalaient parmi les citadins qui l’entouraient. Et les femmes gazouillèrent, tandis que leur duègne grondait avec indulgence et berçait Mâadith sur son épaule.
— Tu l’as vu, tu l’as vu ! Louange à Dieu ! C’est tout ce que nous désirions. Nous ne sommes sorties que pour cela. Écoute. Cet homme, beau comme un émir, c’est El Mensi, le magnifique et le favorisé. Il est riche et noble ; il est à Constantine pour vendre sa récolte d’orge et de dattes à notre père ; il a dit qu’il voulait mettre dans son harem une fille du Tell. O Mâadith, ô Mâadith, qui choisiras-tu, de Kralouk, de l’un de nos frères ou de celui-ci ?
Louinissa riait comme les autres et Mâadith s’enivrait du bruit des voix, des mots et des choses qu’ils évoquaient.
Le djaouak et la voix de Kralouk effilaient leur chant dans le soir verdâtre et doré, au bord de la terrasse haute. C’était une chanson de berger bédouin :
Où poserai-je le nid du bonheur ?…
Suivant le jeu du roseau et l’inspiration du chanteur, la mélopée au rythme dolent s’alanguissait encore. A la dernière strophe, elle se précipita, ailée, gonflée de certitude :
Je laisserai la mer aux marins insolents,
et l’oasis au nègre stupide,
et la montagne à l’homme rude et grossier !
Je poserai le nid du bonheur
sous la tente nomade.
La chanson s’éteignit dans un long soupir heureux.
— Ah ! Mâadith !
Elle est venue s’accouder sur la terrasse. Ses bras souples sont nus sous les manches de mousseline relevées et sa gandourah est taillée dans une étrange robe fleurie de corolles argentées sur un fond pourpre.
— Ah ! Mâadith.
La voix flexible et nuancée de Kralouk est la seule à savoir prononcer ce nom.
Mâadith, voilà le nid du bonheur !
Considérez la montagne élevée, ô les hommes chétifs !
Elle est fière de la forêt verte et de l’arbouse rouge ;
Il est une autre chevelure et un autre fruit.
Mâadith, voilà le nid du bonheur !
Louez la route aride et l’eau des puits, ô les gens nobles !
Certes ! l’oasis est pareille au baiser après la privation,
mais vous ignorez celle à cause de qui la pleine lune refuse l’espace du ciel.
Mâadith, voilà le nid du bonheur !
Parce qu’elle a marché, les chemins ont fleuri,
parce qu’elle a parlé, nous avons entendu couler les sources.
Si l’amour frappe la vierge au visage ensoleillé,
alors, nous saurons ce que vaut l’amour…
Veux-tu la beauté, voici Mâadith,
et voilà le nid du bonheur !
Tendre d’abord, le djaouak de Kralouk s’exaspérait. Il se tut et le musicien contempla silencieusement Mâadith qui ne répondait pas à sa chanson.
Il remit le djaouak dans sa gaine de cuir. Mâadith cessa de considérer l’abîme, palpitant d’ailes de ramiers et de corbeaux rentrant au gîte, et dit lentement :
— O mon cousin, je désirerais travailler un peu comme autrefois, ne pas rester chez toi tel un enfant incapable duquel ne vient aucun profit. Je voudrais gagner au moins le miel de la maison. Je suis redevenue l’amie des logis ; je retrouverai mes élèves.
Le sourire de Kralouk s’accentua :
— Tu veux recommencer un labeur inutile ; car les femmes ne travailleront pas et passeront leur temps à te raconter ta beauté et les hommes ne sortiront plus à cause de toi. O semeuse de trouble, désires-tu ce désordre ?
Mâadith demeurait songeuse sentant que Kralouk pouvait avoir raison. Cependant, elle insistait. Mais il reprit :
— Il y aura toujours du miel dans la maison de l’Homme au djaouak. Quant à toi, tu ne dois apporter que la félicité de ta présence. Et Mâadith ne peut pas travailler. Je le lui défends.
Mâadith se redressa, cabrée :
— Je suis libre et je ne veux pas devoir toutes choses à ta pitié ou à ta générosité trop grande. J’agirai donc selon ma pensée, avec sagesse et prudence, mais j’agirai.
— Je le défends, répéta doucement Kralouk.
— De quel droit ?
— Du droit de l’homme sur la femme.
— Cela est bon pour Louinissa, peut-être, mais moi, je suis libre, te dis-je !
— Non, car tu es dans ma maison, fit-il plus doucement encore.
Mâadith recula sans réplique. Son orgueil ne s’insurgea pas devant cette affirmation de possession dominatrice. Elle baissa des yeux soumis sous le regard aigu du musicien. Déjà lasse de cette velléité d’initiative née de son désœuvrement inaccoutumé, elle consentait, satisfaite de consentir et de ne plus avoir à se poser la question qui l’avait rendue perplexe.
Louinissa rentra du dehors, ôta ses voiles et, s’adressant à son mari :
— O mon seigneur, veux-tu gagner beaucoup d’argent ?
— Si c’est avec mon djaouak, je le veux.
— Va donc demain chez Smadja, le riche. Il fête El Mensi, le djïied, et te promet d’être généreux.
Kralouk vit tressaillir légèrement Mâadith au nom d’El Mensi :
— J’irai, certes, et le Saharien se souviendra de moi.
Le lendemain soir, la cour de marbre noir et blanc, la colonnade aux arcades découpées en dentelle dans le stuc et qui était l’un des luxes de la maison opulente des Smadja, s’illuminaient de flambeaux. Les tapis somptueux, épais de plusieurs toisons, les étroits matelas, à la fois sièges et lits et qu’on recouvre de couvertures de brocart ouaté, jonchaient le sol. Sur la galerie du premier étage, un rideau de soie rouge frissonnait incessamment des gestes des femmes qu’il dérobait aux regards. Mais, elles, à travers la trame distinguaient tous les visages, suivaient tous les mouvements, entendaient tous les propos des nombreux invités masculins qui se pressaient dans la cour. De la poussière de benjoin fumait dans les larges braseros de cuivre où rougeoyaient les braises. L’arome et la vapeur chaude et parfumée du café turc se mêlaient aux fumées odorantes, aux scintillements des lumières. Et les serviteurs qui circulaient y ajoutaient la senteur subtile et pénétrante des bouquets de jasmin qu’ils portaient à l’oreille.
Mâadith et Louinissa arrivèrent avant la foule.
— Tu vois, s’écriaient les femmes, nous obtenons de nos seigneurs ce que nous voulons ! Ainsi tu seras. El Mensi va venir ; Kralouk viendra, et tu verras deux de nos frères. Petite beauté, petite beauté, voici bientôt pour toi l’heure de l’amour !
— Taisez-vous, les tapageuses, taisez-vous ! je suis sous vos paroles comme l’herbe sous le vent. Vraiment je ne sais si elles doivent m’offenser ou me faire sourire.
— Ah ! louange à Dieu ! tu n’es plus celle qui nous jurait que l’enfer et les supplices s’achètent au prix d’un baiser et qui se courrouçait quand nous répliquions que l’amour seul vaut le paradis. Regarde ! voici notre frère Messaoud.
Mâadith regardait le jeune homme qui traversait nonchalamment la cour, s’assurant que tout était comme il convenait, puis, adossé à une colonne roulait une cigarette entre ses doigts lents et lourds. Mâadith observait le fils des Smadja, l’œil sagace du commerçant avisé, la figure replète du bon vivant. Ce citadin n’était pas fait pour émouvoir ses sens ni enchanter son esprit.
— Le choisis-tu pour ton « frère du démon » ? questionna l’une de ses amies.
Elle se taisait, mécontente, et discernant mal la valeur de ses sentiments.
— Messaoud est trop gras pour cette gazelle, plaisanta la sœur du jeune homme.
Les autres femmes se mirent à rire et échangèrent des propos licencieux.
— Voici l’antilope qui lui convient mieux, reprit la première.
El Mensi, le Nomade, entrait entouré d’un groupe. Il entrait d’une allure mesurée, sans hésitation ni paresse, imprégnée d’aisance hautaine, accoutumée à trouver le chemin libre. La face bronzée et dure avait des lignes pleines de noblesse. Les yeux nostalgiques et dominateurs regardaient droit et au-dessus des têtes des autres hommes. On le sentait chef de race et de tradition. Mâadith le contempla avec un incoercible et voluptueux plaisir. Elle le comparait à un aigle égaré parmi les pesants corbeaux. Elle eut un visage à ce point ébloui de flamme intérieure que les femmes se réjouirent frénétiquement.
— O fiancée, ô la promise pour la joie ! Dès ce soir une vieille ira raconter ta beauté au Nomade et, demain, Kralouk et Louinissa recevront la dot et les présents. Il y aura tous les trésors du Sahara dans le coffre que t’enverra ce seigneur des tentes.
L’impulsive et passionnée nature de Mâadith se laissa griser par les mots et par les caresses dont on l’enveloppait. Cela ressemblait aux contes du goual ; mais cela allait advenir. La destinée ferait Mâadith reine d’un peuple nomade. C’était écrit, puisqu’elle avait toujours éprouvé cet ardent désir d’une souveraineté entre ses crises mystiques de soumission.
Dans la cour, des Soudanais avaient exécuté la danse du sabre et la chasse de la panthère, en contorsions féroces, en bondissements démoniaques, en souplesses de grands félins. Soudain, une clameur se propageait en saluts de bienvenue.
— L’Homme au djaouak ! Et sur lui le profit, et la reconnaissance, et la bénédiction !
Kralouk parut, leste et vif.
Derrière le rideau de soie rouge, les invisibles hululèrent pour l’applaudir. L’œil du musicien, actif sans répit sous la paupière mi-fermée, inventoriait la foule. Il découvrit le haut turban rigide d’El Mensi. Les deux Sahariens se dévisagèrent. Le Nomade lança une pièce d’or aux pieds de Kralouk, qui ne la ramassa pas. Il s’installait sur un tapis, face au rideau mouvant dont la soie semblait briller de l’éclat de toutes les prunelles cachées. Et le djaouak roucoula les nombreuses chansons, depuis celle de Salah-bey jusqu’à celle composée en l’honneur du fauconnier Ali, et celle des Henancha qui dit les vertus d’Euldjïa la blanche, celle des Oulad-Soltan, et celle qui commémora la grande bataille du Hodna entre les Français et les Oulad-Amer. La voix du musicien alternait les chants avec une ardeur singulière, une force concentrée, qui ne les avaient jamais aussi bien soulignés et fait pénétrer dans l’âme de son auditoire. C’étaient des strophes mélancoliques, tendres ou violentes, entremêlées comme les grains d’ambre et de corail d’un chapelet :
O cavalier, il faut près de moi t’arrêter ;
Ton cheval vient de loin.
Combien mémorable fut la journée des Oulad-Amer.
Ils sellèrent leurs chevaux et même les maigres juments.
Ils présentèrent au choc leurs poitrines.
Il scandait ces vers gravement, puis son accent plaintif psalmodiait ceux-ci :
J’ai voulu dormir, mais j’ai perdu le sommeil
et la tristesse est descendue en moi.
Les réflexions égarent la tête et troublent le cœur.
Il martelait les autres comme d’un battement du puissant tambour de guerre :
O montagne de l’indépendance,
Contre toi s’élancent les assaillants.
L’Islam est affligé.
Montagnes de la révolte, qu’êtes-vous devenues ?
O mes frères, nos belles journées sont effacées.
Il mettait des larmes aux yeux de l’assistance, en sanglotant ces mots :
O mon troupeau, mon troupeau,
mes pleurs et les tiens vont faire fondre et trembler la terre.
Il faisait passer dans le chant suivant toute la nostalgie d’un désert médiéval et somptueux :
Les faucons que j’aime s’appellent bourni.
Au galop de ma jument, je leur dis des chants mélancoliques.
La veille de la chasse, je ne les laissai pas dormir ;
Leur colère est retombée sur le gibier.
O Dieu, fais-moi savoir qui je suis :
Il n’est pas de cavalier semblable à moi !
Les pièces d’or et d’argent pleuvaient dans la gandourah de Kralouk, car le maître de la maison donnait l’exemple de la satisfaction et de la générosité. Mais les femmes s’impatientèrent :
— Il doit maintenant chanter pour l’amour et pour Mâadith.
Et elles dépêchèrent une vieille servante afin de transmettre leur désir. L’Homme au djaouak reçut le message, regarda discrètement le rideau rouge qui frémissait et modula quelques strophes de la chanson de Ben Abdallah :
Oiseau de race aux ailes bleues,
reviens avec une réponse.
O mon pigeon, sent-on encore dans le Sahara
Souffler le vent de l’amour ?
Y sont-elles encore ces jeunes filles
qui laissent flotter leurs ceintures,
qui se gardent le secret entre elles,
le secret dont un jeune homme a sa part ?
Elles sont des minarets sur une ville,
des minarets de marbre blanc.
Le plus distrait, venu de loin,
les regarde avec des yeux humides.
Soudain, Kralouk, le goual, fixait impérieusement El Mensi, le seigneur. Son chant se modifia. On sentit qu’il s’abandonnait à son inspiration personnelle :
Tu es venu de loin pour labourer ma terre.
Ton domaine est-il à ce point stérile ?
Laboureur du sable !
Tu es venu de loin.
Tu es venu la nuit pour vendanger ma vigne.
Tes treilles ne portent donc point de raisin ?
O voleur de grappes !
Tu es venu de loin.
Tu es venu pour prendre la maîtresse du harem.
Le tien ne compte-t-il que des esclaves ?
Retourne d’où tu viens !
Tu es venu comme un aigle s’abat,
mais tu rencontreras le faucon,
le faucon qui sait le mieux chasser la chrétienne[1].
[1] Dans le parler des Sahariens, l’outarde est souvent nommée chrétienne et c’était le gibier favori des fauconniers.
Et, sans saluer ni l’hôte ni les conviés, surpris de cette boutade dont ils saisissaient mal les allusions, l’Homme au djaouak s’en alla.
Au seuil de la chambre étroite, à l’ombre du mur, Louinissa est savamment affairée.
Dans un mortier de cuivre, sous le poids d’un lourd pilon de cuivre aussi, elle broie un mélange d’antimoine, d’alun et de girofle. Elle y ajoute le noir de fumée précieusement recueilli contre un vase d’argile n’ayant pas encore servi. Elle y mêle une poudre plus précieuse faite de corail et de perles pulvérisées, parfumées de benjoin. Cela compose le kehoul dont s’avivera le regard de Mâadith et dont s’alanguiront ses paupières bistrées. Elle ouvre par son extrémité supérieure un superbe citron mûr et odorant ; elle l’emplit de sucre et l’expose un moment à la chaleur des braises d’un kanoun ; quand l’intérieur du fruit est en ébullition, elle en exprime le jus tamisé à travers un morceau de mousseline. Cela sera le fard qui doit donner à l’épiderme de Mâadith la finesse et l’aspect lustré du satin. Dans un vase de terre vernissée, elle pétrit légèrement des feuilles de henné pilées avec un peu de vinaigre et de l’essence de jasmin. Cela remettra aux cheveux de Mâadith des reflets d’acajou plus vifs et rendra ses ongles, la paume de ses mains et les talons de ses pieds charmants, couleur d’orange sanguine.
Pour la bonne matrone, comme pour toute femme indigène que gagne la vieillesse, il y a une volupté secrète et profonde à faire revivre la coquetterie de sa jeunesse dans le soin tendre, et sensuel un peu, qu’elle prend de la coquetterie d’une autre femme jeune. Près d’elle, Mâadith, le visage fermé, le geste lent et distrait, sème de paillettes d’argent le tissu velouté d’une serviette de hammam.
Louinissa s’inquiète de son silence prolongé. Elle voudrait la voir souriante, car son sourire est tel le lever du soleil sur les montagnes. Elle plaisante, non sans souhaiter que sa plaisanterie prophétise :
— O Mâadith, ô Mâadith, voici toutes ces choses préparées pour ta beauté, pour la beauté de la fiancée d’El Mensi peut-être !
— Il y manque le souak, dit Kralouk surgissant à l’improviste.
Sur les genoux de la brodeuse, il jette le petit paquet de brins d’écorce de noyer, que les femmes mâchonnent jusqu’à ce que leurs gencives soient brunes et leurs dents éclatantes. Mâadith a sursauté ; ses yeux rencontrent le défi de ceux du musicien. Elle détache un brin d’écorce et le glisse doucement entre ses lèvres.
— Attends ! fait vivement Kralouk. Chacun de tes gestes ne vaut-il pas une chanson ? Je te chante celle-ci, plus vieille que toutes les autres :
Sois la bien accueillie, branche de souak, dans sa bouche,
Mais n’as-tu pas peur, branche de souak, que je te voie,
Un autre que toi, branche de souak, je l’aurais tué ;
Et nul autre que toi ne pourra se flatter d’avoir fui ce destin.
— O mes sœurs, reprend-il, soyez muettes le temps de tresser une chevelure, car ma matinée fut laborieuse et je cherche le sommeil.
Il pénétra dans la petite pièce dont le rideau retomba dernière lui.
Les deux femmes se turent un long moment. Mâadith était troublée. Des sanglots lui montaient à la gorge, qu’elle refoulait avec autant de dépit que de fierté. En reniant inconsciemment la foi de ses pères musulmans, elle avait trouvé du bonheur et de la sérénité dans la foi catholique du couvent. A présent elle était encore tourmentée. Sœur Cécile avait eu beau mourir du second reniement, conscient et volontaire, elle revenait parfois comme un fantôme lugubre et doux. Elle revenait plaintive et ravissante, avec son visage d’extase et d’adoration, le front pur sous le pur bandeau de la coiffe blanche serrée, — un front lisse et brillant jusqu’à rendre imperceptible, effacée presque, la marque tatouée de la croix sarrasine. Sœur Cécile ne reprochait rien à la parjure, mais elle était un regret, — ce mal que connaissent les civilisés, sentiment cruel, le seul peut-être dont restent imprégnés ceux que l’on civilise et qui finissent par échapper à la civilisation. Sœur Cécile ne désirait pas ressusciter ; elle oubliait son passé sur lequel avait soufflé le vent des modifications profondes ; mais Mâadith ne se sentait pas heureuse.
Louinissa guettait sur ses traits l’expression de son souci. Son affection maternelle voulait en deviner et en détruire les causes.
— Mon petit chevreau de Kabylie, je te prie d’être à l’abri de la tristesse. Quelle chose pourrait t’affliger, en vérité ? Allah t’a mise là où tu dois demeurer et pour que ce soit dans la satisfaction. C’est comme si tu étais née, hier, sur mes genoux. Te voici grandie par le soleil d’une seule journée et le matin de l’amour va déjà se lever pour toi. Cependant, si tu songes encore à quelque péché avec un esprit chrétien, je te dirai une histoire véritable pour te rassurer et pour que tu trouves le repos. — « Yaya Amsili était pauvre dans la montagne et ses parents morts ne protégeaient plus sa vie. Il se réfugia dans un village chrétien et ce fut pour lui presque comme ce fut pour toi. Un prêtre français le recueillit et l’adopta. Même il l’emmena dans une grande cité de France et le fit devenir savant. Il devait être prêtre comme cet homme de bien qui l’avait secouru ; mais celui-ci lui conseilla de revoir son pays et les gens de son village auparavant, car c’était un vieillard plein de sagesse. Yaya Amsili consentit et revint parmi les Kabyles. Je l’ai vu. Il revint et ne retourna jamais près de son père le prêtre. Yaya Amsili s’est marié avec une fille de Guenzet. Il est toujours pauvre. Il travaille chez des colons. Il a oublié toute sa science. J’ignore quelles sont ses prières et quelle est la religion de son cœur, mais il est heureux. Quand les Français l’interrogent avec étonnement, il répond : — « Vous ne pouvez pas comprendre ; votre sang est trop froid et votre tête étroite. » — Ainsi tous ceux qui quittèrent l’Islam et la montagne reviennent quand ils veulent retrouver le bonheur.
Parce que Mâadith n’aspirait qu’à être convaincue, un esprit de contradiction lui fit objecter :
— Tous ne reviennent pas. Regarde ces autres Kabyles baptisés, qui habitent près des maisons des Pères blancs, orphelins mariés avec des orphelines baptisées aussi ; sont-ils malheureux ?
Louinissa eut une moue sceptique.
— Il y a tout dans le monde et qu’est-ce que cela prouve ? Quel est le nombre de ces gens dont tu parles ? Et j’ai entendu dire qu’ils pouvaient frapper leurs épouses et que celles-ci pouvaient être infidèles aussi bien que les gens des villages musulmans. Où est la vertu de la vie, je te prie, sinon dans la magnificence de ton cœur et dans la beauté ?
— C’est Kralouk qui t’apprit cela ?
— Kralouk, et le nombre de mes jours, et l’exemple des hommes et des femmes que j’ai vus, puisque, quant à moi, je n’ai ni esprit ni savoir. Ma petite sultane, connais le plaisir d’être épouse et ta sérénité sera bonne et savoureuse comme un fruit mûr.
Elle parlait à voix basse, mais se rapprocha de Mâadith pour dire plus bas encore, afin de ne pas éveiller son seigneur :
— Je t’apprendrai tout ce que je sais. Ce matin, je suis allée chez les Smadja tandis que tu dormais. C’est Hadjira, la nourrice, Hadjira qui a cent ans d’expérience dans les choses de l’amour, c’est elle qui a parlé au Nomade. Elle a si bien parlé que celui-ci croyait te voir devant lui, dit-elle ; son visage était celui d’un lion et ses yeux luisaient comme un feu sous la tente. Et il a récompensé Hadjira. Il l’a priée de se hâter, de demander à Kralouk de fixer la somme qu’il doit verser pour ta dot. (Je suppose que Kralouk exigera beaucoup, car tu es la perle sans prix, et cet argent te servira pour de nouvelles parures.) Puis le djïied a dit qu’il enverrait la somme avec le coffre de ses présents. Il va retourner au désert. Il faut que les fiançailles soient convenues pour que nous partions avec lui. O petite sultane, petite sultane, les belles noces qui te fêteront là-bas ! Kralouk a promis de voir El Mensi aujourd’hui ; mais il convient que tu paraisses l’ignorer.
Louinissa se tut tout à coup. L’Homme au djaouak se tenait au seuil de la porte, écoutant. Sa physionomie très pâle revêtait une expression sauvage et ses yeux verdâtres étaient tels que Mâadith frissonna sous leur regard. Il ne fit aucune réflexion et redescendit dans les rues.
— Louinissa, Louinissa, cria Mâadith d’un accent de détresse, nous ne partirons pas pour le désert ! Je ne serai pas la femme d’El Mensi et ce bonheur ne sera pas pour moi, parce que Kralouk ne le veut pas.
La bonne matrone parut frappée comme d’une révélation.
— Crois-tu vraiment cela ? murmura-t-elle.
Elle se mit à réfléchir.
Parmi les paillettes de son ouvrage, Mâadith sanglotait éperdûment. Il lui semblait n’avoir jamais connu pareil désespoir, que toute lumière finissait pour ses yeux et toute espérance pour son esprit. Au moment de participer à ce qui lui était resté la vie défendue, secrètement enviée et désirée de toute son hérédité et de toute sa ferveur imaginative, un obstacle pire que toutes les règles et toutes les lois, la volonté de Kralouk, lui interdisait de cueillir cette grande fleur de volupté épanouie pour elle et plus belle d’être plus nouvelle et plus inattendue. La volonté de Kralouk… Maintenant elle saisissait mieux la signification menaçante et provocatrice de la chanson de l’Homme au djaouak, cette chanson jetée comme un défi à la face du seigneur saharien. Lui, ignorant des choses, n’avait point compris et les serviteurs s’approprièrent les pièces d’or dédaignées par le chanteur. Maintenant, elle savait pourquoi celui-ci ne voulut pas les prendre et cela révélait la haine et le mépris de Kralouk pour le Nomade. Et Mâadith traduisait, comme une indication plus tragique, la strophe scandée tout à l’heure par Kralouk, tandis qu’elle glissait entre ses lèvres un des brins du souak.
— Crois-tu vraiment cela, répétait machinalement Louinissa. — Mais déjà l’évidence se précisait. Elle se souvenait des gestes de son mari et les interprétait comme Mâadith. — Oui, reprit-elle, tu as raison, Kralouk ne voudra pas. Elle ajouta en enveloppant la désolée d’un regard mélancolique où fluaient un peu de déception et très peu d’envie : — Il ne voudra pas parce qu’il est jaloux de toi, ô la petite beauté. Nous devions le savoir avant cette heure.
Mais Mâadith se rebellait :
— Je ne suis ni la fille, ni la nièce, ni la sœur de Kralouk et il n’a point de droits sur moi. Je quitterai cette maison et je suivrai El Mensi !
Elle disait cela, et dans son âme, elle savait qu’elle ne l’accomplirait pas. Louinissa secouait la tête, incrédule :
— Il n’existe aucune femme ayant résisté à un désir ou à une volonté de Kralouk. Serais-tu la première ? Alors, parle-lui, dès qu’il rentrera. Peut-être te répondra-t-il, peut-être te regardera-t-il seulement et votre destin sait ce que cela voudra dire.
Elle poussa un soupir, puis se rapprocha encore de Mâadith et la prit dans ses bras. Elles redevinrent silencieuses et demeurèrent ainsi, tristes et douces, déjà résignées et veules, quoi qu’il advînt. Les velléités de résistance de Mâadith se fondaient dans la tiédeur des bras de Louinissa. Son désespoir s’abolissait peu à peu dans l’amollissement de l’immobilité et la torpeur enivrée des parfums imprégnant leurs vêtements et s’exhalant des vases et des mortiers de cuivre. Interroger Kralouk et lui tenir tête, Mâadith n’y songeait plus. Depuis trop longtemps un sortilège était entre eux ; depuis trop longtemps l’Homme au djaouak était le plus fort. Incarnait-il le puissant génie de la race ou de la religion ? Devait-il son pouvoir à son audacieuse pensée ou à l’influence occulte de quelque plan patiemment élaboré, invariablement poursuivi, certain de son aboutissement comme d’une prédestination ?…
Quand Kralouk revint, très avant dans la nuit, il trouva les deux femmes endormies. La tête de Mâadith reposait sur le sein de Louinissa ; dans le sommeil, elle avait le visage d’un enfant.
A la clarté du ciel nocturne, Kralouk la contemplait longuement et il pleurait.
C’est un jour de Ramadan, le mois du jeûne annuel. Mâadith s’y soumet machinalement, dormant durant les longues heures de la journée et partageant les veillées et les repas nocturnes de ses hôtes, puisque la loi de Mahomet prescrit de s’abstenir de toute nourriture, boisson ou aliment, de l’aube au coucher du soleil.
En revenant de visiter une amie de Louinissa, malade, Mâadith éprouve une grande épouvante. Les deux femmes sont au détour d’une ruelle proche d’un carrefour. Le vacarme d’une bagarre et d’une foule qui vocifère et insulte vient à elles. Elles avancent et se trouvent prises dans un attroupement furieux. Des indigènes, portefaix, muletiers, moutchous m’zabites et Kabyles cireurs, lapident un musulman citadin. Le visage de la victime est souillé d’un peu de sang mêlé à des larmes de honte et de rage impuissante. Ses bourreaux ne lui épargnent pas plus les coups que les épithètes, apprenant à ceux qui surviennent que cet homme hypocrite a transgressé la loi du jeûne alors qu’il croyait ne pas être vu. Certes, aucun de ces justiciers n’est exempt de quelque péché plus ou moins semblable ; mais ils affirmeraient n’avoir point failli aussi ostensiblement et s’être rachetés par aumônes et jours d’abstinence supplémentaires. Et ils sifflent ou rugissent :
— O le mécréant.
— O le condamné !
— L’honorable serviteur du démon !
— Le favori de l’iniquité !
— Que sa bouche soit rassasiée de pourriture !
Pourquoi Mâadith frémit-elle à ce point ? Elle croit soudain que des mains hardies vont lui arracher son voile. Ces gens vont la reconnaître et faire justice d’elle comme de l’autre ; car elle aussi a transgressé la loi, de toutes les manières et sans rachat. Elle a transgressé et elle transgresse encore, même en jeûnant, puisqu’elle jeûne sans intention, puisqu’elle n’a pas offert son abstinence au Prophète pour expier le temps de sa vie durant lequel elle renia sa doctrine. Elle ne s’aperçoit plus de la présence de Louinissa à ses côtés. Elle fuit comme si elle était poursuivie. Elle sent sur elle les jets de pierre qui la lapident. Elle prend la sueur qui l’inonde pour un ruissellement de sang jailli de mille blessures.
— Pitié sur moi ! pitié sur moi ! balbutie-t-elle dans son indicible terreur.
Elle atteint la maison. L’escalier gravi d’un élan, elle est sur la terrasse et s’écroule aux pieds de Kralouk stupéfait.
Qu’arrive-t-il encore à Mâadith, si paisible ces jours derniers ? Silencieuse et résignée avec douceur, elle paraissait rêver près de l’émoi profond et muet de son dominateur. Et la voici qui semble prête à perdre le souffle et la vie.
Les doigts souples et habiles du musicien dénouent le voile et déroulent les plis de la ferachia. Il étend Mâadith sur une natte.
— Sois rassurée, ô petite beauté, petite beauté. Voici ta maison et voici Kralouk. Faut-il te venger d’une injure ou d’un maléfice ? Mais parle-moi et cesse de regarder vers les frontières de la mort.
Elle darde enfin ses prunelles révulsées sur la figure familière. Elle recouvre sa parole entrecoupée :
— Pitié pour moi ! pitié pour moi !
— Pitié pour toi, gazelle ? Quelle pitié, ô maîtresse de l’amour ! Non point de la pitié, mais…
La petite main de Mâadith le saisit en plein visage, lui fermant la bouche et, levant l’index de son autre main, égarée et solennelle, du geste rituel, Mâadith atteste le ciel musulman. Kralouk se dégage, la considère. Alors, devant son geste et ses traits inspirés, irrésistiblement, il prononce pour elle la chehada, témoignage sacré de la foi koranique :
— Il n’y a qu’un Dieu unique et Mohammed est l’envoyé de Dieu.
Un peu plus tard, entre Kralouk et Louinissa, la rachetée souriait, sereine. L’Homme au djaouak l’entretenait gravement :
— C’est dans la nuit d’El Kader, qui est entre le vingt-quatrième et le vingt-cinquième jour du mois de Ramadan, que toutes les choses du monde sont fixées par Allah pour la durée d’une année. Prends garde au songe que tu feras cette nuit-là. Il sera l’avertissement de ta destinée.
Mâadith vécut des jours de paix. Son choix, fixé de nouveau et comme malgré elle, en la restituant toute entière à l’Islam, mettait fin aux débats cruels et aux incertitudes de sa conscience. De plus en plus, elle oubliait son ancienne personnalité. Par moment, c’était avec une sincérité absolue qu’elle pensait n’avoir jamais été que la Mâadith de Kralouk. Leurs rapports restaient les mêmes ; mais la lutte sourde qui les opposait jadis l’un à l’autre avait fait place à une confiance apaisée.
Le matin qui suivit la nuit d’El Kader, Mâadith dit simplement au goual :
— J’ai rêvé de toi cette nuit.
— J’ai rêvé d’un gourbi près des vergers de Tessala, répondit-il.
Le nom d’El Mensi n’avait jamais été prononcé entre eux et la fantaisie ou la déception de Mâadith l’avait tenue éloignée de la maison des Smadja. Elle supposait que le Nomade avait repris le chemin du désert avec une autre fiancée. Louinissa n’osait pas lui en parler, pas plus qu’elle n’osait reparaître chez les Smadja pour éviter les questions et le mécontentement de l’entremetteuse Hadjira.
Le solstice d’été vint bientôt annoncer la fête des noirs. Les Soudanais de Constantine se livrèrent aux réjouissances rituelles. Leur quartier dominait le Rhumel et la petite terrasse du logis de Kralouk dominait ce quartier pullulant d’êtres et de mouches.
Le jour de la fête, Mâadith s’amusa à regarder les scènes de tuerie et de folie qui régnaient dans les ruelles et dans les cours étroites des maisons. C’étaient une débauche de sang, des râles et des convulsions d’animaux qu’on égorgeait, des piaillements et des bêlements de victimes désignées attendant leur tour de supplice brutal, de longue agonie et de mort. C’étaient la frénésie hurlante et dansante des hommes et des femmes, le cri aigu ou les pleurs des enfants, l’orgie des chiens et des chats affamés s’arrachant des toisons souillées et flasques et de répugnantes entrailles. Exultant en rires féroces, en chants incohérents que nul ne comprenait, les nègres sacrifiaient des moutons et des chèvres, dans une allégresse sauvage de fétichisme, transmis et conservé à l’ombre des coutumes islamiques imposées par les maîtres à ces anciens esclaves, et dans un bestial plaisir de débauches et d’abondantes ripailles. Un relent d’absinthe, un arome d’anisette, se joignaient à l’odeur chaude du sang. Les vieux couteaux à lame ébréchée, mal assurés dans des mains d’ivrognes, sciaient les gorges chevrotantes des bêtes. Le torrent recevait une pluie rouge ; ses parois suintaient d’un ruissellement sinistre. Et les corbeaux en liesse croassaient à la louange des nègres, leurs frères.
Mâadith considérait ces scènes barbares sans dégoût.
Le crépuscule allongea de grandes ombres au flanc des montagnes. Les ailes des ramiers battirent au bord des nids du ravin ; ils roucoulèrent leurs chants et leurs querelles du soir. Au fond des grottes obscures, on sentait tressaillir les mystérieuses présences de la nuit. Mâadith se détourna et vit l’Homme au djaouak assis derrière elle.
— Laisse-moi prouver aux pigeons que mon djaouak est plus savant que leur gorge, dit-il en saisissant son roseau.
Elle s’assit en face de lui, parce que la musique l’enchantait éternellement et parce qu’après la hideur des scènes de tuerie et la laide vision des nègres, les traits subtils et le vert regard de Kralouk, la séduisaient davantage.
Bientôt, le roseau cessa de roucouler et commença un rythme de danse auquel, dans les fêtes, les femmes ne résistaient pas. Jamais encore, Mâadith n’avait dansé, mais, d’instinct, elle savait l’imperceptible cadence dont les pieds nus suivent ce rythme et comment le geste adorable des bras et la savante ondulation des hanches miment en mesure le poème de l’amour, du désir et de la possession. Elle vit la prière des yeux de Kralouk et ne se défendit pas contre l’invitation tentante du djaouak.
Debout dans l’or pourpré du couchant, elle fit glisser sur ses hanches sa ceinture brodée et défit le foulard de sa coiffure pour que ce lambeau de soie colorée et flottante accompagnât les gestes de ses mains. D’abord, elle circula, légère ; ses bras polis et délicats s’arrondissaient ou se dressaient d’un élan au-dessus de sa tête et ses mains déployaient le foulard comme une bannière pour un signal. Elle le ramena près de son visage et sur ses yeux en simulant la pudeur, puis l’effroi. Un frisson la parcourut des épaules aux talons. Alors, elle commença à onduler lentement, accentuant peu à peu le rythme. Le foulard, tantôt tordu ou roulé, tantôt éployé de nouveau, palpitait entre ses doigts. Elle se défendit contre la passion et contre l’amant fictif que sa danse fuyait ou recherchait tour à tour ; sa tête se détournait, ses mains se tendaient en avant, paumes ouvertes, exprimant un refus et une supplication. Soudain, la danse et le jeu de l’amour l’emportèrent. Son corps frémit comme un jeune arbre sous le vent ; ses lèvres s’entr’ouvrirent et sa danse atteignait à un réalisme si parfait qu’elle demeurait étrangement belle et esthétique. Elle la poursuivit à genoux. Tous ses mouvements exprimèrent l’harmonieux accablement de la volupté. Elle se renversa doucement sur le sol avec le dernier soupir que le djaouak effilait vers le ciel…
— O Mâadith ! ô Mâadith ! exclamait Louinissa accourue et suffoquée d’admiration.
Les mains de Kralouk tremblaient.
— Je savais que tu danserais ainsi, dit-il seulement.
Toujours étendue, Mâadith souriait d’un sourire vague et satisfait. Elle ressentait une lassitude langoureuse et un trouble savoureux. Cela lui remémora El Mensi et l’émoi dont elle s’était laissé pénétrer le soir où elle le vit dans la cour en fête, illuminée. Elle osa demander au goual :
— O mon cousin, le Nomade que tu sais t’a-t-il jamais interrogé sur ce que valait la dot d’une fille comme moi ?
L’Homme au djaouak eut un brusque réflexe de dents serrées et de poings crispés, puis il prononça lentement :
— Je lui ai dit le prix de Mâadith.
Elle fut coquette, pressentant que ce soir elle obtiendrait tout de cet homme dominé à son tour par les sentiments qu’elle lui inspirait :
— Qu’a répondu ce noble djïied, ô mon cousin ?
— Il a gardé le silence.
Louinissa s’élança, se coula près de Mâadith. Elle l’étreignit et ses lèvres subitement décolorées chuchotèrent à l’oreille de la petite danseuse :
— Je te supplie, quant à El Mensi, ne demande plus rien. Cela est une chose finie, finie, finie.
Et dans ce temps, Louinissa la très bonne eut un chagrin et pleura sur sa jeunesse envolée. Elle pleura sans jalousie et elle alla au tombeau de monseigneur Abderrahman brûler sept cierges verts pour s’exorciser de son chagrin.
Et dans ce temps, Mâadith devint plus belle encore et semblable à une grenade mûre ouverte au soleil.
Et l’inspiration de Kralouk était à ce point nombreuse et surnaturelle que les gens se passionnaient pour lui comme pour un prophète. Il aurait pu commettre un crime ; toute la ville serait intervenue pour le disculper et des têtes se seraient offertes pour remplacer la sienne sur l’échafaud. Il pouvait devenir riche, car la générosité des gens à son égard était inouïe ; mais il restait dédaigneux et faisait largement l’aumône.
Et dans ce temps, Louinissa et Mâadith rencontrèrent la vieille Hadjira.
— O les chèvres sauvages, quelle sorcellerie vous tient éloignées de la maison ? Le harem tout entier se plaint d’avoir perdu la lumière et la fraîcheur avec tes yeux et ta bouche, ô la petite beauté !
— C’est vrai, c’est vrai, bégayait Louinissa.
— O la changeante et la difficile, poursuivait la nourrice s’adressant surtout à Mâadith, comment, si vite, as-tu cessé de souhaiter le noble entre les nobles que j’avais fait se réjouir des merveilles de ton corps et de ta pensée ? Kralouk a-t-il dit ton indifférence au Nomade ? Nous ne l’avons plus vu dans Constantine. Il a brusquement disparu. D’abord on croyait qu’il reviendrait après avoir passé le Ramadan dans la montagne peut-être ; mais il n’est pas revenu. Le vent du deuil et du désespoir a dû le chasser jusqu’au fond du désert. Cependant personne n’en sait rien et notre seigneur n’a reçu aucun message de lui. Même racontés par moi, tes yeux auront tué cet homme, ô petite beauté.
Les doigts de Louinissa s’incrustèrent dans le bras de Mâadith. Elle l’entraînait loin de la bavarde d’un pas affolé, un pas de fuite. Au seuil du logis, Mâadith souleva son voile et celui de sa compagne. Son visage resplendissant et exalté, dont les narines vibraient comme celles du félin près de la proie, affronta le visage altéré de l’épouse du goual.
— Louinissa, par le Prophète ! — et sur lui soit la bénédiction ! Louinissa, Kralouk a-t-il fait cela ?
— Oui, dit l’épouse, il l’a tué le jour où je préparais ton kehoul et ton henné de fiancée.
Et dans ce temps, Mâadith se donna à l’amour selon le plaisir de ses aïeules et elle appartint à Kralouk.