Première lettre de papa.

Paris, 30 septembre.

PAPA, Madeleine et Tantine Berthe sont à Anvers. Nous avons eu une lettre de papa, je vais la copier dans mon journal. Nous l’avons reçue par la légation où nous allons très souvent pour avoir des nouvelles. Le jour où l’on nous a remis cette lettre, il y avait dans la salle du bas des soldats blessés en convalescence qui venaient demander à repartir. Comme toujours nous leur parlions et ils nous racontaient des histoires de la Belgique que nous leur faisions redire plusieurs fois.

Voilà la lettre de papa:

«Ma chère femme et mes chères petites filles,

«Ma lettre vous arrivera-t-elle et surtout vous trouvera-t-elle en bonne santé? Je vous dirai d’abord que nous allons bien et que nous sommes sauvés, grâce à Dieu!... et aussi au brave Poppen qui a été tué.

«Avez-vous su que notre pauvre et beau Louvain a été brûlé? Ce n’est pas sans avoir le cœur brisé que j’écris ces mots, mais il faut penser à notre chère Belgique et à ses enfants qui la défendent si bien contre de barbares ennemis. Les Allemands entrèrent dans la ville, et les premiers jours ne furent pas trop pénibles. M. van Tieren, M. Boonen me dirent qu’il ne fallait pas rester à Louvain à cause de Madeleine. Ah! si Madeleine n’avait pas été avec moi, je ne serais pas parti. Il se passait des choses très tristes, les Allemands commettaient de véritables atrocités. Madeleine eut un courage merveilleux; aidé par elle, un soir, je parcourus la rue de Namur pour faire ouvrir toutes les portes des habitations, conformément aux prescriptions du chef allemand. C’est cette nuit-là que les incendies de maison ont commencé; le lendemain, nous avons été voir la maison de Tantine Berthe entièrement brûlée!

«Tantine ne pleura pas; elle tenait dans sa main un petit sac contenant quelques souvenirs, de l’argent et des papiers. C’est tout ce qui lui restait.

«Notre maison n’a pas été détruite, mais le matin Poppen, le pauvre vieux, est venu me dire que l’Université était en flammes, que le feu était à la bibliothèque et qu’il fallait fuir, que, pendant la nuit, des soldats ivres, capables de tout, avaient parcouru les rues. Je lui dis: «Vous viendrez avec nous?

«—Moi, monsieur, je suis seul au monde; ma famille, c’était l’Université et la Bibliothèque: si elle est détruite, eh bien, je mourrai sur ses cendres.»

«Vous connaissez l’entêtement de cet honnête Poppen; j’ai su depuis qu’en voulant rechercher un vieux et précieux manuscrit dans une partie du bâtiment non consumée, il n’avait pu en ressortir et qu’il était mort là, enseveli sous les décombres de sa chère bibliothèque!»

En entendant ce récit de la mort de Poppen, j’ai eu un grand chagrin; je me souvenais du jour de notre départ, quand il avait apporté à maman un petit bouquet de fleurs en lui promettant de bien veiller sur Madeleine.

«Je me suis alors décidé à partir, continuait papa. Les généraux allemands qui avaient fait mettre le feu aux quatre coins de la ville ne demandaient qu’à se débarrasser de ses habitants. J’ai eu beaucoup de peine à convaincre Tantine Berthe qu’il fallait nous suivre; pourtant, en voyant que les Allemands détruisaient et pillaient tout, elle s’y résolut. Madeleine prit dans un paquet quelques vêtements; je mis dans mes poches tout l’argent qui nous restait et, prenant le bras de Tantine Berthe, nous avons quitté Louvain sans jeter un regard en arrière, tant notre douleur était grande.

TANTINE BERTHE S’APPUYAIT SUR PAPA EN QUITTANT LOUVAIN.

«M. Boonen nous avait précédés le matin dans une carriole, sur l’ordre de notre bourgmestre qui lui avait confié des papiers pour le roi. Il avait voulu emmener Tantine avec lui, mais elle ne voulut pas se séparer de nous deux. Je ne vous dis qu’une chose sur ce terrible voyage, c’est qu’il a été dur et horrible, encore plus pour d’autres, pour de pauvres femmes qui portaient des petits enfants sur les bras! Enfin nous sommes à Anvers pour le moment, car, dès que nous ne sommes plus à Louvain, je vais tâcher de vous rejoindre, mais Dieu sait où vous êtes, mes chéries?»

Après, il y avait dans la lettre des choses que je ne copie pas, parce que c’est pour nous seules.

Maman était bien contente de ces nouvelles, et nous étions bien sûres alors de revoir papa, puisque sa lettre avait pu nous parvenir en passant par des endroits où l’on avait notre adresse.

Barbe voulut absolument faire sentir la lettre de papa à Phœbus, en lui disant que papa allait arriver. Notre brave toutou a très bien compris et s’est mis à aboyer, mais maman le fit taire parce que nous étions au séminaire.

Justement Mlle Suzanne vint nous voir ce jour-là pour dire à maman qu’elle avait des amis qui étaient absents pour plusieurs mois et que leur maison rue Bonaparte était à sa disposition, que nous pourrions nous y installer avec Pierre et sa maman; une femme belge pourrait nous aider et, avec l’argent que nous avait donné la légation et aussi Mlle Suzanne, nous pourrions toujours vivre. Cela, ce sont les paroles de maman.

Alors nous avons déménagé, au grand bonheur de Barbe, de Phœbus et de Pierre.

NOUS AVONS VU DES BLESSÉS A LA LÉGATION DE BELGIQUE.

Nous allons habiter rue Bonaparte, dans une espèce d’hôtel qui a un petit jardin, tout petit. Il n’a pas de fleurs comme le jardin de Tantine, mais il est très joli avec du lierre tout autour sur les murs et un beau treillage au fond. Nous nous asseyons dessous avec Pierre et Barbe, et nous jouons là toute la journée; Phœbus se met au soleil et il semble très heureux.

J’ai trouvé dans un coin du jardin, sur un peu d’herbe, une pauvre poupée étendue, les bras ouverts, et toute mouillée. Elle avait l’air tout à fait pitoyable. Elle avait dû être laissée là par une petite fille qui avait quitté Paris subitement; aussi je l’ai ramassée et je l’ai mise avec soin sur la cheminée d’un grand salon.

Maman, en quittant le séminaire, avait promis à Mlle Suzanne de venir chaque jour pour raccommoder du linge. Elle me dit:

«Écoute, ma petite Noémie, je veux aller là-bas pour aider ces pauvres femmes à soigner leurs enfants; seulement, cela m’ennuie de vous laisser ainsi sans rien faire. Occupe-toi un peu de ta sœur. Ne pourrais-tu pas commencer à lui apprendre à lire?

—Oh! madame, interrompit Pierre, laissez-moi lui apprendre à lire, cela m’amuserait tant, et je serai très sérieux, je vous promets!»

Maman se mit à rire; elle riait maintenant, depuis qu’elle avait eu des nouvelles de papa!

Alors c’est entendu, nous prenons une table, trois chaises, et Pierre commence.

Barbe est vraiment difficile. D’abord, elle ne voulait pas rester avec nous et criait que c’était maman qui devait lui donner des leçons et non pas Pierre; mais maman lui expliqua qu’elle devait être sage pour lui faire plaisir et aussi qu’elle lui donnerait un beau livre d’images.

Après, elle écouta Pierre. Il lui montra d’abord les images: c’était un alphabet avec des animaux; Barbe voulait tout de suite aller à la fin du livre et elle ne répétait pas ce que lui disait Pierre. Et puis, elle répétait la leçon à ses filles Francine et France, comme s’appelait la poupée que lui avait donnée le sergent Vandenbroucque. Comme c’était une poupée de France et que c’était le premier jour de notre arrivée dans ce pays qu’on lui fit ce cadeau, j’avais eu l’idée de lui donner ce nom, et maman avait trouvé que c’était très bien ainsi.

Pierre a été vraiment bien gentil, mais Barbe a été insupportable.

30 septembre.

Hier dimanche, nous avons visité les Invalides avec Pierre. Maman était avec nous. Les Invalides sont un magnifique monument où sont reçus les soldats blessés pendant la guerre, quand ils ne peuvent plus faire de service. Il y a aussi le tombeau de l’empereur des Français, Napoléon Ier, dont Pierre m’a raconté l’histoire. Mais ce qui nous a surtout intéressés, ce sont les canons que les Français ont pris aux Allemands. Pierre ne cessait de les regarder, et il m’expliquait chaque détail des canons, des avions, des lance-bombes, et pourquoi ils étaient différents des nôtres, etc.

Un soldat en uniforme d’invalide, couvert de décorations, ayant une jambe de bois, gardait les canons; Pierre lui parla en disant que son papa était artilleur, à la guerre, et que nous étions deux petites Belges dont le frère s’était battu et qui venait d’être décoré de la médaille de Léopold, et il n’oublia pas l’histoire de Phœbus.

L’invalide se mit à rire et dit que lui avait eu sa jambe emportée par un obus à la bataille de Gravelotte en 1870.

«Ah! ah! c’est heureux qu’ils en reçoivent une tripotée ces... d’Allemands.» Il a dit le même mot très laid qu’avait crié notre servante Jeanne à Louvain quand on lui avait dit que les Allemands entraient en Belgique.

Il nous demanda de lui amener Phœbus, un jour de semaine où il ne serait pas de garde. Il nous promit de nous faire visiter tout le musée de l’armée. Pierre était ravi, moi aussi, parce que j’aime beaucoup la France et tout ce qui est de ce pays.

Paris, le 1er octobre.

Nous venons d’avoir une grande dispute avec Pierre. Dans le petit jardin de la maison où nous habitons, il y a dans le milieu une pelouse qui est bordée d’un rang de buis et d’une allée de gravier et au milieu du gazon on voit des corbeilles de pierre vides pour l’instant, mais qui devaient contenir des fleurs autrefois. Naturellement Pierre a aligné ces corbeilles pour représenter la ligne de front et les tranchées. Ce matin il était, je pense, de très mauvaise humeur parce que maman n’avait pas voulu que nous allions au musée de l’Armée; elle était appelée à la légation de Belgique et ne voulait pas que nous sortions tous les trois seuls. La maman de Pierre avait été dans un hôpital voir un camarade de son mari blessé.

Tout à coup Pierre dit:

«Avec ça ce n’est pas la peine de faire des tranchées, ce seront les villes de Belgique au moment où les Boches sont entrés. Voilà Louvain, Liége, Namur, Bruxelles, Anvers.

—Pourquoi cela? C’est bien plus amusant de représenter la bataille de la Marne.

—Non, avec ces corbeilles on va faire le siège des villes.

—Je ne veux pas que tu fasses le siège des villes de Belgique; d’abord Anvers n’est pas assiégé.

NOUS NOUS SOMMES QUERELLÉS AVEC PIERRE
DANS LE JARDIN DE NOTRE MAISON.

—Si, cela commence.

—Ce n’est pas bien ce que tu dis là, et tu n’es pas un bon petit Français.» Et j’étais tout à fait fâchée.

Pierre est devenu tout rouge, il est parti et il est monté dans sa chambre. Phœbus, comme s’il me comprenait, s’est approché de moi, j’ai pris son cou dans mes bras et je l’ai embrassé pour me consoler. Barbe commençait à crier que Pierre était un méchant garçon et que maman le saurait quand elle rentrerait.

Je lui ai dit de se taire, et alors j’ai préparé le goûter. Mais je ne voulais pas comme à l’ordinaire appeler Pierre, j’étais trop en colère contre lui.

J’étais descendue à la cuisine qui se trouve dans le sous-sol, et en remontant j’ai trouvé au beau milieu de la table, une lettre de Pierre. La voici:

«Ma chère Noémie, je te demande pardon! Je suis un très méchant garçon, je t’aime bien et je ne veux pas te faire de la peine. Oublie ce que je t’ai dit tout à l’heure et montre, au méchant Français, que tu es une petite Belge épatante. Pierre.»

Pauvre Pierre! c’est un bon ami, au fond.

Je dis à Barbe:

«Va chercher Pierre, dis-lui de venir goûter.»

Pierre est descendu, et lorsqu’il est entré dans la salle à manger, je l’ai embrassé et notre dispute s’est terminée ainsi.

Pendant que nous mangions nos tartines beurrées, on a sonné. Nous étions seuls à la maison, et maman nous défend d’ouvrir la porte. Mais Pierre, qui trouve qu’il est grand garçon, ne prend pas la défense pour lui.

C’était Mlle Suzanne. Elle nous dit que justement elle ne venait pas voir maman, mais moi, Noémie, et qu’elle avait quelque chose de très sérieux à me dire, à moi seule. J’étais très étonnée. Naturellement Barbe n’était pas contente du tout d’aller dans le jardin, et Pierre était plein de curiosité. Mlle Suzanne, malgré son air doux, a beaucoup d’autorité, elle conduisit elle-même Barbe dans le jardin, Phœbus la suivit et Pierre, forcément. Nous sommes allées dans le grand salon jaune, et tandis que Mlle Suzanne me parlait, je voyais ma petite sœur assise sur la pelouse à côté de Phœbus posé en faction sur son derrière, tandis que Pierre essayait de montrer à Barbe les lettres dans l’alphabet rempli de soldats français.

NOÉMIE, JE TE DEMANDE PARDON!

«Voilà, ma petite Noémie, me dit Mlle Suzanne, pourquoi je suis venue vous voir. Un jour, pendant votre séjour à Saint-Sulpice, vous m’avez dit que vous écriviez chaque jour le récit de votre vie et que vous avez commencé votre journal la veille de la déclaration de la guerre. Vous m’en aviez même lu quelques pages qui m’ont semblé très intéressantes. J’en ai parlé à un ami à moi, directeur d’une revue d’enfants, le Journal des Enfants, qui voudrait beaucoup le publier, car sûrement ce sera nouveau et attachant pour les jeunes lecteurs et les jeunes lectrices.»

En entendant ces mots, j’étais très étonnée, je ne saisissais pas ce qu’elle voulait dire.

«Comment! mon journal, vous le donner, pourquoi?

—Mais oui, si vous me le donnez je le ferai imprimer et vous le verrez dans le Journal des Enfants.

—Ce carnet est seulement écrit pour moi, pour papa et maman; c’est notre histoire, ce n’est qu’à nous qu’elle peut plaire et non aux autres.

—C’est le journal d’une petite Réfugiée belge, et c’est pourquoi les Français s’intéresseront à son histoire. Il est écrit au jour le jour, simplement, tout ce qu’il raconte est vrai et c’est pourquoi je vous le demande.»

J’étais tellement saisie que je ne pouvais comprendre.

«Mais il faut que je le dise à maman; je vous le donnerai si maman le permet.

—Naturellement, Noémie; seulement c’était à vous que je voulais en parler, car il vous appartient.»

Et, en disant c’est mots, Mlle Suzanne m’a embrassée très fort.

Après son départ, je suis allée vers Pierre pour lui dire la raison de la visite de Mlle Suzanne. Pierre n’en pouvait croire ses oreilles, il s’est mis à gambader en criant:

«Bravo, bravo! Vive Noémie, le célèbre auteur belge!»

J’avais beau lui recommander de se taire, il continuait encore davantage, et Phœbus aboyait en voulant sauter sur moi, malgré sa jambe de bois.

A ce moment maman est arrivée. Nous voulions tous parler à la fois et Pierre riait plus fort que moi; enfin maman nous fit taire, car elle voulait nous apprendre aussi une chose très importante.

«Quoi donc, dis vite, petite maman!

—Une lettre de Désiré.

—Oh! lis-la cette lettre!»

Pendant que nous entourions maman, Phœbus en avait profité pour s’étendre sur un grand canapé de velours vert sur lequel maman lui défend toujours de grimper. Je suis bien sûre que Pierre l’avait un peu aidé, car avec sa jambe de bois, il ne pouvait pas le faire tout seul.

Alors j’ai raconté la visite de Mlle Suzanne et maman paraissait bien surprise et émue, cela j’en suis sûre.

«Mais, ma petite Noémie, ce journal était pour nous seuls, il ne peut pas intéresser des Français.

—Oh! bien sûr que si, madame, répondit Pierre, c’est justement parce que c’est supérieurement intéressant pour des petits Français qu’on a demandé le journal de Noémie. Elle raconte toutes les aventures qui lui sont arrivées depuis l’entrée des Allemands en Belgique et comment vous avez fui. Je vous assure, donnez-le.

—Et bien! j’irai voir le directeur du Journal des Enfants et nous verrons. Maintenant je vais vous lire la lettre de Désiré qui, après avoir été blessé, est retourné se battre et a assisté à la bataille d’Aerschot.»

Maman nous la lut, cette lettre, à haute voix, et moi je la copie.

«Mes chers parents, mes chères petites sœurs,

«Je vous dis d’abord que je suis en bonne santé et c’est bien étonnant, car, vous savez, c’est quelque chose d’infernal, d’affreux et d’incroyable qu’une bataille! Du reste on ne se rend compte de rien si ce n’est de vouloir tirer le plus de coups possible sur l’ennemi et de se protéger autant qu’on peut. Vous savez que je suis caporal et que j’ai reçu la médaille de Léopold. Mais je vais vous dire ce qu’a fait mon régiment qui s’est déjà distingué à Liége.

MAMAN ET TANTINE BERTHE PLEURAIENT EN PARLANT
DE LOUVAIN.

«C’était autour d’Aerschot où l’on se battait depuis quatre jours. L’ennemi avait été repoussé; mais, de nouveaux renforts étant arrivés, et deux avions ennemis volant très bas ayant pu repérer nos positions, il reprit l’offensive. Mon régiment et un autre qui était déjà à Liége, ont tenu pendant deux heures en échec des forces allemandes dix fois supérieures et leur ont infligé des pertes colossales, comme ils disent.

«A sept heures du soir pourtant, le commandant Gilson, qui commandait ma troupe, donna l’ordre de la retraite. Ah! je vous assure que c’est dur de n’y pas rester. En opérant cette retraite, le commandant Gilson eut le nez brisé par une balle. On le pansa sommairement et il resta avec nous, maintenant l’ennemi en respect et lui prouvant ce que peuvent faire des Belges. Mais avec de tels chefs, où n’irait-on pas? Nous nous sommes repliés sur Gand, où nous sommes pour l’instant et d’où je vous écris. Je suis bien anxieux en songeant à vous tous, je voudrais savoir où vous êtes, car je ne doute pas que vous ne soyez partis de Louvain.

JE PRÉSENTAI PIERRE A TANTINE BERTHE.

«Pauvre papa! comment aura-t-il quitté sa maison et sa bibliothèque? Les bruits les plus contraires circulent: on dit que les Allemands ont brûlé Louvain et qu’ils marchent sur Paris, et, d’un autre côté, on assure que les Allemands commencent à mourir de faim et que les soldats ne désirent que se rendre. J’ai appris que le fils de M. Boonen a eu un bras emporté et que son père l’a vu à Anvers où il est soigné. Où est Phœbus? Il a peut-être été tué! Je termine ma lettre, mes chers parents, en vous embrassant bien tendrement comme je vous aime.—Désiré.»

Paris, le 3 octobre.

Malgré le joli petit jardin de la maison, maman veut que nous sortions un peu. Pierre nous accompagne et il nous fait ainsi visiter «son beau Paris» comme il dit. C’est vrai, Paris est superbe et rien ne nous amuse autant que de suivre les quais le long de la Seine. Ce qui est le plus drôle, c’est de regarder des chiens qui se jettent dans l’eau pour rapporter un morceau de bois que leur lance leur maître. Ce pauvre Phœbus, c’est ça qui l’amuserait! Mais maintenant, avec sa jambe de bois, il ne pourrait plus nager. Heureusement nous le laissons à la maison pour qu’il n’ait pas de chagrin en voyant les distractions de ses camarades.

Les Champs-Élysées sont aussi magnifiques. Pierre dit que lorsque la guerre sera finie, les soldats passeront sous l’Arc de triomphe, descendront toute l’avenue, avec le général Joffre en tête.

«Tu verras comme ce sera beau, me dit Pierre.

—Mais je ne le verrai pas, je serai à Louvain.»

Pierre se tut un moment.

«Si, tu seras ici, parce que tous les généraux alliés viendront avec Joffre à Paris, pour célébrer la grande victoire; alors les Belges comme toi seront ici.

—Pourquoi les Belges comme moi?

—Parce que c’est vous qui avez le plus souffert, et qu’il est donc naturel que vous soyez ici au moment des réjouissances.»

Je pensais que Pierre avait une bien gentille idée et que les Français sont tout à fait bons. Mais pourquoi disent-ils, quelquefois, des choses qu’ils ne pensent pas, comme fait Pierre lorsque nous nous querellons et qu’il me taquine?

Maman voulait aller au Journal des Enfants aujourd’hui, mais nous avons reçu une carte du sergent Vandenbroucque qui nous a terriblement étonnées et inquiétées. Il dit à maman: «J’ai eu des nouvelles de votre fille Madeleine et de votre mari. Ce dernier vous envoie sa fille et «tante Berthe», car il compte rester en Belgique. C’est tout ce que je sais.» Maman s’est mise à pleurer en disant: «Votre papa! s’il reste, c’est horrible». Mais je lui ai dit:

«Tu sais bien, petite maman, que si papa reste, c’est qu’il pense que c’est son devoir.

—Oui, oui, tu as raison et j’ai tort de pleurer; mais au premier moment, c’est dur de penser qu’on va être séparé encore! Ma petite Noémie, tu es la plus sage. Attendons de savoir. En tout cas, nous allons revoir tante Berthe et Madeleine.»

4 octobre.

Ce matin, nous avons reçu une lettre de papa datée d’Anvers.

Je la copie ici.

«Ma chère femme, mes chères enfants, je suis bien heureux d’avoir enfin de vos nouvelles et de savoir que vous êtes sauvées et en bonne santé. Nous aussi, nous sommes hors du péril. Mais que de choses terribles se passent dans notre malheureux pays! Malines est bombardé par les Allemands qui, dit-on, vont lui faire subir le même sort que Louvain; Alost a dû faire évacuer sa population qui se réfugie à Anvers; il en est de même de Lierre. Tous les pauvres habitants fuient, on ne sait où les loger! Le Roi fait l’admiration de tous par son courage, son énergie. Hier, son armée a culbuté une avant-garde ennemie, mais elle s’est heurtée aux principales forces allemandes qui se trouvaient devant Termonde. Le Roi était si fatigué après cette bataille qu’il s’est endormi dans une cabane où se trouvaient réunis quelques officiers belges et anglais.

«Il nous dicte à tous notre devoir et il n’est pas de Belge qui n’ait à cœur de suivre un si bel exemple. Aussi, je me suis rendu à l’hôtel de ville pour me mettre à la disposition du gouvernement. Il y avait un assez grand désordre dans tous les services. On me plaça immédiatement dans celui des évacués, et je me suis occupé des réfugiés que l’on fait partir pour l’Angleterre.

«En parlant avec tous ces pauvres gens dont les fils étaient aux armées et qui n’avaient plus de toit, comme nous, je pensais à vous, mes chéries, qui avez eu tant de peine à gagner Paris. Je me suis décidé à faire partir Tantine Berthe et Madeleine, car je ne veux pas qu’elles restent ici. Dès que le jour de leur départ sera fixé, je vous enverrai un mot. Elles se rendront à Paris pour se réunir à vous.

«Quant à moi, je resterai à Anvers où demeure le Roi; je suivrai le gouvernement.

«Je vous embrasse, mes chéries, en vous recommandant le courage et la bonne humeur....»

Aussitôt que maman eût fini de lire elle s’écria:

«Mon Dieu, mon Dieu, il sera là-bas, tout seul. Je n’ai jamais eu tant d’inquiétude! Si les Allemands prennent Anvers, que ferons-nous, que saurons-nous de lui?

—Ma petite maman, tu devrais aller à la légation de Belgique pour savoir si Anvers peut se défendre et ce que papa deviendra si la ville était prise.

—Oui, tu as raison, allons-y vite.»

PIERRE AIDA PHŒBUS A MONTER SUR LE CANAPÉ VERT.

Alors nous sommes parties avec Barbe. Nous avons été à pied. Nous connaissons bien le chemin, qui est très joli; nous suivons les quais le long de la Seine, la place de la Concorde et les Champs-Élysées. Naturellement la course est trop longue pour que Phœbus vienne avec nous. Nous l’avons laissé dans le jardin où il y a du soleil. Il s’est couché sur le perron de pierre, la tête appuyée sur un coussin. Pierre est allé pendant ce temps au ministère de la Guerre avec sa maman.

A la légation, le jeune homme très grand qui parle toujours avec maman quand elle vient, lui a dit que les forts d’Anvers étaient bombardés, ainsi que Malines, mais que si papa s’était mis à la disposition du gouvernement, il le suivrait de toutes façons, et qu’il ne fallait pas avoir de crainte. En tout cas, il espérait bien qu’Anvers ne serait pas pris par les Allemands.

Maman était un peu rassurée, du moins elle s’efforçait de le paraître.

Comme il était très tôt, nous avons été voir Mlle Suzanne, qui a voulu nous mener chez le directeur du Journal des Enfants. Maman aurait désiré avoir l’avis de papa, mais Mlle Suzanne a dit que le temps manquait pour le consulter, que la chose n’avait pas tellement d’importance, et qu’il fallait vite imprimer mon carnet.

Elle nous a conduites dans une grande librairie; nous avons monté beaucoup d’escaliers, nous sommes arrivées dans le bureau d’un monsieur qui avait l’air tellement bon et aimable que Barbe a osé demander tout de suite des livres d’images. Il avait des yeux bleus et des cheveux blancs et, en nous parlant, il semblait nous connaître depuis longtemps. Il avait été à Louvain et se rappelait bien notre rue. Il causa avec maman et cela lui faisait plaisir, je le voyais bien.

M. RAY DONNA A BARBE UN LIVRE D’IMAGES,
REPRÉSENTANT DES SOLDATS FRANÇAIS.

Barbe lui dit tout à coup:

«Tu sais, monsieur, que Noémie a aussi écrit l’histoire de Phœbus?

—Qui est Phœbus? demanda le directeur du Journal des Enfants.

—C’est le chien de mon papa, mais il est venu avec nous à Paris.

—Il est venu à pied de Louvain, ton chien?

—Oh! il est venu avec nous en voiture, en bateau, en chemin de fer et dans l’auto de M. Le Peltier. Il a été à la guerre et il a eu sa patte coupée par un obus.

—Mais alors, s’il a vu tant de choses ton chien, il pourrait, lui aussi, raconter ses aventures.»

Barbe regarda le directeur avec un air étonné et elle répondit:

«Mon toutou est un chien et tu sais bien, monsieur, que les toutous ne parlent pas!»

Pour rassurer Barbe, M. Ray, c’est ainsi que ce monsieur s’appelle, lui donna un album très amusant de découpages de tous les guerriers français. Barbe était très contente et vraiment elle le remercia gentiment. A moi, il me donna un joli livre de la Bibliothèque Rose: les Petites filles modèles.

Il dit à maman qui semblait très touchée:

«Tout ce que nous pourrons faire ici, en France, pour vous ne sera rien en comparaison de ce que votre pays et votre roi ont accompli pour nous. Si le peuple belge n’avait pas combattu avec tant d’héroïsme et de courage, malgré la valeur de nos soldats français, nous aurions beaucoup souffert de l’invasion de ce cruel ennemi. C’est pourquoi, ayant su que votre petite fille avait écrit son journal, il m’est venu à l’idée de le publier ici dans une revue d’enfants pour bien faire connaître à mes jeunes compatriotes ce que sont et ce que pensent les petits Belges. Elle va me donner le commencement, et continuera à l’écrire jusqu’à ce que vous soyez de nouveau rentrés dans votre bonne ville de Louvain.»

Après nous sommes parties, je me sentais très heureuse, non pas de ce que mon Journal allait être imprimé, mais des paroles que M. Ray avait dites à maman, car je savais qu’elles avaient rendu maman moins triste.

Je me disais en moi-même qu’il n’y avait pas seulement papa et maman de bons sur la terre.

En rentrant, Pierre a couru vers nous en nous tendant une dépêche, c’était l’annonce de l’arrivée de Tantine Berthe et de Madeleine à la gare du Nord.

Vite nous sommes reparties, en laissant Pierre avec Phœbus; maman s’est décidée à prendre un taxi-auto de peur d’être en retard. A la gare, il y avait beaucoup de femmes et d’enfants que des agents empêchaient de pénétrer sur le quai. C’était effrayant. Maman nous tenait chacune par une main et elle ne tremblait pas, tant elle serrait ses doigts. Au bout d’une demi-heure, le train était devant nous.

Le premier mot de Tantine a été celui-ci:

«Tu sais, si ton mari ne m’avait pas fait un devoir de partir avec Madeleine, je serais restée à Anvers, je n’aurais jamais quitté mon pays.»

Et alors, elle prit maman dans ses bras pour l’embrasser. Madeleine nous a dit que c’était la seconde fois qu’elle pleurait depuis qu’elle avait quitté la Belgique.

Madeleine me parut plus grave qu’à Louvain. Elle avait un certain air triste que je ne lui avais jamais vu. Elle nous prenait par les mains, Barbe et moi, et nous demandait des détails sur tout ce que nous faisions et sur Paris, comment était notre nouvel ami Pierre, et comment Phœbus marchait avec sa jambe de bois.

Pendant ce temps, Tantine Berthe parlait à maman de la Belgique.

«Le lendemain on entendit la canonnade des Allemands contre les forts de Liége; toute la population d’Anvers sortit dans les rues et commença à montrer de l’inquiétude. Aussitôt notre roi Albert se rendit sur la place de Meir et se mit à nous parler d’abord en français, ensuite en flamand.

«Mon peuple, dit-il, je vous supplie de rester calme. J’attends de chacun de vous qu’il fasse son devoir. J’espère vous en donner moi-même l’exemple. Vive la Belgique et sa juste cause! Vivent nos alliés!» Alors ma fille—Tantine Berthe appelle toujours maman «ma fille».—Alors, ma fille, si tu avais vu l’ovation qu’on a faite au Roi et comment fut chantée la Brabançonne! Oh! j’en tremble encore!»

Pour nous rendre rue Bonaparte, nous sommes montées dans une des grandes automobiles de Saint-Sulpice qui, avec la permission de M. Le Peltier, s’arrêta chez nous en passant. Tantine n’aime pas les automobiles, mais elle ne se plaint plus comme autrefois. Elle nous caresse les joues de temps en temps avec un sourire triste.

«Si vous saviez, mes petites, comme Madeleine a été courageuse et dévouée!

—Oh! dit maman, Noémie est une vraie petite femme, elle a été si attentionnée pour moi. Elle s’est montrée une sœur aînée parfaite pour Barbe. Elle ressemble à son papa, elle a le même cœur.»

Maman ne pouvait pas dire une chose qui me rendît plus fière, car partout on parlait du cœur de papa.

Aussi, quand nous sommes arrivées rue Bonaparte, en entrant dans le grand salon, au lieu de se réjouir, personne ne parlait, malgré Phœbus qui voulait à toute force sauter sur Madeleine et lui lécher la figure. Il remuait tellement que sa patte en bois faisait sur le parquet un bruit assourdissant.

Barbe est allée vers maman, a grimpé sur ses genoux et l’a embrassée; moi je suis allée vers Tantine Berthe et je lui ai dit: «Ma chère petite Tantine, papa a dit qu’il fallait être de bonne humeur; ne sois pas triste et consolons maman.

—Oui, tu as raison, Noémie, mais tu comprends qu’au premier moment, quand on a tout perdu et qu’on retrouve ceux qu’on aime, on est bien ému.»

A ce moment, Pierre et sa maman sont entrés.

J’ai pris Pierre par la main et je l’ai mené vers Tantine en lui disant:

«Tantine Berthe, voici Pierre Mase, que nous avons rencontré à Dunkerque en chemin de fer. Son papa est artilleur, il se bat comme Désiré depuis le commencement de la guerre. Lui-même, quand il sera grand, sera artilleur aussi. Il a habité aussi avec nous au séminaire de Saint-Sulpice et maintenant, il est ici. Il nous a fait connaître Paris et les petits Français qui sont aussi courageux que les petits Belges.»

Pierre avait l’air très intimidé par Tantine Berthe. Mais elle l’attira à lui et l’embrassa:

«Si vous avez été complaisant pour les infortunés enfants belges, vous êtes un brave Français comme ils le sont tous.

—Tu sais, dit Barbe, il est aussi très taquin, il veut toujours tirer les poils de Phœbus. Il m’apprend à lire dans un alphabet plein de soldats.

—Bien, dit Tantine, tu me montreras demain ce que tu sais, car il est temps d’aller manger quelque chose et ensuite de nous coucher.»

Dans une des pièces du bas, maman et Tantine Berthe se sont fait des lits; dans l’autre nous couchons toutes les trois avec Phœbus.

C’est dans les chambres du haut que se sont installés Pierre et sa maman.

La porte de nos chambres reste ouverte. Ce soir-là je ne pouvais pas m’endormir, parce que j’entendais maman et Tantine Berthe qui parlaient tout bas, et j’ai même aperçu Madeleine qui traversait la chambre pieds nus pour aller avec elles dans leur chambre.