Tristes nouvelles de Belgique

Paris, le 6 octobre.

CE matin, la femme belge qui aide maman à faire le ménage est venue très tôt, en sanglotant, nous annoncer qu’Anvers était pris par les Allemands. Au premier moment, cela a été affreux; maman désespérée s’est jetée dans les bras de Madeleine; moi, je me suis approchée de Tantine qui était assise dans un grand fauteuil, pour l’embrasser. Elle m’a serrée contre elle, elle a appelé Barbe et elle a passé sa main sur nos têtes en disant:

«Mes pauvres enfants, mes pauvres enfants! Ma chère Belgique!»

Mais elle parlait tout bas, comme à elle-même, et elle avait une figure toute changée.

Je lui demandai à l’oreille:

«Et papa, Tantine, crois-tu qu’il soit resté à Anvers avec les Allemands?

—Je ne le pense pas, mais soyons sûres qu’il aura agi pour le mieux! Il faudrait savoir où est notre Roi.»

Maman entendit ces mots; alors elle se redressa et, en s’essuyant les yeux, elle dit:

«Je veux aller immédiatement à la légation de Belgique m’informer de ce qu’il en est exactement et comment je pourrai savoir ce que sera devenu votre père.»

Madeleine partit avec maman. Tantine resta dans la chambre où elle couche avec maman et nous dit de jouer dans le jardin afin de la laisser seule un moment, de faire bien attention à ce que Barbe restât tranquille.

J’ai pris ma petite sœur par la main et j’ai trouvé Pierre dans le grand salon avec Phœbus. Il s’est écrié tout de suite:

«Voilà, j’ai été acheter un journal! Le Roi est parti d’Anvers avec son armée. Beaucoup de Belges se sont réfugiés en Hollande et en Angleterre. Peut-être que ton papa est en Angleterre. Et puis, ce n’est rien qu’Anvers soit aux Allemands, nous le reprendrons, et alors qu’est-ce qu’ils recevront, les Boches! Ne soyez pas découragées, il ne faut jamais l’être; c’est papa qui me l’a recommandé en partant.

—Oui, tu as raison, mais c’est bien triste pour maman et Tantine Berthe. Elle nous a dit de la laisser seule, je crois qu’elle pleure, elle ne veut pas que nous la voyions.

—Écoute, je voudrais faire quelque chose pour lui montrer comme je comprends sa peine, parce que, tu sais, quand Paris a failli être pris à la fin d’août, je rageais, il fallait voir cela! Alors je vais sortir et lui rapporter un petit bouquet de violettes de deux sous; c’est pas beaucoup, mais elle serait fâchée si je dépensais mon argent, et...

—Oui, c’est l’intention! Va vite et ferme tout doucement la porte d’entrée pour qu’elle ne t’entende pas.»

Pendant qu’il était sorti, nous nous sommes assises, Barbe et moi, sur les marches du perron et j’ai essayé de lui raconter une histoire, mais elle voulait tout le temps se mettre derrière la porte de la chambre pour écouter si c’était vrai que Tantine pleurait.

Enfin Pierre est rentré; nous avons attendu jusqu’à ce que Tantine revienne dans le jardin; alors Pierre s’est avancé vers elle et lui a offert ses violettes, sans dire un mot. Tantine a eu les yeux pleins de larmes et elle a seulement embrassé Pierre sur le front en disant:

«C’est un véritable petit Français!»

PIERRE A DONNÉ A TANTINE BERTHE
UN BOUQUET DE VIOLETTES.

Maman est revenue vers midi. Elle était très pâle.

A la légation, on n’avait pu que lui répéter que l’armée avec le Roi avait quitté Anvers jeudi après un bombardement terrible qui avait endommagé beaucoup d’édifices et que les Allemands étaient entrés à Anvers le vendredi, par le faubourg de Berchem. On lui avait conseillé d’écrire au Havre, où s’établissait le gouvernement belge, et à Amsterdam où un nombre très grand de réfugiés avaient pu parvenir.

«Mais tu vas écrire au sergent Vandenbroucque, à Dunkerque: il tâchera de savoir des nouvelles de papa.»

Pierre alla à la poste porter une dépêche de maman; nous espérions bien avoir une réponse le soir même.

Nous sommes anxieuses, nous attendons des nouvelles du Havre, de la légation et aussi de la maman de Pierre, qui est au ministère de la Guerre; c’est tout ce que je peux écrire dans mon Journal.

Il faut que je m’occupe de Barbe qui, comme toutes les fois où nous sommes dans l’inquiétude, devient terriblement capricieuse.

8 octobre.

Nous passons de bien tristes heures: nous n’avons pas de nouvelles de papa, nous ignorons où il est. Seulement hier, nous avons reçu une carte de Désiré avec ces mots: «Je vais bien, suis à Heyst. J’ai vu Jean Boonen avec le bras coupé et qui a été évacué sur la Hollande, son père est resté à Anvers. J’espère que vous êtes tous réunis.—Désiré.»

Il est décidé que nous allons quitter Paris. Madeleine vient de me le dire d’un air navré. Elle m’a prise à côté d’elle et m’a annoncé que nous n’avions plus d’argent du tout et qu’il fallait faire quelque chose. Ceci, je ne comprends pas trop ce que cela veut dire, mais je devine qu’elle me parle à moi parce qu’elle ne veut pas manquer de courage devant maman qui a déjà assez de peine.

«Oh! ma chérie! j’aurais dû rester avec papa. Du moment que vous étiez en sûreté, j’aurais forcé papa à quitter Anvers. Car pense donc, si les Allemands l’ont emmené en Allemagne!»

En songeant que mon pauvre papa pouvait être prisonnier, je me suis mise à sangloter; alors Madeleine s’est arrêtée tout de suite et elle m’a embrassée.

«Tais-toi, je t’en prie; je dis cela, mais il est certain que papa sera resté avec le Roi et qu’il est au Havre. Nous allons être bientôt tranquillisées.»

La maman de Pierre a des parents dans une petite ville de France, à Montbrison. Elle va partir pour demeurer chez eux, car elle aussi n’est pas très riche et il faut que Pierre aille en classe. Là, elle a des amis qui ont besoin d’une dame pour soigner et surveiller des enfants; alors maman a pensé qu’elle pourrait s’occuper d’eux, de sorte que nous irons tous avec nos amis à Montbrison.

«Mais, alors, maman travaillera?

—Oui, mais moi aussi, me répondit Madeleine, je donnerai des leçons ou trouverai un emploi afin d’avoir un peu d’argent pour aider maman.

—Et moi, alors, je ne ferai rien?

—Mais, ma petite Noémie, tu es trop jeune; du reste, tu t’occuperas de Barbe, et tu l’empêcheras d’être désobéissante dans la maison où nous serons; je crois que cela sera déjà beaucoup.»

Tout ce que me raconte Madeleine me tourne un peu la tête. Je vois que maman, Tantine et Mme Mase, la maman de Pierre, parlent beaucoup ensemble dans la chambre jaune, et j’ai une tristesse affreuse en pensant aux jours d’autrefois où nous étions si heureux tous à Louvain.

Pierre m’a demandé si nous pouvions aller faire une promenade dans Paris pour revoir quelques-uns des beaux monuments et surtout le jardin du Luxembourg où nous nous sommes si souvent amusés. Maman a bien voulu que nous sortions tous les trois avec Madeleine, Pierre ayant déclaré qu’il était assez grand garçon pour nous protéger.

Nous sommes partis, en laissant Phœbus malgré son air suppliant. Nous avons été d’abord à Saint-Sulpice voir M. Le Peltier. Il était dans la grande salle du bas au séminaire où l’on donne les repas. Mlle Suzanne était là, entourée de tous les enfants. Elle trouve que maman a raison de quitter Paris où la vie est trop «dure» pour les Belges. Elle m’a fait promettre de continuer à écrire mon Journal et elle doit m’envoyer des nouvelles de Paris. De là, nous avons traversé le Jardin du Luxembourg. Comme nous passions devant les chevaux de bois, Barbe voulait absolument monter dessus. Pierre s’écria:

«Non, non! tu es trop petite!»

BARBE HÉSITAIT ENTRE LES GATEAUX.

Barbe se jeta sur Pierre comme pour lui donner des coups de pied dans les jambes, alors Pierre se mit derrière Madeleine. Moi j’arrêtai Barbe qui était rouge. Les gens nous regardaient; ils ne riaient pas, mais semblaient trouver ma petite sœur très drôle; Madeleine prit la main de Barbe et lui dit très fermement en la regardant sévèrement:

«Tais-toi et viens tout de suite.»

Barbe cessa de crier et elle se mit à marcher avec Madeleine sans résistance, tandis que nous suivions, Pierre et moi, tout étonnés que cette colère fût si vite terminée.

Ce qui est curieux, c’est que si nous avions été à Louvain, Madeleine aurait cédé à Barbe; maintenant elle fait comme maman. Voilà: autrefois, on était heureux et, aujourd’hui, c’est la guerre; il faut que tout le monde soit sage et sache qu’il faut obéir. Au bout d’un moment, nous étions dans la partie du Luxembourg qui entoure le bassin, en face du grand palais; alors Madeleine commença à parler doucement à Barbe:

«Ma petite Barbe, tu ne dois pas être toujours un bébé et avoir des caprices. Tu ne comprends pas encore tous les malheurs que nous traversons, mais tu vois bien que maman a de la peine et que papa est loin de nous; alors il faut que tu sois obéissante, bonne et gentille pour que, lorsqu’il reviendra, il retrouve une petite fille très douce et presque parfaite.

—Oui, mais je ne veux pas obéir à Pierre, il n’est pas mon frère.

—Ce que tu dis est très mal, Barbe; tu sais bien que Pierre a été comme un vrai fils pour maman et Tantine Berthe et un très bon ami pour Noémie. Il t’aime beaucoup, bien qu’il te taquine quelquefois. Alors, ne sois plus méchante et demande pardon à Pierre: sans cela, j’aurai du chagrin et lui aussi.

—Eh bien, oui!»

Barbe alla vers Pierre et l’embrassa. Alors Pierre, qui avait eu l’air ennuyé de cette conversation, se mit à rire et s’écria:

«Eh bien, moi, j’offre à goûter à mes petites amies, sur mes économies!

—Non, dit Madeleine, garde ton argent.

—Non, non, cela me fait tant de plaisir de le dépenser avec vous. Il faut trouver un bon pâtissier. Oh! j’en connais un fameux, place Médicis, où je suis allé souvent avec papa en sortant du lycée. Venez, c’est par ici.»

Barbe avait l’air ravi. Pierre lui dit:

«Tu n’aimes pas mieux les gâteaux que les chevaux de bois?

—Oh! si, j’aime mieux les gâteaux.»

PIERRE RACONTAIT AUX SOLDATS
COMMENT PHŒBUS AVAIT ÉTÉ BLESSÉ.

Chez le pâtissier, Pierre a voulu que nous nous assoyions autour d’une table; on nous a donné à chacune une petite assiette avec une fourchette. Nous avons choisi nos gâteaux. Barbe ne savait comment se décider. Enfin elle a pris un éclair et une petite tarte aux fraises. C’était très bon. Mais le plus drôle, ç’a été de voir Pierre, après que nous avons eu fini, s’approcher de la caisse, tirer son porte-monnaie et payer. Je ne sais pas combien cela lui a coûté, il n’a jamais voulu nous le dire. Je suis sûre qu’il a donné beaucoup d’argent.

Pour revenir nous avons suivi le boulevard Saint-Michel où il y avait beaucoup de monde. Quelques soldats blessés aux jambes marchaient lentement en s’appuyant sur des cannes. Pierre ne s’arrêtait pas pour causer avec eux comme il a l’habitude de le faire, parce qu’il nous accompagnait, a-t-il dit, et qu’il ne voulait pas nous laisser seules, mais on voyait qu’il faisait dans ce cas un grand effort.

«Tu comprends, m’expliquait-il, quand on parle avec les soldats, ils racontent ce qu’ils ont vu, et comme cela on finit par savoir quelque chose de la guerre, bien que chaque soldat ne voie qu’un coin du champ de bataille.»

En rentrant, il a encore acheté un petit bouquet de violettes pour Tantine Berthe, il en a pris un second pour maman, il les a mis sur leurs assiettes à table, et elles ont deviné tout de suite que ces fleurs venaient de lui.

Maman a décidé de partir mardi matin pour Montbrison. Elle ira encore à la légation pour donner notre nouvelle adresse; mais ignorer où est papa est bien dur et il nous semble que nous le perdons une seconde fois, en laissant Paris où nous avons été si bien reçues.

Lyon, le 10 octobre.

Nous avons quitté Paris mardi soir. Nous avons encore eu tous en partant un nouveau chagrin: maman parce qu’elle s’éloignait davantage de papa, et nous parce que nous aimions bien notre maison et le petit jardin.

Nous avons pris le train à la gare de Lyon à huit heures du soir. Dans l’après-midi nous avons dit adieu à M. Le Peltier et à toutes les personnes qui ont été si bonnes pour nous. Les employés du chemin de fer remarquaient Phœbus et voulaient savoir pourquoi et comment il avait été blessé. Naturellement Pierre, qui aime à parler aux soldats et aux employés, leur racontait l’histoire de Phœbus, et même dans une gare, je crois que c’était à Nevers, il a été tout à coup entouré de quatre militaires—c’étaient, paraît-il, des artilleurs—qui écoutaient le récit de la bataille où le pauvre Phœbus a perdu sa patte.

«Eh bien, mon vieux, disait un des soldats, tu penses si les chiens belges sont épatants; ils se font casser la jambe tout comme nous autres!

—Nous n’avons pas de chiens comme cela en France!

—T’es bête, toi. Et les chiens sanitaires, donc? On peut dire aussi qu’ils sont braves! Tu sais, à la Marne....»

A ce moment-là, notre train se mit en marche lentement, alors que nous ne nous doutions pas qu’il allait partir. Pierre et Phœbus étaient sur le quai, car on l’avait descendu pour le faire boire dans un baquet plein d’eau. Pierre voulut courir, mais comme Phœbus, lui, ne pouvait pas le suivre, il resta sur le quai en levant les bras au ciel et en nous criant qu’il nous rejoindrait par le train suivant.

Quel émoi dans notre wagon! Barbe était désolée parce que Phœbus était resté sur le quai et que nous partions sans lui; la maman de Pierre eut une crise de larmes, et ce fut Tantine avec ses paroles douces et de l’eau de mélisse qui la calma.

«Mais Pierre n’a pas d’argent et j’ai son billet!

—Si, si, madame, il a un peu d’argent; il a, je crois, trois francs.

—Trois francs! Mais que voulez-vous qu’il fasse avec trois francs?»

Je pensais en moi-même à l’argent qu’il avait dépensé l’autre jour chez le pâtissier.

«Il faudrait savoir si nous ne nous arrêterons pas à une autre station d’où nous pourrions téléphoner, dit Madeleine. Peut-être pourrait-on trouver le contrôleur?»

Comme tout le monde avait vu que Phœbus restait sur le quai, sur la demande de maman un monsieur suivit tous les couloirs et, au bout de quelques minutes, revint avec le contrôleur.

Cet employé commença par se fâcher en disant que les petits garçons devraient rester avec leur maman, et puis, qu’est-ce que c’était que ce chien qui voyageait avec une jambe de bois? Alors le monsieur qui était allé le chercher se fâcha aussi—car il connaissait l’histoire de Phœbus.

«Il ne faut pas parler ainsi; ces dames et ces petites demoiselles—il nous montrait en prononçant ces mots—viennent de Belgique, de Louvain, et ce brave chien qui est resté à Nevers a eu la patte emportée par un obus sur le champ de bataille—oui, parfaitement, tout comme nos fils, monsieur.

—Oh! monsieur, répondit le contrôleur, moi, je dis cela à cause du service qui est déjà assez compliqué. Mais voilà ce que je vais faire. Le train va s’arrêter à Saint-Germain-des-Fossés où nous prenons de l’eau. Là, je téléphonerai au chef de gare de Nevers.»

Alors la maman de Pierre se calma un peu, mais Barbe ne cessait de demander ce qu’allait devenir Phœbus et s’il saurait trouver son chemin.

Madeleine et moi, nous lui disions tout bas de se taire, que Pierre n’abandonnerait pas Phœbus et qu’ils nous rejoindraient bientôt. En nous écoutant, elle finit par s’endormir dans les bras de Tantine. Moi, je savais que Pierre était très débrouillard et qu’il se tirerait très bien d’affaire tout seul. Vers six heures du soir, il y eut un arrêt; le conducteur alla tout de suite avec maman et Mme Mase chez le chef de gare pour téléphoner à Nevers. Tantine ne voulut pas que nous descendions de crainte de nouvelles aventures.

Je regardais par la portière et je vis que maman souriait; c’était sûr que nous allions revoir Pierre.

«Le chef de gare téléphone que Pierre est parti avec un convoi de blessés, qu’il sera à Lyon en même temps que nous, et que nous allions au Terminus près de la gare où descendront les blessés.

—Et Phœbus?

—Phœbus est avec lui, très bien soigné, a-t-on ajouté.

—C’est bien Pierre! Il sait toujours s’arranger pour tout voir et se faire de bons amis. S’il était là, il dirait certainement qu’il est un véritable artilleur.»

QUEL ÉMOI DANS LE WAGON!

Nous ne sommes arrivées à Lyon que le soir très tard. Nous étions bien fatiguées. Heureusement l’hôtel Terminus où nous devions retrouver Pierre était à quelques pas de la gare, et au milieu de l’entrée nous avons aperçu Pierre avec trois officiers français (il paraît que c’étaient des médecins) et plusieurs blessés assis sur des fauteuils. Derrière Pierre était couché Phœbus. Quand il nous vit, il se mit à bondir et à sauter sur nous en nous léchant la figure les unes après les autres.

Le docteur qui avait l’air le plus âgé dit à la maman de Pierre:

«Madame, il ne faut pas reprocher à votre fils d’être resté sur le quai de Nevers. Il nous a beaucoup aidés pour transporter nos blessés; c’est un jeune garçon intelligent et plein de cœur. Aussi, pour le récompenser, je ferai remettre une vraie patte à son chien.

—Mais, m’écriai-je, ce chien n’est pas à Pierre, il est à papa.

—Oui, ton petit ami Pierre m’a dit que c’était un brave chien belge qui s’était conduit en héros à Anvers. C’est pourquoi je veux le guérir. Demain nous le soignerons.»

Ce soir-là, maman ne voulut pas nous expliquer comment on allait remettre une patte à Phœbus et on nous coucha dans des chambres de l’hôtel Terminus qui servaient, à côté de l’ambulance, à loger des familles qui venaient de Suisse ou, comme nous, de Paris. Le lendemain, très tôt, maman nous réveilla et nous sommes parties sans revoir le docteur, ni Phœbus. Pierre est venu nous embrasser; il reste à Lyon avec notre bon toutou pour son opération.

«Je te promets de t’écrire tout de suite et je ne le quitterai pas; car tu sais bien qu’il est aussi un peu à moi, ton chien, puisque tu es ma sœur.»

Comme ce voyage a été triste jusqu’à Montbrison! Maman ne souriait même plus. Tantine avait l’air si fatiguée, bien qu’elle se redressât tout le temps! Madeleine racontait des histoires à Barbe qui ne cessait de demander Phœbus et de dire que l’on avait pour sûr volé le chien de papa!

Montbrison, 12 octobre.

Je viens de recevoir une lettre de Pierre:

«Ma chère Noémie, Phœbus va très bien, et tandis que je t’écris, il est étendu sur un coussin à côté de moi et dort d’un très profond sommeil. Je lui ai dit que j’écrivais à Noémie.

PHŒBUS ME REGARDE PENDANT QUE JE T’ÉCRIS.

«En entendant prononcer ce nom, il a dressé ses oreilles et remué sa queue. Il en est de même quand je dis Barbe ou Madeleine et même, l’autre jour, je lui ai demandé s’il voulait retourner à Louvain, il a pris l’air triste en voyant qu’il ne pouvait pas remuer sa patte plâtrée. Ce pauvre Phœbus a la patte dans un appareil de plâtre qu’il va garder pendant vingt jours, après quoi il pourra courir comme autrefois. Figure-toi que c’est un docteur français nommé Alexis Carrel qui, après avoir fait ses études à la Faculté de médecine de Lyon, a découvert ce qu’on appelle la «greffe humaine»: cela veut dire que, par exemple, si vous avez un nez coupé, on peut le remplacer par un morceau de chair pris sur votre bras ou sur votre jambe. Il a appliqué ou plutôt expérimenté sa découverte sur des chiens et des chats. Pour Phœbus, il s’est servi de la patte d’un chien que l’on venait d’abattre, et l’a placée sur Phœbus; les os doivent se souder aux os, les muscles aux muscles, à l’aide de fils d’argent; la plaie se cicatrise sous l’appareil de plâtre qui maintient en place la nouvelle patte. Le pauvre chien n’a pas souffert, car on l’a endormi, et dans vingt jours, nous enlèverons son appareil et alors je vous conduirai votre cher toutou.

«Je ne t’écris pas une longue lettre, car je suis obligé d’aller faire une course pour le docteur. Je travaille tellement que le soir je me couche à huit heures et m’endors tout de suite.

«Adieu, ma chère Noémie, à bientôt.

«Pierre Mase.»

A Montbrison nous sommes toutes allées chez les amis de Mme Mase qui ont une grande maison quai des Eaux-Minérales. C’est là que nous allons demeurer jusqu’au retour de papa.

Cette dame a deux petites filles et un garçon de l’âge de Pierre qui est en pension à Lyon. Leur papa est à la guerre et ils sont venus habiter chez leur grand’mère parce que, c’est moins cher de vivre là que dans la ville où ils étaient.

Maman va donner des leçons aux petites filles et Tantine avec Madeleine s’occuperont de la maison, car Mme Moreau est toujours malade. Les petites filles, qui s’appellent Marie et Louise, ont été très gentilles quand nous sommes arrivées; elles nous ont menées dans une grande chambre d’étude, où nous restons toute la journée quand nous ne sortons pas. Nous avons déjà vu la ville qui n’a pas l’air gaie. Oh! ce n’est pas Louvain! J’écris cela dans mon journal parce que je veux y inscrire tout ce que je pense; je ne voudrais pas le dire et faire de la peine à Mme Mase ni à Mme Moreau, qui sont si gentilles pour nous, mais c’est la vérité. Du reste, Pierre me l’avait bien dit.

La maison a deux étages: en bas il y a deux grands salons, la salle à manger, la cuisine et une bibliothèque; au premier, il y a un tas de chambres. Nous couchons avec Madeleine dans une grande pièce qui donne sur le jardin. Maman et Tantine Berthe couchent à côté de nous. Les lits sont garnis de vieux rideaux à l’ancienne mode française.

L’autre soir avant le dîner j’étais assise près du fauteuil de Tantine et je lui ai dit tout bas, bien qu’il n’y eût personne dans la chambre:

«Tantine, ne trouves tu pas que Montbrison est une ville très triste?

—Oui, ma petite Noémie, je suis de ton avis; mais je pense que tous les endroits où nous pourrions être maintenant nous paraîtraient tristes; c’est surtout d’après nos pensées que nous jugeons les choses. Si ton papa était avec nous et si nous n’avions pas quitté notre pays dans d’aussi terribles circonstances, nous ne verrions que le côté riant et riche de ces belles campagnes françaises. Il ne faut pas nous laisser aller à notre découragement, il faut attendre sans murmurer et avoir confiance.»

Pauvre Tantine! elle dit cela et elle s’efforce de garder un visage tranquille, c’est pour maman et pour nous! Je vois bien qu’elle et maman ont souvent les yeux rouges. Nous n’avons pas de nouvelles de papa. Le sergent Vandenbroucque et la légation de Belgique ne nous ont encore rien écrit pour nous apprendre si papa est avec le Roi ou s’il est resté à Anvers. Rien de Désiré non plus!