V

Cependant la mauvaise renommée des vicomtes n'avait pas franchi le pays de Fontainebleau, et MM. d'Oinèche et de Lorizon se félicitaient encore des qualités nouvelles que leurs fils venaient d'acquérir sous les armes, de ce mâle esprit d'initiative surtout que la rude et saine vie des camps ne pouvait manquer de leur avoir communiqué. Ils s'étonnaient pourtant que les jeunes soldats eussent si peu de permissions et vinssent si rarement les voir. Ceux-ci écrivaient régulièrement, il est vrai, mais ne paraissaient pas un dimanche sur cinq à Chantilly, et encore n'arrivaient-ils jamais alors que dans la matinée du saint jour, ayant été retenus ou punis la veille, disaient-ils. M. de Lorizon fut le premier à s'inquiéter de ces rigueurs extrêmes, et il s'en ouvrit même à son beau-frère. C'était au retour de la dernière chasse de l'année; ces messieurs s'en revenaient au pas de leurs montures le long d'une charmille toute abritée déjà par les feuilles légères:

«—Ne croyez-vous pas, dit M. de Lorizon, que nos garçons se moquent un peu de nous? Il y a sans nul doute quelque mensonge et probablement des femmes dans leur cas. Peut-être serait-il bon d'aller faire un tour à Fontainebleau, un de ces dimanches?»

Mais le dimanche se trouvant un des jours dont M. d'Oinèche passait le plus volontiers l'après-midi et la soirée avec sa chanteuse, ce projet ne put lui convenir, et il répondit avec bonhomie:

«—Hé, mon Dieu, laissons ces enfants tranquilles! Quand ils auraient de temps en temps là-bas une petite amie, le grand mal que ce serait!

—Le mal viendra s'ils font des dettes et des bêtises.

—Bah, cela n'ira pas toujours bien loin…»

Holà! ici M. de Lorizon cessait de rire. Que les enfants s'amusassent, après tout, soit. Mais qu'il fallût payer, non pas.

«—Mon cher, reprit-il sévèrement, chacun a son opinion là-dessus, n'est-ce pas. Moi, j'estime néfaste qu'un jeune homme soit gavé d'argent, comme l'est Armand. Et je ne m'étonnerais nullement si quelque jour vous vous en repentiez.

—Attendons la fin de l'année, répondit d'Oinèche du ton le plus indulgent; qui vivra verra…»

M. d'Oinèche ayant vécu jusqu'à l'autre semaine, en effet, vit arriver chez lui une note considérable de l'hôtel où Armand avait ses habitudes. Une lettre anonyme suivit, dans laquelle on l'avertissait que le séjour de Fontainebleau était devenu impossible aux femmes honnêtes, depuis que Monsieur son fils y vivait publiquement entouré de créatures; que ce galopin parcourait la forêt avec des femmes demi-nues, et faisait à l'hôtel, dans sa chambre, des repas dégoûtants.

M. d'Oinèche survint à Fontainebleau le dimanche suivant à une heure et demie de l'après-midi. Une porte de communication se ferma brusquement comme il entrait chez son fils, suivant de près le garçon chargé de l'annoncer.

«—Ah, ah, tu ne m'attendais pas, mon gaillard! Et à qui sont ces gants, cette voilette? Je vois que tu t'amuses, ici, alors que tu es puni, comme tu nous l'écris chaque semaine. Eh bien, tout ceci va changer, tu m'entends…»

Et il chapitra pendant une heure d'horloge son infortuné descendant, lui annonçant qu'il lui coupait complètement les vivres, et le menaçant même d'une visite chez le colonel, visite que d'ailleurs il ne songeait point à faire, à cause de l'obligation où il était de rentrer à Paris pour dîner avec l'éternelle Raymonde, sa chanteuse. Armand demeura bouleversé, atterré, jusqu'à ce qu'Adeline, au crépuscule, revînt enfin de la forêt où, ne voulant pas compromettre son pauvre chéri, elle s'était sauvée avec ce bon, ce dévoué Gilbert:

«—Va, mon gros, tu as un ami en ton cousin, et un vrai, je peux te l'assurer!»

Armand, tout attendri, dit à Gilbert: «As-tu pris la voiture que j'avais commandée, au moins?

—Mais oui, mon vieux, puisqu'elle attendait devant la porte. Il était inutile que ton père la vît.

—Et j'espère que tu n'as rien donné au cocher?

—Allons, allons, ne te trouble pas tant. Et dînons, tiens, il est l'heure…»

Et voilà comment cette journée tragique ne laissa pas que de s'achever gaîment. Mais où Armand commença de ne plus trouver la farce drôle, ce fut lorsque, n'étant plus payés, ses trois brosseurs se relâchèrent de leur zèle; lorsque les sergents, pour des raisons de ce goût-là, se mirent à le consigner sans pitié; et lorsque, trouvant alors plus d'un prétexte, les officiers n'eurent plus qu'à changer la consigne en salle de police, et cette dernière mesure en tout ce qui leur plairait… Ne sachant où recevoir Adeline, ni comment la nourrir et la distraire, Armand ne lui écrivait plus de venir. Il tomba dans le désespoir, et sans Gilbert qui allait voir la petite à Paris, et lui en donnait des nouvelles… Car Gilbert avait été de tout temps mieux vu de ses chefs, et même on le traitait avec une faveur particulière aujourd'hui, afin de vexer davantage ce poseur, ce casse-cœur, cette dangereuse tête de vicomte d'Oinèche.

«—Mon pauvre Armand, tu me fais peine, lui dit une fois son cousin en revenant de permission. Puisque tu languis sans Adeline, procure-toi de l'argent et installe-la carrément ici. Il y a des usuriers à Paris.

—Eh, oui, parbleu! Mais emprunter quand on est au régiment, c'est compliqué, incommode… et désastreux.

—Oui, sans doute… Que veux-tu? Quant à moi, tu le sais bien, ma bourse est toujours vide, et je ne puis t'aider en rien. Les autres amis, il n'y faut pas compter. Mais, voyons… Adeline? Oui, pourquoi pas Adeline? Elle t'aime, en somme, elle voudrait bien t'embrasser aussi, et c'est par délicatesse pure qu'elle n'ose pas venir. Eh bien, mets-toi franchement au-dessus des préjugés: elle en vaut la peine. Tu as besoin d'argent? Avoue-le lui. Elle t'en prêtera de bien bon cœur, et ainsi du moins, tu pourras la revoir.

—Diable! si on l'apprend…

—Et comment veux-tu qu'on l'apprenne, grand idiot? Il n'y aura jamais qu'Adeline et moi qui le saurons.»

Adeline, sincèrement touchée, répondit par le courrier suivant: «Mon pauvre loup, ta lettre me va au cœur et me fait pitié. Il y a longtemps que tu aurais dû me dire cela si tu avais eu confiance en moi. Voici les cent francs que tu me demandes. Je viendrai dimanche. Et puis écris-moi chaque semaine ce qu'il te faudra, et je te l'enverrai, moi, puisque ta famille te laisse dans la misère…»