VI

Cela dura quelque temps ainsi. Vers la fin de juillet pourtant, il fallut bien se rendre, et Armand d'Oinèche, séduit par un usurier du plus fin talent, en vint à signer autant de billets qu'il lui en fallait pour faire bravement le grand seigneur, et recevoir tout Paris en Seine-et-Marne. On se disait le samedi soir à Armenonville ou à Madrid: «Va-t-on voir demain le gosse à Fontainebleau?

—Ça tient!»

Et le dimanche matin, les automobiles volaient sur la route de Melun. Dix, quinze personnes débarquaient à l'hôtel, Yvonne Saint-Cloud, Blanche de Rueil, Odette Partout, leurs amants, sous-amants et simples camarades—tout ce qui n'était pas à Deauville enfin. Une fois, le gros duelliste Bob Milton eut la galanterie de venir se battre à Barbizon. Une après-midi de septembre, enfin, la présence officielle de Maurice de Salisbot prouva que le divertissement de Fontainebleau était définitivement classé.

Et quelles jolies fêtes Armand, aidé de son cousin Gilbert, imagina! On parla longtemps de cette nuit de lune où il détourna les tziganes de l'hôtel, enleva tout son monde et s'en fut donner les violons aux dames à la Mare-aux-Fées. Une automobile affolée traversa la ville, cette nuit-là, et stoppant devant la caserne avec un bruit affreux, cracha les deux soldats d'Oinèche et Lorizon, à minuit moins deux secondes, juste à l'instant où ils allaient être en retard.

Pendant les manœuvres, les généraux se demandèrent longtemps quels étaient ces deux buggys et cette voiture pleine de malles, qui suivaient toutes les marches et contre-marches. Yvonne Saint-Cloud et Adeline Demain participèrent aux émois de la guerre, troublant les officiers, causant avec les estafettes, souriant à l'état-major. Elles tinrent une fois en échec toute l'artillerie: «Qu'y a-t-il? firent les capitaines, voyant que la colonne entière s'arrêtait.

—C'est le poney d'un des buggys qui est tombé au milieu du pont.

—Fort bien. Attendons.»

Un officier de réserve ne put s'empêcher de dire à d'Oinèche: «J'ai l'honneur de connaître monsieur votre père, et si j'étais lui…

—Que feriez-vous, mon lieutenant? je suis majeur.»

M. d'Oinèche fit quelque chose cependant: il pourvut son fils d'un conseil judiciaire. Mais pendant les mois que nécessita cette procédure—scènes de famille, déchirements, raccommodements, promesses, visites chez l'avoué—Armand eut encore le temps de mener à Paris une vie inimitable, de payer à la blonde Adeline les plus rapides trotteurs, les plus douces voitures, un mobilier empire, une robe par jour et tout le superflu. On admirait, on enviait «le petit vicomte», les femmes se faisaient présenter, certains journalistes le tutoyaient, et Constant Bussat ne le quittait plus: c'était la gloire.

Et que devenait Gilbert, tandis que son cousin s'illustrait ainsi? Mon Dieu! Gilbert était retourné vivre à Chantilly. Il chassait bien sagement trois ou quatre fois la semaine, et se contentait de prendre le train pour Paris chaque fois qu'il recevait un billet ainsi conçu: «Je déjeûne chez Yvonne… Je passe la journée chez ma couturière… Armand a un rendez-vous chez l'avoué… Ce soir, il dîne en ville…»

Quand, au milieu de tout le drame du conseil judiciaire, éclata une réclamation nouvelle d'Adeline,—Armand ayant commandé en son nom les voitures et les meubles, signé des papiers, formellement promis; quand on apprit soudain que la jeune femme voulait intenter un procès à la famille d'Oinèche, Gilbert se montra d'une correction et d'une impénétrabilité parfaites. C'était un jour de chasse: il ne répondit pas un mot aux veneurs qui cancanaient, ne manifesta par aucune attitude même son sentiment à ce sujet. Il se contenta de murmurer avec une douleur presque involontaire devant Mlle Dorillat-Marois, qui seule alors pouvait l'entendre:

«—Mon pauvre cousin aura grand'peine à se tirer de là, mais je ne saurais le plaindre, car il a compromis sa fortune, ce qui déjà est une sottise, et celle de ses parents, ce qui est une mauvaise action.»

Or, Mlle Dorillat-Marois fut frappée par ces mots, car cette belle jeune fille, puissamment riche, avait hérité de son père le culte de la fortune: on l'honorait pour ses millions, on souriait à ses moindres mots, on faisait cercle autour d'elle; aussi entendait-elle conserver le prestige de son opulence, et n'eût point voulu d'un fiancé prodigue, même marquis, même duc. Il fallait, pour lui plaire, que l'on témoignât d'abord du caractère le plus sérieux. Mais comme elle était très jeune, il fallait encore qu'on la surprît, qu'on la charmât, qu'on la troublât. Gilbert avait beaucoup de grâce, on l'a vu.

—«Il serait bon, fit un jour à son fils M. de Lorizon, que tu te décidasses pourtant à choisir une profession, à t'occuper.

—Pourquoi si vite, répondit Gilbert. Rien ne presse.»

Et, peu de temps après, il attendait pendant toute une chasse qu'à la faveur d'un change, Mlle Dorillat-Marois et M. d'Oinèche se trouvassent réunis au même carrefour. Alors, s'approchant de celui-ci, qui rêvait: «Mon oncle, fit-il affectueusement, ne vous tourmentez plus, allons! Personne encore n'a songé à moi. Mais je vais tâcher de tout arranger.»

Le pauvre comte souffrait, en effet, de la plus cruelle anxiété. Car voici maintenant qu'Adeline Demain, furieuse, menaçait de donner aux journaux les lettres par lesquelles Armand lui avait demandé de clairs écus sonnants, et l'avait remerciée de ses envois; que déjà elle les prêtait à qui voulait, et que l'on en jasait, qu'on en riait, si bien que le discrédit du fils allait bientôt rejaillir sur le père.

Gilbert vint à Paris, entra chez Adeline le chapeau à la main, et lui dit simplement: «Adieu, Adeline.

—Comment, adieu? Tu pars? Non?… Tu ne veux plus me voir?

—Dame! ma pauvre petite, est-ce possible maintenant, voyons? J'avais toute confiance en toi, je te savais meilleure que tes semblables, je t'aimais honnêtement. Mais tu viens de montrer si peu de tact, de me faire tant de peine… tiens, que je te quitte. Adieu, Adeline.

—Mais, Gilbert, ils me doivent de l'argent, ces d'Oinèche!

—Oui, oui… parfaitement. Réclame ce qu'on te doit, sans plus, c'est juste. Sois accommodante si tu le peux, ce sera charitable. Je n'ai rien à dire là-dessus. Mais tu me chagrines et tu me froisses durement, ma petite Adeline, toi que je croyais si intelligente, quand tu te sers de ces malheureuses lettres…»

Là-dessus il lui assure qu'elle ne ressemble pas aux autres demoiselles galantes, qu'elle a le cœur d'une très honnête femme, qu'il l'a bien devinée, et ne l'aima que pour cela. Il parle d'enfance, de première communion. Sa voix tremble; Adeline pleure.

«—Va, dit-elle au milieu de ses larmes, si tu savais comme je m'en moque de ces bêtes de lettres! Elles sont là, dans ce tiroir: tu peux les brûler.

—Non pas les brûler, Adeline. Mais donne-les moi—comme un gage d'amour.» Elle répondit tout bas: «Prends-les…» et se dorlota toute la journée dans les bras de son petit Gilbert, pour se récompenser de sa vertu.

L'effet fut prodigieux à Chantilly. Le comte d'Oinèche ayant reçu des propres mains de son neveu les précieux papiers, informa tout le monde de sa délivrance, et chacun de se dire: «Eh! mais il est fort, ce petit Gilbert!» On en fit même tant de contes en forêt que les piqueurs du département se mirent à saluer plus bas M. Gilbert, et les veneurs à l'entourer, et les maîtres d'équipage à lui faire coup sur coup les honneurs. On lui donna trois pieds dans la même semaine. De sorte que Mlle Dorillat-Marois ne put s'empêcher de lui dire: «Pourquoi ne venez-vous pas me rendre visite à Paris, M. de Lorizon?

—A votre jour, mademoiselle? Non, excusez-moi, je ne puis.

—Et pourquoi, s'il vous plaît?

—Parce que je serais perdu dans la foule, et que j'en souffrirais.»

Elle feignit de rire et, partant au galop: «Venez à mon jour—pour commencer.»

Le printemps n'était pas arrivé qu'ils s'aimaient.

Or, par un bel après-midi, tandis que le jeune homme, frais, parfumé, une rose aux lèvres, écrivait à Germaine Dorillat-Marois, sa fiancée, il levait les yeux vers le portrait de son grand-oncle Anselme, et murmurait en souriant: «L'abbé Marigot m'a recommandé jadis de suivre la tradition. Ai-je fait succéder ma belle promise aux demoiselles de chez Maxim tout à fait comme vous fîtes avec les filles d'opéra et les nobles marquises, mon cher aïeul?»

O galant et ingénieux capitaine, vous ne pouviez répondre, mais il parut bien à Gilbert que vous regardiez plus doucement, là-bas, sur votre pelouse peinte, le Cupidon de pierre armé d'un trait inévitable.