IV
On rend visite aux nouveautés de l’hiver.—Opinion de Mlle Lucie sur «les hommes».—Françoise aime la parure.—Des deux degrés de la coquetterie.—La course au luxe.—Angoisses de la contrefaçon somptuaire.—Il y a une coquetterie recommandable.
Dans mon courrier, je trouve ce billet, dont l’écriture nette et pointue m’avait à l’avance révélé l’origine:
«Quelle bonne après-midi j’ai passée l’autre jour à courir les magasins avec vous, mon oncle! C’est bien plus amusant qu’avec maman, parce qu’au fond, maman, ça l’ennuie. Vous, vous êtes patient et complaisant comme tout; seulement, à présent, je suis prise de remords. Ne vous ai-je pas fait perdre du temps? Rassurez-moi!—Françoise.»
Soyez rassurée, chère petite amie, je ne considère pas comme perdue cette après-midi où, Mme Le Quellien étant fatiguée, je fus promu à l’honneur de vous accompagner dans «les magasins». Les magasins, cela désigne, en votre langage de jeune fille, exclusivement ce qui contient, ce qui vend de quoi vous vêtir, vous coiffer, vous orner. A la veille d’un changement de saison, il paraît que cette enquête sur la mode ne saurait être négligée, même par une élève de l’institution Berquin. En effet, l’institution n’impose pas d’uniforme; on veut seulement que les élèves soient vêtues «de nuances foncées, sans excès d’ornement». Il s’agit de tricher avec ce règlement; il s’agit aussi d’être un peu gentiment mise les jours de sortie. Vous vous y employez de votre mieux. Vous m’avez avoué que vous aimeriez à être très élégante—mais là, très!—et que le même souci agite la plupart de vos compagnes. Un petit nombre, parmi celles-ci, sont riches, et déjà se fournissent dans les grandes maisons. Les autres, les plus nombreuses, tâchent de suppléer par l’ingéniosité à l’insuffisance du budget: telle votre amie Lucie Despeyroux (celle dont le frère est un si joli saint-cyrien)—et vous-même.
Lucie a une théorie qu’elle a bien voulu énoncer un jour en ma présence. Elle ne s’adressait pas à moi; même, dans la chaleur d’une discussion avec vous, elle avait oublié ma présence.
—Ma chère,—s’écria cette agréable personne de dix-sept ans, dont la taille souple et ronde se dessinait sous un costume de drap bleu marine,—quand on n’a pas cent mille francs par an à dépenser dans sa toilette, il faut s’en tenir aux robes «tailleur» et aux blouses. Et puis, tu sais, les hommes n’aiment que les costumes tailleur.
Assez souvent j’ai rencontré Lucie place Possoz, et vous m’en avez suffisamment parlé pour que j’aie attribué tout de suite cette façon de s’exprimer décidée, avertie, à son extrême et charmante innocence. Rien n’est plus touchant que d’entendre votre amie juger le monde, la vie, et, comme elle dit, les hommes. Les hommes, pour elle, c’est tout justement ce merveilleux saint-cyrien, son frère, Maxime Despeyroux, qui fait parfois des entrées sensationnelles au parloir de Berquin. Du propos de Lucie, j’ai conclu que le séduisant Maxime avait le goût exclusif des costumes tailleur. Vous, Françoise, après avoir réfléchi quelques secondes, vous avez fait cette réponse profonde:
—Les costumes tailleur dont j’aurais envie sont tout de même horriblement chers. Ah! comme il doit être agréable d’avoir assez d’argent pour s’arranger comme on voudrait!
—Françoise!... a interrompu, moitié sourire, moitié gronderie, la douce Mme Le Quellien.
Vous avez rougi; vous avez fait cette moue, menton tendu, lèvres pincées, qui vous rend si drôle... et l’on a abandonné le chapitre des costumes.
Mme Le Quellien s’alarme, en effet, de votre penchant à la coquetterie. Je la rassure de mon mieux; pourtant, de vous à moi, je puis vous l’avouer: je vous trouve extrêmement occupée de toilette. Cela ne vous empêche pas, je le sais, d’avoir du goût pour les choses sérieuses, pour l’étude, pour les arts, ni d’être, au fond, sensible et bonne. Mais vos goûts sérieux, votre bon cœur, s’accommodent d’un penchant à vous parer. L’après-midi que j’ai passée avec vous, en vue de vous documenter sur les modes de l’hiver prochain, me fut singulièrement instructive à cet égard.
D’abord, j’ai constaté que vous connaissez le nom et le lieu de tous les grands faiseurs parisiens. J’ai admiré votre aisance à entrer dans une maison de modes, à vous faire voir des modèles en abondance, puis à vous défiler au dernier moment sans acheter rien, emportant la forme enviable dessinée dans votre mémoire de dix-huit ans. J’ai vu le tressaillement de votre regard quand une «chose de beauté»—s’il en est vraiment parmi ces fanfreluches de la toilette—vous frappait au passage. Hélas! Françoise,—je vous dois cette dure vérité,—malgré tous vos dons précieux de nature, vous êtes évidemment susceptible de devenir un simple être de luxe si vous êtes riche un jour, ou de souffrir de votre médiocrité si vous ne l’êtes point. Voilà pourquoi notre course aux chapeaux et aux corsages m’a laissé une certaine anxiété dont il faut que je vous fasse part. Si, le faisant, je vous importune un peu, ce sera pour compenser cette agréable humeur dont j’accompagnais vos emplettes.
Avez-vous observé que le mot de coquetterie a deux sens, comme la chose a, si l’on peut dire, deux degrés? Une femme est coquette qui se pare pour elle-même, parce qu’elle s’intéresse à ses propres charmes, les cultive, les accroît et les décore. Une femme est coquette qui veut et cherche des hommages masculins, les hommages du plus grand nombre possible d’admirateurs... Vous vous récriez. Vous me dites: «Je me soucie fort peu des hommages, on m’ennuie quand on me fait la cour...» C’est vrai, je l’ai constaté, vous êtes coquette au premier degré. Les fadeurs débitées face à face vous irritent. Les admirations masculines trop prochaines vous troublent et vous froissent. Êtes-vous bien sûre, cependant, de ne jamais franchir, à l’usage du monde, le degré qui sépare la coquetterie inoffensive de la dangereuse coquetterie? Ce désir d’être parée peut bien, en ce moment, avoir pour unique objet d’admirer vous-même, vous seule, l’image que votre glace vous renvoie. Mais n’est-ce pas parce que vous considérez votre existence actuelle comme une période d’attente—les «mesures pour rien», c’est votre mot?... Il vous plaît de vous voir élégante, parce que cette vue rassure vos prévisions d’avenir. Une voix (que vous étouffez sans doute) murmure alors en vous: «Quand je voudrai!...» Votre impatience à souffrir les admirations des hommes, votre déplaisir du flirt? Ne faites pas là-dessus trop de fond. Les femmes sont volontiers disposées, quand il s’agit d’elles-mêmes, à appeler vertu ce qui n’est que timidité. «Mais je ne suis pas timide, mon oncle!» Justement, voilà pourquoi je demeure inquiet. Votre timidité devant les courtisans n’est, au fond, qu’un défaut d’habitude, le résultat d’une éducation familiale, pure à merveille. Je ne lui donne pas trois mois de vie mondaine pour s’évaporer. Et alors, le goût de parure inné en Mlle Françoise s’accroissant du même coup, comment garantir que le degré ne soit jamais franchi entre la première et la seconde coquetterie?...
Vous protestez? Mettons, s’il vous plaît, que vous vous en tiendrez à la coquetterie égoïste. Vous vous parerez pour vous, c’est entendu, pour vous voir belle et élégante dans les miroirs... Seulement, vous verrez aussi, par le monde, les autres femmes, coquettes au premier ou au second degré. N’aurez-vous pas envie de lutter avec elles pour la primauté somptuaire? A Paris, de nos jours, cette gageure des toilettes s’exaspère jusqu’à la folie, et l’on ne sait vraiment où cela s’arrêtera, car la manie du «record» s’en mêle. Quelques procès, de fournisseur à cliente, nous ont fait connaître le jupon, en mousseline de soie, de 900 francs; il ne peut être porté qu’une fois. Tout Paris sait le nom de la mondaine—d’ailleurs exquise—qui se commande au moins une robe par jour... J’ai passé cet été une quinzaine de jours sur une plage assez fréquentée. Une des joies de cette plage, pour les oisifs, était de contempler les toilettes d’une aimable personne du meilleur genre cosmopolite. Elle en faisait trois par jour, et quelles! Il fallait bien regarder chacune d’elles, car on ne la devait plus revoir, non plus que le chapeau qui la couronnait... Spectacle divertissant pour le sexe en veston et en smoking, mais spectacle atroce pour les autres élégantes de la plage. Une femme en mal d’élégance doit, en effet, être la plus élégante, ou bien son élégance lui semble inutile, manquée... Le corsage qu’elle ajustait amoureusement dans son cabinet de toilette, tout à l’heure, lui brûle les épaules dès l’instant qu’une autre femme, sous ses yeux, en porte un autre plus admirable... O Françoise, imaginez quelles douleurs se prépare celle dont la fortune n’est pas indéfinie, dont les caprices se heurtent tout de suite aux bornes d’un étroit budget, et qui veut s’engager dans la course au luxe moderne! J’en ai vu, j’en vois plusieurs autour de moi. Elles sont touchantes et désolantes. Toutes connaissent, bien entendu, une première de chez Virot qui trahit en leur faveur le secret professionnel et leur livre pour 30 francs le modèle de 200. Toutes ont déniché la «petite couturière» adroite comme une fée, qui a «refusé d’entrer chez Dœuillet», et qui cependant façonne des robes pour trois louis, sans doute par philanthropie. Toutes rognent sur le budget de la table, du service, des enfants même, pour payer ces frais de vêture, énormes malgré tout, malgré le temps passé à faire chez soi des plissés, des garnitures de paillettes, voire de la peinture sur étoffes. Et, le grand jour ou le grand soir arrivé, quand enfin cette laborieuse toilette s’exhibe à quelque fête, au milieu de cent autres, celle qui la porte a soudain le cœur pincé d’une angoisse. Elle a regardé autour d’elle; elle s’est comparée; elle s’est jugée. Le vrai chapeau de Virot, la vraie robe de Dœuillet sont là, devant elles, portés par une autre femme. Et, rien qu’à les voir, la malheureuse se rend compte que son chapeau, que sa robe à elle, proclament pour tout œil exercé (quel œil de femme ne l’est pas en cette matière?) la contrefaçon anxieuse, l’économie dans le luxe, c’est-à-dire quelque chose de plus choquant que l’indigence!... Cela n’empêchera pas la coquette pauvre de recommencer son effort, de courir à de nouvelles angoisses et à d’autres déceptions. A ce jeu, la bonté du cœur s’use ou s’aigrit vite. La catastrophe de l’honnêteté, que le romancier met d’ordinaire au bout de pareilles destinées, ne s’accomplit pas toujours. Mais la vie n’en demeure pas moins à la fois tragique et méprisable. Coquette et honnête! Quel sujet de roman pour un psychologue. Je ne me souviens pas qu’un écrivain l’ait traité. La vie réelle le traite tous les jours.
Je vous entends, je vous vois, froissant ce papier en vous écriant: «Oh! le méchant! l’injuste! il peut croire que je serai pareille à de telles femmes!...» Non, Françoise, je ne le crois point. Je sais que votre nature heureusement équilibrée répugnera toujours aux excès. Je voudrais vous épargner l’épreuve douloureuse, vous guérir tout de suite d’un léger défaut peu à peu accru... En ce moment, vous avez une coquetterie spontanée, innocente, amusante, à laquelle vous m’avez vu me prêter l’autre jour volontiers moi-même. Mais demain? Dans le monde? Au cours de la vie? Il faut pourtant savoir où l’on va, et, comme dit le philosophe, vouloir sa volonté. A quoi bon se surcharger à l’avance d’un poids qui vous rendra le chemin plus pénible, et dont cependant vous ne vous débarrasserez qu’avec effort?...
—C’est entendu, mon oncle... je ne serai plus coquette.
Gardez-vous-en bien, chère enfant. Je ne vous ai parlé aujourd’hui que de deux coquetteries: la mauvaise, qui ne sera jamais la vôtre, et l’inoffensive, qui est la vôtre—aujourd’hui inoffensive en effet, demain dangereuse. Il y en a une troisième. Oui, Françoise, il y a la bonne coquetterie, l’utile, la recommandable coquetterie... La preuve en est que le plus fâcheux service à rendre à une femme est de répandre ce bruit: «Elle n’est vraiment pas coquette...» Les hommes (comme dirait votre camarade Lucie), les hommes n’ont aucun goût pour les personnes dont on dit cela: demandez plutôt au joli saint-cyrien, amateur de costumes tailleur.
Il faut éviter cette réputation d’excessive vertu, et pour cela il faut être coquette d’une certaine façon. Peut-être la devinez-vous déjà? je vous la dirai en détail dans ma prochaine lettre... Et, comme les plus graves problèmes contemporains n’effrayent pas notre ingénuité, nous tâcherons, dans la même lettre, de pronostiquer l’avenir de la coquetterie féminine au cours du siècle qui va commencer.