V
Une visite de Mme Le Quellien.—Retour à la question de la coquetterie.—Théorème d’après Fénelon.—L’avenir du costume féminin.—«Complet habit» pour femmes.—Encore Fénelon.
J’aiguisais ma plume pour vous écrire, lorsqu’on m’annonça la visite de votre mère, la douce Mme Le Quellien. Il était environ dix heures du matin.
—Mon ami, me dit-elle sitôt qu’elle fut assise en face de moi dans mon cabinet de travail, je veux m’ôter un souci qui, cette nuit, a gâté mon sommeil. N’est-ce pas aujourd’hui que vous avez coutume d’écrire à la petite?
Je répondis qu’en effet, chaque mardi de quinzaine, je m’imposais cet agréable devoir.
—Eh bien! je voudrais, j’aimerais... Mon Dieu!... comment vous dire cela, cher ami, sans vous contrarier?...
Je suppliai Mme Le Quellien de ne point se gêner et de m’avouer tout uniment ce qui la tourmentait.
—Vrai? vous ne serez pas froissé?... C’est que, voyez-vous, je voudrais le moins possible intervenir dans votre correspondance avec Françoise... Seulement, avant-hier, quand j’allai la voir à la pension, je la trouvai si assombrie et si anxieuse en même temps que je dus la confesser... Votre dernière lettre, où vous gourmandiez un peu sa coquetterie, lui avait causé un gros chagrin. «S’il me juge si sévèrement, lui qui me connaît bien, s’écria-t-elle, comment doivent me juger les autres, qui ne voient de moi que les apparences?...» Elle me dit encore que vos critiques l’avaient plongée dans l’incertitude et le désarroi. «Que faire?... Je ne peux pas pourtant choisir les nuances d’étoffes que je trouve ridicules et les formes de chapeaux qui ne me vont pas?... Qu’il les choisisse lui-même avec toi, cela m’est bien égal, au fond! Je croyais que cela vous faisait plaisir à tous les deux, de me voir gentiment mise...»
Ainsi parla Mme Le Quellien. J’étais confondu, navré.
—Chère Françoise, murmurai-je. Si j’avais cru lui faire de la peine, j’aurais jeté ma lettre au feu. Dois-je tout de même lui écrire aujourd’hui?
—Sûrement! Elle attend votre lettre avec une impatience fébrile, parce que, paraît-il, vous lui avez promis d’y indiquer la bonne façon d’être coquette. Écrivez-lui donc, mais, je vous en prie, cette fois du moins, ne soyez pas trop sévère... ne la faites pas pleurer. Elle est si jeune, la pauvre chérie, et vous savez comme son cœur est sain!...
Quand votre mère m’eut quitté, rassurée, emportant la promesse que «je ne vous ferais plus pleurer», je méditai quelque temps sur moi-même et je me maltraitai fort. Ainsi, ma dernière lettre, que je croyais affectueuse, vous avait chagrinée. J’avais prétendu simplement éveiller votre sensibilité, et voilà que je l’avais meurtrie! Hélas! chère enfant, ce n’est pas la première fois que pareille infortune m’échoit, sinon avec vous, du moins avec le public. Quel écrivain n’a pas été stupéfait de l’interprétation excessive donnée à ce qu’il suppose avoir écrit du ton le plus modéré? C’est que, voyez-vous, les indifférents systématiques mis à part, chacun de nous cherche dans ce qu’il lit un aliment pour ses passions politiques, sentimentales ou autres. Et la lecture passionnée de ma récente lettre, qui vous a tant bouleversée, me flatte au fond... Tout de même, «vos beaux yeux ont pleuré»; j’en ai quelque remords. Et, puisque je fus si maladroit que de vous chagriner, je passe la parole—pour rentrer en grâce auprès de vous—au plus doux des prédicateurs: à Fénelon.
Fénelon vous dit,—parlant précisément des jeunes filles:
«Les véritables grâces ne dépendent point d’une parure vaine et affectée; mais on peut chercher la propreté, la proportion et la bienséance dans les habits nécessaires pour couvrir nos corps.»
Sans même en appeler à cette haute autorité, nous concevons aisément qu’il soit expédient à une femme d’être un joli spectacle pour les yeux. Bien plus, il est dangereux qu’elle soit tout à fait indifférente à son propre aspect physique. Ce n’est pas sans raison que le suave conseiller de la duchesse de Beauvilliers inscrit en tête des coquetteries permises le mot de «propreté». La propreté, cette demi-vertu,—ainsi l’appelaient nos aïeules,—devient trop aisément indifférente à qui repousse toute envie de plaire. Or, rien n’est moins séduisant qu’une femme dont on dit: «Elle n’est pas soignée.» Les femmes entre elles le savent bien; aussi est-ce une des accusations qu’elles lancent le plus volontiers et le plus perfidement contre des rivales... C’est faux, très souvent, surtout de nos jours, à Paris, où même la plus humble bourgeoisie française commence à se familiariser avec les habitudes hygiéniques du Nord. Avouons cependant qu’il reste encore à faire, beaucoup à faire en province. Ils sont nombreux, les chefs-lieux d’arrondissement où l’habitant répondrait—comme à un fonctionnaire de mes amis étonné de ne point trouver d’établissement de bains dans sa nouvelle résidence:
«Oh! monsieur le sous-préfet... vous savez... dans notre petite ville, on donne si rarement des bals!...»
... L’observance, sans plus, de la «demi-vertu», serait d’ailleurs une pauvre règle d’économie féminine. Dans la société contemporaine, le rôle de la femme, s’il n’est plus (par bonheur!) uniquement de plaire, est encore de plaire, parmi d’autres devoirs. Des révoltées, des femmes précurseurs peuvent abdiquer dès aujourd’hui cette mission: vous n’avez point, Françoise, un tempérament de révoltée. Soyez consciente du mouvement puissant, indéniable, qui va transformer peu à peu la coquetterie féminine dans le sens que je vous dirai tout à l’heure; mais, née en 1882, demeurez tout simplement une femme de votre époque. Fénelon vous suggère encore un excellent moyen de vivifier votre coquetterie en la réglant: il prononce le mot de proportion. Glosons sur ce mot à la façon des géomètres.
Théorème.—Toute mauvaise coquetterie est une erreur de proportions.
Erreur de proportion, l’extravagance des formes, l’accouplement hurlant des couleurs. Erreur de proportion, l’excès des ornements surajoutés au vêtement essentiel. Erreur de proportion, l’amas ostentatoire des bijoux... Poussons plus avant l’application de notre théorème. Nous dirons encore: erreur de proportion, le luxe de la toilette en désaccord manifeste avec la fortune de celle qui la porte; erreur de proportion, l’obstination d’une femme mûre à se vêtir en jeunesse.
Vous, Françoise, vous avez reçu de la nature un sens heureux de l’harmonie. Vos toilettes sont donc agréables à regarder, parce qu’elles vous encadrent, si l’on peut dire, et vous expliquent. La seule erreur de proportion qui vous pourrait menacer serait de ne point mesurer toujours votre parure à l’effet que vous en souhaitez. Ne pleurez point, cette fois; je suis prêt à proclamer que rien n’est plus charmant ni plus honnête que vous! Promettez-moi seulement, chaque fois que vous choisirez une toilette ou que vous agencerez une parure, de vous adresser cette question: «Qu’est-ce que je me propose en m’ornant ainsi?» Comme vous êtes intelligente et franche, vous vous répondrez la vérité. Si cette réponse est: «Je me propose d’étonner les gens» ou bien: «Je me propose d’être mieux que Louise, Lucie, Jeanne, etc...» ou encore: «Je désire qu’on me croie très riche...» repoussez hardiment la tentation: c’est de la mauvaise coquetterie. Ce sera de la bonne, de la recommandable coquetterie si vous pouvez loyalement vous répondre à vous-même: «Je veux profiter autant que possible de mes avantages naturels pour être un objet agréable à tous les yeux, et surtout aux yeux que j’aime; je veux en outre que mon extérieur renseigne le mieux possible ceux qui me verront sur mon âge, mes goûts, ma condition, afin que, si l’on vient à m’aimer, ce soit moi que l’on aime, et non pas un personnage travesti.» La distinction, n’est-il pas vrai? est aisée à faire. Voilà pour le présent. Regardons vers l’avenir.
Vous êtes née vers la fin du XIXe siècle, chère Françoise, et votre vie de femme fleurira principalement durant le XXe. Il est sage, par conséquent, que vous vous inquiétiez un peu, par avance, de ce que deviendront, au XXe siècle, les mœurs féminines. On peut prévoir qu’elles changeront beaucoup et que la différence sera plus sensible de 1950 à 1900, par exemple, que de 1900 à 1850. Jamais l’esprit de la femme n’a fermenté comme à cette heure. La femme reprend par devers soi le souci de son bonheur, au lieu de le confier à l’homme. Qu’on goûte ou non cette évolution, il est nigaud de la nier: vous n’avez d’ailleurs qu’à évoquer le nom de ceux qui la nient! Quant au sens de cette évolution, point n’est besoin non plus d’être grand clerc pour l’apercevoir. La femme, au cours des prochaines années, tendra de plus en plus à rapprocher sa condition de celle de l’homme. Et les habitudes, les apparences même des deux sexes inclineront de plus en plus à se confondre.
Mme de Maintenon écrivait à Mme de Fontaines: «On m’a dit qu’une des petites (de Saint-Cyr) fut scandalisée au parloir parce que son père avait parlé de sa culotte; c’est un mot en usage, quelle finesse y entendent-elles?...» Je sais de nos jours quelques grandes personnes que la chose, sinon le terme, scandalise, et qui poussent de hauts cris sur la culotte des femmes cyclistes. Soit!... Admettons que l’assimilation des vêtements féminins aux vêtements masculins n’ira jamais jusqu’à troquer la jupe contre la culotte. Ce qui me paraît dès à présent hors de doute, c’est que vous assisterez, jeune Françoise, dans la toilette des femmes, à un changement analogue à celui qu’a subi depuis une centaine d’années la toilette des hommes. Avant la Révolution, le vêtement d’un homme de qualité coûtait plus cher que celui de sa femme. De nos jours, on cite comme une exception certain brillant Parisien qui dépense 20.000 francs l’an chez son tailleur, son bottier et son chemisier. Tous les hommes s’habillent avec une telle uniformité qu’un Huron transporté à Paris ou à Londres ne distinguerait pas le maître du valet. Tel sera certainement, dans un avenir plus ou moins proche, le sort du costume féminin. Du jour où le genre «tailleur», cher à votre amie Lucie et à son frère, s’inaugura parmi les femmes, la révolution a commencé. Un célèbre artiste de la couture, que je consultais à ce propos, déplorait récemment devant moi qu’il n’y eût plus, à proprement parler, de toilette de ville. «On fait des visites comme l’on est, monsieur!» s’écriait-il désespéré. Il m’avoua d’ailleurs que ce «comme l’on est» revenait encore, pris chez lui, à cinquante louis. N’importe, c’est un progrès. Croyez que le temps n’est pas éloigné où l’on abolira du même coup la toilette de courses, la toilette de théâtre, la toilette de soir... ou plutôt, comme pour les hommes, cette toilette deviendra une manière d’uniforme. Il y aura un «complet habit» féminin qui coûtera soixante francs aux Batignolles et cinq cents rue de la Paix; et, la révolution accomplie, vainement on tentera, comme pour le frac des hommes, de retourner en arrière. La raison aura triomphé.
—Alors, mon oncle, dans ce temps-là il n’y aura plus de femme élégante?
—Quelle erreur, Françoise! Vous qui (je m’en suis aperçu) n’êtes pas indifférente à la toilette des hommes, diriez-vous que parmi eux il n’est pas d’élégance? «La propreté, la proportion, la bienséance», dont vous parle Fénelon, ne sont pas exclues par l’uniformité des costumes masculins, déplaisante seulement pour quelques agités. Il en va de la toilette comme du langage. Nous parlons tous avec les mêmes mots; disons-nous tous la même chose? Vienne le temps où, femmes, vous n’aurez comme nous à choisir qu’entre la redingote, la jaquette et le veston, je suis bien assuré de reconnaître entre mille la souple silhouette et l’adroit ajustement de Mlle Françoise Le Quellien.
Préparez-vous à cet avenir, mon enfant, en simplifiant dès maintenant votre vêture, en cherchant l’élégance dans la beauté des tons et l’harmonie des formes plutôt que dans le nombre, la singularité et le prix d’ornements inédits. Et, puisque, ne me fiant pas à ma mémoire pour le citer, j’allai chercher tout à l’heure un Fénelon dans ma bibliothèque, j’y veux prendre encore, pour conclure, cette jolie phrase prophétique où se trouve sans doute dessiné le schéma du futur costume féminin:
«Je voudrais faire voir aux jeunes filles la noble simplicité qui paroît dans les statues et dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines; elles y verroient combien des cheveux noués négligemment par derrière, des draperies pleines et flottantes à longs plis sont agréables et majestueuses...»