POST-SCRIPTUM


LA RÉPONSE AUX FRANÇOISES

Janvier 1903.

Au mois d’avril dernier, chère Françoise, quand je me décidai à réunir en un seul cahier les feuillets des lettres que je vous avais écrites, je vous avouai combien je jugeais imparfait le livre ainsi composé. Je souhaitais alors, en toute franchise, que diverses Françoises, celles de la promotion virginale qui suit tout juste la vôtre, fillettes encore penchées sur les pupitres, et rêvant, parmi les études, de liberté et de mariage, me signalassent les défauts de ce livre, m’en montrassent les défaillances et les vides.

A vrai dire, j’exprimais là un vœu platonique, et je ne comptais guère qu’il fût suivi d’un effet notable. C’est que, pour ma part, je ne me souviens pas d’avoir jamais écrit à un auteur touchant les questions traitées dans son livre. Quand j’essaye de démêler les raisons de cette abstention, j’aperçois vite que la première est une incurable paresse. S’il m’arriva jamais de pousser mon dessein épistolaire jusqu’à installer le papier devant moi et à piquer l’encre de ma plume, une timidité bizarre m’empêcha d’aller plus avant. J’imaginais ma lettre touchant à destination, nichée dans le tas d’autres lettres attendues, elle, petite intruse, malgré ses intentions amicales!... Plus je la concevais laudative, émue, plus je redoutais pour elle l’indifférence, la lecture pressée, incomplète, au vol des yeux, l’oubli pur et simple, et surtout l’ironie!... Pendant que ces imaginations m’occupaient, l’encre était déjà sèche au bout de ma plume, qui n’avait rien écrit. Je repoussais plume et papier, j’allumais une cigarette, et je me contentais d’offrir à l’auteur, par la pensée, l’oraison jaculatoire de mon admiration.

Il n’y a pas là de quoi se vanter, Françoise. Paresse et respect humain, ce sont les vilains motifs pour quoi je m’abstenais. Je confesse ma faute, et je n’en suis que plus disposé à remercier les plumes actives qui contribuèrent à ce gros tas de réponses que j’ai sous les yeux dans le moment où je vous écris. Réponses de petites Françoises inconnues, qui voulurent bien me choisir pour oncle momentané, aux divers points de la France ou de l’Europe. Réponses de mamans, de papas, voire de futurs époux de toutes ces Françoises. Il y en a! il y en a!... Jamais aucun de mes livres ne m’en fit engerber une telle moisson. Et cela ne s’arrête pas: mon courrier de ce matin m’en apporte deux nouvelles, une de Paris, une de Mulhouse. Vous souriez? Vous trouvez que j’ai l’air de faire état de toutes ces lettres, de dire: «Admirez le succès de mes discours!» Oh! Françoise très chère! Que j’aurais de chagrin si vous croyiez que telle est ma pensée! Je sais si bien que la cause de tant de répliques, ce n’est pas la qualité, mais bien le sujet du livre!...

Mon projet primitif fut de répondre en détail à chacune. J’y ai bientôt renoncé pour deux raisons. La première est leur nombre même: à moins de me borner à trois mots de remerciements, mon temps n’y suffirait pas... L’autre raison est plus décisive: ces lettres posent souvent des questions, des objections d’un intérêt réel, général, qui valent une réponse méditée, détaillée. Les mêmes questions, les mêmes objections se reproduisent d’une lettre à l’autre. Enfin je crois que quiconque, ayant lu les Lettres à Françoise, s’est donné la peine d’écrire à l’auteur, lira volontiers ce que répond l’auteur, non seulement à sa lettre, mais aux lettres écrites par d’autres dans le même propos.

J’ai donc colligé ce volumineux courrier; je l’ai classé suivant un ordre analytique; j’en ai, si l’on peut dire, extrait l’essentiel; je vais tâcher d’y répondre de mon mieux. Ce post-scriptum me semble, l’avouerai-je?... d’importance presque égale au livre lui-même. Il en sera le commentaire pratique. Le livre professe l’opinion d’un seul. Le post-scriptum place en parallèle l’opinion de tous.

Mes citations sont scrupuleusement exactes. J’ai omis les noms par un sentiment de discrétion qui sera compris et approuvé. J’ai supprimé le plus possible les passages purement gracieux pour l’auteur. Ce n’est pas qu’ils ne m’aient charmé, mais ils contribuent à mon seul plaisir; et puis, entre nous, Françoise, il convient de garder un certain sens du ridicule. Cependant j’ai tenu à noter les adhésions à la méthode et aux idées: elles importent, comme confirmation de la doctrine.

Mon but unique a été de rendre plus complète, plus utile, plus vivante, cette nouvelle édition des Lettres.