XXXI
Une station d’hiver.—L’inutile verdure et l’inutile soleil.—Petites cosmopolites.—Pepa, Concha, Lily.—Indiscrétion professionnelle.—Les enfants.—Système de l’aveuglette.—Système de la demi-innocence.—Système de Molière.—Françoise est dans la tradition nationale.—On peut hâter le mariage.
Hôtel Adriatique, février 1902.
Dans ce coin privilégié de l’Europe d’où je vous écris, chère Françoise, l’hiver est venu si doucement—à pas de voleur—qu’on se croirait toujours au milieu de l’automne. L’heureux goût des habitants, ou peut-être l’artifice des hôteliers et des entrepreneurs de casinos, a garni les promenades, les parcs, jusqu’aux horizons prochains, d’arbres et de plantes qui ne connaissent pas la caducité annuelle. Comme le soleil rayonne presque toujours d’un ciel inaltérable, projetant sur le sol sec l’ombre des éternels feuillages, la nature ne prend jamais le deuil de l’été disparu. Et le temps semble s’arrêter, devenir immobile lui-même, ainsi que la verdure des magnolias, des fusains arborescents, des poivriers et des mimosas.
Beaucoup de gens sont venus ici, comme moi, chercher cette illusion de ne point vieillir nous-mêmes que suggère la jeunesse persistante des choses, autour de nous. Ce sont, pour la plupart, des gens riches et oisifs, qui ne sont de nulle part, suivent les «saisons» mondaines partout où il y en a, et toujours, selon le mot de Stendhal, reviennent de Cosmopolis ou s’y rendent. Rien de plus effacé, de plus banal, de moins curieux en somme que cette population errante; rien de moins estimable que son caractère et ses mœurs. En observant ces femmes trop parées, ces jeunes filles trop libres, ces hommes à l’oisiveté insolente, on se rend compte du peu de joie vraie qu’ils goûtent à être là, riches et maîtres de leur vie, dans ce lieu paradisiaque... Malgré moi, je les regarde: je songe à toutes les humbles tireuses d’aiguille, à tous les mornes employés de magasins et de bureaux qui, à la même heure, se fanent dans le brouillard et la neige de Paris... Comme ils seraient extasiés et transfigurés, ceux-là, par une quinzaine de jours vécus ici, quinze jours de soleil et de verdure en plein hiver! Hélas! hélas! Les petites ouvrières, les mornes employés ne goûteront pas cette joie, et les cosmopolites, qui ne savent plus en jouir, s’en gorgeront inutilement. Le monde, inégal, est plein de contradictions irritantes.
... Trois jeunes filles de ce monde cosmopolite vinrent hier s’asseoir à quelques pas de ma fenêtre,—j’habite au rez-de-chaussée de l’hôtel,—et se mirent à converser. Leur bavardage me valut un instant d’impatience; j’attendis. Elles n’en finissaient pas de causer. Je pris alors mon parti, je repoussai mon papier, je déposai ma plume, je m’approchai de la fenêtre à demi fermée et j’écoutai. C’était indiscret?... Sans doute! J’attends de vous les mêmes reproches qu’une semblable conduite provoqua naguère, lorsqu’un certain vendredi, dans le parloir de Berquin, je surpris la conversation de trois élèves et d’une de leurs amies. Oui, c’était indiscret: mais quiconque veut raconter les mœurs de son temps n’est-il pas forcé d’être indiscret? Et puis, que ne restaient-elles à distance, ces trois perruches, et de quel droit me venaient-elles troubler?
Il m’était impossible de les voir sans révéler ma présence, mais je les reconnus à leurs voix. C’étaient, dans toute la force du terme, trois petites cosmopolites, trois petites «saisonnières». Elles avaient dû naître dans un first-class hotel, au Caire, à Péra, à Rome, à Ostende, ou sur la Riviera. Deux d’entre elles étaient sœurs, sans se ressembler, encore que brunes de chevelure pareillement. Pepa, l’aînée, était grasse, et même, comme l’on dit familièrement, un peu boulotte, avec d’agréables yeux bleus assez niais; la seconde, Concha, très jolie de visage, fine, un peu grêle, faisait penser à ces élégants et sveltes insectes qui volent l’été sur les nénuphars, les roseaux et les iris, et qu’on appelle des demoiselles... Les noms de ces deux sœurs signifiaient assez clairement leur origine espagnole; mais de quelle Espagne ou de quelle Amérique? Je l’ignorais. Et cela n’avait aucune importance, vu que toute trace de leur nationalité s’était depuis longtemps effacée. Elles s’entretenaient en français et en anglais,—les deux langues cosmopolites, les deux langues d’hôtel,—passant de l’une à l’autre sans même s’en apercevoir. Elles les parlaient avec une correction parfaite, mais avec cette absence d’accent des gens qui ne savent plus en quelle langue ils pensent. Leur interlocutrice, à laquelle elles prodiguaient des marques d’amitié excessives, était une autre jeune fille d’allures fort indépendantes, dont elles avaient fait la connaissance à l’hôtel et qui, depuis, ne les quittait guère,—une jeune Roumaine vraiment belle, installée ici avec sa mère pour toute la saison. Elle est fiancée à un officier autrichien qui, chaque semaine, vient passer la journée du dimanche auprès d’elle. Je ne sais quel est son vrai prénom: ses deux petites camarades l’appellent Lily, en prononçant le diminutif à l’anglaise, comme il convient. Je ne puis la voir sans songer à vous, Françoise, à cause de la similitude de vos situations de fiancées «militaires».
Lily, Pepa et Concha commencèrent par parler toutes ensemble, et naturellement il me fut impossible, dans ce concert où deux idiomes et trois voix se mêlaient, de distinguer autre chose que le nom de Rodolphe: ainsi s’appelle le fiancé de Lily. Peu à peu, cependant, l’entretien s’ordonna. On dirait que certaines jeunes filles, lorsqu’elles se rencontrent, ont ainsi un trop plein de loquacité dont elles se débarrassent au plus vite et simultanément: à ce prix seulement elles peuvent ensuite imiter à peu près les procédés de conversation des personnes raisonnables.
—Moi, déclara Concha dans un instant où ses deux amies se taisaient, je n’en veux pas du tout, jamais.
—Moi, fit Pepa d’un ton moins décisif, je crois que cela ne m’ennuierait pas... seulement quand je serai un peu vieille, vers trente ou quarante ans.
—Vous exagérez, répliqua Lily avec le ton d’autorité d’une personne d’expérience. Mais je ne suis tout de même pas de l’avis de Rodolphe, et, plutôt que de lui céder sur ce point, j’aime mieux tout casser.
De quoi s’agissait-il? Et quelles pouvaient bien être les exigences de Rodolphe pour que la délicieuse Lily songeât à «tout casser», quoiqu’il fût baron et riche?
—C’est déjà bien assez, reprit la jeune Roumaine, d’être condamnée à passer plusieurs mois par an dans la garnison de Rodolphe, un coin de province à cinquante lieues de Trieste! Je n’ai pas envie d’être enchaînée toute l’année... L’exemple de ma sœur aînée me suffit... Depuis son mariage, elle est comme prisonnière au fond d’une campagne perdue, en tête à tête avec son mari et ses deux bébés... Le troisième est annoncé... Est-ce une existence, voyons?
Pepa convint que ce n’en est pas une. Pourtant elle insinua «qu’on pourrait peut-être les emmener avec soi en voyage»... Et je commençai à comprendre qu’il ne s’agissait pas de bagages ordinaires.
—Les emmener en voyage! s’exclama Lily... Tu ne sais pas ce que c’est, ma pauvre chérie! D’abord un hôtel convenable n’admet pas des gens traînant après eux des bébés qui piaillent, qui dérangent tout le monde, qui tombent malades pour un oui ou pour un non, car c’est très fragile, tu sais, les bébés!... Et puis, une femme n’a aucun succès quand elle arrive flanquée d’un côté par le mari, de l’autre par la nourrice... Ça éloigne les flirts comme le feu...
—Du reste, fit observer Concha, je ne comprends pas ce qu’on trouve d’intéressant aux enfants. Ce sont des poupées bruyantes et pas propres, voilà tout.
—Il y en a de gentils, risqua Pepa.
—Tu crois ça parce que tu les vois dehors, pomponnés, lavés, et qu’on les ôte de devant toi dès qu’ils deviennent insupportables, répondit Concha. Mais ce que ça doit être rasant chez soi!... Moi, les enfants des autres me suffisent. Quand je me marierai, je poserai à mon futur la condition de s’en passer. Et il faudra bien qu’il l’accepte.
—Je ne suis pas si absolue avec Rodolphe, reprit Lily. Je comprends parfaitement qu’il désire un fils, à cause de la fortune et du nom... Mais je veux au moins trois ans de répit après mon mariage, pour jouir un peu de ma liberté. Ensuite je consens à sacrifier dix mois... Une femme doit accepter ça comme une maladie nécessaire, voilà tout.
—S’il refuse, c’est un tyran, dit Pepa.
—Et tu feras bien de l’envoyer promener, lui et sa progéniture hypothétique, conclut Concha... Ouf! il fait chaud ici, le soleil nous gagne. Allons-nous à la beach?
—Allons!
Elles se levèrent, et bruissantes, froufroutantes comme un vol de perdrix, partirent ensemble vers ce qu’elles appellent en leur jargon: la beach, c’est-à-dire la plage.
La tranquillité de ma chambre me fut ainsi rendue, amie Françoise, et j’en profitai pour relire votre dernière lettre, la lettre où vous discutez mes conseils sur la question de l’installation à Châteauroux. Vous me croirez si vous voulez, mais je sentis mes yeux un peu humides en arrivant à cette phrase de ladite lettre, qui contrastait si heureusement avec les propos que je venais de recueillir:
«... Oui, mon oncle, je suis d’accord avec vous, il faut peu de place pour être heureux à deux: une maison très exiguë contiendra le bonheur de Maxime et le mien. Cependant il me semble que vous oubliez quelque chose d’assez important, à quoi je pense souvent, pour ma part: dans cette maison si petite ne faut-il pas préparer une place à nos enfants?...»
«Nos enfants!...» Françoise bien chère, je vous embrasserais volontiers pour ces deux mots, si simplement dits. Bravo! Bravo! c’est ainsi qu’une jeune fiancée à la veille de mariage doit parler de son espoir d’être mère, hardiment, tranquillement. Malheur aux douteuses demoiselles qui souhaitent le mariage sans la maternité. Foin des fausses Agnès telles que les glorifie l’odieux répertoire de Labiche,—vous savez? celles qui rougissent quand on parle d’enfants, ou que leur mère envoie chercher leur tapisserie plutôt que de leur laisser entendre que, mariées, elles deviendront mères à leur tour. Grâce à Dieu, il me semble que le XIXe siècle a emporté les derniers vestiges d’une éducation si absurde, si immorale même. Quoi! le plus grand devoir et la fonction suprême de la femme, c’est d’être mère: et lui faire entrevoir, souhaiter à l’avance cette fonction, ce devoir, serait chose dangereuse? L’on devrait marier les jeunes filles en leur faisant accroire qu’il s’agit d’une sorte de promenade à deux, d’une contredanse un peu plus intime?...
J’estime pour ma part que, s’il reste en France quelques représentants de cette doctrine, on doit les pourchasser comme des malfaiteurs, comme des empoisonneurs publics. C’est eux, en somme, qui furent responsables de cette faillite du mariage signalée par tous les historiens des mœurs, en France, durant les dernières années du siècle passé. A force de faire silence autour de la jeune fille sur les devoirs de la maternité, on lui préparait des terreurs, des dégoûts, des déceptions. Ou bien elle demeurait vraiment ignorante, se mariait à l’aveuglette—les parents se prêtaient à ce crime de lèse-personnalité!—et alors elle courait dix chances contre une de devenir l’ennemie de son mari, quand ses yeux seraient dessillés. La littérature a étudié vingt fois ce cas. Vous le lirez, mariée, dans l’Ami des Femmes, de Dumas, et aussi dans un livre plus récent, très curieux, très sincère, écrit par une femme: l’Autre Amour, de Claude Ferval. Ou bien la jeune fille levait en cachette le rideau qu’on tendait entre elle et la réalité. Alors, masquée d’ignorance, dévorée de curiosité, elle était condamnée à l’attitude la plus hypocrite, tandis que son imagination battait la campagne vers les horizons interdits. Ce fut la race des demi-innocentes, qu’on m’a reproché d’avoir dépeintes et flagellées, Françoise, dans un livre que vous lirez aussi après votre mariage. Je vous confesse que je suis fier de l’avoir écrit... C’est la race des Pepa, des Concha, des Lily, de la plupart des petites cosmopolites, et, grâce à Dieu, d’un nombre extrêmement restreint de petites Françaises.
Vous, Françoise, vous êtes dans la vraie tradition de notre pays, laquelle fut fâcheusement corrompue au dernier demi-siècle. Vous êtes de la lignée de l’Henriette de Molière. Votre œil candide est sincère aussi, et brave. Fiancée, vous n’avez pas de fausse honte à aimer, de tout votre être, le fiancé que vous avez choisi. L’ayant choisi, vous déclarez bravement que le désir d’être mère s’unit dans votre cœur au désir d’être épouse. Et, quand vous installez le foyer, vous vous préoccupez déjà qu’il soit assez grand pour contenir les enfants.
Cela me réchauffe le cœur, ma mignonne nièce, et je crois vraiment qu’un mariage ainsi préparé ne peut donner que la félicité. C’est tout le contraire du mariage impromptu et à l’aveuglette, du mariage à la Labiche. Un sentiment spontané chez les deux époux en fut l’origine. Un intervalle de fiançailles l’a précédé, assez long pour que, dans la présence et dans l’absence, les deux fiancés aient pu apprendre à se connaître, pour qu’ils se soient vus en une autre posture que celle de soupirant. Enfin, le désir d’avoir des enfants l’ennoblit; il se mêle intimement à l’amour de la fiancée pour le fiancé; il n’est point remis à un terme plus ou moins indéterminé; il plane sur les projets immédiats, sur les soins de l’installation immédiate.
... Ah! petite Françoise, que j’ai hâte de vous dire ma joie pour ces présages favorables! Ce ne sera plus dans bien longtemps: car je vais quitter ces jours-ci les bords de l’Adriatique et me diriger vers la patrie. Vous m’annoncez, pour votre prochaine lettre, une «grande nouvelle...» Vous me la direz de vive voix: avant la fin de la semaine je serai à Paris. Et, voyez si je suis perspicace! j’ai idée que la grande nouvelle se rapporte à votre mariage. Je n’ai pas oublié, petite masque, que vous vous faisiez fort, naguère, d’abréger un peu les fameuses «longues fiançailles»... Et je n’avais pas douté une minute que vous n’y réussissiez. Un mot de Mme Le Quellien semble m’indiquer qu’elle fléchit. Elle me consulte mollement. Me croyez-vous le cœur assez dur pour répondre contre vos désirs? Non, n’est-ce pas? Je hâterai votre mariage d’un cœur tranquille. Vous êtes prête à faire une brave petite épouse, une brave petite maman...
Et voilà sans doute, chère Françoise, la dernière lettre qu’écrit votre oncle à «Mademoiselle Françoise Le Quellien»...
A Madame Maxime Despeyroux.
Une carte postale m’apporte, avec la figure du petit roi d’Espagne sur son timbre rouge, l’image de la cathédrale de Burgos et ces trois lignes:
«Bonjour, mon oncle. Je suis heureuse.
Mais il faut m’écrire.
«Françoise Despeyroux...»
Hum!... Pour les motifs que je vous ai détaillés déjà, chère madame toute neuve, je n’aimerais point à vous interrompre d’être heureuse, et, cette fois, le temps des conseils est fini, fini.—Afin de vous obéir sans manquer à mes principes, et puisqu’il vous faut absolument une lettre, je m’en vais copier quelques pages sur mon journal intime et vous les envoyer. Ces pages furent écrites le 17 mars dernier, en rentrant chez moi après le très intime dîner de contrat qui eut lieu chez vous ce soir-là. Si vous avez gardé mes autres lettres, épinglez celle-ci à la fin de la collection, en manière d’épilogue.
*
* *
«... Dernière soirée passée auprès de Françoise jeune fille. A pareille heure, demain elle sera loin de nous, emportée par son heureux mari. Dure loi, juste loi... Ah! que cette chère enfant soit heureuse!
«Pendant toute cette soirée, où j’ai peu parlé, je n’ai guère cessé d’observer Françoise quand elle ne causait pas avec moi. Je pensais à elle, avec un mélange de mélancolie et de joie, où dominait la joie. Je pensais aussi un peu à moi. Je repassais dans ma mémoire les conseils que je lui avais donnés, les espérances que j’avais tâché de lui inspirer... Je faisais, en somme, l’examen de ma conscience de directeur de conscience...
«Quiconque assume la tâche de diriger une jeune conscience a deux devoirs: il ne lui est pas permis de tromper, et il ne lui est pas permis de se tromper.
«Que je n’aie jamais trompé sciemment Françoise, je ne le discute même pas. Le charme de sa jeunesse ne m’aveuglait pas au point que je désirasse lui plaire par des conseils uniquement agréables et flatteurs. D’ailleurs, ma propre jeunesse n’est pas encore assez loin de moi pour aciduler mes conseils du regret de n’être qu’un oncle, ni pour que toute intelligence d’une âme de dix-huit ans me fût ôtée. J’ai bien dit à Françoise ce que je pensais sur les choses, sur les doctrines, sur elle-même. Le chemin que je lui ai montré est vraiment celui que je crois le meilleur.
«Maintenant ne me suis-je pas trompé moi-même?
«Il y a une idée qui m’est chère: c’est que, depuis quelques années, la femme française, plus particulièrement la jeune fille, est en pleine évolution, que de jour en jour elle se transforme, et que cette transformation est salutaire. Il me semble qu’elle prend un sentiment plus net de ses droits et de ses destinées, qu’elle rompt les bandelettes où on la momifiait; qu’elle est plus sérieuse et plus laborieuse, qu’elle s’évade du souci exclusif des chiffons et du plaisir. Il me semble que ces changements sont visibles en France, à Paris même, depuis une courte période, mettons depuis dix ans... Il me semble que le type de la fausse innocente n’apparaît plus dans la bourgeoisie qu’exceptionnellement, qu’il se réfugie dans le monde cosmopolite, dans l’étroit troupeau des «jeunes filles de plages», pour l’agrément de quelques rastaquouères faisandés.
«Est-ce vrai, cela?
«N’est-ce pas de ma part une pure illusion, une apparence toute littéraire? Ne vois-je pas cela parce que, littérairement, je désire le voir, parce que cela courbe harmonieusement une doctrine de la jeune fille au début du XXe siècle? Ou bien encore, ne suis-je pas victime d’une erreur analogue à celle du voyageur qui, de son train, regarde un autre train engagé sur la voie parallèle? Le mouvement que j’attribue au train où je ne suis pas, n’est-ce point le mouvement du train où je suis? N’est-ce pas mon évolution, en un mot, où je crois voir l’évolution de la jeune fille?
«Tachons d’étudier une fois de plus ce problème à la façon d’un chimiste qui fait une analyse et ne désire nullement trouver tels ou tels éléments au fond de ses alambics.
«Quels sont les motifs essentiels de ma conviction,—motifs de raisonnements, motifs d’observation?
«Voyons... Il y a d’abord une grande raison générale, qui règle les mouvements sociaux comme les phénomènes mécaniques. Dans ce dernier quart du XIXe siècle,—je ne parle que du temps que j’ai vu,—l’éducation féminine eut pour principe fondamental: «Défense à la jeune fille d’être une personne.» Sous cette contrainte, la jeune fille n’eut d’autre ressource que l’hypocrisie ou la nullité. Voyez dans la littérature: Augier, Dumas, Feuillet, etc. Pas une seule jeune fille vraie, pas une!... La réaction contre un tel système était infaillible comme le retour du soleil après la pluie. Il était infaillible que des parents, que des éducateurs, et aussi que des jeunes filles voulussent un jour briser ce mauvais cadre, émanciper l’éducation.
«Outre cette raison de mécanique sociale (principe de réaction égale à l’action), il y a une raison spéciale à notre époque: l’effort du sexe féminin tout entier vers plus de liberté, plus d’initiative, vers la parité de droits et de devoirs avec les hommes. On peut déplorer cela, on peut en rire. On ne peut pas le nier. La femme veut être «sa» personne, et non le reflet de telle ou telle personnalité masculine. Elle le veut et elle l’obtient de la loi, de plus en plus, à l’étranger et chez nous. Il est naturel, immanquable, que la jeune fille subisse le contre-coup de cet effort, tende aussi à affirmer sa personnalité, et par suite à avoir son caractère propre, sa morale propre, ce qu’on lui interdisait autrefois.
«Donc, il est probable a priori que la jeune fille a changé, évolué, comme disent les pédants. L’observation des faits vient-elle corroborer ces probabilités, mon observation, par exemple?
«Hélas! le champ est bien étroit où un seul observateur peut étudier ses contemporains. Et les jeunes filles sont des sujets particulièrement malaisés à connaître, peu mêlées encore à la vie ambiante.
«La seule que j’aie vue de près et constamment suivie est cette chère Françoise. De celle-ci je suis sûr. Ce n’est pas l’oie blanche, la petite niaise des comédies de Labiche. Ce n’est pas le petit hussard (expression de Taine) des comédies d’Augier ou de Dumas. Ce n’est pas non plus une fausse Agnès. C’est un type nouveau, qu’aucune littérature ne nous a présenté, un type transitionnel. Elle a subi sans se plaindre la contrainte de l’ancienne éducation, mais elle a émancipé spontanément son esprit, en pleine contrainte officielle. Éduquée dans une institution des plus arriérées, des plus vieux jeu, elle n’a perdu aucune occasion de s’instruire ailleurs. Destinée par sa mère au mariage de convenance cher à la bourgeoisie française, elle a choisi son mari, à peine plus âgé qu’elle et sans fortune. Elle ne cherche pas dans le mariage l’argent, la situation, ni même la liberté. Elle y cherche, sans plus, d’être épouse et d’être mère. Et sans doute quelques-unes des bandelettes de l’antique momie entravent encore ses gestes. Il y a encore un peu de coquetterie, un peu de ruse, un peu de sensiblerie dans cet attrayant personnage. Ce n’est pas sa faute. Elle est transitionnelle. Mais quel progrès accompli déjà dans une Françoise!
«... D’autres jeunes filles?
«Oui. J’en connais quelques-unes.
«Je pense en ce moment à deux sœurs, filles d’un fonctionnaire supérieur de l’État, lequel m’a confié ceci. Ses deux filles, récemment, vinrent le trouver et lui dirent: «Père, voilà l’une de nous qui a passé vingt-cinq ans; l’autre va y atteindre. Il est probable que nous ne pourrons jamais nous marier, étant peu riches et d’ailleurs résolues à épouser seulement un homme que nous nous sentirions capables d’aimer... Enfin, notre jeunesse va passer... La vie fausse, inutile et sans but que nous menons nous excède. Voulez-vous nous permettre d’apprendre un métier et de gagner notre vie?» Le père a permis.
«Autre fait d’observation personnelle. A la suite d’un livre que j’avais publié il y a deux ans, je reçus, signée d’un nom inconnu, une lettre me disant en substance:
«Monsieur, j’ai dix-huit ans, je vis seule avec ma mère, comme votre Frédérique ou votre Léa. Je veux, comme elles, me libérer, être une personne, gagner ma vie (toujours, c’est le nœud de la question). Que faire?...»
«Je lui conseillai la sténographie-dactylographie. Trois mois plus tard, une dame à cheveux grisonnants se présenta chez moi, accompagnée d’une ravissante petite personne de dix-huit ans. Celle-ci était ma correspondante inconnue.
«—Monsieur, me dit-elle, j’ai suivi vos conseils. Voici mes diplômes de sténographe-dactylographe...»
«Je réussis à la placer dans les bureaux d’une grande entreprise industrielle. Au bout d’un an, elle voulut spontanément partir pour l’Angleterre, afin de se perfectionner dans la langue du pays. Elle en est revenue récemment, fiancée, de son propre choix; mais, durant l’intervalle des fiançailles, elle continue à travailler. Elle vient d’entrer dans les bureaux parisiens d’une grande compagnie d’assurance américaine, où elle gagne 250 fr. par mois... Et ce n’est nullement «une manœuvre». C’est une jeune fille du monde, accomplie, jolie, élégante, pratiquant tous les arts dits d’agrément...
«Autre exemple encore. Tout près de chez moi, habite une jeune institutrice qui, elle aussi, est venue un jour me consulter sans me connaître. Elle gagne 75 francs par mois! Elle est sage. Elle n’attend rien du mariage, sur lequel elle ne compte pas. Ses joies sont la lecture, le spectacle de Paris, la maigre liberté dont elle jouit, ses leçons finies. De temps en temps elle me rend visite: elle m’affirme qu’elle ne désire rien, qu’elle est heureuse, parce qu’elle est libre de sa pensée, parce qu’elle est «une personne».
«Ce ne sont que des cas isolés!... dira-t-on...
«Pourquoi se sont-ils groupés sous mes yeux depuis quelques années seulement?
«Enfin, dans les milieux dits mondains, où toujours plus longtemps les vieux errements d’éducation persistent, pourquoi les jeunes filles, quand je les interroge, protestent-elles de leur volonté de choisir leur genre d’existence et leur mari? Pourquoi la mode n’est-elle plus de la fausse ignorance? Pourquoi les flirteuses clandestines se font-elles moins audacieuses et deviennent-elles tout à fait décriées?
«Si je me trompe, je me trompe de bonne foi, et les motifs de mon erreur tromperaient un plus avisé. Et puis, je ne me trompe pas! Pourquoi douter de sa raison et de ses yeux? Quelque chose de nouveau s’élabore vraiment: la jeune fille française renaît. Elle n’est déjà plus une «expression psychologique» comme dans les livres du dernier quart de siècle... Si elle porte encore la marque de l’éducation opprimante d’hier, elle a déjà les yeux fixés sur demain. La transformation continue. Celles de demain n’auront peut-être plus la grâce double d’une Françoise, encore traditionnelle et pourtant émancipée. Elles seront tout à fait, sans effort et naturellement, des «personnes»... Les hommes de demain, qui se seront modifiés avec elles, les aimeront ainsi...»