II
«Qu'on ne me parle plus de lui, clamait le docteur Bertereau... Je ne le connais plus... Il n'est plus mon fils... Que jamais son nom ne soit prononcé devant moi...»
La colère empourprait son visage de façon alarmante; son cou puissant se gonflait dans sa cravate, où machinalement il passait les doigts pour l'élargir. Faiblement, sa femme s'efforçait de l'apaiser.
«Un égarement passager... l'entraînement de ces mauvaises compagnies où il se plaît... Il en reviendra.
—Et quand il en reviendrait?... Mon nom n'en demeurera pas moins déshonoré. Mon nom, lire mon nom au bas de cette ordure!...»
Il froissait avec violence le Temps, dont, dans sa large et forte main, l'ample feuille fut réduite en une petite boule que furieusement il lança à travers la chambre.
«J'interdis formellement à ce drôle l'entrée de ma maison... tu entends, Amélie? Si tu as envie de voir ton fils, tu iras chez lui... en quoi d'ailleurs tu me désobligeras entièrement. Mais qu'il franchisse le seuil d'un honnête homme, d'un bon citoyen, non... Quand je serais mourant même, je défends qu'il vienne... Quand je serai mort, qu'il marche derrière mon cercueil.
—Allons, Frédéric, calme-toi... Tu t'excites... Tu vas te faire du mal.
—C'est vrai qu'il y a de quoi s'en flanquer une attaque... Et ce serait péché que lui faire cet honneur de mourir du chagrin qu'il me donne. En voilà assez. J'avais quatre enfants, je n'en ai plus que trois... Un point, c'est tout.
—Vous comptez mal, mon oncle. C'est cinq que vous aviez... Il vous en reste donc quatre, si vous le voulez bien.»
Un baiser sur le grand front dénudé accentua les paroles d'Élisabeth, prononcées avec cette grâce affectueuse demeurée chez elle aussi fraîche qu'en ses vingt ans. Sous cette caresse, l'ébullition du vieux chirurgien tomba. Tout grondant encore, comme le flot qui se retire après s'être brisé au récif, il redressa sa haute taille, que l'âge commençait à courber, et sortit d'un pas lourdement appuyé, afin de l'assurer mieux.
Une stupeur régnait. Mme Bertereau s'essuyait les yeux; Jeanne Vuillaume poussait de grands hélas! incohérents, qui s'accordaient avec son attitude habituellement éplorée. André Rogerin avait ramassé le journal, le lissait avec ses paumes, et, les coudes sur la table, relisait le passage incriminé, sa physionomie et ses gestes trahissant une vive indignation. Mâchonnant avec fureur sa moustache, Maurice Briffault semblait absorbé dans la contemplation de l'aimable spectacle que présentait la pelouse aperçue par les portes-fenêtres grandes ouvertes. La petite Andrée Bertereau, gambadant de ses longues jambes menues, gainées de noir, sous la courte robe de broderie anglaise à ceinture rose, victimait de son mieux et impartialement son cousin Gabriel, tout essoufflé de tant de turbulence, et le bon gros dogue bringé, qui vainement prétendait lui faire peur avec ses grognements de bourru bienfaisant. Plus loin, tout en adressant aux enfants d'intermittentes objurgations, qui demeuraient de nul effet, Marguerite Vuillaume, un peu frêle pour ses dix-huit ans, et ressemblant à sa mère, avec la grâce en plus, faisait une moisson de roses destinée au surtout de table. Entre les deux gros catalpas, un envolement rythmé de jupes claires et de dessous vaporeux: la petite Mme Georges pelotonnée dans le hamac, qu'à grands éclats de rire balançait très haut son fils Jean, tout fier de la force déployée. Dans la lumière enveloppante de cette fin d'après-midi d'un chaud septembre, c'était un joli tableau familial heureux et paisible. Le vieux chirurgien aimait ces réunions dominicales à Marly-le-Roi, auxquelles, cet été-là, était exact le ménage Rogerin. Leur fils suivait un traitement d'hydrothérapie résineuse et de massage, dont on augurait grand bien pour sa coxalgie; ils avaient renoncé à la villégiature en Suisse ou en Bretagne pendant les vacances judiciaires et loué une villa à Saint-Germain, auprès de l'établissement de ce spécialiste. Depuis peu secrétaire du comité de l'infanterie au ministère, emploi du grade de lieutenant-colonel auquel il allait être prochainement promu, Maurice Briffault était venu ce dimanche dîner chez son oncle, assuré désormais de n'y point rencontrer Marcel dont, quoique sans rupture déclarée encore, la place au foyer paternel demeurait toujours vide.
Après un instant, Mme Bertereau quitta le salon. Il ne lui était pas habituel de s'abandonner à l'accablement. Et elle savait comment distraire son grand homme, unique procédé efficace pour le calmer dans ces colères auxquelles, en vieillissant, il devenait sujet.
«C'est ignoble, se récria André, frappant violemment le journal du dos de la main... c'est abominable... Vous avez lu cela, commandant?
—Oui, tout à l'heure, en venant, dans la Patrie.»
Tous deux se mirent à se renvoyer les phrases saillantes de ce factum affiché le matin sur les murs de Paris, à l'adresse des conscrits sur le point de se mettre en route, et au bas duquel, parmi d'autres notabilités de l'anarchisme scientifique, figurait la signature de Marcel Bertereau.
«L'infâme livrée militaire... les soudards galonnés... ces bagnes que sont les casernes... le troupeau de brutes abjectes auxquelles on enseigne l'art de tuer... La patrie bourgeoise, une marâtre, à qui vous ne devez dévouement ni obéissance... Quand on vous enverra à la frontière pour massacrer vos frères en humanité, vous répondrez par la grève, par l'insurrection... Vous abattrez dans la boue le drapeau, cette loque...»
Bien qu'il n'en eût pas la surprise, à ce mot l'officier sursauta, comme un moment auparavant, dans le train.
«Canaille!... Misérable!... Faut-il que nous ayons le même sang dans les veines... Grâce à Dieu, je porte un autre nom... Et pourtant, en vérité, je ne sais ce qui me retient d'aller de ce pas lui mettre ma main sur la figure, ou, mieux encore, ma botte... où vous savez.»
Une voix douce de nouveau intervint.
«Ce qui vous retient, je le sais: c'est la pensée que votre manifestation, bien justifiée, certes, aggraverait le chagrin de votre oncle et de votre tante.»
Maurice s'inclina.
«Mme Élisabeth a toujours raison.
—Et puis quoi? reprit André... Pareilles ignominies ne sont justiciables que du dégoût.
—Oui, avec une bonne correction autour. Le dégoût, si vous saviez ce que cela leur indiffère... Ces messieurs planent au-dessus de semblables fadaises. Le dégoût... Pour être sensible à celui qu'on inspire, il faudrait avoir le sens de la propreté.
—Celui-là justement le possède. C'est pitié de voir cette nature distinguée, cet esprit raffiné tombés à pareille déchéance. Je ne l'avais que trop prévu, tu t'en souviens, Élisabeth?... Il a été roulé par le torrent. Mais en dépit de tout ce qu'il peut affecter de cynisme, il a conscience, je le crois, de son abaissement... fût-ce seulement à cause de la profonde sottise de ces déclamations, pire encore peut-être que leur infamie. Et de se trouver en telle compagnie, c'est déjà pour lui, allez, un châtiment.
—Voilà l'auto de Georges, dit Jeanne qui regardait par la fenêtre. Il doit être furieux, lui aussi.»
Le jeune docteur Bertereau fit son entrée en rafale et brandissant la Liberté. A la vue de l'animation régnante:
«Ah! vous savez déjà, s'écria-t-il. Eh bien! c'est du joli. Papa est-il au courant? Il est capable d'en prendre une congestion.
—Dieu merci, répondit son beau-frère en montrant le Temps qu'il tenait, tant de tués que de blessés, il n'y a qu'un journal endommagé.
—C'est que je m'inquiétais, et j'ai fait de la quatrième vitesse. Il est tellement sanguin... On peut le trouver trop radical, mais du moins est-il un républicain patriote, genre vieille barbe de 48.
—Oui, fit André, hochant la tête: un de ces républicains qui voient la république comme elle devrait être... Et l'expérience a beau leur démontrer qu'elle ne peut pas être comme elle devrait, rien ne les décourage.
—Je suis loin d'être un fanatique du régime. Toutefois n'est-ce pas injuste de le rendre responsable de tels excès? Les doctrines de Marcel et de ses copains ne relèvent pas plus du dogme républicain que d'aucun autre... C'est le néant.
—Et c'est Charenton, ajouta le commandant avec un haussement d'épaules.
—Chez ceux qui sont sincères, reprit André, il y a bien, je crois, un élément de névrose. Mais lui ne croit même pas à sa négation. Ce n'en est que plus triste...
—Et plus honteux.»
Moins apte à juger des idées générales que des effets particuliers, en soupirant, Jeanne remarqua:
«Tout cela est bien fâcheux pour maman. Il est bon, papa, en lui disant d'aller chez Marcel si elle a envie de le voir... Est-ce que c'est possible avec sa situation fausse?... Eh! quoi, Maurice, tu ne sais pas? Tu arrives bien de ta province...
—Et même d'Embrun.
—Tu ne sais pas qu'il vit avec une étudiante finlandaise?... Très jolie, dit-on... Georges la connaît.
—Elle a été dans mon service à Lariboisière. Je te crois qu'elle est jolie: longue, frêle, pâle, blonde, des yeux vert de mer... une fée des neiges. Avec cela, la mâchoire carrée des travailleurs, un tempérament de fer, des nerfs d'acier... Elle te vous disséquait son cadavre en cinq sec, aussi tranquillement que ta fille, là-bas, dispose des roses en gerbe. Elle vient de passer le concours de l'internat et est arrivée dans un fauteuil. Le père Lestouvée, qui présidait le jury, et qui a horreur des doctoresses, s'est vu obligé, en grinçant des dents, de lui octroyer un très bien et de lui grimacer un compliment. Ce n'est pas seulement dans la spécialité qu'elle est calée... Cultivée comme le sont ces femmes du Nord quand elles s'en mêlent; une demi-douzaine de langues vivantes et du grec autant que régent en Sorbonne, et la philosophie allemande, et Herbert Spencer, et Lombroso, toute la lyre... Ah! pour banale, elle n'est pas banale, Nadèje Elsingborg.
—Ce que je me demande, fit Élisabeth, c'est pourquoi Marcel ne l'épouse pas.
—Parce que, ma chère, elle est une disciple de Tolstoï... la Sonate à Kreutzer... Tu n'as pas lu cela? Tant mieux pour toi. Le nihilisme de ces régions hyperboréennes englobe toutes institutions sociales, à commencer par la plus bourgeoise: le mariage. Union libre et métaphysique!... Pacifisme et dynamite!... Cela devrait être très simple, puisqu'il n'y a plus rien, et pourtant c'est très compliqué, parce qu'il y a de tout, de tout... Très obscur aussi... Cela vient bien d'un pays où les nuits sont de vingt-quatre heures.»
La quarantaine passée avait laissé à Georges Bertereau toute sa verve de carabin. Plus sérieux, il reprit:
«La demoiselle, au surplus, serait pour notre famille une acquisition peu enviable, car, avec sa mine d'iceberg, c'est une gaillarde qui inscrit à son actif plusieurs caprices antérieurs. Pour ces Scandinaves émancipées, cela compte comme expériences scientifiques.
—Si votre frère était ici, Georges, il vous dirait que les Finlandais ne sont pas des Scandinaves.
—Ah bah!... Oui, j'ai de cela une notion vague.
—Les Scandinaves constituent un rameau de la grande famille germanique, tandis que les Finlandais, ou Finnois, appartiennent à la race mongolique, comme les Hongrois, les Turcs et les Lapons... Pardon, ajouta André en souriant... Voilà que j'émule notre chère et excellente pédagogue Mme Biscaras.
—Ainsi, ma pseudo belle-sœur serait une petite Lapone. On ne s'ennuie pas en Laponie!
—Oh! Georges, comment peux-tu plaisanter de ces choses?...
—En pleurer, ma pauvre Jeanne, ne remédierait à rien. Parlant de Mme Biscaras, je m'étonne que cette apôtre de la paix ne figure point parmi les signataires du manifeste, au nombre desquels brillent quelques dames, aux fins d'égayer la situation. Voyez: une Roumaine, une Russe, une Norvégienne... très qualifiées pour parler à des conscrits français... non moins d'ailleurs qu'un Grec, un Espagnol, une couple de Belges. Il y manque vraiment Mme Biscaras, laquelle est Génevoise.
—Oh! tout de même, le vieux jacobin ne l'aurait pas permis. Si papa est de 48, lui remonte à 92: la patrie en danger, les armées en sabots... Il ne serait pas antimilitariste, notre Alcide, si seulement les soldats étaient moins militaires.
—Et surtout s'ils pouvaient se passer d'officiers. C'est nous qui les offusquons. Voilà où le bât les blesse dans leurs efforts pour concilier le patriotisme avec le jacobinisme: ils veulent une armée, mais ils détestent l'esprit des armes. C'est qu'ils n'oublient pas que, faute de Bonaparte pour les mettre dans sa poche, c'eût été Moreau, ou encore Kléber ou Desaix, Marceau ou Hoche... partis en sabots, oui, mais arrivés en bottes. Depuis cent ans, ce petit cliquetis du sabre sur l'éperon les épouvante pour leur chère R. F... tellement intangible cependant, à les en croire, que personne ne veut entendre parler d'autre chose. Que tout cela est donc logique!...»
En souriant, Élisabeth remarqua:
«M. Biscaras vous dirait, monsieur Maurice, qu'une armée républicaine doit être vouée uniquement à la défense du pays, laquelle est sainte, autant que coupable et barbare une guerre d'agression.
—Parfaitement. Et au jour de la mobilisation, je vois mes braves alpins, que j'ai quittés avec tant de regret, me dire: «Mon commandant, nous ne comprenons pas très bien ce que racontent les journaux. C'est-il vraiment que les Prussiens nous tombent sur le casaquin? Parce que, vous savez, si c'est nous qui leur cherchons des raisons, je ne marche pas.» Voilà les extravagances auxquelles on arrive. Ce sont les Alcide Biscaras qui conduisent aux Marcel Bertereau.
—Très juste, approuva André. Le frein intellectuel est un instrument délicat. A le trop relâcher, on le fausse, puis le brise. Le cas est fréquent chez les peuples du Nord, dont cette doctoresse finlandaise constitue un spécimen si remarquable. Leur culture, intensive à l'excès, révulse leur mysticisme naturel et le tourne en anarchisme. L'orgueil scientifique les affole; leurs orgies spéculatives les grisent: ils perdent pied dans le déchaînement de la pensée. Nietszche, un prodigieux esprit pourtant et d'une rare puissance, y a laissé sa raison. Le surhomme qu'il a créé si ingénieusement est en lui retombé à l'état d'imbécillité.
—Surmenage cérébral, dit Georges.
—Non, non: ce n'est pas un phénomène d'ordre physique, mais psychologique. Le mythe de la confusion des langues...
—Quelle que soit la cause, l'effet est une folie fort malfaisante. Pour se garder la tête fraîche, le mieux est de les laisser se gourmer entre eux, comme à la tour de Babel, en effet.»
Et le jeune docteur, dont l'esprit un peu léger ne s'attachait pas longtemps au même sujet, s'en alla au jardin retrouver sa femme et embrasser ses enfants. Depuis un moment déjà sa sœur s'était éclipsée. L'entretien la dépassait d'une longue portée. Élisabeth, au contraire, très attentive, songeait.
«André n'aurait-il pas tout à l'heure mis le doigt sur la plaie? dit-elle. Ces déraisons proviennent de l'orgueil. Et ce n'est pas sans cause que la religion enseigne l'humilité.»
Mais son mari protesta:
«Il n'est point nécessaire. On peut être parvenu à un étiage intellectuel assez élevé, Dieu merci, en demeurant dans la mesure et dans la règle.
—Mme Élisabeth pourrait bien avoir dit le mot de la situation. Cela vous étonne de m'entendre parler ainsi?... Je m'en étonne un peu moi-même. Et pourtant, moi, j'arrive à croire que la foi est encore le plus sûr des guides, le plus solide des freins. Toujours je l'avais respectée... mais je m'en tenais à cette déférence affectueuse, avec une nuance de condescendance, qu'on porte à sa bonne vieille nourrice. Et puis... et puis j'ai vingt ans de plus que quand j'en avais vingt cinq. Pour être soldat, on n'en réfléchit pas moins... dans ces garnisons alpestres surtout, où l'on n'a guère d'autre compagnie que celle de la nature du bon Dieu... dans ces campagnes coloniales où l'on se trouve en permanence alangui par la fièvre et face à face avec la mort. J'ai réfléchi. Et j'ai été conduit à me demander si la religion ne serait pas la discipline suprême qui engendre toutes les autres... la source unique de toutes idées de devoir, d'abnégation, de sacrifice...
—Je ne fais pas profession d'athéisme. Toutefois dois-je vous prier de remarquer que nombre d'incroyants sont gens de bien.
—Sans conteste. Mais le sens du bien, d'où le tiennent-ils?
—Notre oncle vous répondrait que la pratique du bien et l'accomplissement du devoir sont choses d'utilité sociale, nées de la loi d'échange; chacun faisant ce qu'il doit envers le prochain afin que le prochain en fasse autant pour lui... Mais, ajouta André en souriant, je me hâte de soulever l'objection qui vous vient aux lèvres. Le plus adroit et le moins scrupuleux étant assuré qu'il saura tout recevoir et ne rien donner, il se tiendrait quitte de sa part. Aussi je tombe volontiers d'accord avec vous pour attribuer à ces notions une origine plus haute.
—Eh bien! cette origine, je la trouve dans la foi.
—Peut-être, fit André pensif. Certes, elle est bien affaiblie à présent. Le sentiment religieux cependant est de ceux qui demeurent tenaces au cœur de l'homme. Vidé le vase, le parfum subsiste, lequel est long à s'évaporer. Dans les pays, dans les milieux les moins croyants, l'atmosphère morale en est encore assez imprégnée, sans doute, pour qu'inconsciemment nous en subissions l'influence. Peut-être...
—Eh bien! reprit Maurice Briffault avec quelque vivacité, là où vous admettez l'hypothèse, j'ai, moi, acquis la certitude. Et de catholique latent je suis devenu catholique pratiquant.
—Le sabre et le goupillon... Mais j'ai tort de sourire. Et très sincèrement, mon cher commandant, toutes mes félicitations. Être certain, c'est être heureux.»
Par petite taquinerie il ajouta:
«Les athées aussi le sont... Les athées bien convaincus.»
De cette voix sombre que parfois, à présent, avait Élisabeth:
«Non, dit-elle, ils ne sauraient l'être, parce que Dieu n'est pas avec eux.»
Cette voix-là, symptôme de ses retombées dans la tristesse, alarmait son mari et l'irritait un peu, car cette tristesse-là n'était pas, il le savait bien, celle qui leur était commune.
«Allons, répliqua-t-il, regarde autour de toi. Combien de gens fort religieux ont sujet de se plaindre alors que tout sourit à tant de mécréants.
—C'est qu'on ne regarde pas assez longtemps. Qui sait, à ceux-ci, ce que réserve l'avenir?»
D'un regard circulaire, s'assurant que personne ne serait offensé de sa remarque, elle ajouta:
«Existait-il famille plus heureuse que celle de mon oncle? Vois aujourd'hui tout ce qu'il y est entré de chagrins.
—Il est trop facile de te répondre que les plus croyants ne sont point à l'abri des traverses. S'il en était autrement, la piété prendrait fâcheuse couleur de prime d'assurance avec le ciel. Sans chercher plus loin, tiens, ta chère Mme Guivarch, Dieu l'aurait donc abandonnée? Ce serait bien ingrat de sa part.
—Du moins a-t-elle puisé dans la foi et dans les pratiques la force nécessaire pour supporter ses épreuves.
—Toujours n'y trouve-t-elle pas un visage riant ni une aimable humeur. La religion pourtant, me suis-je laissé dire, veut qu'on soit gai.
—Oui, quand on a le cœur pur.
—Est-ce que ton amie?... Oh! Élisabeth...
—A tort ou à raison, elle se sent, je te l'ai dit, troublée par le scrupule d'avoir failli à sa vocation. Puis, Monique est de nature morose.
—Et elle a été l'artisan de ses malheurs, dans lesquels en effet n'est pour rien la colère céleste. Ainsi de nous tous. Mais, hormis la mort des êtres chers, tout ce qui nous atteint vient de notre fait, va, sans qu'il soit nécessaire que Dieu y mette le doigt.»
Sous prétexte d'aller fumer un cigare, Maurice Briffault s'était dérobé d'un entretien qu'il voyait tourner à l'intime.
«Puisque, continua André, tu invoques l'exemple des Bertereau, ce qui afflige ton oncle dans ses enfants est la conséquence logique de l'éducation et du milieu. S'il est, lui, non seulement un homme éminent, mais un caractère irréprochable, c'est qu'il a grandi dans cette rigide, rude et forte bourgeoisie provinciale d'il y a trois quarts de siècle. En ce temps-là, les bleus comme les blancs, les rouges comme les noirs étaient retenus sur les pentes par un solide frein moral. Les plus libéraux admettaient l'obligation d'une discipline de l'esprit et s'y soumettaient. De Proudhon, tu ne connais sans doute que l'aphorisme fameux: «La propriété, c'est le vol!» L'auteur cependant de cette formule un peu bien hardie professait d'autre part une sévérité morale ne le cédant en rien à celle de la religion. Aujourd'hui, c'est le règne du laisser-aller, laisser-faire, un relâchement général dont les ravages s'exercent jusque parmi les plus conservateurs, voire les plus chrétiens. Notre oncle, si rigide pour lui-même, comment a-t-il élevé ses enfants? Au nom de la liberté individuelle, du droit imprescriptible de chacun à son développement intégral—n'est-ce pas pitié de voir des hommes de sa grande valeur se bercer de pareilles sornettes?—il les a laissés pousser comme herbes folles. A-t-on tenté de combattre chez Marcel, d'enrayer les tendances d'un tempérament intellectuel si singulier? A-t-on pris la peine d'arracher l'ivraie dès qu'elle apparaissait parmi le bon grain? La moisson a été ce qu'elle devait être. Le mauvais laboureur est bien venu vraiment à s'en étonner et à s'en courroucer.»
Mal convaincue, Élisabeth se taisait, un pli têtu barrant son front.
«Vois Georges, continua son mari. Lui a-t-on donné plus de religion qu'à son frère? Il est ce qu'il est parce que, livrée à elle-même, sa nature meilleure était moins exposée à la détérioration.
—Georges ne s'est pas soumis à l'Église, comme l'a fait son cousin, mais il ne nie point. Ta sœur est à son côté, une bonne catholique... Son fils est élevé par des ecclésiastiques...
—Effet, mais non point cause. Le docteur Bertereau junior est de tempérament beaucoup moins positif que son père... ce qui, soit dit en passant, pourrait bien expliquer pourquoi il n'est pas aussi grand chirurgien. Or, mieux que le doute, la foi, j'en conviens, satisfait aux besoins d'idéal. A telles enseignes que nombre de gens aujourd'hui lui demeurent attachés, ou même y reviennent, uniquement par élégance morale, par sentiment artistique.
—Ceux-là ne sont guère agréables au cœur de Dieu.
—Crois-tu? Des prêtres me l'ont dit pourtant: tout leur est bon, qui n'est pas la négation absolue. Et moi-même, plus éloigné encore de la foi véritable, ils me recevaient en grâce parce que, ne la possédant point, je ne lui suis point hostile.
—C'étaient des prêtres bien indulgents.
—Les prêtres le sont plus que les dévotes.»
Dans son humeur contre Mme Guivarch, il ajouta:
«Car ton amie, j'imagine, me présente à tes yeux comme un réprouvé.
—Oh! André... A supposer qu'elle pensât ainsi, lui permettrais-je de le dire?
—Merci pour cette bonne parole. Mais à bon entendeur salut. Et l'insinuation est une arme plus efficace souvent que l'affirmation... Une arme perfide... une arme de femme.»
Élisabeth eut son sourire des bons jours.
«Et les procès de tendances, dit-elle en le menaçant gentiment du doigt, est-ce une arme d'homme? Laissons la pauvre Monique, veux-tu?... et parlons de l'oncle Frédéric.»
Heureux de ce rayon de soleil qui perçait le nuage, André n'insista point et, prenant la tangente:
«Eh bien! ma chérie, si tu prétends que l'oncle Frédéric et tous les siens pèchent par défaut d'idéal, nous sommes d'accord. C'est là que je vois la source des autres déboires qui sont venus à l'encontre de son bel optimisme. Les infortunes de Jeanne? Assurément n'est-elle pas la première à qui soit advenu de tirer un mauvais numéro à la loterie matrimoniale. Mais c'est jouer à coup presque sûr que choisir un gendre dans ce monde de petits arrivistes féroces, d'une immoralité inconsciente, embusqués aujourd'hui sur toutes les routes gouvernementales et parlementaires, qui commencent par être de vulgaires noceurs et finissent dans la peau d'un député prévaricateur ou d'un ministre concussionnaire... Tu verras si je suis mauvais prophète pour Vuillaume. Les Percheron?... Leur déconfiture même, d'ailleurs honorable, n'est point un accident aussi fortuit que cela semble. On est hypnotisé par le gros lingot à l'américaine. Dans la ruée, la plupart se cassent les reins. Et une femme comme ta cousine, matérialisée dans les seules jouissances de vanité, constitue un actif agent de ruine en demandant à son mari de gagner trop d'argent, ce qui est le plus sûr moyen d'en perdre. Leur fils Fred? S'il n'a pas tourné au pire, c'est que les natures médiocres le sont en tout, même dans le mal. Mais vingt-quatre ans, fruit sec de tous ses examens, cent sottises, des dettes... et, au lieu de briller dans la diplomatie républicaine, à quoi le destinait madame sa mère, par grande protection, ce rejeton de deux princes de la science s'échoue dans les bureaux du P.-L.-M., à deux cents francs par mois. Est-ce un effet du hasard? Jamais ce garçon n'a entendu une parole élevée. Dans son esprit, on n'a pas mis un goût délicat, pas une idée noble. Il n'y a trouvé que la blague bête, que le penchant pour des plaisirs grossiers. A quinze ans, il passait ses dimanches aux courses et y jouait avec des camarades de collège, une pépinière de jolies fripouilles. Aussi discutait-il pertinemment les mérites respectifs des étoiles de tous les beuglants de Paris. Certes, le grand docteur Bertereau a des sujets de s'affliger... Mais c'est un phénomène tout scientifique, cette décadence... je dirai même cette déchéance de son sang. Bien heureux encore si Marcel et sa doctoresse ne font pas souche de petits anarchistes qui fabriqueront des bombes à renversement. Tout cela, te dis-je, était fatal. Oui, les erreurs se paient, les fautes s'expient. Mais cela se fait mécaniquement... Que vas-tu donc, à ce propos, invoquer l'intervention de Dieu?... lequel, à vous en croire, vous autres dévotes, ne s'occuperait jamais de nos affaires que pour les gâter...»
Une explosion de joie, un déchaînement de rires, l'entrée bruyante des enfants poussant, devant eux, douloureusement résigné, le gros dogue qu'ils avaient coiffé d'un vieux bonnet de leur grand'mère... Et plus avant ne parla-t-on, ce jour-là, de telles choses.